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L'anthropologie scientifique et l'avenir intellectuel de l'Europe
Quelles sont les formes que la myopie classique des empires a prises à l'âge des caméras?

 

1 - L'avènement du singe-homme
2 - Une synthèse dans les limbes
3 - L'acuité visuelle des empires
4 - La science du destin
5 - La nouvelle myopie de la puissance
6 - Don Quichotte et l'Histoire
7 - La myopie d'en face
8 - L'identité onirique du singe-homme
9 - Où est passée la géographie ?
10 - L'avenir d'une Europe de la pensée
11 - L'Europe dans la postérité de Darwin et de Freud
12 - La crise de la conscience scientifique
13 - Si l'Europe savait…
14 - Une nouvelle classe politique

1 - L'avènement du singe-homme

L'histoire se conjugue au passé. Elle ouvre l'ère du temps mémorisé par l'écriture, donc doté de la forme d'éloignement et de présence conjuguées de la durée qui conduit au récit réfléchi. Dès lors, l'homme peut devenir à lui-même un document observable et un objet de réflexion.

Mais les siècles en attente de leurs interprètes ne se laissent stocker que depuis cinq millénaires. Parmi les consultants, la plupart sont intéressés au premier chef par les armes ou les outils, fort peu par l'évolution de notre encéphale. Comment se fait-il que les singes graciés par la nature aient aussitôt rempli leurs boîtes osseuses de personnages fantastiques, qu'ils ont appelé des dieux ? Comment se fait-il qu'une folie aussi stupéfiante n'intéresse pas les anthropologues ? Rares sont les chasseurs qui se sont lancés sur les traces de la raison infirme du singe-homme.

C'est qu'aujourd'hui encore, la définition de l'intelligence n'est pas acquise. Aussi cette faculté est-elle tellement demeurée sujette à caution que ses manifestations sont divergentes et se contredisent entre elles jusque dans l'encéphale d'un même individu. C'est pourquoi une véritable science de la vie politique de notre espèce attend de naître à l'échelle des nations et à celle des empires. Il y a un demi siècle, Harry Truman annonçait la création du plus puissant État de la terre, les États-Unis d'Amérique, dont les fondements, disait-il, seraient les mêmes que ceux d'Athènes sous Périclès : on allait construire une flotte de guerre si puissante qu'elle contrôlerait toutes les mers du globe de jour comme de nuit. Elle ne serait plus armée de canonnières, mais composée de forteresses mobiles dont chacune servirait d'aire d'envol à une nuée de condors crachant le fer et le feu. Un demi siècle plus tard, cette prophétie s'est pleinement accomplie. Quant à la science de la genèse , de la croissance, du déclin et de la mort des empires modernes, qui sont fondés sur l'alliance de l'acier avec la logique, elle n'a pas progressé d'un pouce depuis Montesquieu, Voltaire ou Gibbon. Dans son état actuel, cette discipline se réduit à une synthèse dont l'intérêt se révèle cependant considérable, parce que l'embryon d'un tel savoir se présente sous des traits annonciateurs d'une future connaissance des lois qui régissent la fatalité. Chacun sait, depuis Pascal, l'inventeur de la " géométrie du hasard ", que des principes universels pilotent les contingences du monde.

2 - Une synthèse dans les limbes

Pour l'instant, les théoriciens de l'expansion et de la chute des empires se contentent de constater que l'histoire de la force militaire obéit à une loi jamais démentie : d'un côté, la puissance des armes est la colonne vertébrale des nations, de l'autre, leur faiblesse sur les champs de bataille favorise la floraison des Lettres et des arts. Puis l'encéphale en miniature des guerriers en vient à faire la loi du monde, tandis que les civilisations paisibles étouffent, elles aussi, les exploits de la raison. Les évadés de la zoologie oscillent entre les rudes ossatures de leurs États belliqueux et le pourrissement d'une raison qui s'étiole et se délite dans la paix. Ce genre de science encore titubante de l'histoire universelle a été clairement formulée, mais sur le mode symbolique par un écrivain pragois dont on allait écrire, quatre-vingts ans après sa mort, qu'il avait prophétisé le destin de l'Europe. Mais la politologie du IIIe millénaire peut-elle se fonder sur le constat que, depuis la Grèce antique, l'alternance entre l'inhumain et le trop humain a marqué de son sceau le double destin des empires ?

Si une science des ascensions et des effondrements de la puissance politique doit naître et se développer à la faveur du choc entre l'empire américain et le reste du globe, une interprétation aussi naïvement bicolore servira pourtant d' assise logique à un affinement du débat. Car la question centrale que pose, quatre siècles après Bossuet et son " discours sur l'histoire universelle ", la théorisation kafkaïenne du destin de la planète transsimienne est celle de savoir qui, des Athéniens ou des Lacédémoniens, se trouve affligé de la vue la plus courte. Si nous savions déjà définir l'intelligence, nous saurions si la myopie et la presbytie des empires peuvent être soumises à l'appréciation d'un même oculiste, ou bien si la distance intellectuelle de l'observateur change avec les siècles.

