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Le pavois des "belles âmes"

 

Pour l'apprenti anthropologue, le moment est venu d'accéder à une connaissance plus approfondie de la synthèse critique qui s'impose entre la radiographie psychobiologique de la politique humaine et celle de " Dieu " ; car les théologies mettent en scène des idoles dont l'encéphale biphasé reproduit fidèlement le modèle dichotomique que la nature de leurs créatures leur impose depuis des millénaires. Le parallélisme mental entre les trois dieux schizoïdes qui se partagent l'univers et la masse des fidèles au cerveau bipolaire qui leur donnent la réplique éclaire l'inconscient d'une espèce tout entière scindée entre sa " belle âme " et la " bête qui fait l'ange " de Pascal.

Pour la première fois, la guerre entre les civilisations est devenue planétaire, ce qui permet à l'anthropologie critique de se faire un spectacle de la scission universelle de la boîte osseuse simiohumaine entre le séraphisme et le réel et d'accéder à une connaissance précise du blocage cérébral de notre espèce, donc de préciser les causes qui interdisent au simianthrope de s'évader davantage de la zoologie : car le " Dieu " bancal du singe-homme est condamné par la nature même de la politique qui régit sa nature à répandre ses grâces et ses bienfaits mythiques à tous ses fidèles afin de se faire adorer et à brandir la sauvagerie de ses châtiments corporels dans l'éternité afin de se faire craindre, donc respecter de ses sujets. Le grossissement théologique d'un spectacle qui caractérise toute politique simiohumaine conduit l'anthropologie critique à tendre aux historiens une clé de l'évolution aléatoire des semi évadés de la zoologie.

La guerre en Irak, mais aussi l'analyse anthropologique de la dissuasion nucléaire dont l'Iran a permis de faire débarquer la véritable problématique dans la géopolitique illustrent un développement théorique décisif de l'anthropologie critique .

1 - L'Europe à la recherche d'un emploi
2 - Spengler aujourd'hui
3 - Un Prométhée à la retraite
4 - L'intelligibilité historique de l'imaginaire
5- Les civilisations angéliques
6 - La sainteté démocratique et l'inconscient de l'histoire
7 - Le narcissisme de " Dieu " et son reflet dans la " belle âme "
8 - La " belle âme " catholique et la " belle âme " protestante
9 - L'histoire planétarisée et la redéfinition de l'homme
10 - Qui boira la ciguë , Socrate ou ses juges ?

1 - L'Europe à la recherche d'un emploi

Jamais l'Europe n'a été plus proche de se trouver écartée du théâtre du monde. Son rôle d'acteur au chômage sur l'échiquier du globe et de décideur en quête d'un emploi auprès des Etats qui pilotent désormais la planète à sa place ne tiennent plus qu'à un fil. Les causes d'une menace de congédiement définitif du Vieux Continent sont de plusieurs ordres.

Le premier est le débarquement des enjeux titanesques de la politique internationale sur le territoire jusqu'alors tenu pour secondaire de la politique sociale, et cela au cœur même des principaux Etats de l'Union : la France et l'Allemagne. Quand un projet de constitution de l'Europe se voit rejeté par le suffrage universel pour des raisons non point géopolitiques, mais exclusivement liées au combat au jour le jour des masses populaires pour leur survie, l'ambition de plus haute envergure qui inspire la politique étrangère reproduit un modèle très ancien et un peu oublié , celui du refus de la plèbe romaine de continuer de servir dans l'armée et même de défendre la patrie si la patriciens ne renonçaient pas à leurs privilèges les plus exorbitants et ne concédaient pas un pouvoir politique réel à un "tribun du peuple " qui défendrait les intérêts des pauvres au Sénat. Mais pour qu'un général plébéien couvert de lauriers pût briguer le consulat, il a fallu attendre Marius, le vainqueur de Mithridate et de la guerre contre les pirates qui infestaient la Méditerranée . Où les pirates se cachent-ils aujourd'hui et où sont passés les patriciens que Mithridate se vantait jusque dans Rome d'avoir achetés ?

L'Europe actuelle reproduit ce modèle . Quand une démocratie est condamnée à livrer à la voracité d'une entreprise privée les péages que les citoyens paient pour emprunter les routes de grand trafic qu'ils ont financées de leurs deniers, c'est à la fois parce que la question sociale est devenue si impérieuse que l'Etat se trouve acculé à trouver de l'argent à tout prix et parce qu'il est trop tard pour tailler dans le vif, c'est-à-dire pour retirer leurs luxueux appartements de fonction à deux cent mille patriciens et leurs privilèges à un million trois cent mille retraités de la fonction publique. Mais quand bien même des mesures de sauvetage drastiques pourraient encore être prises par la République, un obstacle invincible barrerait la route aux Cincinnatus du XXIe siècle ; il y a deux mille ans, la condition des pauvres a été métamorphosée par le débarquement d'un prophète sur la scène intérieure, un certain Jésus-Christ, qui a rendu la politique sociale évangélique et apostolique à des degrés divers selon les Etats. C'est pourquoi notre époque éclaire seulement d'une lumière plus crue une situation en germe dans la Rome des patriciens ; car la religion des droits de l'homme s'est contentée d'étatiser la vocation du culte nouveau à transporter les pauvres dans le royaume des cieux. Puis le marxisme a pris la relève de ce mythe sur les cinq continents.

