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L'avenir de l'anthropologie
Lettre de l'auteur de Et l'homme créa son dieu (Fayard 1984) à l'auteur de Et l'homme créa les dieux , Pascal Boyer (Robert Laffont 2001).

 

1 - Les surprises de l'édition
2 - Les premiers pas de l'anthropologie des religions
3 - Le problème de la méthode
4 - L'accélération de la raison
5 - Les Aymara des Andes
6 - L'anthropologie existentielle
7 - Les sciences cognitives et l'anthropologie iconoclaste
8 - L'anthropologie socratique
9 - Les Aymara modernes
10 - Qu'est-ce qu'une explication scientifique ?
11 - L'inconscient de la science expérimentale
12 - L'anthropologie moderne et la pesée du tragique de la condition simiohumaine
13 - Les Aymara du christianisme
14 - La Vierge et l'anthropologie de demain
15 - Une expérience en laboratoire
16 - Le mécontentement de nos chromosomes
17 - Les chromosomes de notre évolution sont-ils quichottesques ?
18 - Notre appel à un cerveau génétiquement modifié
19 - Comment mesurer la distance entre deux espèces ?
20 - Socrate le suicidaire et les donateurs
21 - Une science cognitive de notre dichotomie cérébrale est-elle possible ?
22 - Une espèce schizoïde
23 - Comment s'évader d'une espèce schizoïde ?
24 - Evitons les lapalissades
25 - La simiohumanité de Dieu
26 - L'école de l'infini et l'anthropologie historique
27 - Eloge du vide
28 - La responsabilité intellectuelle de l'anthropologie
29 - Et l'homme créa ses dieux

1 - Les surprises de l'édition

Monsieur,
Ce n'est qu'avec un retard de huit mois que j'ai pris connaissance de votre bel essai Et l'homme créa les dieux, paru en décembre dernier déjà chez Robert Laffont. La cause ? En raison du silence relatif de la presse quotidienne sur tous les sujets qui pourraient fâcher, il a fallu que je tombe sur le long article que Science et vie vient de consacrer à votre ouvrage pour que je découvre, dans la joie, l'alacrité de votre style, la franchise de votre allure et la courageuse clarté avec laquelle vous rendez votre réflexion lisible à un large public. De surcroît, la netteté de votre pensée sur un thème censuré est un signe de votre courage intellectuel : le XXe siècle s'est malheureusement révélé bien moins curieux de comprendre les religions que celui de Voltaire.

Dans les époques où la raison s'endort, rien de plus socratique que votre vaillance. J'ai donc considéré comme un clin d'œil et non comme une sorte de larcin votre réminiscence de mon Et l'homme créa son dieu .

Qu'il soit donc bien clair que votre Et l'homme créa les dieux ne soulève aucun problème de propriété littéraire entre nous ou entre nos éditeurs. Votre anthropologie et la mienne se veulent rigoureusement scientifiques et, de toutes façons, des chicaneries de cet ordre seraient indignes de notre recherche. Quand Le Seuil a publié un De l'idolâtrie, alors que le mien avait paru chez Gallimard et un Le Paradis, roman de jeunesse exécrable que j'ai publié chez Plon, je me suis seulement amusé du goût de certains auteurs pour mes pavillons plutôt que par la marchandise de contrebande des philosophes, tandis que nous sommes des interlocuteurs loyaux auxquels les surprises de l'édition fournissent l'occasion de donner des allures de connivence à nos travaux respectifs.

2 - Les premiers pas de l'anthropologie des religions

Il faut savoir que l'anthropologue des religions en est à la géométrie d'avant Euclide. Elle n'est pas seulement embryonnaire et titubante pour le motif qu'elle se trouve frappée d'interdit ; elle se voit en outre condamnée à se tenir à l'écart de son objet et de se confiner dans l'étude des religions que Freud qualifiait encore de tribales et de primitives. A la guerre des croyances les unes contre les autres a succédé leur autocélébration réciproque, ce qui place évidemment la pensée rationnelle sous un joug aussi lourd et plus difficile à secouer que celui du Moyen Âge parce que les méthodes insidieuses sont plus efficaces que les bûchers. Aussi l'étude anthropologique du christianisme, du judaïsme et de l'islam est-elle tout simplement absente du champ de la science moderne.

Mais le prix de ce gigantesque défaussement commence d'apparaître. Car le 11 septembre 2001 a démontré, sous les déguisements doucereux de l'inquisition inversée des modernes et à grands frais, que la connaissance scientifique du cerveau religieux de notre espèce est demeurée la clé de l'avenir politique du monde. Un milliard deux cents millions de musulmans attendent de sortir du Moyen Âge et nous savons qu'aucun progrès réel de la science et de la pensée n'est possible si nous avons peur de féconder la postérité du XVIIIe siècle. L'avenir de l'Europe de l'intelligence s'écrit désormais à l'école des heurs et malheurs de l'anthropologie des religions. Cette discipline sera-t-elle le Christophe Colomb des temps nouveaux ?

3 - Le problème de la méthode

Notre rencontre, trop tardive à mon gré, m'incite, si vous le voulez bien, à engager un dialogue ouvert avec vous ; car plus une civilisation se rend acéphale, plus elle court le risque d'asphyxie et plus l'obligation s'impose à elle de se poser des problèmes fondamentaux de méthode. Éviter des malentendus et clarifier le débat devient une condition de survie. Il s'agit d'armer une anthropologie des religions qui a grand besoin de préciser la nature de la question qu'elle se pose et de payer le prix de sa vocation de servir de flambeau à l'intelligence moderne. Comment armerons-nous une discipline qui se cherche encore sa place parmi les sciences humaines ? Quels sont l'enjeu, la problématique et les voies d'approche d'une interprétation réellement scientifique de la vie de notre espèce dans l'irréel ?

Dans cet esprit, des trois essais que j'ai publiés en 1984, 1985 et 1986 chez Fayard avant de passer chez Albin Michel, il faut considérer que le premier, dont vous avez voulu élargir le titre plutôt que de le changer , n'était qu'une préparation à l'anthropologie historique à laquelle je travaille silencieusement depuis dix ans. Naturellement, mon titre ne laissait aucunement entendre que l'homme se serait enfin fabriqué un vrai Dieu, et encore moins qu'il aurait mis sur pied la seule divinité habilitée à prétendre connaître l'unique vérité et, de surcroît, à s'en déclarer le propriétaire éternel et exclusif. Tout le monde sait que la psychobiologie des croyances est nécessairement liée aux tempéraments divers des peuples et des nations. Simplement, il m'a semblé indispensable d'observer en premier lieu les problèmes politiques et psychologiques que posait la divinisation posthume de Jésus dans une romanité où l'on ne divinisait les empereurs que depuis Jules César.

