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L'anthropologie introspective face à l'animalité de l'histoire

 

La chute programmée de l'empire américain dont j'avais esquissé le scénario probable dès le 14 septembre 2001 ne sera jamais qu'un événement historique un peu plus spectaculaire que la chute du mur de Berlin , mais infiniment moins retentissant que celui de l'empire romain. En revanche, la vraie catastrophe qui menace l'Occident est le naufrage de la pensée. L'Europe de la raison ne survivrait pas à l'interdit subreptice dont la victoire de l'Amérique l'a frappée depuis 1945 de soumettre les mythes religieux à l'analyse rationnelle et à la spectrographie critique. La chute de Rome a été compensée par l'invention d'une idole unique et un peu moins primitive que la nuée de divinités précédentes. Si la chute de l'empire américain ne donnait pas à l'Europe de l'intelligence l'élan d'une mutation de la connaissance en profondeur de l'encéphale des fuyards de la zoologie, le naufrage du continent de Darwin et de Freud sera beaucoup plus irrémédiable que celui des Lincoln et des Franklin. Saurons-nous rejeter le cadeau empoisonné du Nouveau Monde - le retour de toute la planète à la cécité religieuse ?

1 - La chute de l'empire américain
2 - La civilisation télévisuelle et la pensée politique
3 - Cette vérité-là …
4 - Le vrai voile sacré
5 - Des piles nouvelles
6 - Le faux sommeil de l'histoire
7 - La civilisation télévisuelle et l'avenir de la pensée
8 - L'anthropologie introspective
9 - Retour à la politique

1 - La chute de l'empire américain

Un regard d'anthropologue sur l'éthique et la philosophie qui pilotent la vie onirique et convulsionnaire, donc politique de notre espèce à l'échelle internationale est-il possible ? Je m'y suis modestement essayé sur ce site depuis mars 2001. L'attentat du 11 septembre de la même année n'a pas tardé à en légitimer la tournure d'esprit aux yeux de certains. Encouragé par cet accueil, j'ai commencé, dès le 14 sept. 2001, à décrire la chute vertigineuse et aisément prévisible de l'empire américain dans l'abîme d'une opprobre mondiale.

[Apostrophe de l'Europe à l'Amérique et au Dieu de G. W. Bush]

Le 1er mai 2002 je mettais dans la bouche d'un président des États-Unis tout imaginaire un discours de science politique idéale, donc non moins fictive que mon personnage et approprié, pensais-je, à la sagesse rêvée et à la solidité d'esprit hors du commun d'un dirigeant simiohumain aussi surnaturel que possible.

[Voir L'Amérique, l'Europe et l'avenir d'Allah]

Mais, si précipitée qu'elle soit, la descente aux enfers du géant américain ne faisait que commencer. Comment mesurer le chemin parcouru depuis lors par cette nation sinistrée quand le présentateur-vedette d'une grande chaîne de télévision des États-Unis demande pardon au peuple de Jefferson et de Franklin de l'avoir trompé ? Le navire ne fait-il pas eau de toutes parts à l'heure où soixante chercheurs américains de haut niveau, dont une douzaine de prix Nobel, signent une déclaration commune dans laquelle ils reprochent à l'Administration fédérale de violer la raison scientifique dans ses décisions politiques ? Neuf mois avant la réélection quadriennale du Président, deux candidats à sa succession n'ont mis que quelques semaines à dépasser un G. W. Bush en chute libre dans les sondages. Il est significatif que le mieux placé des deux fonde toute sa campagne électorale sur son repentir public d'avoir diffusé de fausses nouvelles et pour avoir été floué lui-même par un Picrochole de la Maison blanche.

[Voir La guerre picrocholine ]

Le Premier Ministre anglais prend la mesure du naufrage diplomatique auquel il a conduit son pays à mettre trop docilement ses pas dans ceux d'un matamore texan de la démocratie. Déjà la Grande Bretagne tente de reprendre sa place en Europe, mais pour trouver devant elle le front commun d'une France et d'une Allemagne coalisées contre l'intruse. La résistance irakienne s'organise en commandos bien armés et de plus en plus audacieux. Les Nations unies , hier bafouées par l'alliance anglo-américaine et par un viol du droit international sans précédent, s'offrent le luxe de fermer leur porte au conquérant intéressé à désensabler son armée. Dans le monde entier, le drapeau étoilé est en lambeaux. La nation de Lincoln et de Washington se voit peinte en démagogue et en tyran de la planète. La barbare mise en scène d'un Saddam Hussein exposé en animal de boucherie et livré au pesage sur un marché à bestiaux par un vétérinaire ganté de blanc, le spectacle de l'acquéreur faisant examiner la denture de sa prise et calibrer la bête capturée ont provoqué l'horreur et l'ahurissement du monde civilisé. Quant au chenil tropical de Guantanamo et à ses enfants encagés, un haut le cœur mondial relègue Clovis et le vase de Soissons parmi les enluminures d'un livre d'heures du Moyen Âge.