3 - L'acuité visuelle des empires

Or, les paramètres qui déterminent l'acuité visuelle d'un empire sont repérables depuis plus de deux millénaires en Europe et depuis plus de quatre mille ans en Asie et au Moyen Orient . L'empire romain en fournit un exemple saisissant : quand les empereurs jugèrent sans intérêt d'envoyer des généraux ambitieux dompter les tribus sauvages du nord de l'Écosse, pour le motif que l'univers se trouvait suffisamment soumis aux aigles des légions pour qu'il fût plus avantageux de mettre l'empire sur la défensive que de poursuivre des conquêtes sans fin et de plus en plus hasardeuses, la myopie avait passé du côté des centurions têtus.

Mais comme la sphère terrestre n'avait pas encore été explorée et encore moins pacifiée - on sait que, depuis Alexandre, on croyait avoir atteint les confins d'un monde plat - Rome allait répéter l'expérience de Pékin, qui avait contenu les Mongols pendant des siècles avant qu'Attila forçât la muraille de Chine. De plus, comment allait-on occuper des armées condamnées à l'oisiveté ? Qu'allait-il advenir des empereurs débilités par l'inaction ? Comment empêcherait-on leur sceptre de tomber entre les mains des prétoriens ? La Gaule, l'Angleterre, l'Espagne n'allaient-elles pas reconquérir leur indépendance? Ne verrait-on pas l'unique instrument de l'esprit de l'empire qu'était une langue commune se briser ou s'émietter en de multiples formes bâtardes d'un latin de plus en plus approximatif, dialectal et rudimentaire, tandis que les idiomes autochtones se doteraient progressivement de grammaires et même, qui sait, de dictionnaires, afin de s'essayer à des littératures locales et tâtonnantes ? Qui avait la vue la plus courte, ceux qui savaient que l'oisiveté forcée des légions était le signe d'exténuation par lequel Rome annonçait ses funérailles ou ceux qui pensaient que les provinces débâillonnées prendraient la relève des Virgile, des Horace et des Tacite?

Aujourd'hui, l'Europe se reconnaît dans Rome agonisante, mais à front renversé. A son tour, elle se demande de quel côté la vue est la plus courte. Les uns croient voir qu'il est brisé, le sabre de l'empire américain, bien qu'il paraisse encore ferrailler et cliqueter sur toute la terre habitée. Mais si l'heure du silence des armes a sonné sur les cinq continents, l'avenir appartient-il aux expositions florales des cultures ? Outre Atlantique, les légions s'entraînent au combat, les généraux rongent leur frein, les don Quichotte de pétrole trépignent d'impatience, le stockage du tonnerre et de la foudre fait déborder les arsenaux et l'apocalypse elle-même suffoque et paraît menacée d'asphyxie ; mais en Europe les apôtres de la paix ne forgent en rien les armes de l'intelligence et l'encéphale du monde s'assoupit , comme frappé d'une double léthargie, ici par la myopie des guerriers du Nouveau Monde, là par celle des évangélistes de l'Histoire.

4 - La science du destin

La Colonie pénitentiaire s'arrête sur une conclusion dont Kafka écrivait à son éditeur : " Les deux ou trois pages qui précèdent la fin sont fabriquées (…). Il y a là un ver qui ronge le récit dans ce qu'il a de plein. " La science de la vie et de la mort des empires est-elle donc rongée par un ver des deux côtés de l'Atlantique ? Quelle serait, dans ce cas, la myopie de l'Histoire ? Peut-être la conclusion du récit de l'agonie ou de la résurrection de l'Europe pourra-t-il être rédigé si l'attention du narrateur se porte sur le point focal de toute la problématique, celui de la pesée de la notion même de myopie. Car le paysage a entièrement changé de nature au regard des modernes. Que pense Lacédémone d'un monde si entièrement exploré qu'aucun ennemi n'apparaîtra jamais plus à l'horizon ? Que devient la ville invaincue des bords de l'Eurotas si le Rivage des Syrtes ou le Désert des Tartares donnent désormais la parole aux seuls poètes des empires et des armes ?

En vérité, la science du destin est vouée à interpréter un théâtre d'ombres. Mais n'est-il pas devenu hallucinant, le spectacle qu'offre aux ophtalmologues de l'Histoire la nation la plus puissante du globe ? Nous autres, Européens, ne la voyons-nous pas condamnée à gesticuler dans le vide, ne la voyons-nous pas vainement occupée à faire surgir du néant un adversaire à sa taille, ne la voyons-nous pas s'épuiser à se trouver un ennemi crédible, ne la voyons-nous pas s'exténuer, comme Rome autrefois, à légitimer la titanesque inutilité de son armement ? L'opticien a changé de patient ; mais, dans le même temps, son cabinet s'est transporté sur une autre planète, d'où l'on peut voir la nouvelle Rome tomber dans une agitation désordonnée pour le motif que ses légions ont besoin de convaincre l'univers de l'impérieuse nécessité de faire peser le poids de leurs armes sur les cinq continents. Mais comment légitimer la grandeur et la gloire de l'empire par le seul spectacle de l'étalage de ses forces ?

