Depuis 1945, nous assistons à l'expansion planétaire de l'empire
américain. Les générations nouvelles trouvent tout naturel que
la bannière étoilée flotte sur tout le pourtour de la Méditerranée
; pour les générations nées avant la deuxième guerre mondiale,
il demeure stupéfiant que les bases militaires du Nouveau Monde
et le mythe de la liberté qui leur sert de masque sacré soient
présents sur les cinq continents.
Abandonnée
au cœur des tempêtes de l'histoire qui avaient métamorphosé la
mappemonde, la civilisation européenne n'avait plus ni pilote,
ni gouvernail. Ses élites politiques avaient quitté le navire
démâté et l'équipage se cherchait un capitaine lorsque la mort
réveilla le Vieux Continent: le peuple espagnol renversait ses
élites vassalisées, et son verdict changeait le cours de l'Histoire
.
Mais
cinq décennies privées de chefs de l'esprit avaient marqué l'Europe
au fer rouge de la servitude. Pour renaître, il fallait reconquérir
le sceptre de la connaissance du genre humain. La gloire des humanistes
de la Renaissance n'était plus à l'échelle des découvertes de
la science : c'était l'encéphale des évadés de la zoologie qu'il
fallait radiographier, c'était la science politique de l'Europe
qu'il fallait féconder, c'était le dieu des singes qu'il fallait
passer au scanner d'une anthropologie abyssale, c'était l'idole
de G.W. Bush qu'il fallait apprendre à radiographier.
1
- De la nature des empires
2
- Le réveil espagnol de l'Europe
3
- Une nouvelle science politique
4
- Qu'est-ce que la théopolitique ?
5
- Une analyse théopolitique du discours historique du 19
mars 2004 de G.W. Bush
6
- La politique et la pesée du cerveau humain
1-
De la nature des empires 
Quel est l'unique chemin du réveil de l'intelligence politique
européenne ? Celui d'une prise de conscience de la nature de l'affrontement
des empires. A l'effondrement des rêves planétaires et parareligieux
du marxisme a succédé le règne non moins messianique et mondial
de la bannière étoilée.
Mais
la maturation politique des peuples du Vieux Monde passe par le
rappel de ce que les royaumes confondus de la terre et des songes
qui se sont successivement disputé le sceptre de l'Histoire ne
sont jamais parvenus à leurs fins par leurs seules forces, mais
avec le secours d'une immense armée de transfuges de leurs adversaires.
Cléarque le Lacédémonien s'était engagé aux côtés de Cyrus , mais
également Xénophon l'Athénien. Après la bataille de Cunaxa et
l'assassinat de ce stratège de haut vol, à qui le commandement
de la retraite des Dix Mille allait-il échoir? Xénophon n'a même
pas brigué la succession de Cléarque, tellement elle revenait
de droit au Spartiate Chirisophe, puisqu'Athènes avait perdu le
premier rang dans le monde hellénique. Les peuples vassalisés
exportent leurs élites politiques de premier rang. Leurs dirigeants
sont flattés de servir le maître du monde et de recevoir son onction
en retour. Il en était ainsi des chefs gaulois asservis à Rome.
Depuis
1945, il en était de même en Europe : sitôt élus, les chefs de
la gauche comme de la droite se précipitaient à Washington faire
allégeance au souverain de la terre. François Mitterrand n'avait
pas fait exception à la règle. Mais lorsque le vice-Président
des États-Unis, Georges Bush, était venu l'admonester à l'Élysée
en raison de la présence de ministres communistes dans le gouvernement,
il lui fut tranquillement rétorqué que la politique de la France
se faisait à Paris. Mais ce trait d'audace face aux remontrances
du maître d'au-delà des mers n'était devenu possible que depuis
1965. Cette année-là, les troupes américaines avaient été priées
de quitter le territoire de la France.