Il a été démontré au cours du XXe siècle que le peuple sécrète aussitôt une nouvelle classe dirigeante et que tous les désastres liés à son orthodoxie s'abattent alors sur le monde - depuis l'extinction des Lettres et des arts jusqu'aux retrouvailles avec l'inquisition. A Rome, les tribuns du peuple étaient rapidement devenus des guerriers heureux ; et leurs victoires les avaient portés à la tête de la République, parce que le peuple, grisé par leurs succès sur les champs de bataille, les avaient élevés au rang de dictateurs à vie dans la Rome des patriciens changés en moins de temps qu'il ne faut pour le dire en courtisans d'un empereur.

Mais aujourd'hui, quand un immeuble occupé par des familles d'immigrés maliens et sénégalais - dont chacune compte de onze à quinze enfants - est victime d'un incendie, des légions d'apôtres descendent dans la rue pour crier: " Des logements pour tous " ; et l'on voit des escadrons de prophètes de la liberté engagés dans une croisade mondiale des grands cœurs leur apporter la " parole de vérité " . Mais comment faire bénéficier tous les pauvres du monde de la protection sociale française et de la sécurité de l'emploi ? Du coup, le conflit bi-millénaire entre la plèbe romaine et les patriciens sous leur toge prend une tournure tellement béatifique qu'aucun homme politique digne de ce nom ne saurait consacrer ses forces à sacraliser un rêve du salut et de la délivrance dont l'accomplissement conduirait à la disparition pure et simple des nations qui s'engageraient de toutes leurs forces dans une voie aussi suicidairement évangélique.

2 - Spengler aujourd'hui

La deuxième cause du retrait de la scène du monde dont l'Europe asservie se trouve menacée résulte de ce qu'elle s'est déjà vassalisée de l'intérieur au point qu'elle ne se révolte plus contre tout maître, mais seulement contre un souverain moins méchamment botté que celui devant lequel elle se prosterne. Le continent de Copernic rêve d'un Trajan, d'un Vespasien du Nouveau Monde. Aussi le règlement du problème palestinien n'aboutirait-il qu'à légitimer davantage la domestication d'une Europe prête à saluer la sagesse tranquille et l'ambition bienveillante d'une Rome censée la soumettre à seule fin de faire régner la " justice " et la " liberté " sur toute la mappemonde.

Oswald Spengler le visionnaire voit ses thèses confirmées quelque quatre-vingt dix ans après la parution de son Le déclin de l'Occident, œuvre achevée dès 1912, mais dont la parution avait été retardée par la guerre et qui n'a été traduit en France qu'avec un retard de trente ans. Le grand mérite de ce prophète est d'avoir défini le génie européen comme "faustien". Autant que Freud et Nietzsche, il a fait exploser la prétendue psychologie scientifique du XXe siècle : "Associations, aperceptions, affections, rouages, pensée, sentiment, volonté - tout cela n'est qu'un tissu de mécanismes morts dont la topographie constitue l'insignifiant objet de la science psychologique . On voulait y trouver la vie et on tombe sur une ornementique des concepts. " (Oswald Spengler, Le déclin de l'Occident, Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle, t.I, p.289)

Pour Spengler, l'Europe créatrice n'est pas celle de la liberté politique idéalisée par la démocratie et qui a conduit Rome à l'écrasante médiocrité des sénateurs dont Cicéron tentera en vain d'élever l'esprit politique aux besoins d'un empire. Spengler a mis en lumière une audace intellectuelle en état d'insurrection permanente depuis Eschyle, puis devenue iconoclaste au plus secret d'un Sophocle. Comment définir le défi viscéralement prométhéen de l'humanité depuis Isaïe, le premier forgeron d'une idole plus intelligente que la précédente et tirée des cornues en fusion de son génie de poète? Spengler avait prévu, comme Nietzsche, que l'Europe ne rêverait bientôt plus que d'une justice et d'un bonheur bucoliques. Le feu sacré proprement humain , qu'on appelle le génie, agoniserait lentement.