Imaginons Hadrien ou Trajan conjurant le Parthe ou le Germain de se montrer en armes aux confins de l'empire. Comme l'écrivait Valéry il y a plus d'un demi siècle, " l'âge du monde fini a commencé ". Du coup, l'étude de la myopie des empires répond à une problématique entièrement nouvelle de la politique internationale. Les conquêtes d'autrefois étaient coulées dans le bronze des triomphes militaires. Le vainqueur dressait un trophée sur le champ de bataille et le vaincu s'agenouillait . Mais si les victoires ne sont plus en or massif, l'arrêt de la guerre est plus dangereux encore pour le vainqueur que ses lauriers fanés, parce que la paix ronge les armes des empires et les tue.

5 - La nouvelle myopie de la puissance

Quelle est la nature de la nouvelle myopie de la puissance s'il faut changer de globe oculaire et quasi de tête pour tenter de l'apercevoir dans sa singularité? Premièrement, ce type de courte vue n'a pas de regard pour les adversaires redoutables que sont l'effronterie, l'insolence, les haussements d'épaule, le sarcasme et l'ironie du monde entier. Un empire qui se trompe de panoplie, de stratégie et de planète et dont les tartarinades se donnent des armées de rieurs et de moqueurs pour ennemis devient un objet de quolibets. L'ère des empires dont la myopie répond au type gesticulatoire est également celle dont toute la politique se fonde sur l'illusion que le monde se trouverait livré à de vilains Merlins l'enchanteur et que ceux-ci guetteraient le chevalier du royaume du Toboso où dame Dulcinée s'appelle maintenant la Liberté. L'âge quichottesque des empires avait commencé avec le marxisme . Le prolétariat faisait alors figure de délivreur messianique de l'univers. Depuis que l'utopie a été frappée par la foudre , l'Histoire cervantesque a transporté ses félicités dans le royaume des saintetés de la démocratie. Mais le matamore des idéalités se lance contre des moulins à vent. Au Toboso du pétrole, Maritorne grimace sous le sourire de Dulcinée. En vérité, le quichottisme politique a commencé de s'agiter dans le vide bien avant le 11 sept. 2001 : il s'agissait d'alerter le monde civilisé qu'un cataclysme menaçait le Nouveau Monde et qu'il fallait se préparer à repousser une attaque imminente des extra-terrestres dont seule une " guerre des étoiles " repousserait les assauts.

Par bonheur, si je puis dire, ce fantasme a paru trouver quelque vraisemblance quand un Quichotte d'en face, aussi enflammé par Allah et son Coran que le héros de Cervantès par les romans de chevalerie de son temps, a fait exploser le plus gigantesque building de New-York. Du coup, les États-Unis ont pu se donner le monde entier à exorciser. Mais on ne combat par l' " axe du mal " avec les armes de la démence parce que le père putatif de cet axe fameux n'est autre que le serpent de la Genèse. Les armes de l'apocalypse ont pris place sur un rayon de la littérature fantastique.

6 - Don Quichotte et l'Histoire

Mais il faut bien comprendre qu'à leur manière, les empires de type quichottesque rencontrent le plein de l'Histoire - ce qu'illustre, du reste, le fait que le Quichotte est censé avoir été traduit tout entier d'un auteur arabe, Méhemet Benengeli. C'est pourquoi Borgès signale le soin qu'a pris Pierre Ménard d'éviter le piège de la traduction dans son illustre réécriture de don Quichotte sous la forme d'une copie parfaitement conforme à l'original. La démonstration de ce que G.W. Bush a pris soin, lui aussi, de copier mot à mot le roman Cervantès a été apportée par anticipation, dès 1939, par le célèbre ouvrage du susdit José Luis Borges intitulé, comme il se doit, Pierre Ménard, auteur du Quichotte - tellement le temps de l'histoire réelle rencontre infailliblement le temps, bien plus réel encore dont se nourrit le génie littéraire. " Cette œuvre, écrit Borge, peut-être la plus significative de notre temps, se compose du chap. IX et XXXXVIII de la première partie et d'un fragment du XXII. "

Mais pour étudier dans sa spécificité la myopie de l'ère quichottesque de l'Histoire universelle, il ne suffit pas de se demander quels chapitres du Quichotte Georges Walker Bush s'applique à recopier très exactement ; encore faut-il observer les formes nouvelles que la myopie classique des empires a prises à l'âge des caméras. Il est aisé de se convaincre que la rétine de notre œil ne recevait pas le même monde du temps d'Hadrien ou de Trajan qu'à notre époque où non seulement le théâtre de l'univers est devenu tout entier cervantesque mais où, de surcroît, les aventures du chevalier sont filmées de jour et de nuit sur toute la terre habitée. On sait que des cohortes de cinéastes appartenant à des entreprises privées ou spécialisés au service des États s'y emploient pour le régal de la population entière du globe. Si la télévision publique et commerciale du XVIe siècle avait filmé en direct l'assaut de don Quichotte contre un troupeau de moutons qu'il avait pris pour une armée, Cervantès nous aurait fait entendre le premier éclat de rire de l'humanité à l'échelle de la planète. Qui douterait alors qu'une date aussi mémorable dans l'histoire mondiale du rire que la relation, en 1604, de cette bataille sous la plume de l'illustre amputé de Lépante aurait scellé une alliance nouvelle de la littérature avec la politique internationale ?