C'est pourquoi le vote espagnol du 14 mars 2004 marque un tournant
décisif de l'histoire du monde, parce que, pour la première fois
depuis soixante ans, l'asservissement d'un pays européen à l'Amérique
se trouvait sanctionné. Jamais encore la politique étrangère d'une
nation n'avait été prise en main par le peuple ; jamais encore
un corps électoral ne s'était révolté contre la domestication
de toute sa classe dirigeante par un empire étranger.
Mais, du même coup, le grouillement des esclaves d'un sceptre
lointain devenait beaucoup plus vibrionnaire. La révolte des peuples
contre leurs dirigeants cajolés par la puissance dominante du
moment avait commencé deux ans auparavant, quand le candidat à
la succession du Chancelier Schröder , un certain M. Stoiber,
s'était présenté sous les traits humbles et passifs d'un avocat
de la guerre qui se préparait depuis des mois à la Maison Blanche
pour la conquête de toute la rive musulmane de la Méditerranée,
mais qui n'avait pas encore trouvé l'argument des fausses armes
de destruction massive , ni celui d'un Saddam Hussein censé se
trouver entre les mains de Ben Laden. Un premier sursaut de la
fierté nationale allemande avait servi de ressort secret à la
réélection du Chancelier sortant - mais le mutisme d'une presse
entièrement atlantiste avait réussi à cacher ce tournant historique
du destin politique de l'Europe.
Ce
signe avant-coureur d'un réveil politique de l'Europe allait s'amplifier.
En 2004, l'opinion européenne avait commencé de comprendre la
nature des empires à lire les déclarations de John Kerry (*)
, qui brandissait l'étendard de la conquête du monde sous
le masque des valeurs de la démocratie : " Nous ne sommes pas
des Romains ; nous ne voulons pas d'empire. Nous sommes des Américains,
croyant en une vision et un héritage qui nous engagent à défendre
les valeurs de la démocratie et la cause des Droits de l'homme.
"
La conquête de l'Irak se présentait comme celle d'une gigantesque
tête de pont où des bases militaires seraient installées, comme
en Europe , mais à proximité des gigantesques ressources pétrolières
du pays. Kerry le rappelait crûment : " Trop souvent, ils
[les membres de l'administration Bush] ont oublié que
le leadership énergétique global est un impératif stratégique.
(…) Je ne reproche pas à Georges Bush d'en faire trop dans la
guerre au terrorisme, mais d'en faire trop peu. "
Dans ce contexte, attendre une autorisation du Conseil de sécurité
" est une méprise fondamentale sur la manière dont un président
doit protéger les Etats-Unis. (…) Travailler avec d'autres États
dans la guerre au terrorisme est quelque chose que nous devons
faire pour notre sécurité, pas pour la leur. (…) Nous devons
laisser de côté notre arrogance et nos fanfaronnades et engager
d'autres États pour porter le fardeau et les responsabilités en
Irak de manière à enlever la cible qui est sur le dos de nos soldats.
" Quant à la défense des idéaux de la démocratie dans le monde,
le Venezuela avait prétendu financer une révolution sociale en
contrôlant les revenus du pétrole. Du coup, Kerry déclare que
" la politique du président Chavez a porté préjudice à nos
intérêts . "
2
- Le réveil espagnol de l'Europe 
Et pourtant, la décision rageuse du peuple espagnol de retrouver
au fond des urnes sa souveraineté humiliée allait également faire
apparaître au grand jour la profondeur et la cruauté des blessures
de cette nation. Le traumatisme tragique de cinq décennies de
plaies mal cicatrisées a été démontré au cours des obsèques des
deux cents victimes d'Al Qaida à Madrid le 24 mars 2004 . Le verdict
du peuple outragé et meurtri avait été sans appel, mais néanmoins
schizoïde et tardif . Il était fatal que les partisans de l'effacement
définitif des petits fils de la " generacion de noventa y ocho
" - la génération de la défaite navale de l'Espagne en 1898
face à la flotte des États-Unis - allaient affronter les juvéniles
défenseurs de la résurrection de la Péninsule ibérique aux côtés
d'une Europe encore titubante. Cet affrontement s'est déroulé
sous les yeux du monde entier, mais sur le mode symbolique : car
l'Europe aussi avait été livrée à sa " génération de 1898 ",
celle de la capitulation de Munich . Mais, de quel côté de l'Atlantique
les nouveaux Munichois se trouvaient-ils ? Les peuples ont la
mémoire longue - mais qui la leur fabrique ?
