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L'autorité politique et l'autorité morale
Une analyse anthropologique de l'intelligence politique

 

Quelles sont les relations en profondeur et dans le temps de l'histoire que la grandeur politique des nations entretient avec la morale - autrement dit, comment le génie des grands hommes d'Etat se nourrit-il des millénaires d'une éthique ?

Depuis 1945, cette question inspire en secret de la réflexion sur l' avenir de l'Europe, parce que l'asservissement progressif des peuples du Vieux Continent aux ambitions auto apologétiques d'une démocratie messianique apparaît de plus en plus comme le triomphe d'une immoralité dont la chute de la civilisation dans la légitimation passive de la torture devient paradigmatique à l'échelle de la planète. Du coup, la notion de souveraineté exprime l'alliance de la politique avec une éthique internationale et le regard que la pensée historique tente de porter sur l'asservissement des nations à l'empire américain s'éclaire d'une réflexion sur la condition humaine de nature à forger et à inspirer la raison des vrais hommes d'Etat.

Un siècle et demi après Darwin, il y faut une simianthropologie armée d'une interprétation évolutionniste de l'éthique politique des civilisations . Une telle recherche a besoin d'une connaissance des visionnaires qu'on appelle des prophètes et de leur apparentement avec les grands écrivains. A ce titre, le fait que le prix Nobel de littérature soit allée à Harold Pinter est un signal à déchiffrer à l'échelle de l'histoire de l'éthique, parce que le grand dramaturge anglais a solennellement appelé la communauté mondiale des Etats civilisés à citer un successeur de G. Washington et un héritier de Winston Churchill à comparaître devant le tribunal pénal international. Si l'Europe a rendez-vous avec l'avenir de la pensée du monde ce rendez-vous sera celui de la réflexion anthropologique sur l'alliance de l'intelligence politique avec une éthique de l'histoire.

1 - Qu'est-ce que la politique ?
2 - Qu'est-ce qu'un homme d'Etat ?
3 - Les théologies, documents cérébraux de la politique
4 - Le déclin de l'empire américain
5 - La réapparition de la vision
6 - Les prémisses de la révolution anthropologique
7 - Les premiers pas de la simianthropologie
8 - La torture dans la culture
9 - Harold Pinter
10 - L'homme d'Etat et l'éthique

1 - Qu'est-ce que la politique ?

Il est courant de prétendre que " l'autorité naturelle " serait une manière de don inné et qu'elle exprimerait le rayonnement quasi magique d'une personnalité dont la seule présence exercerait un effet fascinatoire. Mais si la force de caractère d'un homme politique s'impose comme un élément évidemment indispensable à l'efficacité de son action, un examen plus approfondi relèvera que le pouvoir repose toujours sur l'alliance d'une éthique avec une intelligence, parce que la politique passe par la parole et que celle-ci exige des démonstrations suffisamment rigoureuses pour entraîner la conviction .

On ne persuade que par l'ascendant d'une logique ; et l'on n'est logicien que si l'on argumente avec force. Il y faut un tempérament; mais le caractère et la volonté ne valent rien si elles demeurent dépourvues de l'instrument de la pensée qu'on appelle la dialectique, c'est-à-dire d'une parole armée de l'outil d'exception qu'est une raison bien conduite. Or, la pensée soumise aux règles de la logique et qui permet d'enchaîner des raisonnements les uns aux autres par les anneaux d'acier d'une mathématique du raisonnement n'accède à la découverte de la vérité que si celle-ci exprime une éthique ; et seul l'homme d'action dont l'argumentation conduit à la logique supérieure qu'exprime une éthique possède à la fois le caractère, l'intelligence et la force de persuasion qui répondent à une vocation politique . C'est pourquoi l'action à longue portée de l'homme d'Etat d'envergure boit à la source ultime de la politique, celle d'une éthique transcendante aux circonstances.

La mise en évidence des vérités de l'histoire qu'illustrent les victoires de la volonté politique à longue portée et qui triomphent de la volatilité des contingences requiert donc un lent parcours parmi les serfs de l'instant; mais puisque les convictions morales qui nourrissent les grands desseins sont nécessairement construites sur l'expérience des siècles, elles expriment la science de l'action que les millénaires de l'éthique ont imposée aux intelligences supérieures et qui relègue la toile de l'éphémère dans le musée des simples scribes des nations.

2 - Qu'est-ce qu'un homme d'Etat ?