4 - L'accélération de la raison

Depuis une vingtaine d'années, et malgré toutes les embûches souriantes ou rusées, un champ nouveau, inconnu et immense de la connaissance rationnelle du cerveau des évadés les plus récents de la zoologie ne cesse de s'ouvrir. Tout se passe comme si les méthodes cauteleuses ou naïves de mettre la pensée rationnelle sous surveillance la faisaient progresser et hâter le pas sous les feuillages. Certes, le coup de tonnerre du 11 septembre fut un puissant révélateur. Mais, il y avait longtemps que, dans les souterrains l'étude scientifique des religions s'annonçait comme la discipline-pilote du IIIe millénaire.

Longtemps réduite à se montrer seulement narrative et descriptive, elle arbore à nouveau ses couleurs avec votre sous-titre " Comment expliquer la religion ? " Mais comment conquérir les titres à la scientificité de la connaissance un siècle et demi après la Vie de Jésus de Renan ? Parviendrons-nous à observer le fonctionnement des cellules grises qui pilotaient nos ancêtres depuis le paléolithique et de comparer avec les nôtres les raisonnements infantiles de nos plus lointains congénères? C'est se demander si nous accéderons à un niveau de profondeur de la réflexion qui nous apprendrait comment notre espèce se déboîte du monde réel en Titan d'une folie qui lui semble congénitale et comment elle place le cosmos tout entier sous le joug des signaux qu'elle plante comme des banderilles dans son immensité ; mais c'est aussi se demander si vous monterez sur le bûcher longtemps réservé aux profanateurs. La recherche scientifique sur les religions se trouve moins protégée aujourd'hui qu'il y a un siècle, parce que nous craignons de perdre à la fois le paradis des utopies politiques et celui des autels. Vous débarquez sur des terres où toute proposition rationnelle est jugée sacrilège par définition, même par les États laïcs.

5 - Les Aymara des Andes

Nous nous sommes longtemps colletés avec la mer, la terre et les monts afin de prêter notre souffle à un univers tour à tour apaisé et tumultueux. Vous avez lu l'étude parue en 1993 chez Severi sur le chamanisme chez les Cuna. C'est à partir de cette source que vous décrivez les Aymara des Andes, qui proclament encore de nos jours qu'une de leurs montagnes n'est autre qu'un gigantesque animal auquel ils attribuent un tronc, une tête, des bras et des jambes. Elle saigne, la bête massive, mais elle dévore avec grand appétit les animaux qu'on lui sacrifie. Je vous le dis, sa voracité est sans égale ; mais ses cuisiniers se plaisent à flatter sa goinfrerie. Ils lui apprêtent des fœtus et des cœurs de lamas hors de prix. Les Brillat-Savarin du monstre pompent le sang des victimes et en extraient la graisse. Il est démontré que cette double offrande, en raison de la belle couleur de la première et de la bonne odeur de la seconde, fournissent la vie et l'énergie au vaste corps de l'idole. Ses prêtres sont pourtant des gastronomes et des dégustateurs intéressés : ils savent qu'en échange des plats les plus savamment mijotés, le glouton garantira la fertilité de leurs champs.

6 - L'anthropologie existentielle

Mais avez-vous remarqué que les Aymera reproduisent le modèle de Bel dans le Livre de Daniel ? C'est ici qu'un bienheureux différend pourrait commencer de féconder notre dialogue s'il nous accordait la faveur de labourer la science pour laquelle nous sommes tellement passionnés qu'elle nous dévore en retour. Dans ce cas, nous retirerons de plus grands avantages à nous en expliquer qu'à jouer aux congressistes de José Luis Borgès, qui rêvaient d'adresser un message à bas prix à l'humanité tout entière. Car, je vous le demande, comment nous distinguons-nous des Aymara ? Que fait d'autre le singe-homme depuis qu'il se sait livré à une immensité silencieuse et stupide, sinon d'y colloquer des interlocuteurs afin d'exorciser aux moindres frais l'infini, le silence et la nuit ?

Inutile, au stade actuel de leur évolution, de demander aux rescapés du monde animal de s'interroger sur la valeur de leur raison puisqu'ils n'ont pas encore réussi à fabriquer la balance à peser leur folie. Pour qu'un objet inerte consente à se proclamer signifiant, il faut bien qu'il se rende non seulement vivant, mais humain ; car tout signifiant renvoie au sujet de conscience auquel il servira d'emblème. Mais comment une montagne y parviendrait-elle, sinon en faisant étalage de ses intentions ? Et comment en ferait-il la démonstration de la manière la plus spectaculaire, sinon en élevant ses prouesses à un gigantesque théâtre ? Un dieu est donc nécessairement un acteur de génie sur la seule scène qui soit proportionnée à sa taille - celle du vide.

Ce sera donc l'immensité elle-même qu'une idole devra rendre vociférante, pathétique et sanglante ; et ce sera nécessairement sa volonté qu'elle devra proférer par le moyen de sa cruauté ou par ses allures patelines. Il en résulte que plus elle déglutira de victuailles finement cuisinées, mieux elle démontrera l'intérêt vital, pour ses adorateurs, de lui servir ponctuellement sa pâtée. Le singe-homme a déjà appris que rien n'est intelligible sur la terre et au ciel qui ne réponde à une finalité, donc à une motivation - ce qui implique une volonté d'autant plus lisible qu'elle sera plus clairement affichée. Les Aymara ne sont pas tombés de la dernière pluie : s'ils entendent des discours à chaque fois qu'ils collent leur oreille sur le ventre d'une montagne, c'est afin de conjurer le danger de se laisser mettre échec et mat par le silence obstiné de la mer, de la terre et des airs.

7 - Les sciences cognitives et l'anthropologie iconoclaste

C'est ici, ne pensez-vous pas, que nous avons intérêt à nous demander si les sciences cognitives sont armées pour capturer les mythes religieux dans les rets de leurs inférences logiques, alors qu'il s'agit de scruter les entrailles qui téléguident le cerveau d'un animal que sa chute dans le vide a rendu onirique il y a cent mille ans seulement. A l'exemple des catholiques, les Aymara s'expriment à l'aide de pseudo raisonnements, parce que leur objectif n'est pas de penser, mais de mettre en service des signes et des symboles qu'ils substantifient hardiment afin de les rendre plus éloquents sur la scène du monde . Ce qui m'intrigue donc dans votre méthode, c'est votre silence sur Darwin et sur Freud, alors que toutes les sciences du vivant sont aujourd'hui dominées par la réflexion sur l'évolution des espèces et toute psychologie sérieuse par les recherches sur l'inconscient qui commande la notion même de raison.

Comment l'anthropologie que vous avez l'immense mérite de rendre à nouveau critique analyse-t-elle la folie proprement simiohumaine ? Comment traiter de l'encéphale d'un animal que son évolution a fait tomber dans le délire si les sciences cognitives observent, certes, des raisonnements infantiles et incohérents, mais sans nous informer sur leur origine, leur diversification et leurs métamorphoses à la clarté d'une généalogie donc d'une logique interne de leur folie? Faire naître un dieu d'une vierge ne répond-il pas à une alchimie cérébrale un peu différente de celle des soldats de Xénophon qui sacrifiaient encore des bœufs à Éole quatre siècles après le sacrifice d'Iphigénie dans Homère ?