L'empire quichottesque d'aujourd'hui est le petit fils du christianisme et l'héritier des derniers croisés, ces guerriers " sans peur et sans reproches " que furent les héros des romans de chevalerie. Certes, de vilain enchanteurs ont métamorphosé la Dulcinée du héros, les uns en déesse de la Liberté, les autres en Madone des temps modernes. Mais le génie de Cervantès ne s'y est pas trompé : sa Dulcinée est une copie transparente de la Vierge et sa Vierge une réplique de Dulcinée dans le ciel.

Tout cela met les observateurs modernes de la myopie et de la presbytie des empires à l'épreuve d'un si grand bouleversement des méthodes d'analyse des opticiens d'autrefois que le diagnostic de Borgès sur le don Quichotte de Pierre Ménard illustre les premiers pas d'une science politique armée d'une quatrième dimension. Quand l'œil à soigner est celui d'un empire dans lequel l'épine d'un " axe du mal " s'est planté, l'avenir de la science historique tout entière se confond avec celui du destin post darwinien et post freudien de l'anthropologie scientifique des religions ; et il devient urgent d'observer à la loupe les obstacles particuliers que rencontrera de toute nécessité un quichottisme international dont les exploits planétaires se grisent de l'encens de la Liberté.

Le tartufisme nouveau sera énergiquement idéaliste. Il campera dans la bonne conscience du plus fort, donc du plus innocent. Son état-major s'installera dans l'Eden des " droits de l'homme ". Mais qu'adviendra-t-il de l'autre camp des défenseurs de la sainteté des démocraties? La stratégie des ironistes ne sera pas moins apostolique à sa manière que celle de leurs adversaires. Eux aussi se proclameront les modestes fantassins d'un paradis de la Justice - simplement leurs armées se proclameront évangéliques et leurs séraphins s'avanceront désarmés dans l'arène d'un tartufisme politique intercontinental à son tour .

7 - La myopie d'en face

Certes, la mondialisation de l'image télévisée a changé la nature de la force, certes, la nouvelle myopie d'un empire de la " liberté " est de ne l'avoir pas encore compris, certes encore, un Abraham Lincoln métamorphosé en Quichotte de l'or noir par un Merlin l'Enchanteur de la démocratie mondiale ne peut plus brandir , aux yeux de la terre entière , le sceptre de la vertu outragée sans provoquer une indignation médusée ou déclencher l'hilarité. Mais quelle sera la myopie d'en face, quels échecs subira-t-elle à son tour , quels facteurs retarderont-ils sa victoire ? Peut-être le triomphe de Sancho Pança conduira-t-il l'Histoire à un autre désastre de la fatalité. Pour tenter de le comprendre, un regard d'anthropologue sur une espèce déchirée entre la folie et la platitude est devenu nécessaire.

L'homme est un animal socialisé par un verdict de la nature, mais sur un tout autre modèle que la fourmi, l'abeille ou la guêpe, dont l'organisme est coulé dans un creuset unique. Notre espèce se transporte en imagination dans des représentations oniriques du monde qu'elle croit réels et qui démultiplient ses comportements collectifs. L'alchimie qui sécrète des alliances toujours géographiquement circonscrites de l'encéphale du singe-homme avec son environnement physique immédiat ou plus ou moins étendu n'a pas encore été décryptée dans toutes ses composantes. Mais, ici encore, l'analyse anthropologique du pacte d'un territoire déterminé avec le sacré de l'endroit s'enrichira des leçons de la décadence de Rome .

L'unité psychique de l'empire s'était bâtie sur trois piliers : premièrement, la forme républicaine de l'État, qui succéda rapidement aux premiers rois, secondement l'assistance de dieux importés de la Grèce et dévoués à cette politique, à la seule condition qu'on veillât à garnir tous les jours leurs autels des victimes animales appropriées et, en troisième lieu, une armée de citoyens qu'on mettait de force au service de la défense du pays quand il se trouvait attaqué . La guerre n'est devenue systématiquement offensive que lorsque la consolidation de l'État rendit possible et profitable une expansion continue du territoire du Latium. L'observation anthropologique de l'Histoire romaine relève d'ores et déjà que l'homme n'est pas un guerrier-né et que la vocation de se soumettre à la discipline militaire la plus rude est le fruit d'une sélection tardive des seuls spécimens dont le capital psychobiologique est apte à subir ces contraintes ou heureux de s'y soumettre. Aussi le singe-homme sédentarisé et voué à l'agriculture a-t-il été recruté par la contrainte de l'État; puis, seuls des mercenaires ont composé les légions de l'empire. Le tableau que présente Tacite d'une révolte des légions de Germanicus fait clairement voir que les armées romaines étaient composées d'une masse de pauvres que seule le poigne de fer des généraux maintenait dans la discipline sous la menace de l'exécution d'un soldat sur dix en cas de rébellion.