Rien ne le démontre mieux que la cachexie de l'Europe des mémorialistes depuis six décennies , tellement ce serait au premier chef l'apothéose d'une véritable raison politique de seulement prendre acte de la nature particulière d'un empire qui a inauguré des formes jusqu'alors inconnues de la conquête du monde - l'implantation systématique de bases militaires sur le territoire de ses vassaux. Comment la subordination apeurée et masquée des gouvernements du Vieux Monde à un occupant revêtu d'une mythologie des idéalités a-t-elle été obtenue, sinon par leur asservissement à une falsification de l'éthique? La présence d'un protecteur armé jusqu'aux dents sur le territoire des peuples réputés se trouver protégés par leur maître est dépourvue de toute motivation stratégique démontrable, donc de toute crédibilité proprement militaire ; elle repose donc nécessairement sur un assujettissement exclusivement moral, donc sur une prise de possession quasi religieuse du cerveau des nations dominées.

Il en résulte que le futur homme d'Etat européen qui prendra appui sur la démonstration de l'absurdité d'un OTAN fantasmagorique par nature ne parviendra à convertir ses interlocuteurs par des raisonnements logiquement irréfutables que si toute son intelligence politique et toute son énergie se montrent habitées par une éthique de la souveraineté; et toutes les preuves par la seule dialectique de la folie intrinsèque de s'imaginer que le Vieux Continent renaîtra dans l'ordre politique alors que l'Italie demeurerait un gigantesque porte-avions américain ancré au cœur de la Méditerranée et l'Allemagne une nation quadrillée par quarante huit garnisons du Nouveau Monde, toutes ces preuves resteront vaines aussi longtemps qu'elles ne seront pas accueillies en leur entendement et leur cœur par des citoyens éveillés et par une classe dirigeante ouverte à une éthique de la géopolitique. La conduite réelle des Etats est donc d'avant-garde par nature. Quand elle ne prend pas de l'avance sur son temps , on ne l'appelle une politique que par malentendu ; car il s'agira, en réalité, d'une gestion du quotidien proche de l'art culinaire, donc d'un apprêt au jour le jour des aliments dont se nourrit l'histoire municipale.

Un homme d'Etat européen d'une trempe psychique exceptionnelle, mais que la nature n'aurait doté que des qualités inscrites dans le caractère et la volonté se verrait donc réduit à l'impuissance si son intelligence manquait de l'inspiration et du souffle qui seules donnent son élan et son feu à une éthique supérieure, parce que seule une morale souveraine nourrit les intelligences hors du commun que la nature a armées de la raison politique. Bien plus : il n'y aurait pas de vaillance propre à la politique sans une morale préfiguratrice de l'avenir de la raison philosophique des peuples et des nations, tant il est vrai que l'éthique véritable n'est pas d'origine céleste et ne se nourrit pas du dieu de l'endroit ; car elle ne devient la mère de l'histoire que du fait qu'elle accouche de l'expérience du temps qu'illustrent les vrais hommes d'Etat . C'est pourquoi la politique de haut vol dont l'éthique est celle des millénaires subit les mêmes retards dans le temporel que l'intelligence philosophique, puisque les deux disciplines sont condamnées à prendre en commun une avance considérable sur le champ de vision borné , la volonté infirme et l'espèce d'entendement collectif des nains de la politique, dont la myopie native paralyse toute véritable intelligence de l'histoire.

3 - Les théologies, documents cérébraux de la politique

Les théologies présentent à l'anthropologie de l'histoire les documents politiques et mentaux les plus instructifs, parce qu'à l'instar de l'encéphale des hommes d'Etat, elles sont toutes bâties sur la distinction entre l'éternel et l'éphémère, le fondamental et le superficiel, le sérieux et la sorte d'amusement, qu'elles appellent le temporel à seule fin de signifier que le temps de la vérité "céleste " n'est pas celui du temps poussif et stérile des " travaux et des jours " du vieux Pindare. Mais les mythes religieux sont également des documents paradigmatiques pour le motif qu'ils permettent à l'homme d'Etat de s'élever à une intelligence de simianthropologue de l'éthique politique platement asservie à l'histoire au quotidien et de conquérir une connaissance rationnelle du temps d'immersion qui s'écoulera entre la conception d'un grand dessein et sa réalisation. Car, les théologies prennent une avance hypertrophiée sur l'histoire contingente et invertébrée des peuples, de sorte qu'elles basculent à chaque pas dans la " pensée " mythologique , donc dans l'utopie politique.