Quand nous examinons un être qui se croit devenu pensant ou qui rêve de le devenir un jour, la seule loupe appropriée à une enquête de ce type devra rendre compte, me semble-t-il, de la spécificité de ce vivant-là. Il nous faut donc nous forger une rétine sur laquelle viendront se graver les représentations d'eux-mêmes que se font les cerveaux de types différents et inégalement efficaces dont le singe-homme fait parade ; et si nous constatons que ces boîtes osseuses sont entièrement aveugles aux motivations réelles qui leur servent de gouvernail et qu'aucune d'elles n'est encore parvenue à savoir comment et pourquoi elle fait suer des signifiants à son environnement physique, ne nous dirons-nous pas qu'une anthropologie qui ne poserait aux Aymara que des questions forgées d'avance par sa propre cécité ne serait pas une science véritable ? Comment un encéphale d'anthropologue qui n'aurait pas conquis un regard d'anthropologue sur lui-même et sur la science anthropologique qu'il élabore verrait-il réellement l'encéphale des Aymara?

Si nous tentions d'expliquer la démence dont les fuyards des primates sont affectés à titre principal mais si, pour cela, nous partions de la seule hypothèse d'un dévergondage général du cerveau des demi évadés du monde animal, jamais nous n'accéderons à la découverte de l'origine psychobiologique d'une espèce devenue onirique à titre héréditaire et follement acharnée à se forger du signifiant avec de la matière inanimée ou à l'aide de tout autre moyen matériel à sa portée. Évitons avant tout de mettre sur pied une anthropologie dont les principes fondateurs et la méthode égareraient en cours de route l'objet même de notre recherche ou la conduiraient sur des chemins de traverse. La vocation propre à notre science n'est-elle pas de placer le simianthrope sous la lentille d'un microscope dont nous aurons appris au préalable à peser les critères de sa fiabilité ?

8 - L'anthropologie socratique

L'anthropologie est la seule science condamnée à radiographier sans cesse son propre cerveau afin de localiser l'auberge qu'elle occupe momentanément. Cette singularité et ce privilège résultent de ce qu'il a existé une anthropologie dite " religieuse ", dont la mission était d'observer les religions du point de vue de la caverne dans laquelle elles se sont enfermées d'avance, de sorte qu'il n'a été possible de les réfuter qu'en changeant la tête de l'observateur des ombres dans l'antre de Platon. Toutes les sciences obéissent à cette loi : on ne juge pas l'alchimie ou le créationnisme à partir de leur propre critériologie. Mais l'anthropologie scientifique est plus tributaire encore de la connaissance de son propre crâne que les sciences de la nature, parce qu'elle obéit à l'obligation draconienne de sortir de l'enceinte du narcissisme du singe humanisé, alors que ce narcissisme est devenu tellement viscéral que c'est descendre dans un puits sans fond d'en chercher l'origine.

Quelle est donc la différence de nature entre le regard critique que nous devons porter sur le fonctionnement de nos lobes frontaux au début du troisième millénaire et celui dont usent encore tous nos congénères devenus savants à l'école des Christophe Colomb de l'intelligence que furent Platon, Épicure, Copernic, Galilée, Descartes, Kant, Darwin, Nietzsche, Freud et plus récemment un certain Karl Marx, bien que le dernier en date de nos incendies messianiques se soit éteint dans un grand nombre d'encéphales dès la fin du siècle précédent?

9 - Les Aymara modernes

Pour l'apprendre, nous devons nous demander ce que notre cerveau présente de commun avec celui de nos précieux congénères dont la folie n'appelle pas les pompiers de l'utopie, mais qui s'imaginent qu'une certaine montagne disposerait d'un système digestif et qu'il faut lui apporter sa nourriture sans lésiner. Ne donnons-nous pas, nous aussi, d'abondance à manger non seulement aux montagnes, mais à tout l'univers ? Comment se fait-il que nous ignorons de quelle espèce seulement plus compliquée d'Aymara nous sommes devenus les cuisiniers ? Voici comment nos savants s'y prennent depuis Copernic pour se cacher à eux-mêmes la pitance qu'ils fournissent au cosmos. Premièrement, ils observent avec soin les comportements réguliers de l'univers, ce qui leur permet de les prévoir à coup sûr et de tirer de la vérification de leur constance un profit bien plus grand que les Aymara ; secondement, ils engrangent et stockent les bénéfices calculés qu'ils tirent de leurs prophéties assurées ; troisièmement, ils métamorphosent les répétitions impavides du monde physique en parole de leur raison et ils prétendent avoir compris ce que les routines aveugles, mais providentiellement imperturbables de la matière leur permettent de prédire, comme si l'infaillibilité des rendez-vous de la nature avec elle-même la légitimait à se métamorphoser dans leur tête en interlocutrice de l'intelligence et comme si cette ponctualité leur apportait un mets fabuleux, qu'ils appellent intelligibilité. Ils ne savent pas que tous les signifiants sont humains : ils croient que le signifiant gigantal qu'ils appellent " le rationnel " se cache dans les atomes, à la manière d'une parole dans les entrailles d'une montagne - et cela, deux siècles après qu'un philosophe de Königsberg leur a clairement démontré qu'aucun microscope, si puissante que soit sa lentille, ne trouvera dans la nature la causalité qui campe dans leur tête.

Mais nous, sommes-nous dignes du titre d'anthropologues et pouvons-nous revendiquer les prérogatives d'une science au profit de notre discipline si nous ne voyons pas que c'est seulement leur voûte crânienne que nos physiciens remplissent de la sorte et qu'un encéphale nourri de cette façon n'est qu'un estomac déguisé ? Et pourtant, si vous disiez aux Aymara modernes qu'ils transforment sottement les coutumes impavides des choses inanimées en pain de leur espèce d'intelligence et que ce comportement est religieux par définition parce qu'il les relie aux fleuves et aux montagnes - religion renvoie à religere, relier - et que leurs prébendes rituelles au monstre qui s'appelle le cosmos sont infiniment mieux rémunérées à gaver l' univers d'équations et de calculs exacts, mais non moins stupides d'être devenues plus compliquées, ils se montreront aussi indignés et terrifiés que leurs congénères des Andes; car ils ne savent pas mieux qu'eux que tout singe-homme se fabrique du sens plus ou moins astucieusement, pompeusement et solennellement, mais toujours et nécessairement par projection magique de signifiants dans la matière, et cela tout simplement parce que l'univers est muet par définition, que je sache, et que rien ne saurait se proclamer intelligible, ici bas ou ailleurs, qui ne soit fabriqué de main d'Aymara. Simplement, nos savants cuisiniers se sont faits calculateurs ; et ils ont transformé les us et coutumes réels de l'univers en une liturgie peu dispendieuse, mais loquace, depuis que Copernic et Galilée ont converti Épicure et Lucrèce à une arithmétique volubile.

10 - Qu'est-ce qu'une explication scientifique ?