8 - L'identité onirique du singe-homme

L'homme appartient donc à une espèce très partiellement guerrière et dont l'identité repose originellement et principalement sur des accords expressément formulés entre une terre et des dieux. C'est cet accord fondamental d'un ciel et d'un sol qui s'est trouvé clairement exprimé grâce à la découverte de l'écriture et que l'écroulement de l'empire a ébranlé ou dissous. Du coup, il est apparu dans la lumière la plus vive que le transport du cerveau de l'espèce dans des mondes invisibles et mystérieux est le ressort psychobiologique central des évadés des primates et que le christianisme n'a pu que mettre en évidence un moteur mental que le paganisme avait démontré depuis des siècles: à savoir qu'un Grec transporté en Asie y conservait intact l'imaginaire religieux d'Athènes et qu'un Romain émigré en Gaule y cultivait les mêmes dieux lares que dans sa patrie.

Mais le chrétien s'est trouvé soudain privé d'un ciel protecteur de son territoire par la mise à sac de l'empire et de la ville de Rome elle-même en 410. Comment expliquer le désintérêt, jugé scandaleux, dont témoignait le Dieu unique à l'égard des fils de la Louve ? Il avait pourtant promis, disait-on, de les soutenir plus efficacement que leurs anciens protecteurs, qu'on avait vus contraints à une piteuse débandade après des siècles de bons et loyaux services. La Cité de Dieu de saint Augustin allait confirmer, à grand renfort de centaines de pages de rationalisation théologique, que les gènes du sacré l'emportent sur ceux de la géographie. Il était enfin clairement démontré que l'homme est le seul animal dont l'identité est psychique à titre primordial et que cette espèce se trouve pilotée à titre psychogénétique par son évasion cérébrale vers des mondes magiques par définition. Pendant vingt siècles le christianisme a pu transporter son dieu sur une terre désacralisée à l'échelle des cinq continents, comme si la souveraineté exclusive, donc transnationale par définition de cette religion retrouvait à son seul avantage toute l'étendue d'un empire romain désormais qualifié de " temporel " et happé par l'invisible, son vrai maître.

9 - Où est passée la géographie ?

Mais la chute de Rome instruit également l'anthropologie historique d'une autre leçon profitable à la formulation de ses fondements : à savoir que l'assise géographique, donc la localisation territoriale de l'identité simiohumaine se reconstitue en secret et redevient prédominante quand le sacré en vient à son tour à s'effondrer dans un naufrage mondial de l'imaginaire. C'est ce que le christianisme a démontré a contrario du seul fait qu'un décalage gigantesque est survenu entre la ruine soudaine de l'empire sous les assauts des barbares et la très lente expansion du dieu unique du premier siècle au cinquième. Le long retard qu'a pris la nouvelle divinité sur l'évanouissement de son domicile fixe n'a été rattrapé qu'avec le Saint Empire romain germanique, qui allait préluder à l'établissement encore plus somnambulique, des monarchies théocratiques européennes, notamment la capétienne. Quand l'alliance du sceptre et de l'autel fut consommée, la parcellisation topographique de l'identité de l'espèce était déjà devenue irréversible par la multiplication des langues régionales, qui se sont enracinées dans les identités localisées par la géographie.

L'Europe actuelle se trouve dans la même ambiguïté psychobiologique qu'à l'aube du christianisme, à cette différence près que c'est au tour des trois monothéismes, dont chacun se proclamait unique sur une vaste étendue, de connaître un naufrage irréversible. Mais ce n'est plus l'empire romain, c'est le Vieux Continent qui peine à se hisser à l'échelle du monde. Du coup, on assiste à la montée des cultures provinciales dont la minusculité et la pauvreté intellectuelle s'enracinent dans des idiomes autochtones et à prédominance orale. Il n'y a plus de dieux ni païens, ni jaillis sous trois formes distinctes d'un Livre censé avoir été révélé à un peuple et à une terre particuliers. Du coup, ce sont les lieux qui s'autosacralisent et qui redeviennent les centres d'une focalisation cérébrale émiettée et tribale de l'espèce. Les Corses veulent s'exprimer dans leur dialecte insulaire, les basques revendiquent la conjonction de leur identité territoriale et de leur idiome, la Catalogne se replie sur son sol et sa parole, la Bretagne veut remplacer le français par le breton dans les écoles et Prague consacre à Kafka une exposition dont ses livres sont absents pour le motif qu'ils sont rédigés dans la langue de Goethe.