Tenter de rendre évangéliques les Etats est un exercice onirique par définition, puisqu'il sera impossible de jamais en appliquer le saint programme sur cette terre , comme il a été démontré bien avant le marxisme par la République idéale du Paraguay fondée par les Jésuites au XVIIIe siècle: il y faudrait une conversion subite et universelle de tout le genre humain à une éthique des anges. Aussi, de Platon à Thomas More, de saint Augustin à Rousseau , de Saint Jean à Marx et du Bouddha à la déclaration universelle des droits de l'homme , la confusion entre le rêve religieux et le rêve politique a empêché tout examen anthropologique rationnel de la ligne de démarcation qui sépare la vie miraculée de la vie de l'histoire. Mais comme de nombreux philosophes de la politique ont ignoré qu'ils s'étaient trompés de discipline, la confusion entre l'histoire et la mythologie ressortit à la simianthropologie et réclame de l'homme d'Etat une connaissance scientifique de l'évolution théologique d'une espèce au cerveau biphasé.

La vraie question est donc de bien préciser comment il convient de distinguer clairement l'utopie de l'histoire afin d'éviter un double piège, celui de la cécité des Lilliputiens de la politique, dont la petitesse ignore l'éthique de l'histoire; et celui de l'idolâtrie des âmes dressées sur le socle de leurs idéalités et qui ne théorisent jamais que le délire moral qui les autosanctifie secrètement en retour.

4 - Le déclin de l'empire américain

La question de la définition de la politique bipolaire, donc l'examen de la nature de la connaissance scientifique de l'histoire simiohumaine est au cœur de la réflexion de l'Europe sur son avenir réel, donc sur le destin de sa souveraineté ici bas ou dans le royaume de la folie parareligieuse. Cette question s'imposait dès 1945 , parce qu'il fallait souffrir d'une grande infirmité de la raison politique pour s'imaginer que l'Amérique victorieuse de Hitler , puis de Staline , ne nourrirait pas aussitôt l'ambition titanesque et à l'échelle de la planète tout entière de s'élever au rang des grands empires du passé. Mais l'expérience de ce qu'une éthique de la souveraineté des peuples et des nations se situe nécessairement au cœur de l'histoire et qu'il n'est pas de science politique digne de ce nom qui ne soit appelée à peser l'éthique des Etats , cette expérience, dis-je, a été réitérée par l'effacement progressif de la domination du monde par les nouveaux évangélisateurs de la terre à l'instant même où le vainqueur de 1945 a perdu le sceptre de l'éthique des démocraties sur laquelle toute sa puissance politique prétendait se fonder.

L'invasion guerrière de l'Irak au mépris d'un droit international censé se trouver cautionné et garanti par l'organisation mondiale des " nations unies " , suivie de la publicité planétaire qui a été donnée à la pratique quotidienne de la torture dans le pays conquis entre le Tigre et l'Euphrate a fait germer en Europe l'embryon d'une conscience politique réelle, et cela à la faveur de la découverte tardive de ce que la servitude véritable est toujours l'expression d'une capitulation morale et de ce que l'Europe perdait, avec la souveraineté de son éthique, son trésor le plus précieux, celui de l'ancrage de son destin au plus profond des âmes. Le besoin de sceller une alliance entre la légitimité éthique et la légitimité politico-militaire s'est ensuite approfondie dans l'opinion publique à la lumière d'un événement spectaculaire et qui a paru scandaleux, celui de la découverte soudaine et diffusée par tous les médias du fossé infranchissable qui séparait l'éthique officielle de l'empire américain de sa pratique au quotidien de la torture à l'échelle du monde .

C'est sur ce théâtre que Washington a provoqué le déclic décisif d'un réveil moral de son grand vassal en obtenant de lui qu'il renonçât honteusement à l'éthique qui avait fondé sa civilisation depuis Homère , donc à l'âme même de sa politique, qu'on appelait le sentiment de l'honneur. Comment l'empire américain avait-il extorqué ou conquis sans coup férir l'acceptation écrite et signée de tous les Etats et de tous les gouvernements du Vieux Monde de prendre à leur charge la torture des prisonniers de guerre et des patriotes décidés à résister par la force des armes à l'expansion de l'empire américain sur leur territoire ? Comment allait-on tenter de justifier que le maître du monde eût besoin d'une Europe au service de ses ambitions et qui fermerait ses yeux d'esclave sur les atrocités dont son souverain refusait d'assumer la culpabilité avec une hauteur accompagnée de mines vertueuses?