C'est l'Amérique qui est devenue faustienne , c'est elle qui a pris la relève de Prométhée sous les allures pastorales d'une démocratie pseudo irénique, c'est elle qui se sait désormais davantage menacée dans son tartufisme pseudo pacificateur par Falloudja, Abou Ghraib et Jénine qu'autrefois par les Panzerdivisionen de Hitler ou les camps de concentration de Staline. L'Amérique a découvert dans ses profondeurs que les empires ne sont pas rousseauistes et qu'ils progressent inexorablement à franchir l'un après l'autre les obstacles dérisoires qui s'opposent à leur croissance. Si Israël menace d'ensevelir l'Amérique sous un monceau de cendres - celles des idéaux de la liberté et de la justice qui servent à sanctifier la conquête du monde par la force - les jours d'Israël sont comptés, parce que la politique réelle des empires demeure viscéralement étrangère aux parures évangéliques qui servent à la fois de masque et de pavois à leur théologie. C'est aussi cela, le génie faustien : une obéissance cachées aux lois semi zoologiques qui commandent l'expansion des grandes puissances. Splengler donne sa profondeur anthropologique à un Nietzsche dont la philosophie de la décadence demeure scindée entre une apologie de la force et le culte des " grands donateurs ".

3 - Un Prométhée à la retraite

La troisième raison qui préside à l'effacement de l'Europe du théâtre de l'univers est la conséquence inéluctable des deux précédentes. Car si les contraintes évangéliques de la politique sociale en viennent à conditionner toute la géopolitique, c'est pour le motif rappelé ci-dessus qu'une apparence d'éthique universelle s'est toujours présentée en maîtresse officielle de l'histoire. La société antique était construite, comme la nôtre, sur une morale pacificatrice et qui servait de déguisement de théâtre à son expansion guerrière continue. Mais c'est seulement le glaive le plus puissant du moment qui parvient à mettre à son service l'éthique aux dehors édéniques des grands fauves. En s'engageant seul dans le règlement du conflit palestinien, l'empire américain a déjà écarté - peut-être à jamais, assurément pour longtemps - l'Europe séraphique tout entière du théâtre faustien de l'histoire.

Las de constater qu'un Continent divisé entre les satellites de l'Amérique , conduits par l'Angleterre, et une " France-Allemagne " impuissante à imposer à leurs partenaires la levée de l'embargo sur les armes à destination de la Chine, l'empire du Milieu s'entend désormais prioritairement avec la Russie . Afin d'interdire à l'Europe de se joindre à ce pôle en gestation de la géopolitique de demain, il a suffi à Washington de faire valoir à vingt-cinq Etats européens apeurés que la technologie de Boeing serait constitutive du train d'atterrissage de l'A380 et de brandir la menace d'interdire au Vieux Continent de les vendre à l'empire du Milieu, seul marché porteur pour lequel ce géant des airs a été construit. Du coup, Pékin a acheté quarante deux Boeing Dreamliner pour cinq milliards et quatre cents millions de dollars et le Président chinois Hu Jintao rencontrera G. W. Bush le 7 septembre à Washington . Les forces qui feront obstacle à la course de l'empire américain vers le pétrole iranien seront-elles exclusivement extra-européennes ou bien le Vieux Continent parviendra-t-il, in extremis, à reprendre pied sur ce théâtre central de la géopolitique pour plusieurs années?

Mais si le Prométhée à la retraite qu'on appelle encore l'Europe se trouve d'ores et déjà absent du Moyen Orient et de l'alliance russo-chinoise et si Washington s'applique , d'un côté , à fortifier l'arsenal nucléaire de l'Inde face à la Chine, tout en demandant à ses serviteurs européens empressés non seulement de chapitrer l'Iran, mais de lui adresser de vertueuses leçons de morale - il s'agit de lui interdire à jamais l'accès à la foudre mythologique qui alimente la théologie moderne de l'excommunication majeure, ( Le savoir et l'action. L'Europe vassalisée face à l'Iran révolté, 1er septembre 2005 ) , c' est parce qu'une Europe de bergerie se rend elle-même vassale de son éthique de démissionnaire de l'histoire du monde et se condamne à en remettre le sceptre entre les mains de l'actuel évangélisateur de la terre, le Bernardin de Saint Pierre de la politique mondiale qu'on appelle l'Amérique. Naturellement le réalisme sauvage du Faust d'outre-Atlantique est de taille à se faire de la mièvrerie politique de l'Europe l'acier trempé de sa puissance. Necker disait que le vrai maître du monde est celui qui règne sur les imaginations - c'est-à-dire sur l'éthique de carton-pâte des évangélistes sanglants de la politique.