L'Europe se trouve donc prise entre les gesticulations d'un Quichotte de l'or noir incapable de jamais conquérir un prestige et une autorité mondiales au profit de son idée de la justice et de la culture et de l'imposer à tout l'univers, d'une part et, d'autre part, l'effritement de sa civilisation dans des cultures acéphales et de plus en plus ennemies de l'universalité de la pensée. La question est donc de savoir si les nations de taille moyenne, mais héritières de la Grèce et de Rome - elles n'ont pris un rang éminent dans une histoire désormais irrémédiablement compartimentée de l'esprit que depuis un demi millénaire - si ces nations donneront un nouvel élan intellectuel à une planète désillusionnée et désemparée ou si elles cèderont à la fatigue. Menacée d'un retour à une insularité cérébrale antérieure aux trois monothéismes et d'y faire naufrage, l'Europe est-elle armée pour rallumer le flambeau de l'intelligence ? N'a-t-elle pas enfanté des personnages aussi universels et même plus fouillés qu'Achille, Ulysse, Antigone ou Œdipe ? Ils s'appellent Hamlet, don Juan, Tartuffe, Faust, don Quichotte.

10 - L'avenir d'une Europe de la pensée

Les retrouvailles du Vieux Continent avec la force militaire seraient illusoires et irrationnelles. Rivaliser avec un arsenal disproportionné à l'étendue du globe et condamné à une vaine gesticulation ressortirait précisément au type nouveau de la myopie politique qui appartient en propre au quichottisme apocalyptique et à sa stérilité sur le long terme. La seule chance, pour les États-Unis, serait que surgisse du néant un guerrier à sa mesure - mais seule une invasion de Tamerlans débarquant de la planète Mars comblerait un Titan sans rival en apparence, mais réduit à pulvériser des insectes avec la foudre de Jupiter. Mais quand bien même la rivalité économique est devenue le nouveau cheval de bataille entre l'empire américain et un empire européen encore en gésine, comment donner une volonté politique à un Continent dans lequel la myopie anglaise préférera toujours prendre appui sur un lointain protecteur, la myopie allemande attendre l'heure du plein retour des Germains sur la scène internationale, la myopie italienne faire allégeance à un empire situé au delà des Portes d'Hercule plutôt que de voir la Péninsule réduite au rang d'une province de l'ex empire romain, la myopie espagnole jouer la carte du monde hispano-américain aux fins de se faire reconnaître avant l'heure la dimension internationale que la myopie de Bruxelles lui refuse.

Mais aux yeux d'une anthropologie d'ophtalmologue des empires, la myopie de l'Europe de Sancho Pança résulte de ce que l'alliance entre la terre et les dieux que la Rome antique avait réussie au sein du paganisme et que le christianisme a manquée, cette alliance autrefois dorée, est devenue irréalisable en raison d'une lente , mais sûre évolution des capacités cérébrales de notre espère. Les progrès de la psychobiologie et le décodage accéléré de notre génome ont rendu irréversible la réfutation des mondes imaginaires dans lesquels le singe-homme s'était transporté depuis sa sortie du monde animal. Mais dès lors que les dieux sont morts , c'est exclusivement par la médiation de leurs langues que les nations expriment désormais l'identité fondamentale des peuples , c'est-à-dire le pacte entre un coin de la terre et la boîte crânienne de l'espèce.

Du coup, l'histoire localisée redevient, pour un temps, la source de l'intelligence et de la mémoire; et les langues confient de nouveau à leur double , la géographie, la tâche d'incarner leurs voix . C'est ce retour au monde antique que Cervantès avait compris dès le début du XVIIe siècle dans le chap. IX de la première partie du Quichotte, où il écrit que " la vérité est la mère de l'Histoire, l'apprentie de la durée, la gardienne de l'action, le témoin du passé , la clé de la connaissance du présent, la préfiguration de l'avenir. " La vérité ne descend plus du ciel, elle se sert de l'Histoire comme d'un levier pour y faire monter la terre .

L'Olympe ancien est de retour ; et si cette régression sera nécessairement provisoire, sa durée demeure imprévisible, à moins que la pensée européenne n'opère un déblocage de notre capital psychogénétique en se collant aux oreilles les écouteurs d'une anthropologie capable de servir de guide à l'évolution de notre masse crânienne. L'Europe parcellisée par ses vocabulaires locaux et diffractée entre ses lopins peut-elle ensevelir le faux ciel du Quichotte sous une vérité plus haute et pourtant humaine si l'idiome du dernier Dieu à se prétendre unique est l'anglais et si cette idole étrangle un continent désespérément polyphonique? Comment l'Histoire serait-elle la mère de la vérité si elle se trouve livrée au Dieu fou de don Quichotte et de son " axe du mal " ? Arracher l'Europe aux mains des nouveaux croisés n'est pas une mince affaire. En politique, la force ne parle-t-elle pas d'une seule voix ? Comment la réduire aux parlers régionaux, au génie des lieux, aux ciels rivés à un sol? Le surhumain dont l'Europe doit accoucher ne parle ni le basque, ni le bas breton, ni le corse - mais peut-il parler le français, l'allemand, l'italien, l'espagnol dans un monde où le héros de Cervantès apostrophe ses écuyers dans la langue de Shakespeare ?