Le continent des complaisances de la servitude se trouvait maculé pour la première fois d'une manière si ineffaçable et si cruelle par le spectacle de son humiliation et par sa honte de lui-même qu'il serait devenu possible à un véritable homme d'Etat européen, s'il s'en était présenté un tel, de prendre sur la cécité des gestionnaires microscopiques de l'histoire de leur temps l'avance morale que réclame l'histoire réelle et en profondeur des peuples et des nations . Certes, l'apparition d'un esprit politique capable d'entrer dans la brèche ouverte par l'avilissement, l'outrage et la mortification du Vieux Monde pouvait se trouver retardée par la toile d'araignée des contingences, par le poids d'une accoutumance déjà longue aux rituels de la vassalité , par la paralysie des institutions politiques censées unifier l'Europe et la libérer de l'enracinement dans la bureaucratie sur laquelle l'impuissance des déclins se défausse . Mais au cœur même de la capitulation de son éthique le rendez-vous d'un Continent était pris avec l'histoire réelle d'une civilisation, celle de son âme.

Pourquoi le réveil politique du Continent de Copernic était-il devenu inévitable sur le long terme, sinon parce que le soleil de la souveraineté replaçait l'éthique au cœur de la vie internationale ? C'est alors que les yeux ont commencé de s'ouvrir sur la singularité d'un empire dont la domination ne visait plus à occuper une autre nation par la force du glaive , mais un autre continent tout entier et qui imposait aux vrais esprits politiques l'unique et impérieuse évidence que l'envahisseur devrait retraverser l'Océan. C'était cela que l'immoralité de la classe politique européenne avait oublié, c'était cela que le rétrécissement du champ de vision consécutif au naufrage de l'éthique avait provoqué

5 - La réapparition de la vision

L'alliance entre la connaissance intelligente de l'histoire et la volonté politique des Etats, donc le pacte que l'argumentation logique signe avec la lucidité critique s'est alors manifestée par un élargissement subit et saisissant du champ du regard : on avait tout simplement perdu le souvenir de ce que la politique était devenue planétaire dès le XVIe siècle avec la conquête de l'Amérique par l'Espagne , des Indes occidentales et orientales par le Portugal , de l'Afrique et de l'Asie par la France et l'Angleterre. Mais au milieu du XXe siècle, personne ne voyait que l'Europe était devenue à son tour un continent à conquérir par un prédateur extérieur.

Un Vieux Monde déjà rapetissé avait quitté l'arène des affrontements et des rivalités entre les Etats qui le composaient, mais sans qu'il eût compris qu'il se changeait en une proie offerte à l'ambition industrielle, commerciale et monétaire du Nouveau Monde. Mais, de son côté, l'extension dans le temporel de l'empire américain se voulait parallèle à la nouvelle évangélisation de la terre dont il se disait le héraut . Aussi son éthique de la croisade apostolique payait-elle un lourd tribut à son image télévisuelle dégradée et dont l'ubiquité de la pratique de la torture missionnaire rendait vulnérable la puissance. L'éthique schizoïde que l'Amérique avait pratiquée depuis 1945 faisait exploser les idéalités salvatrices dont se nourrissaient les démocraties. Le masque sacré de la " liberté " ne trompait plus personne. Son bouclier à double face échappait aux mains du conquérant. Washington avait perdu la maîtrise de l'arme bipolaire qui lui avait assuré la domination des esprits à l'échelle de la planète - l'arme télévisuelle et cinématographique. Aussi, dès la fin de 2005, l'empire était-il contraint d'engager des dépenses budgétaires gigantesques afin de tenter d'améliorer son image devenue bicéphale, donc tartufique aux yeux de l'univers sidéré par le spectacle de la chute d'un empire dans la torture. Comment la levée d'un impôt de propagande aurait-elle remédié à ce désastre ?

A quel point l'élargissement subit et brutal du champ de vision de l'intelligence politique que le spectacle planétaire de l'usage de la torture a-t-il réveillé l'éthique de l'Europe et redonné son élan à l'intelligence critique de notre civilisation ? Cette renaissance se laisse mesurer à la puissance de l'électrochoc qui a fait découvrir aux élites dirigeantes du Vieux Monde qu'elles s'étaient tout simplement trompées d'échelle depuis le milieu du siècle précédent et de ce qu'une Europe tombée dans l'unanimité de l'ignorance avait besoin de remédier à son oubli de lois universelles de la tyrannie si elle entendait retrouver ses esprits. Mais comment les écrivains, les moralistes, les philosophes, les poètes allaient-ils apprendre le théâtre du monde qui se présentait à leur vue et s'initier aux secrets du naufrage de l'éthique des démocraties si une civilisation entière avait perdu la tête?

6 - Les prémisses de la révolution anthropologique

Depuis la Renaissance, la civilisation avait fait du livre le support unique de la pensée philosophique et de la science politique ; mais elle n'avait pas clairement compris que le génie littéraire a vocation de comprendre et d'interpréter la raison et l'éthique de son époque et qu'elle ne saurait s'écarter du devoir de toute esthétique du langage d'ouvrir les yeux sur l'alliance de la raison avec la morale que son siècle attend de féconder.