La sauvagerie en bande dessinée du Nouveau Monde ne fera pas longtemps figure de saint Évangile de la démocratie la plus dévote du monde. La terre entière fait écho à Jean-François Kahn qui, par la voix de Marianne, appelle les élites de la France et du monde à endiguer le flot des Goths et des Vandales modernes: " Pourquoi les forces vives de la planète, les créateurs, les innovateurs, les inventeurs, les savants, les champions sportifs, les penseurs, les conteurs, les artistes, les écrivains, les musiciens, les acteurs, les interprètes, les entrepreneurs, les pasteurs de toutes les religions, les syndicalistes, les humanitaires, les gens de bien, les défenseurs des droits de l'homme, les élus, les citoyens actifs de tous les continents, femmes et hommes, démocrates sociaux ou démocrates n'adresseraient-ils pas, tous ensemble, au peuple américain, la plus grande pétition mondiale de tous les temps pour lui demander, en l'en remerciant d'avance, de débarrasser le monde de George Bush ? " (Marianne, 16-22 février 2004).

2 - La civilisation télévisuelle et la pensée politique

J'avais soutenu qu'un César borné ne tarderait pas à se trouver terrassé par une insurrection irrésistible de l'esprit public sur une planète désormais bénéficiaire de l'aveuglante ubiquité d'une éthique minimale de la politique, celle que charrie l'image télévisuelle sur les cinq continents.

[La justice face à la loi du plus fort]

Il aura fallu moins de trois ans pour que les caméras citent l'empire américain à comparaître devant un tribunal de la civilisation. Mais une anthropologie critique n'est pas une spectrographie invertébrée et gentiment coloriée à l'usage des séraphins de la démocratie. Cette discipline répugne à recueillir les lauriers d'une lucidité desséchée en patenôtres. Sa vocation réflexive lui interdit de décharger une cargaison de litanies dans L'île d'Utopie où les anges de Thomas More vaquent à leurs prières. Il appartient aux interprètes nouveaux de l'évolution cérébrale des fuyards de la zoologie de peindre des couleurs du sacrilège les dernières métamorphoses de l'encéphale simiohumain . Ne nous laissons pas égarer par les édulcorations historiographiques illusoires qu'affiche la complicité de la théologie des droits de l'homme avec les saintes écritures de la démocratie universelle. Leur association y met la complaisance orgueilleuse d'une " civilisation des valeurs " secrètement inquiète de se voir si belle dans le miroir du suffrage universel.

Depuis longtemps, la médiocrité d'esprit sert de masque à une hypocrisie que La Rochefoucault avait discrètement élevée au rang enviable d'un " hommage à la vertu ", depuis longtemps la sottise étalée au grand jour sert de confessionnal rémunéré et d'alibi absolutoire à l'intelligence critique qu'elle bafoue à plaisir. Les experts en dévotions préfèrent se présenter en dupes de leurs prières plutôt que sous les traits du cynisme. La candeur politique est une auto béatification. Dans un monde regorgeant d'innocents aux mains pleines, nous avons vu un Tony Blair soldé en enfant de chœur sur la scène internationale cacher son dépit de pseudo homme d'État sous le rosaire d'une feinte bonne foi. Précieux témoignage de ce qu'il est payant de s'habiller en simple d'esprit. L'autel bon marché de la démocratie accorde plus facilement son pardon aux benêts qu'aux faux Machiavel.

Mais il importe d'observer le vrai contenu du missel qui nous accorde les faveurs d'un credo séduisant. Il faut radiographier la pavane des catéchèses dont les États modernes font grand étalage. L'anthropologie politique enseigne désormais aux classes dirigeantes les contraintes d'une lucidité iconoclaste. C'est que la logique du "Connais-toi" de demain exige une science de l'inconscient des peuples et des nations. Quelle est la vérité dans sa nudité, la vérité qui ne se porte pas en bandoulière, la vérité dont le courage de la connaître est nécessaire à l'intelligence des règles qui commandent l'expansion et la chute des empires dans une civilisation de masse?

3 - Cette vérité-là …

Cette vérité-là, nul ne la regarde encore dans les yeux. Elle supplie qu'on retire du temple de Jérusalem le voile qui cachait le tabernacle somptueux du Dieu unique. Pourquoi le monde entier s'agenouille-t-il devant le tissu chamarré censé soustraire à la vue une divinité pourtant proclamée invisible depuis longtemps, pourquoi une conspiration universelle du sacré dérobe-t-elle à tous les regards un mystère solennellement déclaré insaisissable? Si le sacré prétend depuis belle lurette n'avoir pas d'yeux pour les vérités terrestres, pourquoi éprouve-t-il le besoin de les couvrir d'un riche drapé ? L'anthropologie critique observe le masque superbe qu'arbore l'astuce simiohumaine. Son globe oculaire contemple l'ascension et la chute des camouflages sacrés dont se glorifient les empires de l'autel. L'histoire qui se grave sur la rétine de cette discipline n'est autre que celle de la pratique qui commande toute politique. C'est sans le savoir et pourtant crûment, que l'Amérique démasque une espèce tellement prédatrice de naissance qu'elle n'a basculé hors de la nuit animale qu'afin de se donner les parures d'or et de pourpre qui lui permettent de se mettre le bandeau du mystère sur les yeux .