Vous rejetez à bon droit les Casaubon et les Frazer, qui nous ont raconté toutes les croyances qu'ils ont pu rencontrer sur les cinq continents. Vous soulignez qu'une encyclopédie de la folie ne fournit jamais qu'une nomenclature muette . Vous écrivez fermement : " Les catalogues n'expliquent rien. " (p. 58) Vous savez que les confrères que vous rejetez à bon droit dans les limbes sont des enfants auxquels on a seulement appris à se demander : " Qu'est-ce qui se passe ? ", mais non encore : " Qu'est-ce que cela veut dire ? "Vous avez l'ambition, ô combien légitime, de rendre l'anthropologie explicatrice des croyances et de leurs apanages les plus rutilants.

Mais à quel prix mettez-vous votre discipline sur le chemin où elle pourrait devenir pensante ? That is the question. Je salue votre courage socratique de vous moquer des psychologues qui s'imaginent que les gens savent ce qu'ils croient et pourquoi ils croient : " Les Américains ont un concept de Dieu , c'est-à-dire qu'ils semblent avoir un système de pensées sur ce qui fait de Dieu un être à part, ce qui le différencie d'une courgette, d'une girafe, de vous ou de moi. Si nous n'avions pas pris la leçon de la psychologie cognitive, nous serions tentés de penser que la meilleurs façon de comprendre comment les gens pensent Dieu est de leur demander tout simplement : 'Qu'est-ce que Dieu ?' C'est d'ailleurs ce qu'ont fait pendant des siècles la plupart des gens qui étudiaient les religions: demander aux croyants à quoi ils croient. " (pp.90-91) Encore une fois, votre vaillance intellectuelle me ravit ; elle vous a convaincu que le vrai courage de l'intelligence ne saurait se passer de l'arme consternante de l'ironie philosophique. Mais êtes-vous sûr que nous savons déjà à quels critères une explication doit répondre pour mériter le qualificatif de " scientifique " ?

Il y a longtemps que la science permet du moins de se moquer des billevesées des sorciers. Vous le soulignez : " Une théorie scientifique décrit des phénomènes qui peuvent être observés et même mesurés. Elle les explique à l'aide d'autres phénomènes également observables. Lorsque la théorie affirme que a implique b, cette affirmation peut être contestée à l'aide de contre exemples où a existe sans b. Je ne sais pas si cela suffit à définir ce qu'est une explication scientifique, mais je suis sûr que cela suffit à écarter pas mal de théories de la religion. " (p. 52) Mais la " leçon de la psychologie cognitive " est-elle en mesure de remédier aux carences dont la psychologie courante se nourrit si elle part du présupposé selon lequel il suffirait de caractériser les diverses formes d'incohérence mentale qu'empruntent les propositions religieuses dites " possibles " et de les distinguer de l'illogisme de celles dont la fausseté ne serait pas chaotique sur le modèle requis, parce qu'elles ne répondraient pas à certains tests de la folie que requièrent les croyances bonnes à mettre sur le marché? Voilà un bon départ. Mais pourquoi renoncer ensuite à des fouilles en profondeur, et d'abord à tout examen du contenu psychique des propositions " proprement religieuses " et de leur sens social et politique ?

11 - L'inconscient de la science expérimentale

L'inconscient collectif qui commande la science dite " expérimentale " au sens classique lui interdit d'observer une évidence de taille et digne d'être " expérimentée " , elle aussi : à savoir que nous sommes des Aymara diablement plus efficaces que ceux des Andes et que nos performances se transforment en l'instrument même de notre aveuglement dès l'instant où elles nous interdisent l'examen de la substance psychique dont la vertu merveilleuse est de rendre nos preuves démonstratives de leurs significations à nos yeux. Nous ne demandons pas sur quoi porte réellement une preuve dite " expérimentale " - sur les faits ou sur la théorie censée les " expliquer ". Comment un fait est-il prouvé à la fois comme réel et comme signifiant ? Que prouve une inférence ? Un emboîtement ? Passer du réel au sens n'est pas une mince affaire. Comment construisons-nous ce pont dangereux? Ne pensez-vous pas que l'élimination de la réflexion sur le transformisme risque de nous conduire à une anthropologie inconsciemment autiste, selon laquelle les mythes sacrés que véhiculent les trois religions du Livre exprimeraient les premiers essais d'une pensée simiohumaine encore fâcheusement tâtonnante mais qui, instruite par ses échecs, serait progressivement devenue authentiquement " rationnelle " à force de bonne volonté et grâce aux honnêtes efforts des savants capables de prévoir et de calculer les agissements de la matière?

Mais précisément, l'erreur de la science galiléenne est de métamorphoser la réussite de l'expérience en sage femme de sa signification. Quel est le secret du sorcier qui vous tire cette transfiguration-là de sa manche ? L'erreur s'approfondit à l'école même de ses réussites si l'on part du présupposé magique selon lequel l'univers serait gros du " rationnel " et qu'il accoucherait de ce fœtus au forceps du calcul, lequel serait l' " alphabet du cosmos ", disait l'oublieux Galilée. Tester la fausseté des propositions religieuses en les mettant à l'épreuve des succès de la science expérimentale, c'est seulement substituer une religion censée " réussir " à une religion qui aura négligé de se mettre au diapason du réel ; mais si, par définition, le réel ne saurait accoucher de signifiants, l'illusion sera égale dans les deux camps, parce que ce n'est pas encore penser de remplir seulement nos greniers de " preuves " naïvement rentables et d'éliminer celles qui loupent leur proie et qu'on appelle des miracles. Ce qui est sûr, c'est qu'aussi longtemps que nous n'aurons pas digéré Kant , l'anthropologie moderne ne disposera pas du cerveau qui lui permettrait de radiographier celui des Aymara - car une telle radiographie exige une anthropologie en mesure de spectrographier l'encéphale massif et aveugle de la science occidentale.

12 - L'anthropologie moderne et la pesée du tragique de la condition simiohumaine

Que manque-t-il donc à une anthropologie interprétative des religions anciennes, celles qui rataient la proie de la connaissance objective du monde? Ne pensez-vous pas qu'une science compatissante aux chasseurs malheureux et tout apitoyée au spectacle des ahanements de nos frères attardés, qui s'époumonaient encore sur le chemin de la compréhension réelle du monde - compréhension dont nous serions devenus les heureux bénéficiaires - ne pensez-vous pas qu'une telle science se déroberait avec quelque vantardise au tragique de la condition semi pensante du singe-homme ? Escamoterons-nous, sur notre lancée, la difficulté de rendre un jour intelligibles les exploits des transfuges de la zoologie de type chrétien, juif ou musulman ou bien un autre élan nous permettra-t-il de radiographier l'encéphale malheureux d'un animal cérébralement inachevé ? Car ce vivant paraît suffisamment éveillé pour se laisser terrifier par le cosmos, mais non suffisamment pour renoncer à se confectionner dans la panique et toute honte bue un univers diablement beau parleur. Y a-t-il rien de plus sot que l'eucharistie dont se vante la science si sa forfanterie transsubstantifie candidement l'expérience rentable en gâteries et sucreries délectables et si elle comble pieusement le verbe comprendre de la manne de ses dévotions? Comment ce verbe se baladait-il dans la tête de nos ancêtres et quelle dégaine a-t-il empruntée dans la nôtre? Serons-nous vraiment plus avancés qu'un Aymara si nous n'expliquons en rien pourquoi le singe-homme, qu'il se dise savant ou qu'il se veuille croyant, n'est qu'un effronté ? Quel culot de ne même pas se poser la question préjudicielle de savoir quelle est la nature de mon capital psychobiologique s'il fait produire des miracles à l'imperturbable et s'il les déverse dans mon encéphale?