Le XVIe siècle avait focalisé sa réflexion sur la découverte, alors jugée sacrilège, du statut réel des textes sacrés, qui ne sont redevables qu'au génie des poètes qui ont rédigé les plus grands d'entre eux. Mais si la science des premiers philologues rationalistes n'avait pas été inspirée par l'exigence morale inattendue selon laquelle il devenait déshonnête d'attribuer à quelque divinité circonscrite par une géographie des écrits dont la droiture d'esprit des humanistes ne pouvait que constater la nature tout humaine et bien souvent la médiocrité littéraire d'un auteur sacré qui ignorait la grammaire et le style de la langue grecque, la Renaissance n'aurait pas illustré l'alliance révolutionnaire de la théologie chrétienne avec une éthique de la vérité profane, donc avec une morale de l'intelligence transcendante aux dogmes et à la doctrine.

Puis le XVIIe avait tenté de fonder le classicisme sur l'universalité de la connaissance rationnelle du genre humain. Mais si cette exigence n'avait pas été soutenue dans l'inconscient par le souci religieux de ne pas diviser la création divine entre des hommes tellement différentes les uns des autres que la foi chrétienne y aurait perdu son unité doctrinale, ce siècle n'aurait pas répondu, lui aussi, à l'alliance entre la raison d'une époque et la transcendance de l'éthique qui commande les chefs d'œuvre de la littérature mondiale.

Passons au XVIIIe siècle, qui avait seulement commencé de rejeter toutes les croyances religieuses dans l'ignorance et la naïveté des illettrés et de mettre en évidence le retard intellectuel et l'esprit superstitieux aussi bien des masses que des représentants officiels des cultes fondés sur des cosmologies mythiques. Mais si le siècle des iconoclastes encore timides n'avait pas osé croire que Dieu était l'ennemi juré de la sottise et de la barbarie de ses créatures et qu'il n'était ni juste, ni digne du cerveau humain de couper la langue des hérétiques et de les brûler vifs, comment les encyclopédistes auraient-ils scellé l'alliance millénaire des grands écrivains contre les bûchers ?

Citons le XIXe à la barre du tribunal de l'intelligence. Comment aurait-il fait débarquer l'observation entomologique des classes sociales dans la littérature si Zola ou Hugo n'avaient pas cru que la littérature allait de pair avec les conquêtes de l'intelligence ? Leur siècle n'a pu approfondir le pacte civilisateur que l'histoire de l'esprit conclut avec la politique s'il n'avait obéi à une éthique des victoires du savoir rationnel.

Que dira le tribunal de la pensée de la procédure engagée par le XXe siècle contre la barbarie des camps nazis et des goulags soviétiques ? Que cette guerre contre deux despotismes a permis d'approfondir la connaissance des relations de l'histoire avec la tyrannie ; que cette enquête avait commencé avec les Sénèque et les Tacite, mais qu'elle ne s'était intériorisée qu'avec L'Essai sur la servitude volontaire de La Boétie, puis à l'école de Nietzsche et de Freud , et enfin à l'écoute des premiers explorateurs du capital simiohumain de notre espèce que la postérité de Darwin avait suscités. Mais que serait tout cela sans l'inspiration d'une éthique de l'individu face aux Etats ?

C'est assez dire que si le XXIe siècle n'accouchait pas d'une connaissance nouvelle des sources éthiques de l'intelligence, il n'aboutirait pas à la connaissance de l'immoralité de Dieu et des origines animales de cet acteur semi simien du cosmos. Alors, non seulement l'Europe romprait l'alliance multiséculaire des combats de la raison avec la recherche de la vérité morale, mais la civilisation mondiale ne progresserait plus ni dans l'ordre éthique, ni dans l'ordre scientifique , parce que l'axe central de notre évolution cérébrale aurait été brisé. Or, la mise à mort de l'Europe pensante, l'empire américain l'apportait dans les bagages de sa culture résolument acéphale, dont le véhicule n'était autre que l'apologie aveugle d'une forme théologique de la tyrannie, qui proclamait que les nouveaux maîtres du monde étaient nés purs et qu'ils le demeuraient.