C'est cela que l'empire américain veut se cacher à lui-même sous les apprêts de son aveuglement politico-cultuel . La philosophie est devenue une psychanalyse de l'histoire des offertoires, une observatrice du cerveau de l'espèce dichotomique, un télescope braqué sur l'évolution de l'animal qui marie l'action avec ses dévotions. Elle constate que le cynisme est la loi de la puissance et qu'il y faut le masque d'une cécité construite et réfléchie. Pourquoi l'aveuglement cérébral des guerriers de la liberté est-il fabriqué de toutes pièces et ardemment désiré, sinon parce qu'il faut se mettre une taie sur les yeux pour mieux glorifier le triomphe des glaives cachés sous les autels ? Les rescapés de la nuit animale jouent aux séraphins parmi leurs masques sacrés, parce que l'homme appartient à une espèce auto angélisée à titre psychobiologique par les trophées de sa piété . L'animalité proprement humaine a besoin des gènes du ciel.

Mais pourquoi Adam a-t-il honte de la bête dont il est habité ? Pourquoi son cerveau a-t-il été rendu si viscéralement dichotomique qu'il prête crédit aux mythes qui le dotent de sa bipolarité cérébrale, sa véritable armure ? La spectrographie anthropologique conquiert son propre champ d'observation et d'expérimentation. L'empire américain lui fournit son plus gigantesque illustrateur. C'est qu'elle n'a pas le choix : si Platon ou Aristote avaient changé la philosophie spéculative en une anthropologie abyssale , ils auraient observé la Perse avec les yeux des descendants de Darwin et de Freud. Regardons notre titanesque cobaye avec d'autres yeux que ceux de la dialectique : ce géant s'est rué sur les puits de pétrole de l'Irak pour le seul motif qu'il s'agissait de mettre la main sur les grands axes stratégiques qui fondent la puissance impériale en ce début du IIIe millénaire.

La raison syllogistique n'est pas disqualifiée : pourquoi tout le monde garde-t-il un silence faussement innocent sur l'évidence d'un piratage international, pourquoi la une des journaux ne clame-t-elle pas que l'or noir est désormais la source unique de l'omnipotence des empires et que ce Pactole alimente les croisades des modernes, pourquoi tout le monde sait-il que les puits conquis par la force des armes ont été remis en état et qu'ils ne pompent des entrailles du désert la richesse des empires qu'au profit du prédateur, pourquoi tout le monde voit-il bien clairement que l'auréole de la sainteté démocratique chapeaute d'une éthique de la liberté le véritable objectif de la guerre, pourquoi tout le monde voit-il que de nombreux pays possèdent des armes de destruction massive sans qu'on leur en fasse le moindre reproche, sinon parce que l'or noir est un trésor de guerre à cacher sous l'évangile de pacotille qui sert de masque aux barbares? Cet enchaînement de propositions logiques, comment le verrait-on si la raison syllogistique avait été mise hors d'usage par l'œil du généalogiste ? Au contraire, la psychanalyse de la condition humaine et de son évolution remontent à Platon.

4 - Le vrai voile sacré

Si Freud avait eu la tête politique dont l'anthropologue moderne se réclame, il aurait su que le voile sacré n'est autre que le silence dont on entoure l'animal tapi sous les offrandes de l'autel. Il s'agit de protéger le genre humain de l'épouvante de se reconnaître dans sa propre Histoire, la vraie, celle dont le miroir s'appelle notre cerveau. L'espèce marche armée et casquée par ses credos. Elle " entrerait en effroi ", comme disait Pascal, si elle regardait en face la bête sauvage et terrorisée qu'elle est demeurée sous ses saintes carapaces . Mais, dans le même temps, le monde ne se change-t-il pas en un théâtre riche des promesses de demain du seul fait que, pour la première fois, malgré toutes les censures, l'humanité se rend à Canossa dans un fauteuil ? Il est cathartique de se regarder peint en pied sur le petit écran et pour le prix d'une modeste redevance annuelle. Pour la première fois également, c'est à l'échelle de la planète entière que notre espèce se considère sur l'écran d'un œil un peu plus averti.

Cent cinquante ans après la parution de l'Évolution des espèces , quelles seront les conséquences du plus grand prodige de tous les temps, qui n'est autre que la métamorphose de l'Histoire universelle en une gigantesque pièce de théâtre ? Les spectateurs demeureront-ils les bras croisés ou bien la " purification " observée par un certain Aristote au plus secret de l'art dramatique des Grecs va-t-elle produire des effets politiques mondiaux? Le rideau est-il tombé sur le premier acte ou déjà sur le second ? Peut-être sommes-nous arrivés au troisième acte, celui où l'anthropologie de demain demande à une salle sidérée par l'audace de la profanation : " Comment devons-nous interpréter l'évolution de l'encéphale simiohumain si le sacré est le masque universel que notre capital psychogénétique a sécrété tout au long des millénaires à seule fin de permettre aux demi fuyards de la zoologie de se cacher à eux-mêmes qu'ils sont devenus incapables de cacher leur nudité sous leurs tabernacles? " Que devient la psychanalyse freudienne si l'anthropologie critique éclaire l'inconscient psychobiologique d'une espèce qui fait l'ange afin de se dérober à son propre regard ?