L'empire américain avait aussitôt compris le poids du symbole
munichois : si l'habillage religieux de la " guerre contre
le terrorisme " réussissait à rendre crédible le messianisme
planétaire de Washington, les transfuges européens seraient en
mesure de se présenter en guerriers apostoliques de la liberté
de l'Europe, et cela sous les vêtements mêmes des antimunichois
du XXIe siècle; et le peuple espagnol verrait sa fierté retournée
en capitulation devant les menaces d'Al Qaida. S'opposer à la
conquête américaine de la planète, c'était trahir la démocratie;
c'était poignarder l'allié de 1944 dans le dos, c'était retourner
à l'Europe de la débandade devant Hitler, puis devant Staline.
En France , des hommes politiques fascinés de longue date par
l'empire des " nouveaux Atlantes ", comme disait Anatole
France, avaient revêtu l'uniforme de la démission, notamment Alain
Madelin . Le Monde avait violemment rejeté cette accusation.
Quant à Marianne on pouvait y lire: " Il fallait donc
punir les Espagnols. Par l'insulte. Chez nous, Alexandre Adler
et Alain Madelin, l'un et l'autre dans Le Figaro s'en sont chargés
(…). Dès lors que les néoconservateurs (en particulier dans le
Washington Times, journal dont la secte Moon est propriétaire)
ont lancé leur contre-attaque, immédiatement les arguments ignobles
ont été répercutés, repris, récités, tels quels, à la virgule
près, le doigt sur la couture du pantalon, par leurs disciples
locaux. Comme hier, quand Moscou donnait ses consignes à ses affidés.
" (22-28 mars 2004).
3 - Une nouvelle science
politique 
Mais
il serait naïf de s'imaginer que cinq décennies de naufrage de
la souveraineté d'un Continent s'effacerait du jour au lendemain
des tablettes de l'Histoire: l'Europe n'était pas encore en mesure
de se rappeler à elle-même - et avec la cruauté d'une autocritique
sans le secours de laquelle il n'y a pas de retour de la lumière
- qu'elle s'était montrée munichoise de la tête aux pieds, et
cela un demi siècle durant face aux exigences du sceptre américain.
Mais c'était précisément à perpétuer ce Munich-là de ses serviteurs
que l'empire américain s'appliquait. D'où l'ambiguïté des funérailles
de Madrid . Tous les chefs du Vieux Continent y assistaient, parce
qu'il s'agissait de servir de garde du corps à José-Luis Zapatero,
qui avait déclaré haut et fort que MM Blair et Bush devaient faire
leur autocritique, que l'Espagne était résolue à retirer ses troupes
de l'Irak et que l'Europe tout entière unifiée allait mettre sa
souveraineté retrouvée à l'épreuve du problème israélo-palestinien
qu'elle allait s'appliquer résolument à résoudre.
Et
pourtant, dans le même temps, il fallait vaporiser le vrai débat
et aller jusqu'à donner l'illusion de faire chorus avec M. Colin
Powell afin de tenter d'isoler les États-Unis dans le chœur. Mais
comment entonner à leurs côtés le chant des lamentations convenues
? Comment paraître condamner un terrorisme abstrait, à la manière
dont l'Église fulmine depuis vingt siècles contre le Satan universel
du péché originel ? Du coup, comment oublier que si l'Europe commençait
de rejeter un empire étranger, c'était parce qu'Al Qaida
l'avait réveillée ? Quand serait-elle sortie de son sommeil sans
ce coup de tonnerre ? Blair, le nouveau Chamberlain de l'Europe,
avait sur la conscience les milliers de morts civils en Irak et
les morts de Madrid.
Aussi
les funérailles solennelles des victimes dans la capitale espagnole
avaient-elles mal masqué la tragédie. Blair avait
dû s'éclipser, Aznar n'avait pas conservé le pouvoir
de régler le protocole et avait été ignoré.