4 - L'intelligibilité historique de l'imaginaire

Toute l'histoire du monde n'est autre que celle d'un conflit entre les deux empires qui ont rendu bipolaire l'encéphale de notre espèce à partir du paléolithique - le réel et le rêve. Le monde romain est mort de l'extinction de son mythe biphasé de l'universalité du droit, le christianisme est mort de l'échec de l'alliance bifide entre son évangélisme mythique et l'histoire réelle, le communisme est mort de la dissolution de son eschatologie dichotomique dans la fainéantise et l'irresponsabilité des masses. L'histoire du monde est une histoire de rêves scindés, d'enfants schizoïdes, l'aventure manquée d'une espèce bicéphale, parce que les rêves brisés deviennent bientôt les plus cruels de tous.

Aussi faut-il tout ignorer de la psychobiologie d'une espèce pilotée par des théologies bifaces pour ne pas savoir que la reconquête faustienne de son sol mythique est le moteur anthropologique d'Israël et que si on lui dit: " Tu rendras la terre que tu as volée " , on assassine un univers onirique qui proclame depuis trois millénaires que la terre du Grand Israël n'a été volée à personne , parce qu'elle a été donnée en mains propres et pour l'éternité par Jahvé au peuple qu'il a élu parmi des centaines de candidats désireux de garantir l'éternité à sa puissance et à sa gloire. Mais tout cela demeurera inintelligible aussi longtemps que nos sciences humaines n'auront pas compris pourquoi l'encéphale semi zoologique du singe-homme sécrète des mondes imaginaires et pourquoi c'est un Dieu bancal qui a permis à l'empire américain d'affamer des nations entières et de tuer un million d'enfants en Irak.

Le conflit actuel entre les mondes glorieux qui pilotent l'histoire des nations et des empires dans leur imaginaire reproduit le modèle que résume un bref récit de Quinte-Curce . Darius vaincu écrit à Alexandre une lettre dont l'en-tête porte: " Le roi Darius à Alexandre, salut ". Le conquérant lui répond : " Le roi Alexandre à Darius, salut. Si tu m'écris, souviens-toi que tu n'écris pas seulement à un roi, mais au tien. " (Histoires, Livre IV, chap. 1) Il faut donner le texte à savourer aux latinistes d'internet : " De cetero, cum mihi scribes, memento non solum regi scribere te, sed tuo. " Qui sont de nos jours Alexandre et Darius si notre continent est entré dans l'agonie de sa fierté ?

L'anthropologie historique démonte les ressorts psychiques de la fausse éthique internationale qui permet de sembler mettre en œuvre un évangélisme mythologique à l'échelle de la politique mondiale ; car la béatification de l'universel et la métamorphose des démocraties en théologies de l'utopie est devenu le moteur onirique de la planète. L'analyse critique du mode actuel de propulsion de l'histoire par une éthique de la Liberté dérivée du mythe du salut et de la délivrance - celui que véhiculent les religions du Livre - porte l'anthropologie critique à une théorisation de l'évolution de l'encéphale simiohumain qui expérimente sa méthode au spectacle du train de l'histoire et à laquelle je renvoie le lecteur ( Révolution politique et révolution intellectuelle : La géopolitique aujourd'hui ; science historique et anthropologie ; le cerveau de la fourmi géante ; théologie de la fourmi ; comment observer la raison de l'extérieur ; la Perse parle à l'Europe ; l'islam et nous ; émergence d'une éthique transzoologique, 27 juillet 2005 )

C'est pourquoi je ne reviens pas sur une problématique censée connue des internautes qui consultent ce site et qui trouveront dans le texte ci-dessous une spectrographie psychanalytique de la notion d'idole qui s'inscrit dans la problématique de l'anthropologie critique. Il s'agit de mettre les formes laïcisées de l' évangélisme à l'épreuve de la méthode historique.

5 - Les civilisations angéliques

J'ai déjà rappelé - la politique des admonestations morales à l'Iran vient encore d'en grossir les traits - que seule une révolution anthropologique de la connaissance de l'espèce humaine est en mesure de décrypter la vassalisation accélérée de l'Europe, c'est-à-dire de l'éclairer à la lumière des métamorphoses et de la continuité de l'inconscient religieux auxquelles la géopolitique du Nouveau Monde soumet progressivement le Vieux Continent.

L'enseignement le plus saisissant des civilisations angélisées par la démocratie est la justesse des analyses pré-anthropologiques de l'inconscient du christianisme et des arcanes psychophysiologiques des âmes vassalisées par un maître du ciel et de la terre que Nietzsche a esquissées dans toute son oeuvre. Le thème de la " belle âme " sera seulement effleuré par Lacan, parce que son anthropologie est demeurée étrangère à toute psychanalyse des idoles, tandis que l'auteur du Zarathoustra était plus proche du but pour avoir compris que le croyant se glorifie de la sainteté de la divinité à laquelle il feint de s'asservir et dont il emprunte les ailes. En vérité, il s'approprie la lumière qu'il est censé recevoir d' un personnage divin ; et il s'adore secrètement à vénérer le plumage du ciel éclatant dont il prétend reproduire les feux. La psychanalyse nietzschéenne des agenouillements et des prosternements des fidèles devant les rutilances de leur éthique préfigure la radiographie d'une politique mondiale désormais messianisée par une démocratisation fantasmatique du mythe de la Liberté.