5 - Des piles nouvelles

En vérité, c'est l'histoire entière qui se branche sur des piles nouvelles de l'inconscient quand Shakespeare le tragique recourt au montage des représentations du Roi Lear, de Macbeth, de Coriolan ou d'Hamlet à l'échelle de la planète, quand Kafka l'abyssal met en scène, le Château ou la Colonie pénitentiaire, quand Swift le visionnaire divise nos encéphales entre les Houyhnhnms et les Yahous sur les cinq continents, quand Tacite le superbe nous peint l'empereur Claude des modernes, quand Molière le spectral met les péchés du monde dans la fiole que Tartuffe brandira devant l'ONU, quand la spéléologie met l'histoire de la philosophie à l'écoute de don Quichotte le rêveur et de Sancho le plat, parce que notre espèce au cerveau scindé fait de sa dichotomie cérébrale la clé de son histoire.

" Vous avez le front, dit Elvire face au monde entier, de mettre tous les péchés du monde dans ce flacon! S'il en est ainsi, il n'y a pas une minute à perdre : évitons qu'ils se répandent dans tout l'univers , évitons en toute hâte qu'ils aillent semer la ruine et la mort sur la terre entière. Mais nos inspecteurs ne sont-ils pas sur place pour les chercher et les découvrir ? Craindriez-vous qu'ils ne les trouvent pas? "
Tartuffe : (brandissant sa bouteillette) "Voici le venin qui détruira la terre entière en moins de quarante cinq minutes ! C'est à titre préventif qu'il nous faut détruire la boîte de Pandore : nos régiments sont prêts et nos canons sont chargés! "

" Jamais, sans doute, écrit encore Jean-François Kahn, l'action d'un président américain n'avait eu une influence aussi catastrophique sur la marche du monde que celle du président Bush ; jamais les " forces du mal " aussi bien celles qui détruisent notre environnement que celles qui instrumentalisent toutes nos croyances , n'avaient été à ce point confortées ; jamais la force brute n'avait été aussi cyniquement mise au service du pouvoir de l'argent ; jamais le mensonge n'avait été à ce point érigé en principe de gouvernement. " Marianne, 16-22 février 2004

Mais la gigantesque mutation d'une civilisation sur le point de se rendre spectatrice de sa boîte osseuse annonce-t-elle une aurore ? Nous n'en revenons pas de voir courir sur la scène du monde des songes qui font de nous les poupées mécaniques de nos dieux! L'image télévisuelle nous appelle à nous regarder avec des yeux agrandis de surprise. Laissons-nous méduser afin de mieux obéir à l'appel que l'intelligence de demain nous adresse. Que nous racontent nos écrans? " Regardez-vous sur vos tréteaux. Quel est ce personnage que nous voyons marcher sur les planches ? Pourquoi s'indigne-t-il seulement de ce qu'on n'ait pas trouvé trace des armes de l'Apocalypse annoncées par les nouvelles trompettes de Jéricho ? Ah ! le beau masque que ce grand fracas pour rien ! Du parterre au pigeonnier ne savions-nous pas que la découverte de ces armes , s'il en avait existé de telles, n'aurait été qu'un leurre réussi ? Tous les États du monde ne savent-ils pas que, dans ce cas, la communauté internationale massée sur les gradins n'aurait applaudi que la performance du toréador dans l'arène de la mort, non la vérité sanglante masquée sous la cérémonie . La cruauté simiohumaine se camoufle sous la splendeur de la parade. On acclame le succès truqué du matador dont la cape a réussi à leurrer le taureau dans les règles de l'art. Il s'agissait de plonger dans les vertèbres cervicales de la bête l'acier fulgurant d'une épée de Tolède. La beauté du geste, voilà le masque qui permet de truquer le jeu du soleil avec la mort.

6 - Le faux sommeil de l'histoire

Et pourtant, n'est-il pas providentiel que les spectateurs se sentent à l'aise devant leur écran, n'est-il pas de bon augure qu'ils assistent au déroulement heurté de la pièce, n'est-il pas prometteur des bénédictions à venir de l'intelligence qu'ils observent les soubresauts de leur destin, n'est-il pas digne de leurs absolutions qu'ils s'étonnent des défaussements sur ses Olympes de l'animal bipolaire dont ils partagent le sort, n'est-il pas annonciateur d'un autre destin de leurs encensoirs qu'une étroite lucarne de la vérité se soit ouverte dans leurs maisons et qu'ils puissent assister aux exploits de leur encéphale biphasé sur toute la terre? L'anthropologie historique inaugure un recul nouveau à l'égard d'une espèce dont la boîte osseuse respire enfin ses propres parfums. Quelle est l'odeur qui nous fait trépigner de dépit au spectacle des ratages de nos défaussements sur les faux ciels qui voilent notre férocité ?