MM. Chirac et Schröder s'étaient ostensiblement entretenus avec
M. Zapatero, qui avait fermement rappelé que l'Espagne retirerait
ses troupes de l'Irak - mais il manquait à l'Europe une
interprétation du " baptême du sang " qui pût donner une
autre profondeur de la connaissance du genre humain à la
science politique .
Et
pourtant, c'était à elle qu'il appartenait de se relever de sa
longue humiliation; c'était à elle de fouailler
les entrailles de l'histoire à l'école même du long asservissement
de l'Europe à une théologie messianique importée du Nouveau Monde.
Plus que jamais, l'avenir de la civilisation passait par la conquête
de l'avenir cérébral des fuyards de la zoologie ; plus que jamais,
seule une anthropologie scientifique à l'échelle des enjeux oniriques
de la planète pouvait plonger dans les profondeurs simiohumaines
de la démission des intelligences et des volontés ; plus que jamais,
seule une connaissance scientifique des origines animales de l'intelligence
humaine pouvait replacer sur le chemin des conquêtes de la lucidité
une Europe qui avait servi de phare à l'intelligence du monde
depuis la Renaissance.
4
- Qu'est-ce que la théopolitique ? 
C'est
seulement dans une problématique anthropologique qu'il devient
possible d'observer comment l'empire américain s'y est pris pour
tenter de présenter au monde entier le programme de l'expansion
planétaire de sa politique sous l'éclairage d'une para-théologie
prospective. La meilleure illustration de cette stratégie est
toute récente : il s'agit du discours révélateur que le Président
des États-Unis a prononcé pour le premier anniversaire du déclenchement
de la guerre en Irak. Si la science politique occidentale ne fabriquait
pas l'appareil à radiographier l'encéphale messianisé des évadés
de la nuit animale, nous ne disposerions pas de l'instrument de
la connaissance scientifique de notre espèce en mesure de décrypter
le champ de l'Histoire révélé par l'attentat du 11 septembre 2001
, donc de comprendre les sources religieuses de la géopolitique
de ce siècle. Une révolution du savoir historique de ce type exige
donc nécessairement un nouveau discours de la méthode, dont les
premiers pas se donnent précisément à décoder dans le discours
inaugural du 19 mars 2004.
Le
premier objectif de la politique d'expansion systématique d'un
empire qui se veut " apostolique " est nécessairement de
placer tout l'univers dans une optique unificatrice, afin que
l'attention du monde entier puisse se focaliser sur une vision
aussi manichéenne et simpliste qu'un livre d'images à l'usage
des enfants. G. Bush définit en ces termes la perspective théologale
dans laquelle la croisade américaine pour le salut de la planète
devra exposer les bienfaits de sa révélation: "Nous représentons
quatre-vingt-quatre pays unis contre un danger commun et dans
un but commun. Nous sommes les pays qui ont reconnu la menace
terroriste et nous sommes les pays qui la vaincront. Chacun de
nous s'est engagé devant le monde entier à ne jamais céder à la
violence de quelques-uns. Nous ferons face à ce danger mortel
et nous le surmonterons ensemble. "
L'analyse
psychobiologique de la construction d'un discours sacralisateur
de ce type conduit tout droit à une pesée de l'encéphale schizoïde
du genre humain et à un repérage de son degré de développement
actuel - donc à une connaissance post-darwinienne de l'évolution
cérébrale de notre espèce . Tentons donc d'observer la logique
interne qui pilotera un discours en route vers la finalité théopolitique
qu'il poursuit, celle de mettre en place un credo et une dogmatique
de type eschatologique. Une démocratie auto catéchisée par ses
ambitions expansionnistes portera nécessairement un masque para
religieux. Mais sans une connaissance anthropologique du religieux,
comment accéderait-on à l'interprétation de l'ascension d'un empire
messianique sur la scène internationale ? Il ne suffira pas aux
historiens et aux psychologues de s'éclairer à la lumière d'un
examen classique de nos origines simiennes ; encore faudra-t-il
découvrir comment la solennisation sacerdotale et la sacralisation
de l'autel du sacrifice pour le " salut du monde " répond
à la structure d'un encéphale devenu dichotomique à la suite de
son basculement hors du règne animal.