Le premier spectacle des pavanes et des pavois des " belles âmes " a été inauguré au XVIe siècle, à l'heure où les guerres de religion entre le catholicisme et le protestantisme ont illustré le comportement onirique des nations devenues tout entières le théâtre des conflits sanglants qui opposaient les autels de deux idoles rivales dans leurs sacrifices et armées de formes distinctes de la soumission de leurs sujets aux récompenses et aux châtiments attachés à leurs offrandes. Je me souviens de cet Hollandais bon teint qui s'indignait du " manque de cœur " des Français coupables de n'être pas allés en Irak se placer sous la sainte bannière du souverain et du bienfaiteur protestant du monde qu'incarnait l'empire américain à ses yeux. Il était visible qu'il n'avait pas de conscience claire de ce que sa patrie avait engagé ses citoyens entre le Tigre et l'Euphrate à seule fin de servir de caution séraphique , c'est-à-dire de blason à un conquérant réputé angélique, mais avide d'étendre son règne à tout le monde arabe et surtout de mettre la main sur les réserves en or noir les plus gigantesques du monde - elles ne seront épuisées que dans cinq cent vingt-cinq ans.

6 - La sainteté démocratique et l'inconscient de l'histoire

L'analyse psychanalytique de l'inconscient angélique des trois monothéismes et du transfert de leur corps doctrinal dans le messianisme béatifique américain n'aurait pas de portée politique internationale si les trois créateurs du cosmos censés n'en constituer qu'un seul n'étaient pas aussi persuadés de leur " belle âme " que leurs serviteurs. C'est pourquoi la cécité inconsciemment porteuse des armes de Machiavel qui pilote la politique de la sainteté militaire du Nouveau Monde est partagée par des dizaines de millions non seulement d'Européens, mais d'Américains convaincus de leur propre sincérité parareligieuse.

C'est que toute idole est à elle-même le parfait prototype et l'unique spécimen de sa " belle âme ". La spectrographie de trois Dieux uniques aux théologies incompatibles entre elles démasque l'inconscient commun à leurs catéchismes - ils sont tous trois souverains et secrètement asservis à l'étoile solitaire que chacun veut demeurer à lui-même. C'est pourquoi l'immense majorité de notre espèce ne dispose d'aucune connaissance anthropologique de la politique viscéralement " en miroir " d'un ciel qui l'inspire, et encore moins d'une science de l'idole auto glorifiée qui pilote la " belle âme " du genre humain sur la terre. Quant aux hommes d'Etat les plus avertis, ils sont précisément passés maîtres dans une lecture parallèle de Machiavel et des Saintes Ecritures. On remarquera que les plus grands esprits politiques de la France furent des ecclésiastiques - deux cardinaux, Mazarin et Richelieu et un évêque de génie, le prince de Talleyrand . Aujourd'hui, ce sont les mollahs de Téhéran qui donnent une magistrale leçons de politique à l'Europe en lui disant : " Puisque te voici devenue le satellite d'un maître, nous allons rassembler des comparses autour de nous, afin que vous partagiez avec eux le maigre salaire de vos bons offices à votre souverain ; et nous demanderons à la Russie et à la Chine s'ils entendent s'agenouiller à vos côtés, ce dont nous doutons fort. "

Si la question la plus féconde que la psychanalyse de la politique internationale pose à la postérité de Nietzsche se révèle d'une portée dont le champ entier de la géopolitique est le témoin, c'est qu'il s'agit de savoir dans quelle mesure l'ignorance du simianthrope au chapitre de sa propre nature est seulement feinte, tellement elle est secrètement désirée. On le savait depuis L'essai sur la servitude volontaire de La Boétie , qu'on appellerait aujourd'hui L'essai sur la servitude semi volontaire ou , plus crûment , L'essai sur la mauvaise foi. Les analyses de Sartre ont démontré que la coquette qui ne s'aperçoit en rien de ce que son galant lui a pris la main se tapit sous le voile de sa semi sincérité à l'égard de l'innocence qu'elle entend afficher et qu'elle n'est donc pleinement consciente ni de son demi consentement, ni qu'elle se le cache à elle-même. De même, le garçon de café biphasé qui " joue au garçon de café " dans L'être et le néant est dans son rôle au point de faire corps avec le masque qui le dédouble.