C'est dans ce contexte qu'il faut radiographier l'étape qu'a franchie une politique européenne qui commence de connaître l'empire américain à un autre niveau de profondeur. Comment élevons-nous notre savoir au-dessus du spectacle d'une mise en scène ridiculement manquée ? Comment radiographions-nous un César empêtré comme un apprenti dans une guerre de conquête manquée? Nous remarquons que la vraie pesée du cerveau simiohumain est ailleurs ; nous observons que la balance de l'anthropologie spectrographique pèse, non point la maladresse du matador, mais la tauromachie qui s'appelle l'histoire . Nous tentons de mettre en place la grille de lecture d'un "Connais-toi" nouveau qui nous permettrait de décrypter l'itinéraire de notre sortie déviée et faussée du règne animal. Nous voudrions répondre à la question : " Pourquoi les secrets de toute politique simiohumaine ont-ils été si bien mis à nu dans l'enceinte des arènes que fut la guerre en Irak ? " Tout simplement, parce que seuls les empires ont la taille et la cambrure qui leur permet d'agir sur la scène du monde avec la franchise d'allure et les accents de la piété capables de photographier en retour l'encéphale schizoïde de notre espèce. Les autres nations n'ont pas les coudées aussi franches pour mettre leurs glaives et leurs dévotions à la grande école des prédateurs.

Les deux derniers empires terrassés furent ceux de Staline et de Hitler. La débâcle de l'un en 1945, de l'autre en 1989 ont fait oublier que la puissance politique n'est jamais tenue en bride que par des artifices. Aussi a-t-il suffi de l'attentat du 11 septembre 2001 pour démasquer la véritable nature de la plus grande démocratie du monde. Si elle a paru se réveiller du jour au lendemain sous les traits d'un empire résolu à suivre les traces de tous les empires de la terre, c'est bel et bien qu'elle ne dormait que d'un œil. Quand l'Histoire tombe un court instant dans le sommeil , elle parvient à faire croire au monde entier que l'état naturel de la politique est de dormir à poings fermés - mais on n'a jamais vu César demeurer longtemps endormi.

7 - La civilisation télévisuelle et l'avenir de la pensée

Aussi le regard télévisuel que l'humanité commence de porter sur ses masques annonce-t-il une révolution de l'esprit critique et une mutation de la civilisation de la raison : pour la première fois notre espèce apprend à observer d'un autre œil ses petites divinités spécialisées d'avant-hier et les trois dieux démesurément grossis qui déambulent aujourd'hui dans sa tête . Croit-on que le spectacle des multitudes enturbannées et prosternées devant des personnages cérébraux sur toute la surface du globe pourra se soutenir longtemps? Dans un premier temps, le pittoresque des foules captives de leurs fantasmagories fascinera davantage les téléspectateurs que l'étrangeté de toute la représentation. Mais comment une immense stupéfaction ne faciliterait-elle pas bientôt l'émergence d'une oligarchie scientifique qui se demandera avec ahurissement pourquoi ce gigantesque délire n'est toujours pas décrypté et pourquoi, depuis le siècle de Freud, la question est même retournée se cacher sous le boisseau ?

Les civilisations de masse condamnent la pensée à une profonde léthargie, mais, en contrepartie, elles suscitent également d'ardentes phalanges de la recherche. Plus le contraste est immense entre la folie des foules et la rareté des élites de la réflexion, plus grandissent les chances d'une percée nouvelle de l'intelligence. Protagoras avait vingt siècles d'avance sur les cultes de son temps, Aristarque de Samos quinze siècles sur Copernic. En plein XIIe siècle, Bérenger déclare tout uniment que l'eucharistie est une sottise. Les prouesses isolées sont les plus prometteuses parce qu'elles sont un cri de rage de la pensée écrasée sous les Himalaya de l'abracadabrantesque.

L'univers télévisuel remet jour après jour le Moyen Âge sous nos yeux ; mais la curiosité intellectuelle qu'éveillent les " étranges lucarnes " sera nouvelle. Elle ne portera plus sur le degré de sauvagerie ou de polissage des trois monothéismes au gré des paysages : une psychanalyse goguenarde demandera où Allah, Jahvé et le Dieu trinitaire peuvent bien se cacher et pourquoi ils sont adorés à genoux ou la face contre terre. Freud observait les métamorphoses théologiques du père de famille dans l'encéphale de l'enfant . Le XXIe siècle est trop livré au fantastique collectif pour ne pas se tourner vers Darwin. C'est dans un autre prétoire qu'il cite la postérité du grand Anglais à la barre des accusés, celui où le tribunal lui demandera pourquoi des centaines de millions de simiens ont subitement basculé hors de la zoologie il y a cent mille ans à peine pour n'apprendre qu'à apprivoiser leur ébahissement. Pourquoi se prosterner, la face dans la poussière, devant des personnages aussi titanesques qu'invisibles ?