Si nous ne soumettions pas à des analyses en laboratoire la drogue rassurante et calmante qui rend le cosmos bavard à l'école de ses redites, comment observerions-nous les ingrédients religieux que notre boîte osseuse donne à consommer à la logique? Si l'Aymara Copernic a soumis à l'exactitude notre connaissance autrefois outrageusement erronée du système solaire, pourquoi une topographie enfin fidèle est-elle censée se métamorphoser en " parole du sens " ? Pourquoi Galilée lui a-t-il emboîté le pas et pourquoi Kant s'est-il laissé à ce point terrifier par l'évidence qu'on n'a jamais réussi à mettre la main sur une cause ? Le pauvre homme s'est fait moine à sa manière afin de les faire ramasser à la pelle par le ciel. C'est que toute notre physique classique était une drogue théologique à laquelle nos mathématiques fournissaient le pain bénit de l'expérience. Au plus profond de l'anthropologie moderne le regard sur le vide est la boîte de Pandore du tragique.

13 - Les Aymara du christianisme

Un chrétien, même cultivé, tombera des nues si vous lui apprenez que ses autels sont le théâtre d'un meurtre récompensé et que ses prêtres défendent leurs privilèges en interdisant à leurs congénères de boire à leurs côtés une seule rasade du sang proclamé réel d'un homme torturé à mort il y a deux mille ans à Jérusalem, comme les Aymara donnent à boire à une montagne le sang non moins réel de divers animaux domestiques . Ni la tribu des Andes, ni le chrétien, ni le savant classique ne sont encore dotés du capital psychogénétique qui armera notre espèce quand elle sera devenue réellement pensante. Pour l'instant, nous remplissons seulement notre boîte osseuse de diverses procédures, les unes rituelles, les autres expérimentales, qui nous permettent d'apprivoiser le monstre affamé et insatiable des Aymara auquel nous apportons sa nourriture.

La découverte de cette évidence ne suffit pas à nous ouvrir l'œil: simplement, elle nous permet de nous apercevoir que nous ne sommes pas encore éveillés et de mettre le doigt sur l'erreur qui nous empêche de sortir de notre assoupissement. Mais si nous sortons suffisamment du sommeil pour remarquer du moins que notre erreur répond en tous lieux au faux miracle du mythe eucharistique, parce que les Aymara transsubstantifient des fœtus de lamas en la nourriture d'une montagne, les chrétiens du pain acheté le matin chez le boulanger en chair d'un dieu et les savants les régularités du cosmos en discours de leur raison, nous aurons fait un pas vers l'universalité qui régit notre cécité. Mais ne pensez-vous pas que si nous ne prospections pas l'inconscient psychobiologique du singe évolutif, jamais nous n'interpréterons un fait extraordinaire, mais indubitable: figurez-vous que, sous l'effet d'une pudeur cérébrale tardive, les chrétiens ont décidé de soustraire à leur regard le meurtre qu'ils proclament réel sur leurs autels. Quel étrange exploit et quelle délivrance que de se frapper de cécité volontaire au spectacle d'un assassinat dont on revendique le trésor comme la prunelle de ses yeux ! Leur cadavre, les chrétiens ne se le font plus apporter tout droit de Judée, mais du haut du ciel. Quelle est l'arme du crime ? Les paroles de la consécration ?

14 - La Vierge et l'anthropologie de demain

A force de décrypter les rêves qui fournissaient leurs recettes à nos théologiens, nous sommes devenus des interrogateurs perplexes de notre discipline. Comment situons-nous notre espèce dans un monde divisé entre le vide et le plein ? Si nous devenions optimistes à l'école de Pangloss, nous jurerions que nos chromosomes courent en rangs serrés et à vive allure vers l'Eden de l'intelligence transzoologique qui nous attend ; et nous tenterions de nous trouver des précurseurs méritoires, parce que nous penserions que notre générosité à leur égard serait payée de retour et que nous serions comblés de bienfaits pour avoir consulté notre vaillante avant-garde. Pensez-vous que nous sommes optimistes et que nous en avons le droit ?

Pour tenter de répondre à cette difficulté, revenons, si vous le voulez bien, à la nature des relations que la théologie entretient avec la France depuis que nous sommes devenus une République. Prenez Michelet. Ce barde de notre histoire n'a pas attendu notre anthropologie de la trinité pour déclarer que la Gaule est une personne et qu'elle a existé bien avant qu'elle eût daigné scinder son éternité entre trois essences transcendantes au monde, la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Prenez l'abbé Sieyès, homme d'Église s'il en fût. N'a-t-il pas fait accoucher la démocratie d'un miracle renouvelé de l'incarnation, lui qui a fait débarquer sur notre sol les idéalités révélées qui ont longtemps nourri la République jacobine ? Le drapeau tricolore est-il moins vigoureusement trinitaire que le sceptre de la révélation monarchique? Les boitillements de nos nations entre la gauche de la Terreur et la droite des foudres divines ne font-ils pas seulement changer de mains à nos fulminations?

Mais si les théologies renvoient à la psychobiologie des peuples et des nations, quel est l'arrière-fond anthropologique des propositions religieuses, donc saugrenues, dont vous présentez la liste et dont le succès politique et social est fort variable ? Je note en n°19 : " Nous vénérons cette femme parce que c'est la seule à avoir jamais conçu un enfant sans rapport sexuel " , en n° 20 : " Nous prions cette statue parce qu'elle écoute nos prières et nous aide à obtenir ce que nous désirons ", en n° 26 : " Cette montagne-là mange des aliments et les digère. De temps en temps, nous lui faisons des offrandes de nourriture pour qu'elle reste en bonne santé " Ne pensez-vous pas que notre anthropologie ne saurait se rendre explicative, donc pensante si elle échouait à distinguer le contenu psychobiologique de la proposition n° 19 de celui de la proposition n°25, qui dit : " Certains arbres se souviennent des conversations qui ont été tenues à l'ombre de leur feuillage " ou de la proposition 28, qui dit : " La forêt nous protège. Elle nous donne du gibier si nous chantons pour elle ", ou encore de la proposition n° 11, qui dit : " Il n'existe qu'un dieu ! Il est tout puissant , mais il n'existe que le mercredi " ?