De même, le dévot n'est pas entièrement dupe de la croyance selon laquelle l'idole qu'on lui a forgée campe à l'extérieur de son encéphale. Des trappistes qui se lèvent à trois heures du matin pour la prière m'ont dit : " Il est dur de faire exister Dieu ". C'est que tout fidèle est secrètement dédoublé entre le " ciel " et le saint personnage dont il joue le rôle à ses propres yeux. A la fin du parcours, l'identification du fidèle à l'idole millénaire dont il se veut à la fois le maître et l'otage aboutit à la fusion totale dont témoignent les Jean de la Croix, les Tauler, les Me Eckhardt - alors l'Eglise fronce le sourcil et leur rappelle rudement qu'aucune société n'est viable si les sujets du roi s'identifient à leur souverain au point de prétendre fusionner avec lui et de faire couler leurs âmes saintes dans un seul et même creuset.

La mauvaise foi de Dieu est tellement de même facture que celle de sa créature qu'il se défausse sur le diable de faire rôtir ses ennemis en enfer et qu'il feint d'habiter exclusivement sa sainteté solitaire dans son ciel peuplé d'anges comme nos Hollandais célestifiés en Irak feignent de ne pas voir une Amérique infernale massacrer un peuple diabolisé - celui qu'elle a envahi. Mais si Dieu se donne la belle âme de régner dans son empire de séraphins, c'est parce que son cerveau schizoïde lui est imposé par la nature même du politique, qui dicte sa loi autant à son " éternité " qu'à sa créature reléguée dans le " temporel " : le singe-homme et son idole sont condamnés à voleter de conserve dans les nues et à détourner leur face de la géhenne que la politique les condamne à faire bouillonner sous leurs ailes , parce que tout pouvoir répand ses grâces afin de se faire aimer et brandit ses châtiments afin de se faire craindre. L'homme et son idole font la paire.

Nous retrouvons une fois de plus nos Italiens et nos Hollandais en Irak : si leur " belle âme " est copiée sur celle de leur Dieu, le souverain du Texas qu'ils servent se trouve soumis à son tour au Dieu dichotomique qu'il tient par la main et dont il se veut à la fois le maître et le serviteur. Le monde est gouverné par une cascade d'idoles enchâssées les uns dans les autres comme des poupées russes : le premier serviteur, le plus humble et le plus glorieux de la " belle âme " de Dieu est américain, mais ses hommes-liges sont placés sur une échelle de Jacob dont les barreaux révèlent la place dans une hiérarchie des " belles âmes " de " Dieu " . Dans ce palmarès, l'Europe occupe une position intermédiaire : un peu moins bon compagnon et complice du ciel biblique et de la sainte Amérique que l'Angleterre, elle sert néanmoins d'agent d'exécution docile au ciel chrétien face à l'Iran promu au rang de Satan du moment.

Si l'étude du cerveau bipolaire de l'Europe d'aujourd'hui permet d'étendre les premières analyses anthropologiques de Nietzsche à l'examen du comportement politique des peuples et des nations schizoïdes - et cela aussi bien dans leurs théologies que dans leurs idéologies - c'est parce que la mauvaise foi est tout ensemble innée et idolâtre de son propre angélisme , donc semi consciente de sa propre nature. C'est dire que la science politique des transfigurations oniriques d'un genre humain biseauté à titre viscéral sortira non seulement considérablement enrichie, mais entièrement métamorphosée par une révolution de la connaissance du spéculaire religieux qui place l'idolâtrie et son dieu idolâtre de lui-même au cœur de la connaissance anthropologique de l'histoire.

7 - Le narcissisme de " Dieu " et son reflet dans la " belle âme "

On croyait connaître le narcissisme. Là encore, Lacan, qui n'avait pas étudié l'histoire de la théologie siècle par siècle, a manqué de relever le parallélisme entre le narcissisme de Dieu et celui de sa créature. J'ai démontré qu'il y faut une connaissance du dédoublement atavique de l'encéphale simiohumain entre le réel et le sacré et que si la science de la mémoire parvient à démonter le subterfuge psychogénétique qui sert de point focal à la condition transanimale, l'historien devenu rationnel ne pourra plus se raconter le destin politique du globe sans le rendre intelligible en se mettant à l'écoute d'une espèce écartelée entre deux mondes.

Essayons donc de peser le degré de conscience embryonnaire d'elles-mêmes auquel accèdent les " belles âmes " ; et pour cela, demandons-nous comment la semi lucidité dont bénéficie la mauvaise foi inscrite dans la politique simiohumaine se réveille ou demeure endormie dans les défaites sur la terre du souverain céleste qui la vassalise, mais qui la flatte précisément de la vassaliser. Que se passera-t-il à l'heure où les valets d'armes hollandais prendront place dans les bagages du conquérant de l'Irak réduit à la déroute ? L'histoire démontre que la lucidité transanimale de toute société à l'égard de sa dichotomie cérébrale - et en tant que sosie de la divinité qui la pilote - ne se réveille pas dans les désastres militaires conjoints du ciel et de son chef d'état-major, tellement la carapace protectrice de l'idole est épaisse . En revanche, les "belles âmes " des mercenaires s'épanouissent jusqu'à la sainteté censée avoir trouvé sa récompense bien méritée dans les victoires temporelles des maîtres successifs auxquels elles se sont asservies .