Les petites lucarnes nous apprennent que plus ils se jettent à terre, lèvent les yeux au ciel et tendent leurs mains tremblantes vers le souverain censé contempler du haut des nues leurs convulsions rythmées, leurs gesticulations suppliantes et leurs récitations apprises, plus ils intriguent les rares laboratoires de la planète où les héritiers de Darwin cherchent les modèles expérimentaux qui leur fourniront les clés de l'animal bicéphale en dialogue avec des souverains fantasmés du cosmos. C'est commettre une grande erreur de perspective de craindre que la télévision, devenue un outil planétaire , servira d'étouffoir de l'étonnement des savants et des philosophes : au contraire, jamais le monde n'a creusé un abîme plus fécond entre l'ignorance et le savoir.

Pourquoi les personnages célestes ne sont-ils pas les mêmes en tous lieux , pourquoi la conviction qu'ils existent semble-t-elle n'avoir nul besoin de se trouver démontrée, pourquoi la géographie se joue-t-elle de leur complexion , pourquoi s'amuse-t-elle à changer le contenu de leurs écrits, pourquoi bouscule-t-elle leurs préceptes à plaisir, pourquoi bouleverse-t-elle leur doctrine ? Qui est le vrai souverain , le dieu ou une géographie qui nous montre un créateur en proie à mille modifications de son caractère ? Qui lui inspire ses sautes d'humeur sous la meule des siècles ? Comment la première civilisation condamnée à se faire un spectacle des turbulences de notre pauvre encéphale ne tenterait-elle pas de décrypter l'énigme qui se cache sous notre os frontal ? Ce siècle sera le premier à visionner la pellicule qui déroulera les aventures et les métamorphoses des marionnettes que nous étions devenus et dont trois dieux tiraient les ficelles. Puis nous nous demanderons: " Qui avait fabriqué les ressorts d'une humanité ensorcelée? Comment se fait-il que les mécaniques enchantées vénèrent en retour leur grand mécanicien des poupées? "

8 - L'anthropologie introspective

Autrefois les aristocraties de la connaissance naissaient du progrès technique dont profitait la collectivité tout entière. Avec la pellicule disponible à domicile, une technique universalisée forge une civilisation de l'individu. Que va devenir le mutant livré à son immersion dans la masse de ses congénères ? Il en résultera un renversement radical de la direction même que prendront les démonstrations. On s'ingéniait à prouver que trois dieux uniques avaient pris la relève des Célestes trépassés des ancêtres, parce que les sociétés antérieures à l'apparition de l'ubiquité de l'image en mouvement avaient besoin de se donner des soutènements et des arc-boutants cérébraux extérieurs. Mais le monde télévisuel se passe du spectacle surchargé des " merveilles de la nature " qui avaient servi de preuves théologiques de Platon à Rousseau et de saint Paul à Bernardin de Saint Pierre : c'est la surabondance même de la mise en scène des Olympe qui intériorisera désormais l'argumentation.

Du coup, l'intérêt de la pensée n'est plus de démontrer l'irréalité du mythe, mais les causes qui l'ont sécrété dans le cerveau d'une espèce terrorisée de se trouver précipitée dans le vide. Pourquoi réfuter l'existence du dieu biblique plutôt que celle d'Osiris ou de Zeus ? En revanche, la plongée de la science dans l'abîme de la subjectivité simiohumaine donne son véritable avenir à toute psychanalyse sérieuse. On observera que si Jahvé, Allah et le Dieu de la Croix sont censés ne pas résider exclusivement dans l'imagination de leurs adorateurs, il faut bien qu'ils soient réputés se trouver colloqués dans l'espace. Mais, dans ce cas, impossible qu'ils n'aient pas de substance pour support, serait-elle " spirituelle " ; et puisqu'à l'exception notable du dieu des chrétiens, le dernier à se présenter en chair et en os pour être né par embryogenèse et parturition naturelles d'une mortelle ensemencée par une divinité dans un village, les deux autres dieux uniques n'ont plus de bras et de jambes , bien qu'on leur donne le titre de " père ".

Mais qu'est-ce qu'une substance spirituelle disséminée dans l'étendue ? Est-elle vaporisée sur cent ou cinq cents mètres en longueur, largeur et hauteur ? Ou bien faut-il qu'elle occupe une surface ou remplisse un volume considérables ? Et puis, si l'esprit de Kant se trouve quelque part hors de la tête des lecteurs de la Critique de la raison pure, comment le localiser ? Et l' " esprit de la France ", où diable est-il allé s'installer ? A quelle distance se trouve-t-il de l'encéphale des Français ? Embarrassé par cette difficulté, Spinoza avait demandé au créateur d' occuper toute l'étendue de l'univers , tellement le scandale de réduire la spatialité de Dieu à n'occuper qu'une minuscule parcelle du cosmos était plus inacceptable encore que la folie opposée de lui accorder l'ubiquité.