7 - Les premiers pas de la simianthropologie

Bientôt les sciences européennes de l'homme se sont scindées entre les dernières conquêtes de la psychanalyse freudienne et post freudienne et une vulgate culturelle qui séparait bien davantage qu'à Athènes au Ve siècle avant notre ère les rares élites intellectuelles de l'ensemble de la population, parce que les foules, désormais largement alphabétisées, appuyaient leur omnipotence et leur omniprésence sur le déversement planétaire de la production cinématographique ou télévisuelle de l'Amérique.

Aussi, la découverte, d'abord jugée stupéfiante, de ce que l'inculture du Nouveau Monde reconduisait la planète à la barbarie de la torture fut-elle un coup de tonnerre dans le ciel naïf des démocraties européennes, qui s'étaient convaincues qu'elles se trouvaient à la pointe de la civilisation mondiale. Et voici que la paralysie de la recherche scientifique sur la nature humaine allait de pair avec la ruine d'une éthique des sacrilèges créateurs ! Du coup, l'interrogation iconoclaste sur la nature et le statut de l'intelligence simiohumaine se plaçait au cœur d'une réflexion anthropologique entièrement nouvelle en ce qu'il lui fallait s'initier à la pesée de l'éthique de l'humanité sur les plateaux d'une balance postdarwinienne. Comment fallait-il faire débarquer une véritable science de la moralité et de l'immoralité des civilisations dans l'interprétation de l'évolution si la postérité du grand Anglais en appelait à l'observation d'une espèce encore inconnue, dont il devenait évident que son cerveau se scindait entre le réel et des mondes imaginaires destinés à masquer son animalité? Quelles relations le peuple immense des évadés d'un quadrumane à fourrure entretenait-il avec des minorités dirigeantes devenues ultra minoritaires sur la planète sous les coups de boutoir de l'industrialisation de la " culture " ?

Ce n'était pas tellement la réhabilitation politique de la torture réclamée par un empire étranger qui blessait une Europe accoutumée à son avilissement depuis six décennies ; ce qui la traumatisait le plus, comme je l'ai dit, c'était que le Nouveau Monde témoignât d'un mépris tellement abyssal pour les descendants dégénérés de Platon qu'il les chargeait de torturer à sa place des prisonniers sans défense, afin de ne pas se salir les mains. La suprématie morale naturelle de l'empire américain lui faisait déclarer à la fois que nécessité fait loi dans l'ordre politique, et que la tâche du bourreau revient aux domestiques, parce que les maîtres sont immaculés de naissance et le demeurent par l'effet d'une nature transanimale et qui les met seuls au-dessus de la bassesse d'âme des tortionnaires qu'ils engagent à leur service.

Mais l'Europe avait beau avoir découvert le cynisme des saints de la démocratie, ses anthropologues étaient encore bien loin de décrypter l'encéphale bifide du singe évolutif. Pour que l'Europe retrouvât sa vocation cérébrale à l'échelle des cinq continents, il fallait qu'un cataclysme politique fît débarquer le décryptage du singe théologique dans la science anthropologique - ce qui n'a été rendu possible que par la constitution des religions en documents simiohumains.

8 - La torture dans la culture

L'Occident disposait d'une longue tradition de la séparation des dignités et des responsabilités respectives des maîtres et des esclaves . Le bourreau et sa famille étaient traités en pestiférés et tenus entièrement à l'écart de la société. Mais, dans le même temps, la fonction politique de ce damné était devenue parareligieuse dans le christianisme, donc rédemptrice, parce que la peine de mort passait pour l'expression d'un accomplissement de la justice divine et témoignait de la capacité surnaturelle du créateur de racheter les meurtriers. Ce qui se révélait donc le plus humiliant pour l'Europe, c'était que l'Amérique retournât le couteau de la théologie protestante de la grâce dans la plaie de la culture de l'Europe catholique ; car elle faisait valoir que le Vieux Monde serait bien inspiré de se montrer vertueux et d'accomplir le devoir sacré d'un bourreau désormais tenu de servir les desseins supérieurs du maître calviniste et janséniste du ciel des démocraties. L'Amérique se trouvait élevée au rang de délivreur oint du saint chrême de son messianisme politique, parce que la grâce innée dont le souverain des idéaux immaculés de la liberté dans le monde se trouvait investi lui permettait de brandir en solitaire le sceptre sans tache de la délivrance et du salut.

Jamais encore l'histoire du monde n'avait illustré avec autant d'éclat une collision aussi humiliante entre l'éthique d'une civilisation des anges et des barbares européens maculés de naissance par leur théologie du péché. Une Europe de bourreaux soudoyés par le Dieu de leur maître et corrompue jusqu'à l'os par sa condition de servante de l'enfer écoutait pieusement l'empire américain la chapitrer au profit des crimes qu'il se refusait dévotement à commettre sur son sol et qu'il demandait saintement de ses vassaux de perpétrer sur leur territoire à eux au nom de la vertu d'obéissance dont doivent témoigner les bons et loyaux serviteurs du Beau, du Juste et du Bien.