Que la " raison du plus fort " soit " toujours la meilleure " exprime seulement la plus vieille loi du monde; mais quand l'anthropologie critique devient le guide intellectuel d'une science historique et d'un savoir politique informés du fonctionnement du cerveau simiohumain et de la dichotomie théologique qui le gouverne, elle acquiert une signification décisive dans le monde actuel, parce que jamais encore notre espèce n'était parvenue à s'offrir à elle-même le spectacle d'une théâtralisation planétaire de la guerre entre le " Bien ", désormais censé incarné par un empire auto messianisé par son idole - la Démocratie - et le " Mal " représenté par un Satan d'un nouveau genre, dont les œuvres appellent la croisade contre ses maléfices - le Terrorisme, auquel les peuples asservis sous le joug de l'étranger recourent comme à la seule arme qui leur permet de reconquérir leur place et leur rang dans l'histoire - ceux d'une autonomie politique.

8 - La " belle âme " catholique et la " belle âme " protestante

Pour la première fois, l'anthropologie politique est condamnée à comparer les danses collectives auxquelles se livrent les nations catholiques avec celles qu'illustrent les nations protestantes, dont les " belles âmes " s'enivrent bien davantage d'une éthique des idéalités que des gesticulations somptueuses de Rome devant les dorures de l'idole. C'est pourquoi les attentats de la résistance irakienne contre les troupes d'occupation italiennes en Irak ont fait entendre le chœur des lamentations sacerdotales et provoqué le déclenchement des cérémonies rituelles d'un culte dont les liturgies expriment le message évangélique d'un missionnaire universel - un Christ présent jusque sous les armes des conquérants. Alors que Jean Paul II avait condamné fermement la guerre américaine en Irak, Benoît XVI condamne le " terrorisme " sous toutes ses formes, à l'exception du terrorisme du plus fort à Falloudja ou à Gaza. Quant à la Hollande au grand cœur, la Hollande humanitaire, la Hollande de la droiture d'âme et de la piété, elle pavoiserait sur la scène internationale si seulement le glaive américain était parvenu à plier l'Irak à la loi du vainqueur.

Les deux formes que prend l'angélisme monothéiste chrétien sont complémentaires et servent la même idole schizoïde, mais le pouvoir hiérarchique de l'Eglise romaine limite l'auto glorification de la piété et l'identification spéculaire des fidèles à leur Dieu de justice, tandis que le protestantisme fait descendre sur la terre des concepts subrepticement sanctifiées et devenus endémiques - ce qui permet à des idéalités de servir de levain à l'auto-glorification rampante des sociétés humaines. La mauvaise foi angélisée n'est donc confusible ni avec l'hypocrisie, ni avec le mensonge éhonté, parce qu'elle exprime la nature même d'une espèce au cerveau dichotomisé entre son séraphisme et le réel. C'est à ce titre que la science anthropologique se place au cœur de l'intelligibilité historique de demain. Mais cette discipline nouvelle n'a été rendue possible - c'est-à-dire convaincante - que pour le motif que le globe terrestre est maintenant enserré dans un gigantesque réseau d'images et d'informations instantanées.

9 - L'histoire planétarisée et la redéfinition de l'homme

Les définitions valorisantes de l'humanité ont obéi à des critères successifs. Notre espèce serait apparue avec la capacité de fabriquer des outils et des armes ; puis avec la faculté d'émettre des sons suffisamment variés pour former des mots reconnaissables et constitutifs de la parole ; puis avec l'élaboration de termes reliés aux corps et aux objets par un fil de plus en plus tenu et que nous avons appelés des concepts, tels la musique, la poésie , la beauté, la morale, le calcul considéré en lui-même; puis avec la construction des cités et la spécialisation des métiers ; puis avec le talent de former des guerriers et de livrer des batailles sur terre et sur mer - et enfin dans les airs. Mais toutes ces définitions ne sont jamais que des grossissements de facultés en germe chez d'autres animaux .