Mais comment faire voleter une " substance spirituelle " autour des atomes ? L'infini a débarqué dans nos calculs. A lui seul, le cosmos matériel s'étend sur quinze milliards d'années-lumière. Comment " Dieu " se ramasse-t-il en une personne pour rédiger des écrits et promulguer des commandements s'il est disséminé dans le vide sans pourtant se confondre ni avec le néant, ni avec la matière inerte et si l'on ne voit pas comment il s'infiltrerait ou s'insinuerait dans les interstices du cosmos. Du coup, la seule question sérieuse ne peut être posée que par l'anthropologie introspective, la seule discipline de la connaissance à se pencher sur l'espèce semi animale que la nature a scindée entre le réel et des mondes fantastiques et à lui demander : " A quelle panique d'entrailles les évadés de la nuit sont-ils livrés de naissance pour se donner un maître tour à tour adouci et terrible et pour qu'ils veuillent se placer en tremblant sous son commandement, s'attacher à le craindre du berceau à la tombe et lui obéir aveuglément? "

L'anthropologie introspective se trouve dans la même situation que la physique classique en 1932, lorsque Lord Rutherford a présenté à tous les Coperniciens de la planète la première image de la structure de l'atome, qu'il avait calquée par erreur sur le système solaire, avec son noyau central et ses satellites. Mais tous les physiciens prospectifs ont aussitôt compris qu'un monde entièrement nouveau s'ouvrait à la science du cosmos. Désormais, c'est le cerveau du genre humain qui figure l'atome dont le décryptage avait conduit, dans un premier temps, à la découverte de l'énergie nucléaire. Quel est le noyau de l'atome nouveau que figure notre encéphale, sinon l'idole qui en occupe le centre ? Pourquoi, depuis des millénaires, ce noyau-là précipite-t-il notre espèce dans la poussière ? Percer les secrets des idoles, tel est le nouvel objectif de la connaissance du genre humain. La civilisation de la pensée ne bloquera pas longtemps la science des Niels Bohr, des Heisenberg, des Lise Meitner, des Einstein , des Born de la psychobiologie de l'encéphale simiohumain .

Tout est en place pour l'explosion de la bombe H du "Connais-toi" socratique . Elle permettra de se demander pourquoi, sur la planète entière et sans aucune exception, les peuples les plus retardés, les plus incultes, les plus ritualisés, les plus tribaux, les plus figés dans leurs rites et leurs routines , sont précisément les plus religieux. La civilisation télévisuelle aura permis la subite émergence d'une oligarchie de la raison infiniment plus exigeante que la précédente, parce que l'universalité de l'image en mouvement sur le petit écran fait de l'individu le spectateur de la totalité du genre humain. La science de l'homme sort de sa candeur. Mais le nouveau clivage entre l'ignorance et le savoir est aussi le signe de l'irruption du tragique dans la culture mondiale : depuis les origines, la connaissance des idoles est la bombe du sacrilège au plus profond de la pensée. Il est trop tard pour la désamorcer. Nul ne pourra prétendre connaître l'encéphale humain s'il n'a percé les secrets des trois idoles " uniques ".

9 - Retour à la politique

Le début du XXIe siècle n'a pas tardé à sommer la France et l'Allemagne de quitter les bras de Morphée et de redécouvrir l'assiette de la politique sous la théologie de l'empire américain, mais aussi de se mettre à l'école des découvertes de la science psychobiologique des idoles. L'anthropologie introspective commence seulement d'observer l'évolution de l'encéphale simiohumain dans le temps proprement historique, celui dont les témoins sont des écrits raisonnés. Elle radiographie les cerveaux du Ve siècle avant Jésus-Christ, ceux du XIIIe siècle chrétien, ceux d'aujourd'hui . L'anthropologie moderne n'est déjà plus l'observatrice complice des motivations idéales qu'affichent encore tous les États du monde civilisé : elle a vocation de déchiffrer les arcanes du cerveau spéculaire des empires prédateurs. Si elle défriche l'inconscient psychobiologique de la géopolitique moderne, c'est parce qu'elle se place tout entière dans la postérité laissée en friche de Darwin et de Freud, celle de l'animalité masquée et cérébralisée des descendants d'un quadrumane à fourrure.