5
- Une analyse théopolitique du discours historique du 19 mars
2004 de G.W. Bush 
A
peine l'heure de la guerre rédemptrice aura-t-elle sonné qu'on
en appellera à la compassion et aux pleurs dans un cadre mental
manichéen: les funérailles des victimes du Démon censé ravager
la planète répandront un parfum cosmologique et permettront d'assimiler
la croisade de l'empire contre le Mal à une vision apocalyptique,
mais également d'intégrer à cette théodicée les événements qui
témoignent, au contraire, et brutalement , de la gigantesque faille
politique que toute l'entreprise eschatologique tente précisément
d'occulter. En effet, le cataclysme proclamé planétaire se trouve
d'avance rabougri au point de se réduire à lutter " contre
la violence de quelques-uns ". On gigantifie le péril afin
de réveiller les énergies religieuses et, dans le même temps,
on le miniaturise afin de rendre plus facile la victoire de la
foi.
Comment
enrôler cette titanesque fracture sous la bannière du salut? La
structure bipolaire de l'encéphale simiohumain le voue à imaginer
une stratégie bénédictionnelle, mais irrémédiablement fissurée
et qui apparaît d'ores et déjà calquée sur le modèle du gigantesque
exorcisme du péché originel qui arme la stratégie inconsciente
de toute théologie : " Alors que nous sommes assemblés ici,
la violence et la mort aux mains de terroristes sont encore présentes
dans notre mémoire. Le peuple espagnol enterre ses morts. Ces
hommes, femmes et enfants avaient commencé leur journée dans une
ville grande et paisible et pourtant ils ont péri sur un champ
de bataille, tués au hasard et sans remords. Les Américains ont
vu le chaos et la détresse, les manifestations silencieuses et
les funérailles, et nous avons partagé la douleur du peuple espagnol.
Monsieur l'Ambassadeur, veuillez accepter [l'expression de]
notre sympathie profonde pour la grande perte que votre pays
a subie. " [Je corrige par endroits le français approximatif
de la traduction de l'ambassade des États-Unis à Paris ].
On remarquera que le gouffre à combler était précisément l'évidence
que l'attentat châtiait exclusivement les dirigeants espagnols
coupables de s'être personnellement asservis à l'empire américain
contre la volonté expresse et bruyamment proclamée de quatre-vingt
dix pour cent de la population . Il s'agit, pour l'empire américain,
de ressouder une fausse solidarité entre les Espagnols et leurs
chefs vassalisés par l'étranger.
Puis
la dénonciation des maléfices de Satan reprend son élan au profit
du Dieu censé orchestrer toute la mise en scène de sa politique
sur le théâtre de l'univers: " Les assassins de Madrid nous
rappellent que le monde civilisé est en guerre, et dans cette
nouvelle forme de guerre, les civils se trouvent soudainement
propulsés aux premières lignes. Ces dernières années, des terroristes
ont frappé l'Espagne, la Russie, Israël, l'Afrique de l'Est, le
Maroc, les Philippines et les États -Unis . Ils ont visé des États
arabes tels que l'Arabie saoudite, la Jordanie et le Yémen. Ils
ont attaqué des musulmans en Indonésie, en Turquie, au Pakistan,
en Irak et en Afghanistan. Aucun État ni aucune partie du monde
n'est à l'abri de la campagne de violence menée par les terroristes.