15 - Une expérience en laboratoire

Nos mythes peuvent-ils servir de laboratoire à notre anthropologie ? Pendant des siècles, nos dieux nous ont demandé de leur consacrer force vierges dans tous leurs sanctuaires. Demandons-nous donc pourquoi nous nous sommes subitement décidés à faire enfanter un mâle à l'une d'elles, et pourquoi nous avons demandé à notre prétendu créateur de venir la féconder dans son village. Ce ne fut pas une mince affaire, je vous l'accorde. Mais l'entreprise était de taille : nous voulions nous fabriquer un spécimen sinon immaculé et entièrement séraphique de notre espèce, du moins divisé autrement entre les anges et la terre.

Impossible de ne pas mettre à l'épreuve l'inquiétante étrangeté de notre espèce ; impossible de ne pas nous interroger sur la valeur scientifique dont notre anthropologie pourrait encore se prévaloir si elle négligeait d'interpréter une entreprise aussi universelle du symbolique. L'accouchement d'un spécimen décidé à déplacer la frontière psychobiologique entre l'homme et l'animal fut piégé, comme il fallait s'y attendre. Mais pourquoi, diable, sommes-nous si mécontents du statut pourtant fort enviable dont nous jouissons ? Ne sommes-nous pas les animaux les plus prodigieusement perfectionnés qu'on puisse trouver sur la terre ? Pourquoi la notion de purification nous taraude-t-elle, comme si nous voulions non seulement échapper à notre condition oscillante entre l'homme et l'animal, mais l'anéantir, la pulvériser et l'offrir toute palpitante en sacrifice dans nos mouroirs de la sainteté, que nous appelions des monastères ? Pendant près de deux mille ans, nous avons offert bien davantage que des cœurs et des fœtus de lamas à une montagne - nous avons immolé des centaines de milliers des nôtres à notre roi du cosmos. Mais tous se sont montrés volontaires et vibrants et fervents . Les sciences cognitives peuvent-elles expliquer cette pulsion, ou bien seules les armes d'une psychologie fondée sur la connaissance scientifique de notre capital génétique sont-elles appropriées à conduire une enquête aussi difficile sur une espèce qui se purifie à se rendre suicidaire?

16 - Le mécontentement de nos chromosomes

Qu'un homme né d'une vierge ait sanctifié la chasteté était inscrit dans son mode de fécondation, mais que notre purification sexuelle nous convainque de nous offrir en holocauste à notre divinité et que seule la castration peut nous conduire à la vie éternelle en dit long sur le mécontentement de nos chromosomes. Remarquez que nous sommes capables de rire de notre folie autosacrificielle et même de nous moquer de la frénésie qui nous a si longtemps convaincus de déserter nos charpentes au milieu de nos chants d'allégresse et de nos cantiques. Car enfin, le ridicule de don Quichotte et de son Toboso est la plus célèbre de nos caricatures de la Madone. Mais le problème se complique si nous nous demandons pourquoi le Chevalier de la Triste Figure est mort de désespoir pour avoir découvert que Dulcinée n'était qu'une pauvre fille de ferme à Sagayo. Une anthropologie capable d'entrer dans les laboratoires de nos rêves voudrait apprendre pourquoi le héros de Cervantès a été tué parce qu'un notaire et un apothicaire lui ont démontré que la belle jetait du grain aux poules et qu'elle n'avait pas été métamorphosée en laideron par un vilain enchanteur. Mon Dieu qu'elle était sotte !

Demander aux mythes de percer l'énigme est-il à la portée des sciences cognitives ? Vous savez que la dernière sainte élevée au rang de docteur de l'Église par un pape polonais - on ne sanctifie pas encore des " doctoresses de la foi " - s'est suicidée par le recours - diabolique ou saint ? - à la tuberculose qu'elle avait volontairement contractée. Par quel hasard, je vous le demande, cette héroïne du trépas était-elle précisément devenue la Madone des soldats massacrés dans les tranchées de l'avant-dernière de nos hécatombes ? N'est-elle pas étrange, l'espèce qui éprouve le besoin de passer par l'alambic de sa purification virginale pour mieux s'armer sur les champs de bataille ? Athéna aussi était une vierge casquée.

Ce qui est sûr, c'est que le creuset du singe-homme qu'est l'étroite alliance de la sainteté avec la guerre passe par le pont de notre autoimmolation et que notre anthropologie du saint sacrifice ne sera pas scientifique aussi longtemps qu'elle ne percera pas les secrets du pacte que l'idole génocidaire scelle avec l'enfer que nous appelons l'Histoire. Mais ne pensez-vous pas que nous pratiquons décidément la discipline scientifique la plus admirable qui soit au monde ? L'anthropologie n'est-elle pas notre Dulcinée, elle qui nous rendra lucides et qui fera de nous des visionnaires du destin de notre crâne sous le soleil ?

17 - Les chromosomes de notre évolution sont-ils quichottesques ?

C'est pourquoi votre proposition n°19 fera courir en hâte nos successeurs vers le laboratoire aux aromates où nous fabriquons sans relâche les précipités de notre folie. Qu'est-il advenu des parfums qui nous ont permis de nous séparer du monde animal par la méthode dite quichottesque? Ne sommes-nous pas sur le point de changer nos nations en porte flambeaux du ciel dont nous sommes devenus les Cervantès? Dame Dulcinée, que nous avons rebaptisée du beau nom d'" Évolution ", ne nous conduit-elle pas d'une main sûre hors des ténèbres de la zoologie ? Las, vous savez bien que nos hommes d'État ont beau nous rendre la monnaie de nos idéalités tintinnabulantes, ce sont de piètres carillonneurs. Nous défilons sous force banderoles, mais nos sonneurs se sont fatigués des sonnailles de nos utopies.

Nous sommes livrés à des tyrans fatigués et nos séraphins ont depuis longtemps perdu leurs ailes. Nos gènes ne sont pas à la fête. Regardez comme il courent du Scylla de nos sanctifications avortées au Charybde de notre histoire réelle ! Mais quand votre patience aura labouré longtemps la belle arène des sciences cognitives et que votre générosité aura fait surgir du sable les fruits abondants d'une critique psychobiologique de nos jardins des Hespérides, vous ne laisserez pas l'anthropologie moderne passer au large des chromosomes du fantastique. Le singe-homme ne saurait demeurer dans l'incapacité de fonder une science politique à la hauteur des exigences qu'une véritable science de son génome attend d'elle. Comment ne nous mettrions-nous pas en marche sur le chemin de notre évolution entrecoupée de personnages symboliques à décrypter? Comment ne verrions-nous pas notre espèce courir vers des vivants inconnus, que nous qualifierons d'humains, si vous me pardonnez ce néologisme ?

18 - Notre appel à un cerveau génétiquement modifié

Qu'est-il donc arrivé après que nos sorciers nous eurent persuadés que nous étions tout proches de fabriquer un spécimen perfectionné de notre espèce et que nous eûmes décidé de l'appeler un homme-dieu, du moins à titre provisoire et sous bénéfice d'inventaire ? Prendre une vierge réputée plus parfaite que celles de nos ancêtres qui les consacraient au culte d'Apollon ou d'Artémis, et demander à notre nouveau Jupiter en personne de venir la féconder dans son patelin quelques mois seulement avant son mariage avec un menuisier, n'était-ce pas l'expérience audacieuse qui aiderait le génie de la nature à fabriquer un individu au cerveau génétiquement modifié ? Mais nous n'avons pas tardé à comprendre l'inutilité de cette collaboration de nos chromosomes avec ceux du ciel, parce que les ateliers où nous produisions pourtant depuis des siècles des êtres hyper signifiants et porteurs de nos espérances les plus folles ne disposaient pas encore de la balance qui nous aurait permis de peser les paradigmes que nos poètes devenus hautement respirants font jaillir de leur encrier depuis qu'Homère leur a mis la plume à la main.