C'est à ce titre que cette discipline réfute la raison superficielle des historiens d'hier et d'avant-hier, qui demeuraient éloignés de toute connaissance scientifique des souterrains de leur propre discipline. Elle observe les ruses sacerdotales auxquelles les classes dirigeantes des démocraties occidentales sont condamnées à se livrer à leur tour sitôt qu'elles se décident à combattre le messianisme américain. Puisque seuls d'autres masques sacrés permettront de déjouer les pièges de la rédemption biblique massivement envoyés d'Amérique à ses subordonnés, l'Europe rationnelle et ambitieuse de retrouver sa souveraineté sait qu'il serait vain d'apostropher Tartuffe en style direct et sur un ton moqueur, parce que l'encéphale religieux du Nouveau Monde connaît les saintes dérobades de la piété outragée. Dans un commentaire antérieur, j'avais exposé que la France et l'Allemagne perdraient un temps précieux si elles tentaient de rameuter les débris de l'Europe du traité de Rome, qui a été scindée d'une pichenette entre les vassaux et les rivaux du masque washingtonien. Pour transcender l'Occident hémiplégique, il nous faut apprendre à transporter le levier de la puissance politique sur le théâtre des continents.

C'est chose faite : on sait que la France a démontré à l'Union européenne qu'elle pouvait d'ores et déjà faire jouer à notre Continent le rôle d'un adversaire de taille. A l'aide d'une Chine parvenue suffisamment à maturité pour se changer en pierre angulaire du Vieux Monde, il devient possible de traiter d'égal à égal avec les États-Unis. C'est à la vue du monde entier que le Nouvel an chinois a été fêté sur les Champs Elysées et que la tour Eiffel a été illuminée à l'écoute de la patience et de la sagesse de Confucius. De son côté, la Russie peine encore à se relever de sa mise au pillage par le capitalisme sauvage qui a suivi la chute du despotisme stalinien dans l'anarchie ; mais elle figure déjà le second levier de l'Occident aux côtés de l'empire du Milieu. Qui ne voit que l'Inde hésite encore, mais que le monde hispano-américain attend avec impatience que les descendants de Périclès mettent en scène un autre scénario politique que celui des pilleurs de la caverne d'Ali Baba ?

Quant à faire virer de bord l'Angleterre, c'est également l'équilibre des continents qu'il convient de bousculer pour tenter d'y parvenir. Albion n'attendra pas que le monde se mette à l'école d'une France et d'une Allemagne ambitieuses de cimenter l'Europe pour redécouvrir que l'alliance multimillénaire de la politique avec l'espace est la seule carte à jouer pour les survivants du Commonwealth. C'est que les verdicts de la géographie sont inexorables : plus que jamais ils demeurent les vraies clés de l'histoire simiohumaine. Albion s'apercevra qu'une île , si grande, ancienne et célèbre soit-elle, ne peut que perdre au change à servir les intérêts d'un empire étranger : jamais ce genre de dépendance n'est récompensé . Les puissants sont ingrats, rapaces et avares. Déjà Downing Street s'aperçoit qu'il s'est trompé de planète à coller aux chausses du Nouveau Monde. Aussi une Europe consciente de la révolution de la science politique qu'appelle le XXIe siècle dédaigne-t-elle de répondre au défi de l' " axe du mal " par l'inutile recrutement des valets de pied achetés à bas prix et en un tournemain par Washington dans une Europe asservie aux intérêts de l'empire américain. La politique est un jeu de géants avec des Pygmées.

Si trois continents ne venaient pas à la rescousse de la civilisation européenne, le Vieux Monde perdra son identité intellectuelle et son élan dans moins d'un demi siècle. Ce ne sont pas la Pologne, la Hollande, le Danemark, la Suède qui sauveront du désastre le continent d'Archimède, d'Euclide, de Descartes, de Newton, d'Einstein et de Freud. En revanche, l'Italie et l'Espagne ont encore une vocation au réveil de leur génie. Et Albion? Depuis Hyppolite Taine, l'Europe a oublié que l'Angleterre est une île . L'anthropologie politique lui rappelle que la Grande Bretagne a connu les invasions successives de Jules César, d'Agricola sous l'empereur Commode, de Guillaume le Conquérant et qu'elle a failli se trouver envahie par Napoléon et Hitler. Cette rescapée claudicante des conquérants cache sous sa morgue les traumatismes politiques inguérissables de son enfance et de son âge mûr. Mais la mer est son refuge et sa forteresse. On ne se connaît pas de frontières quand l'Océan offre un espace illimité au regard. A quel moment une île bascule-t-elle pourtant dans une prison politique ? Au moment où la Hollande, le Danemark, la Suède se lasseront de servir de bêtes du sacrifice sur l'autel de l'autonomie cérébrale de la Grande Bretagne.

C'est pourquoi l'anthropologie historique dépose un document discrètement testimonial sur l'autel d'Athéna. Elle rappelle que les utopies politiques sont les formes les plus subtiles et les plus perverses du conservatisme insulaire, parce qu'on pétrifie l'histoire sitôt qu'on détourne le regard de l'humanité telle qu'elle est. En revanche, si l'on cesse de rêver de notre espèce telle qu'on voudrait qu'elle soit, quelle révolution ! Alors, il devient possible de la mettre en mouvement sur des chemins lents et difficiles, mais sur lesquels le savoir parvient à convaincre. Seul l'apprentissage de la lucidité met la politique à l'école de l'histoire. Puisse le "Connais-toi" du XXIe siècle découvrir de nouveaux continents.

le 26 février 2004