"
Suit l'appel à la vaillance guerrière des armées du sacré : toute
la problématique de la planétarisation des méfaits du Diable doit
maintenant se concentrer sur la nécessité d'exterminer jusqu'au
dernier un ennemi à nouveau multiplié, afin que la délivrance
annoncée par les saintes Écritures de la démocratie s'achève par
le triomphe définitif de la " vérité " évangélique sur
l' " axe du mal " : " Chaque attentat est destiné à
démoraliser la population de nos pays et à nous diviser. Il convient
de faire face à chaque attentat non seulement avec douleur, mais
aussi avec une plus grande détermination et avec [par] des
actes plus audacieux contre ceux qui tuent. Il est dans l'intérêt
de tout pays - et c'est l'obligation de tout gouvernement - de
combattre et de détruire cette menace qui pèse sur la population
de nos pays. " Ce cadrage permettra de prendre acte de la
scission théologale de l'univers entre le Bien et le Mal : "
Il n'y a pas de terrain neutre, je dis bien pas de terrain neutre,
dans la lutte entre la civilisation et le terrorisme, parce qu'il
n'existe pas de terrain neutre entre le bien et le mal, entre
la liberté et l'esclavage, ainsi qu'entre la vie et la mort.
"
Puis
on reviendra sur les trophées qui marqueront les étapes du salut
: "Nous avons capturé ou tué pratiquement les deux tiers de
tous les chefs d'Al-Qaïda connus, de même que de nombreux associés
d'Al-Qaïda, dans des pays tels que les Etats-Unis, l'Allemagne,
le Pakistan, l'Arabie saoudite ou la Thaïlande. Nous faisons la
guerre à tous les alliés d'Al-Qaïda, notamment à l'Ansar-al-Islam,
en Irak, et à la Jemaah Islamiya, en Indonésie et en Asie du Sud-Est.
"
Ce
rappel permettra-t-il de relancer la dialectique ? Rien n'est
moins sûr, parce que la paralysie foudroyante de l'expansion militaire
de l'empire en Irak ne saurait demeurer plus longtemps cachée
à tous les regards: le déclenchement solitaire d'une guerre pour
la main-mise sur le pétrole irakien, mais aussi pour la conquête
d'une base des opérations nécessaire au remodelage programmé de
tout le Moyen Orient va se métamorphoser en une coalition mondiale
des peuples " libres " censés s'enflammer tout soudainement
pour la seule gloire de l'empire américain. Mais les vastes populations
placées sous le joug de l' " axe du mal " seront-elles
terrassées au profit de la bannière étoilée ?
Pour
cela, il faudra que Dieu soit censé s'être exprimé par la voix
de son interprète officiel , les Nations Unies, qui ont précisément
été écartées par le conquérant: " Il y a un an, les forces
armées d'une puissante coalition sont entrées en Irak afin de
faire respecter les exigences des Nations unies, de défendre notre
sécurité et de libérer un pays de la férule d'un tyran. Pour l'Irak,
cela a été un jour de délivrance. " Il faudra concéder que
la purification rêvée de l'univers demeure inachevée : " Il
y a encore des bandits violents et des assassins en Irak, et nous
nous en occupons. "
Aussi
faut-il maintenant rappeler clairement, comme John Kerry l'avait
déjà souligné, que l'Irak est une terre conquise pour toujours
et qu'elle entre dans l'escarcelle de l'empire victorieux: " Nous
ne laisserons pas tomber le peuple irakien, qui a placé sa confiance
en nous. Nous ferons tout ce qu'il faudra, nous nous battrons,
nous prendrons de la peine, afin d'assurer le triomphe de la liberté
en Irak. "
Cependant
une inquiétude sournoise de la conscience universelle mine l'assaut
des nations du monde entier contre le chancre enfin localisé du
" Mal " : l'empire craint de perdre l'appui de ses alliés
et de se retrouver seul avec son pseudo évangile sur les bras.
D'où l'énumération liturgique des comparses : " Un grand nombre
de pays de la coalition ont fait des sacrifices tant en Irak qu'en
Afghanistan. Parmi les soldats et les civils qui ont péri figurent
des fils et des filles d'Allemagne, d'Australie, de Bulgarie,
du Canada, de la république de Corée, du Danemark, d'Espagne,
d'Estonie, de France, d'Inde, d'Italie, du Japon, d'Ouzbékistan,
des Pays-Bas, de Pologne, de Roumanie, du Royaume-Uni, de Suisse,
de Thaïlande, de Turquie, d'Ukraine et des Etats-Unis. Nous saluons
leur courage, nous prions pour leurs proches. "
Puis
l'ambition solitaire de l'empire reprend son souffle: " Nous
défendrons la cause qu'ils ont servie. La mise en place des institutions
démocratiques en Afghanistan et en Irak est un grand pas sur la
voie d'un objectif d'importance durable pour le monde entier.