Si une étrangeté psychobiologique sans pareille n'était apparue, celle de forger des personnages fictifs, mais capables de figurer un corps collectif, suivie de la faculté extraordinaire de s'imaginer que ces acteurs existent physiquement ou à l'état vaporeux dans l'espace, il n'y aurait pas de genre humain proprement dit. L'homme est l'animal qui a doté le cosmos d'acteurs fantastiques. Seule cette folie-là pouvait doter d'une histoire, donc d'une mémoire une espèce devenue proprement simiohumaine au titre du prodige psychique qui la caractérise. Pour que cette métamorphose spécifique de la zoologie fût rendue possible, il a fallu que notre cerveau se scindât de telle sorte qu'il pût jouer à la fois sur les deux tableaux et procéder à des imbrications variées entre deux mondes. Si les moines savent inconsciemment qu'ils font exister Dieu, alors la science historique mondiale accède à une intelligibibité qui permet à Clio de conquérir pour la première fois un regard transzoologique sur une espèce onirique ; et il devient évident que le monde moderne est demeuré le théâtre de gigantesques batailles entre les imaginaires religieux. Simplement, la postérité de Darwin permet d'observer plus finement la semi animalité de Jahvé, d'Allah et du Dieu de la Croix que celle de Jupiter ou d'Osiris - ce qui fait d'une anthropologie critique spécialisée dans la radiographie des théologies un formidable levier de la connaissance scientifique du singe-homme.

Aussi notre époque est-elle grosse d'une révolution de la science historique plus profonde que celle de Thucydide, qui avait introduit l'analyse de la rationalité politique et des mentalités collectives dans un récit déjà quasi anthropologique de la guerre du Péloponnèse, parce que l'historien d'aujourd'hui ne saurait demeurer le représentant d'un parti ou le porte-parole d'une idéologie, d'une religion, d'une nation ou d'un empire à l'heure où le spectacle à observer et à rendre accessible aux armes de la pensée est celui que réclame la science de la mémoire dont seule peut disposer une espèce divisée entre le réel et des royaumes imaginaires.

Du coup, l'historien redevient, comme sous Thucydide , un peseur des civilisations; et il demeure un porte-parole dont le destin reste compatible avec sa présence parmi les idoles qu'adorent ses congénères. Si le IIIe millénaire en appelle à une révolution de la science historique que les Thucydide ou les Tacite ne pouvaient seulement imaginer, c'est parce que la science de notre identité, qui avait retrouvé au XVIe siècle l'héritage politique et humaniste du monde antique, n'est plus appropriée au siècle de la physique quantique, de la révolution darwinienne et de la découverte des empires de l'inconscient. Puisque l'évolution de notre boîte osseuse est désormais censée nous faire marcher sur le chemin d'une progression cérébrale sans doute prometteuse, mais dont les signes se font attendre ou demeurent ambigus, c'est la fabrication de la balance transanimale à peser l'encéphale simiohumain qui devient la clé de l'histoire.

10 - Qui boira la ciguë , Socrate ou ses juges ?

Je demande aux futurs historiens-anthropologues de se souvenir de ce qu'il n'est de découverte dans aucun ordre qui ne soit davantage que l'approfondissement d'une intuition formulée par quelque lointain prédécesseur, mais que Descartes répondait à ses détracteurs, qui lui reprochaient d'avoir seulement redit le " je pense, donc je suis " de saint Augustin, qu'il y avait une grande différence entre un système complet du monde et une phrase jetée en passant par un auteur qui n'en avait mesuré ni la logique, ni les conséquences infinies. Si l'on vous fait remarquer en Sorbonne que toute votre anthropologie critique se trouve déjà dans une seule phrase de Pascal, lequel a écrit : " Qui veut faire l'ange, fait la bête", je vous conseille de répondre que Pascal ne savait ni ce qu'est un ange , ni quelle est son animalité spécifique.

Quand vous aurez démontré que l'ange est le masque universel qui permet à l'humanité de se forger son destin par le fer et le sang ; quand vous aurez prouvé que l'animal transzoologique est porteur d'une fissure à colmater entre la " bête " de Pascal et l'espèce à venir ; quand vous aurez fait valoir pour votre défense que les trois idoles dites uniques actuellement en service sont construites sur ce modèle, vous serez en mesure de plaider votre cause à l'école de l'histoire entière. Je vous conseille de rétorquer à vos accusateurs que la théologie de l'ange et de la bête est la clé d'une espèce qui ne peut faire un pas que masquée en la " belle âme " dont son idole lui impose le modèle; je vous conseille en outre de bien rappeler au tribunal qu'il ne suffit pas de penser pour exister : encore faut-il se demander ce que veut dire penser et ce que veut dire exister; et qu'il ne suffit pas de " faire l'ange " pour " faire la bête ", encore faut-il soumettre ces deux acteurs à une dissection déjà transzoologique pour en faire l'ange et la bête en faction devant la porte de la politique et de l'histoire. Je vous souhaite de fléchir vos juges à leur faire boire le nectar et la ciguë du "Connais-toi" de leur temps.