Certes, la simianthropologie européenne était encore tellement balbutiante en 2005 que personne ne songeait à descendre en spéléologue dans l'inconscient politique des théologies. Mais la honte même du Vieux Continent allait se révéler féconde, parce qu'à peine réveillés, les esclaves en veulent davantage à leur propre lâcheté qu'à l'orgueil du maître qui les a asservis ; à quoi il convient d'ajouter que si une éthique s'est révélée à nouveau et si rapidement le seul fondement véritable de la politique mondiale, donc le levier secret de l'histoire réelle, c'est parce que le désastre moral d'une Europe humiliée par sa capitulation devant la torture a ressuscité son génie littéraire. On s'est tout soudainement souvenu de ce que les géants de l'écriture avaient toujours accompagné les progrès de la pensée et que la philosophie avait rendu socratique, donc introspective, la littérature grecque tout entière ; qu'Eschyle, Sophocle, Aristophane , Lucien de Samosate en avaient décousu avec les dieux ; qu'après quinze siècles de revanche des ténèbres, les Rabelais, les Montesquieu, les Erasme, avaient retrouvé les feux de la raison ; et enfin que ces retrouvailles n'avaient cessé de signer des alliances fécondes entre les victoires de l'intelligence et celles de l'éthique, comme il est rappelé plus haut .

9 - Harold Pinter

La crise politique que les historiens du XXIe siècle allaient appeler le " baptême de la civilisation de la torture " a permis au génie littéraire et philosophique du Vieux Monde de retrouver en tout premier lieu l'introspection critique sans laquelle il n'y a pas de civilisation de l'éthique. Par bonheur, le prix Nobel de littérature de 2005 avait couronné un dramaturge anglais de l'intériorité, Harold Pinter , dont le Discours de Stockholm fut un réquisitoire effrayant contre deux criminels de guerre que le grand écrivains appelait solennellement la communauté internationale à citer à la barre du tribunal pénal international : le Président des Etats-Unis, G. W. Bush et le dirigeant d'Albion de l'époque, un certain Anthony Blair.

On sait que ce discours d'une audace inouïe est demeuré dans toutes les mémoires et qu'il est devenu la charte d'une Europe enfin replacée sur le chemin de son réveil cérébral et moral. Imagine-t-on un prix Nobel de littérature de 1939 qui aurait appelé toutes les nations civilisées à juger Franco, Mussolini, Hitler et Staline pour crimes contre l'humanité ? A quel point le réveil éthique de l'Europe et du monde était proche a été démontré par l'écho immense que la presse mondiale a réservé au discours qui clouait un successeur faible d'esprit de G. Washington et d'Abraham Lincoln au banc d'infamie aux côtés d'un successeur piteux de W. Churchill.

Certes, la plupart des écrivains n'avaient pas encore compris que le génie littéraire se nourrit de la morale des prophètes et que tous se nourrissent de l'avance d'Isaïe sur les cerveaux de son temps. Les littérateurs demeurés à l'écart de l'essor foudroyant des interprétations simianthropologiques de l'histoire du monde sont devenus aussi folkloriques, à leur manière, que les scolastiques du XVIe siècle ou les théologiens du XVIIIe siècle, parce que Pinter avait compris à une plus grande profondeur pourquoi la littérature mondiale devait changer de paysage , de vocation, de lucidité, de tonalité et pourquoi elle se trouvait précipitée dans l'arène de l'histoire de la planète par le débarquement de la torture dans la politique .

Le motif de cette révolution cérébrale est anthropologique au premier chef ; car il est soudain apparu dans une clarté aveuglante que la civilisation européenne et chrétienne avait été tout entière construite sur la sacralisation théologique de la torture et que le créateur biblique du monde n'était autre qu'un grand singe sanglant, qui s'était livré au gigantesque génocide du Déluge et qui persévérait depuis lors à faire rôtir de siècle en siècle sa créature dans l'éternité de son goulag souterrain . Cette révélation des secrets politiques du mythe chrétien allait entièrement bouleverser l'interprétation théologique du torturé à mort sur la croix du Golgotha; car elle allait permettre de décrypter les secrets psycho-politiques du mythe du salut et de la rédemption, donc du paiement perpétuel d'un tribut à un souverain de la torture que la théologie catholique et protestante se partageaient depuis Manès.