Nous avons entrepris d'encourager la réforme et la démocratie
dans le Grand Moyen-Orient en lieu et place du fanatisme, du ressentiment
et de la terreur. Nous avons entrepris de briser le cycle de l'amertume
et du radicalisme qui n'a apporté que stagnation à une région
vitale du monde et la destruction de villes d'Amérique, d'Europe
et d'ailleurs. Cette tâche est historique et difficile ; elle
est nécessaire et digne de tous nos efforts. "
Il importe en outre de situer l'expansion du jeune empire dans
une dialectique de l'histoire universelle: " Dans les années
1970, la montée de la démocratie, à Lisbonne et à Madrid, inspira
des changements démocratiques en Amérique latine. Dans les années
1980, l'exemple de la Pologne éveilla les feux de la liberté dans
toute l'Europe orientale. Aujourd'hui, sous l'impulsion de l'Afghanistan
et de l'Irak, nous sommes convaincus que la liberté élèvera les
visées et les espoirs de millions de personnes au Moyen-Orient.
" Et comme toute religion salvatrice a ses témoins et ses martyrs,
on dressera un mausolée en forme d'autel. Un Japonais sera l'élu
de la grâce: " M. Oku a été tué quand sa voiture est tombée
dans une embuscade. Dans son journal intime il parlait de sa fierté
d'appartenir à la cause qu'il avait faite sienne : "Le peuple
libre d'Irak, écrivait-il, avance maintenant avec sûreté sur la
voie de la reconstruction nationale, tout en luttant contre la
menace du terrorisme. Nous devons tendre la main aux Irakiens
et les aider à empêcher leur pays de tomber entre les mains des
terroristes." Cet homme bon et loyal a conclu dans les termes
suivants : "Ce combat, c'est aussi le nôtre, c'est la défense
de la liberté."
Comme
il se doit, le discours du grand prêtre de l'empire se termine
sur une prière : " Que Dieu bénisse nos efforts ".
6 - La politique et la
pesée du cerveau humain 
On voit que toute analyse lucide des ambitions guerrières d'un
empire passe désormais par un double décodage anthropologique,
celui de l'inconscient politique de sa théologie et, à l'inverse,
celui de l'inconscient théologique de sa politique, tellement
l'évangélisme des trois religions du salut a compénétré la politique
mondiale depuis deux millénaires. Mais l'ambiguïté des funérailles
de Madrid est aussi un coup de semonce à la science demeurée embryonnaire
de l'homme dont souffre une civilisation occidentale frappée de
paralysie cérébrale par ses interdits théologiques : si les morts
espagnols réveillaient seulement le vieux mythe qui enseigne qu'il
n'y a pas de politique vivante qui n'ait reçu le baptême du sang,
nous retomberions dans les bénédictions absolutoires, et nous
demeurerions enfermés dans l'enceinte d'une culture dans laquelle
la croix glorifie les fruits de la mort et nourrit les victoires
du sacrifice des martyrs. Dans ce cas, le débat sur Munich demeurera
l'occasion d'un débat théâtral, mais superficiel sur le courage
et la lâcheté politique ; mais si l'Europe s'arme d'une science
de notre espèce fondée sur l'analyse de l'évolution du cerveau
simiohumain, elle disposera d'une connaissance du politique fécondée
par l'épreuve d'un demi-siècle de vassalité de ses classes dirigeantes
et elle prendra une avance intellectuelle à la mesure de son ambition
résurrectionnelle.