Mais ne pensez-vous pas que nous sommes la première civilisation qui réussira à s'armer d'une anthropologie certes encore prématurée, inexperte et privée d'une méthode suffisamment en avance sur notre capital génétique actuel, mais déjà préfiguratrice d'une sorte de maïeutique qui nous permettra d'accoucher du genre humain proprement dit? Certes, nous avons appris à réfuter les songes des bardes et des croyants ; certes encore, cette étape nécessaire pourrait se révéler catastrophique - mais que voulez-vous, nous ne pouvons manipuler les chromosomes d'une espèce intermédiaire entre le singe et une espèce inconnue sans prendre les plus grands risques. Mais pour que notre intelligence prometteuse puisse faire ses premiers pas à l'écart de nos sorciers , il faudra bien que nous parvenions à isoler les ingrédients qui nous permettront de nous évader de notre condition de fœtus suspendus entre le ciel et la terre et de contraindre le troisième millénaire de nos efforts à emprunter la voie royale qui nous donnera une vision dramatique, mais féconde de l'évolution de notre vie cérébrale.

19 - Comment mesurer la distance entre deux espèces ?

L'anthropologie scientifique a le mérite de nous faire flotter entre deux eaux. Si elle disposait d'avance d'une assise, sa méthode ne serait-elle pas contradictoire par définition, puisque nous ne pouvons connaître une espèce au capital génétique résolument en voyage et prétendre, dans le même temps, qu'elle serait déjà arrivée à destination ; car dans ce cas, l'auberge où nous séjournons en ce moment serait un palais d'où nous jouirions d'une vue imprenable sur tous nos prédécesseurs.

J'ai déjà souligné que vous êtes un ironiste à vos heures, puisque vous êtes aussi un philosophe et que vous citez Kant et Kierkegaard . Vous ne refuserez donc pas d'observer le comique de la raison dont notre biologie nous a rendus prisonniers. D'abord, nous avons découvert qu'il était décidément trompeur de prétendre mesurer la distance qui sépare deux espèces aux chromosomes figés. Il est vrai qu'il nous suffisait, pour cela, d'apprêter à notre goût et à notre convenance la boussole qui nous guiderait de la première vers la seconde . Mais si l'intelligence vers laquelle nous courons n'est pas encore en vue, tous nos moyens de faire le point se révèlent inadéquats par définition, parce que nous n'ignorons pas seulement la nature de l'espace à franchir , mais celle du sextant approprié à ce métrage.

Comment allons-nous élaborer une science de nous-mêmes et de l'espèce de raison dont nous nous sommes armés si notre ambition légitime est d'acquérir une connaissance définitive des mutations ou des variantes successives de nos gènes cognitifs? La tâche singulière d'une véritable science de nos antécédents sera de nous situer tout autrement que nous ne le faisons entre l'espèce que nous prétendons avoir quittée et celle qui est censée nous ouvrir les bras.

20 - Socrate le suicidaire et les donateurs

Laissons donc au génie de nos semeurs futurs un vaste territoire à ensemencer. Et pourtant, à bien considérer le comportement étrange du dieu simiohumain signalé au n° 19 de votre énumération de propositions théologiques inégalement fantasmagoriques, n'avons-nous pas le sentiment de n'avoir pas conduit en vain notre réflexion vers des profondeurs inaccessibles à vos savants confrères, les anthropologues dont nous savons bien, vous et moi, que la folie qui leur est propre les a intimement convaincus qu'ils observent des spécimens pleinement achevés et quasi parfaits de singes pensants. Vous avez rejeté les Frazer, les Eliade, les Jung, qui ne se vantaient pas ouvertement d'être arrivés à bon port depuis belle lurette, mais qui n'en dégustaient pas moins l'ultime métamorphose de l'encéphale d'exception dont ils se croyaient nantis.

Ce qui me frappe dans votre examen du personnage principal que nous avons fait jaillir de l'éprouvette des vierges illustres, c'est votre souci constant d'isoler le sacré dans sa spécificité. Cette rigueur est unique dans nos sciences humaines. A elle seule, elle met votre recherche à part de toutes celles qui paraissent aujourd'hui. C'est pourquoi notre fécond désaccord sur la capacité des sciences dites cognitives à isoler cette spécificité ne peut que nous réconcilier dans l'observation du produit de laboratoire dont nous nous demandons si la mutation psychobiologique infime que nous lui avons fait subir lui aurait permis d'attirer l'attention de ses congénères sur l'inquiétante étrangeté des souffrants et des agonisants qui ont erré parmi nous à diverses époques et qui nous suppliaient à genoux d'accepter les dons qu'ils nous présentaient. Mais, le plus souvent, la seule réponse que nous leur donnions était de les tuer. Alertés par le mythe idiot, nous avons tenté d'observer de plus près de si singuliers donateurs; et nous avons remarqué que, loin de se plaindre de se voir repoussés, ils semblaient attendre leur mise à mort comme s'ils y voyaient un signe providentiel de leur vocation.

Quelle est l'ambiguïté anthropologique du suicide si Socrate est le suicidaire qui nous ouvre les yeux sur le suicide fécond et s'il existe des suicides donateurs ? Peut-être les suicidaires ne sont-ils pas tous nés d'un coup de hache sur la tête de Zeus, à la manière de la vierge Athéna, qui nous donna l'olivier, mais qui portait un casque et tenait une lance à la main. Pourquoi était-elle vierge, cette déesse que les Grecs tenaient presque pour l'égale de Zeus ? Si nous tentions une lecture anthropologique des mythes, ne pensez-vous pas que nous ouvririons une porte nouvelle à la psychobiologie ? Mais vous achevez votre livre sur une question de promoteur et devant laquelle vous avouez votre ignorance ; et cette ignorance porte sur la question la plus décisive, celle qui fait tout l'élan, la générosité et la vaillance de votre anthropologie des religions . Vous ne savez pas, écrivez-vous, pourquoi certains hommes sont croyants et vous allez jusqu'à appeler un " mystère " la folie de croire aux dieux. Je ne vous suivrai pas jusque là : si l'anthropologie était autorisée à s'arrêter devant un mystère, elle cesserait de se vouloir une science. Voulez-vous que nous exorcisions davantage ce faux mystère ? Car j'espère bien vous avoir convaincu, s'il en était besoin, que le cosmos n'est pas un livre dont les équations seraient l'alphabet , comme le croyait Galilée. Laissons-nous donc guider par vos Aymara, qui nous ont déjà rendu de bien grands services.