Pourquoi était-ce précisément le rachat par la torture que l'Amérique avait demandé à l'Europe , sinon parce que le versement sans fin d'une rançon meurtrière illustrait un tribut inlassable, celui du paiement sanglant de la dette de la Libération . Cette rançon politique était si bien calquée sur celle du roi de la géhenne dont l'Occident vénérait la sainte justice depuis vingt siècles sous le nom du " Dieu de bonté" que l'étude simianthropologique de cette justice allait régénérer à la fois la philosophie et l'humanisme occidental. L'Amérique avait, sans le savoir, lancé à la face de l'Europe le défi de la pensée que le XXIe siècle attendait depuis Nietzsche. Pour la première fois, " Dieu " devenait un personnage observable sous les traits d'un acteur saisissant de l'histoire, d'un témoin éloquent de sa créature et d'un révélateur à couper le souffle de l'espèce scindée entre son ciel et son enfer. Ce spectacle, le protestantisme se le refusait depuis Luther ; et c'était pour cela que l'Amérique faisait de l'Europe l'exécutrice de ses basses œuvres. Mais il était significatif que ce fût le pays le plus catholique de l'Europe, la Pologne, qui avait reçu à bras ouverts le message pseudo rédempteur de la théocratie infernale d'outre Atlantique. Comment une simianthropologie soumise à une telle école n'aurait-elle pas appris à marches forcées à observer l'humanité dans le miroir de la croix, du croissant et de l'étoile de David ?

De son côté, l'Académie royale de Stockholm la protestante avait prouvé à grands pas qu'elle avait pleinement conscience de la vocation de toute grande littérature à plonger dans les arcanes du mal. Harold Pinter, ce visionnaire des défaussements théologiques du singe biphasé servait de fer de lance aux buveurs d'une ciguë vieille comme le monde, celle de l'intelligence, parce que le grand dramaturge anglais avait regardé l'histoire de la planète avec les yeux grands ouverts des martyrs de la vérité historique, les Shakespeare, les Swift, les Cervantès.

10 - L'homme d'Etat et l'éthique

Qu'est-ce donc que l'exigence de la souveraineté qui fait de la politique une éthique, de l'éthique une introspection critique, de la critique de soi-même un combat de la connaissance, de la connaissance ainsi comprise une guerre de l'intelligence ? Pour le comprendre , observons un instant ce que dirait un homme d'Etat dont la raison serait de taille à prendre à bras le corps la servitude qui prive l'Europe d'aujourd'hui de l'intelligence politique que seule une éthique peut enfanter. Car l'occupation militaire de l'Europe soixante ans après la Libération prive le Vieux Continent de l'âme même de son histoire, qui n'est autre que le courage d'affronter les dangers de la liberté politique.

Un Etat n'est pas réel s'il entend vivre dans la sécurité que lui assure la capitulation de son éthique, un Etat n'est pas un acteur vivant de l'histoire s'il rêve d'un monde sans péril, un Etat n'est pas souverain s'il a désappris à faire le guet. Seule l'enfance vit sous protection. Les peuples qui ont acheté leur tranquillité vivent sous la tutelle du géant qui leur a promis de les défendre et qui en retire tout le profit .

Mais tout cela est du ressort de l'éthique politique des nations . L'homme d'Etat qui tiendra ce langage-là à l'Europe sera son éducateur. Il rappellera que toute civilisation n'est jamais qu'un modèle agrandi des adultes et que les déclins sont des démissions du grand âge. Mais la vieillesse est aussi l'âge de l'affaiblissement de la lucidité, des fatigues de l'intelligence , de l'exténuation des exploits de la raison. L'éthique de la souveraineté exige la force de l'âge . Une Europe qui scrute l'horizon dans la crainte d'y voir étinceler des armures et qui se recroqueville dans l'OTAN est un vieillard à la vue basse. L'extinction de son courage et de sa volonté est aussi le signe de l'agonie de son intelligence politique .

Si l'Europe n'écoute plus les pédagogues de l'éthique qui la mettent en garde contre les pelotonnements dans une paix trompeuse et garantie par un empire étranger ; si l'Europe cesse de garder les yeux ouverts et d'affronter l'histoire telle qu'elle est, le destin qui l'attend est celui de la grande Grèce, qui s'était réfugiée dans le giron de Rome ; et sa prospérité obèse ne fera retentir que le gong des Parques au beffroi des millénaires de la vassalité. Mais tout cela n'est-il pas la voix de l'éthique , celle qui jaillit des entrailles de l'histoire, celle qui enflamme les cœurs et les cerveaux , celle d'Athéna , la déesse de l'intelligence ?

20décembre 2005