11 - L'Europe dans la postérité de Darwin et de Freud

A toutes les époques où la civilisation a bénéficié d'un progrès subit de l'intelligence critique, une classe intellectuelle et politique en avance sur son siècle en fut le vecteur. L'analyse des moyens d'action de ces précurseurs démontre qu'aucune de leurs phalanges ne s'est imposée de manière définitive, mais que leur influence fut néanmoins durable et que les générations suivantes ont toujours repris le combat à l'endroit où il s'était arrêté. C'est ainsi qu'Athènes a connu un début de contestation de la moralité des dieux d'Homère, et notamment de leur besoin immodéré de commercer à leur avantage avec les adorateurs qui leur apportaient ponctuellement leur nourriture. Puis le christianisme a repris ce combat au profit d'une idole moins rudimentaire, dont les prétentions se réduisaient à réclamer une pinte du sang de son fils sur ses autels - mais cette divinité ne s'est livrée au scalpel de ses psychophysiologues que depuis quatre siècles, de Calvin à Freud. Il se trouve seulement que le XXIe siècle subit une accélération de l'évolution de notre encéphale qui le contraindra à ne prendre appui que sur une classe pensante d'un type entièrement nouveau ; car l'heure a sonné , pour la raison, de sa rencontre avec le tragique. Penser, ce sera désormais affronter la solitude de notre espèce dans un univers sans père.

Le drame intellectuel de l'Europe est de ne pas être sortie de la crise nihiliste annoncée par Nietzsche, et cela pour le simple motif qu'elle n'y est pas encore entrée. Pour cela, il aurait fallu analyser les causes de la dérobade de l'auteur du Gai savoir lui-même et se demander pourquoi il n'a pas su observer le fonctionnement de la boîte à malices qu'est l'encéphale des évadés de la zoologie. C'est que la découverte de Darwin était condamnée à demeurer stérile aussi longtemps que l'étude critique de l'évolution proprement cérébrale des fuyards du monde animal n'avait pas reçu son complément naturel et indispensable avec l'immense découverte du royaume de l'inconscient simiohumain. L'exploration de ce royaume est le seul instrument d'une connaissance scientifique en mesure de rendre compte de la naissance, de la croissance et de la mort des personnages magiques dont la boîte osseuse du singe-homme s'est peuplée. Il y faut une psychanalyse elle-même mieux armée que celle de Freud par les leçons de l'Histoire et de la politique.

C'est pourquoi le début du IIIe millénaire révèle un blocage du "Connais-toi" qui résulte non plus de ce que l'élite intellectuelle serait demeurée croyante - il y a longtemps qu'elle n'est plus religieuse - mais de ce que les neuf dixièmes du genre humain sont restés vaguement déistes, ce qui rend impossible toute analyse scientifique rigoureuse de l'évolution logique de l'encéphale du singe-homme, donc toute connaissance rationnelle du trait fondamental d'un vivant tellement étrange que son capital psychogénétique le transporte invinciblement, et depuis des millénaires, dans des mondes imaginaires. Le tabou titanesque qui interdit aux sciences dites humaines elles-mêmes d'étudier un être de ce type est démontré par l'histoire de la psychanalyse, qui ne conserve, semble-t-il, aucun souvenir de L'avenir d'une illusion de Freud. L'inconscient est devenu à son tour l'objet d'une pratique thérapeutique spécialisée dans l'adaptation du sujet à son environnement social. C'est pourquoi l'avenir cérébral de l'Europe dépend strictement du destin scientifique d'une anthropologie ambitieuse de rendre compte du levier qui propulse une espèce schizoïde dans son Histoire.

Si la science pensante devait échouer dans son entreprise, l'impossibilité, pour elle, capituler devant une réhabilitation, même provisoire, du cerveau embrumé du singe-homme la conduirait à une forme de stoïcisme également sans exemple dans l'Histoire ; car la mort est un apprentissage de la dignité et la classe des guerriers de l'évolution mourrait dans un silence testimonial.

12 - La crise de la conscience scientifique

Comme il est devenu évident que la religion ressortit à un inconscient d'origine psychobiologique et que sa puissance à la fois fascinatrice, terrorisante et calmante s'est révélée l'école des nations et des empires depuis les quelque cinq mille ans que notre espèce s' est dotée d'une mémoire écrite, la civilisation mondiale est condamnée à entrer dans une crise de la conscience morale d'un type nouveau.

Il est sans exemple que l'éthique ne fasse plus l'objet d'un débat religieux, parce que son enjeu réel est de préciser les droits d'une civilisation à la connaissance scientifique de l'homme, donc d'affirmer la légitimité de donner un destin à l'intelligence. A ce titre, Nietzsche lui-même s'est seulement attaché à consoler le danseur de corde qui s'était abattu à ses pieds et de lui proposer une robustesse, une énergie et une noblesse sublimées, mais encore calquées sur la hauteur d'âme des grands conquérants . Tout le travail de déconstruction du fantastique qui dédouble à titre psychobiologique la boîte osseuse des singes supérieurs est demeurée en friche depuis Freud, parce que le découvreur du complexe d'Oedipe en était aussi incapable que Nietzsche. Il y aurait fallu une connaissance approfondie de l'histoire écrite du cerveau théologique du singe évolutif et des formulations doctrinales successives auxquelles il s'est livré au cours des millénaires. Alors seulement la recherche intellectuelle disposera d'une psychobiologie qui lui permettra de spectrographier l'encéphale d'une espèce demeurée spéculaire au cœur même de ses savoirs naïvement théorisés.