Aussi un regard clair et direct sur l'encéphale biphasé de notre
espèce est-il le seul avenir d'une science politique armée d'une
connaissance rationnelle du genre humain - donc d'une science
de son défaussement sur les mondes oniriques qui lui permettent
de masquer son animalité. C'est pourquoi aussi longtemps que l'histoire
du cerveau d'une espèce scindée entre ses dieux et la terre n'aura
pas fait l'objet d'une lecture capable d'interpréter la généalogie
de l'encéphale biphasé de l'humanité et de situer son évolution
dans la postérité vivante de la découverte de Darwin, nous ne
connaîtrons pas la logique interne qui commande la folie d'une
espèce cérébralisée sur le mode schizoïde. Quelles sont les étapes
qui nous ont conduits de la zoologie à une chute irrémédiable
dans des mondes bifides? Avons-nous quelques chances de connaître
les secrets de ce découplage de notre encéphale, ou bien nous
heurterons-nous à l'infirmité spécifique d'une boîte osseuse devenue
bipolaire à titre psychobiologique?
Mais
si nos encéphales font de nous des singes dichotomisés et si nous
sommes convaincus à ce titre que nous serions devenus des hommes
du seul fait que nous nous leurrons à nous imaginer qu'un super-singe
nous contemplerait du haut des nues, il faut observer l'évolution
intellectuelle et morale de ce super-singe et constater qu'il
sert de banc d'essai ou de pierre de touche à l'élaboration d'un
personnage cosmique inégalement averti et subtil selon les époques;
car la simiohumanité repoussante des portraits successifs d'un
" créateur " que les théologiens hissent vers le ciel témoigne
siècle après siècle et de manière criante de l'histoire cérébrale
de ses adorateurs, de sorte que l'anthropologie capable de spectrographier
des dieux se félicite de disposer d'une galerie d'acteurs herculéens
du cosmos.
Jamais aucun Dieu n'a existé ; mais s'ils ne campaient pas dans
les imaginations, dans quels miroirs nous regarderions-nous ?
Les progrès moraux et cérébraux de ces géants nous donnent grand
espoir de nous voir défiler dans les titanesques réflecteurs théologiques
de notre histoire et de notre politique et de conquérir un regard
de plus en plus soupçonneux sur nos maîtres vaporeux. Isaïe ne
nous peint pas en pied aux côtés de notre doublure dans le ciel
avec les mêmes pinceaux et sous les mêmes couleurs que Bourdaloue
ou Fléchier, la plume de Mahomet ne nous renvoie pas à la même
humanité que saint François. Gardons-nous de refuser l'examen
des clés de notre espèce que nous tend le Dieu mi-tueur, mi-compatissant
de Georges Walker Bush ; gardons-nous de penser que les ressorts
de cette divinité n'ont rien à nous apprendre du singe-homme.
Certes, l'Europe de la raison dispose de plusieurs années-lumières
d'avance sur les civilisations magico-théologiques ; mais elle
demeure isolée et privée de science de notre boîte osseuse face
à l'obscurantisme musulman. Mais elle sait déjà qu'on n'accèdera
à la radiographie théopolitique de l'empire du Nabuchodonosor
américain que par le chemin de la connaissance anthropologique
du fonctionnement de Bel au plus secret du cerveau de l'Occident.
Mener le combat politique dans un monde encore livré à des dieux
sauvages, tel est le drame cérébral d'une Europe de l'intelligence
qui se demande : " Où suis-je sur le chemin qui me conduit
peut-être vers l'homme ? "
Ne
serait-ce pas une belle mort, pour une civilisation née avec le
"Connais-toi" socratique, de transmettre aux barbares le
flambeau de la question : " Pourquoi des idoles se promènent-elles
dans nos têtes ? "
(*)
Les
propos de John Kerry sont extraits de discours de campagne prononcés
le 3 décembre 2003 devant le Council on Foreign Relations
à New-York et les 16 décembre 2003, 23 janvier
2004 et 7 février 2004 devant les étudiants des
universités de Drake à Des Moines, de Georgetown
à Washington et de l'UCLA à Los Angeles.

Le 26 mars 2004