Comment la civilisation européenne renaîtrait-elle intellectuellement et comment connaîtrait-elle un nouvel essor de la raison à l'échelle du monde si la science historique demeurait condamnée à passer outre à l'analyse du ressort psychobiologique qui a commandé les siècles écoulés, si la littérature demeurait condamnée à décrire de l'extérieur les cérémonies cultuelles et les comportements dévots d'une classe sociale déterminée, si l'esthétique et la poétique demeuraient condamnées à décrire des couleurs, des tonalités et des formes des croyances sans en connaître l'origine, la nature et le destin , si la paléontologie demeurait condamnée à ignorer les enjeux des rites funéraires et des sacrifices, si l'architecture demeurait condamnée au mutisme devant des temples tantôt vides, tantôt pleins d'idoles. Quel constat de carence d'une science qui pourrait tenter de connaître l'espèce qu'elle décrit , plaint, encense ou méprise ! Mais elle s'y refuse, terrorisée en secret par le devoir qui l'attend désormais de quitter le jardin secret de ses fascinations et de ses enchantements.

Si une seconde révolution cartésienne portait l'attention de la pensée critique sur les paramètres qui bloquent toute progression décisive de la connaissance du cerveau humain, elle découvrirait que ce blocage demeure aussi puissant à sa manière que celui qui armait la théologie du Moyen Âge, parce que l'étude psychobiologique des trois dieux uniques demeure la gigantesque pierre d'achoppement dont la civilisation se veut encore l'otage consentant. Une psychanalyse condamnée à ne rendre compte de l'inconscient de l'Histoire simiohumaine que sur le terrain de la sexualité est condamnée à passer à côté de l'espèce qu'elle est censée étudier.

13 - Si l'Europe savait…

Si l'Europe savait qu'aucun Dieu n'existe et si elle apprenait à connaître l'étrange animal semi cérébralisé qui a enfanté et malaxé des idoles à son image pendant des millénaires, l'avance qu'elle prendrait sur l'encéphale du monde serait si grande qu'elle accoucherait d'une ère entièrement nouvelle et proprement révolutionnaire de l'histoire et de la pensée. Devenus les spectateurs d'une maîtrise si nouvelle de l'intelligence et du savoir, les autres peuples de la terre s'inclineraient devant les guides de leur sortie du règne animal.

Certes, pendant un siècle ou deux, des dirigeants dont les cerveaux seraient devenus les souverains de l'évolution de l'entendement de leurs congénères pactiseraient avec une espèce conditionnée par l'obéissance et la peur. Mais le type de lucidité qui appartiendrait aux connaisseurs de l'histoire de l'encéphale de leur propre espèce serait fort différent de celui des athées ou des agnostiques d'autrefois et d'aujourd'hui ; car il est ridiculement facile de cesser de croire ou de se complaire à douter - cet exploit remonte à Épicure et Lucrèce. Tout autre chose est de savoir pourquoi le singe-homme est né pour croire en des idoles, tout autre chose est de se demander pourquoi cet animal évolutif est livré à des pièges et à des leurres dont il pourrait fort bien observer comment il se les confectionne - Cervantès l'a mieux démontré que Freud. Pour entrer dans le tragique d'un animal terrorisé par le vide, le silence et la nuit, il faut une psychanalyse fondée sur l'observation directe de la simiohumanité des trois dieux uniques eux-mêmes.

14 - Une nouvelle classe politique

Quelles seront les capacités proprement politiques qu'illustrera la première classe dirigeante dûment informée des secrets psychobiologiques des religions ? Certains grands jésuites semblent avoir pressenti le génie d'une telle classe, eux qui ont modelé et aménagé avec tant de perspicacité une divinité qu'ils ont rendue responsable du degré de responsabilité qu'ils ont jugé possible d'attribuer à la créature, alors que les jansénistes enchaînaient le ciel aux rigueurs inapplicable de la morale utopienne. Mais une classe dirigeante de ce type se préoccuperait de l'appel au dépassement, à la liberté, au surhumain qui caractérise l'humain. Le transjésuitisme politique se garderait de jeter l'enfant avec l'eau du bain . Une fois l'idole évanouie, elle conjurerait le naufrage dans l'immanence d'une espèce qui, pour l'instant, sombre dans le nihilisme sitôt qu'on la guérit de son imaginaire. Sortir du nihilisme avec l'intelligence pour guide, c'est chercher en soi-même le " dieu " capable de se distancier de l'idole, d'observer comment elle a été construite, comment elle a évolué et à quels besoins elle a répondu au cours des siècles.

Mais ce n'est pas le lieu d'exposer les fondements d'une science des religions à l'usage des hommes d'État de demain. Simplement, si l'Europe ne bâtissait pas une anthropologie critique capable de psychanalyser les fondements psychobiologiques de l'ère quichottesque de la civilisation mondiale, jamais plus elle ne conquerra l'avance intellectuelle qui seule assure l'hégémonie politique sur le long terme .

2 septembre 2002