21 - Une science cognitive de notre dichotomie cérébrale est-elle possible ?

Les sciences cognitives, je vous l'accorde, ont contribué à écarter les fausses réponses que Lucrèce avait réfutées le premier ; mais elles laissent grande ouverte la difficulté de tracer le chemin qui assurera à la recherche de notre architecture mentale un avenir fécond. L'expression " architecture mentale " est de vous (p. 326). Mais ne pourrions-nous nous demander, et précisément dans cette voie, ce qui se passerait si notre espèce cessait d'enfanter des idoles vaporeuses et de les diffuser dans le vide et la nuit ? N'accéderions-nous pas alors à de nouvelles profondeurs de notre architecture cérébrale, celles qui nous rendraient visionnaires d'une généalogie propre à la logique interne qui commande la naissance, la croissance, le déclin et la mort de la folie religieuse? Car, n'en doutons pas, quand l'Olympe se vaporise, comme ce fut le cas sous Tibère, c'est avec la rapidité de l'éclair que notre espèce, vu le grippage de son encéphale, se réfugie dans l'apologie des prouesses d'un dieu qui servira de doublure corporelle au propriétaire devenu incapturable et invisible de l'immensité. L'homme-singe ressemble à la nature en ce qu'il a horreur du vide.

Puisqu'une idole physique née de toute urgence de la fécondation d'une Dulcinée de village dans la théologie émaciée d'un bas empire se révélera construite sur le modèle de toutes les idoles que notre espèce avait adorées dans le passé, elle sera nécessairement condamnée à l'omniprésence dans l'infini et, dans le même temps, contrainte d'intervenir en mille lieux à la fois. C'est pourquoi nos encéphales du début du IIIe millénaire se contentent de glisser à l'oreille de nos anthropologues que nos dieux anciens, qui étaient dûment localisés, n'auraient été disqualifiés que par leurs frasques et leur dévergondage dans le cosmos bien délimité de nos ancêtres alors qu'il s'agissait de réarmer la structure mentale fondamentale d'une espèce à la recherche d'une idole saisissable. Officiellement, nous n'avons découvert l'infini que depuis Giordano Bruno, que nous avons aussitôt brûlé vif pour nous en avoir apporté la terrible nouvelle. Mais notre scission entre l'infini et le réel est née avec l'effondrement des dieux antiques . Le christianisme nous l'avait fait oublier pendant seize siècles. Bruno l'a réactualisée - il était urgent de le brûler vif.

22 - Une espèce schizoïde

Si nous observons la généalogie cérébrale des croyants de notre temps, nous verrons que leur encéphale s'est découvert schizoïde depuis un demi millénaire seulement et que cette lucidité ne s'est exprimée clairement qu'avec Nicolas de Cuse. Depuis lors, ils pourraient savoir que la dichotomie de leurs lobes frontaux les condamne à se doter d'une divinité à la fois diluée dans l'éternité et pourtant flanquée d'un alter ego corporel. Il n'est donc pas étonnant que les croyants d'aujourd'hui proportionnent soigneusement leur dieu physique à leurs propres mensurations, non point afin de lui mettre la main au collet, mais parce qu'il faut bien, pour qu'ils trouvent à qui parler dans le vide, que cet interlocuteur réponde à leur propre taille. Mais nos concepts ne sont-ils pas à la fois obstinément insaisissables et censés se manifester localement dans l'univers - et même se concrétiser à l'école de l' " expérience scientifique ", puisque la matière est censée incarner la matière la " loi de la nature "? Ne nous adressons-nous pas tantôt aux choses visibles et tantôt aux idées invisibles réputées les représenter ou leur servir d'intermédiaires diaphanes? Naturellement, notre encéphale a toujours été schizoïde. Simplement, l'écroulement de la cosmologie des Anciens nous a contraints à nous en apercevoir. Peut-être une science cognitive un peu plus profondément articulée avec l'oscillation du cerveau de nos congénères entre le vide et le plein ferait-elle alliance avec le tragique d'une espèce dont la " structure mentale " la révèle intellectuellement inachevée.

Si notre anthropologie prenait suffisamment d'avance sur celle des galiléens pour nous autoriser à jeter un regard rétrospectif sur les laboratoires du signifiant où s'affairaient nos ancêtres, nous comprendrions mieux pourquoi ils ont fait appel à un fécondateur divin de leurs gènes terrestres et pourquoi ils ont chargé leur idole d'engrosser une vierge en Judée. Le Jupiter des Hébreux leur avait prêté son concours gracieux : on sait qu'il leur avait fourni sans rechigner et à la commande un fils en modèle réduit de leur prétendu créateur. Mais pour comprendre pourquoi cette progéniture ambiguë était condamnée à le demeurer et pourquoi elle devait se proclamer des nôtres en raison même de sa miniaturisation merveilleuse, il faut une interprétation de l'évolution de nos structures mentales qui rende compte du tragique de l'irruption de la conscience de l'infini dans l'univers fini.

Ne pensez-vous pas que la théologie étant une forme de la littérature fantastique, nous ne pouvons négliger l'étude anthropologique de deux mille ans d'une religion qui met à notre disposition des milliers de documents cérébraux sous la forme écrite ? Ne pensez-vous pas qu'il serait fécond d'apprendre à décrypter d'un point de vue psychobiologique un matériau aussi gigantesque ? Aucune autre civilisation n'a accumulé pendant vingt siècles des informations datées et précises sur la fabrication d'une divinité adaptée à l'encéphale d'une espèce devenue consciemment schizoïde. Si les Grecs avaient rédigé des centaines de traités sur leurs dieux, nos anthropologues ne se pardonneraient pas de négliger une telle masse de leurs cogitations saugrenues. La patrologie de Migne compte plus de quatre cents volumes de près de 1000 pages chacun. Ne pensez-vous pas que nous ne pouvons observer la structure fondamentale de l'évolution accélérée de notre boîte osseuse depuis la découverte de l'écriture si nous négligeons une lecture qui nous offre précisément le prodigieux spectacle d'un animal que sa cervelle condamne à se débattre entre son corps et son encéphale et dont la structure mentale est précisément le témoignage de son écartèlement entre le réel et l'infini ?

23 - Comment s'évader d'une espèce schizoïde ?

Quand nous observons le cerveau paniqué de nos aïeux tel qu'ils se le forgeaient dans les laboratoires de leurs signes et de leurs signaux subitement éparpillés dans l'immensité, nous comprenons qu'ils ne pouvaient se laisser arrêter par des difficultés politiques. L'impératif absolu qui commandait leur semi divininité les contraignait en toutes circonstances d'éviter du moins le pire - et le pire, à leurs yeux, était de ne plus rencontrer aucune idole dûment saisissable et conforme à leurs proportions dans le vide qui avait bondi sur eux. C'est ainsi que le spectacle de leur itinéraire inachevé nous aidera à formuler un théorème anthropologique dont les propositions s'enchaîneront les unes aux autres avec la rigueur requise par le postulat initial qui en conditionnera aussi bien l'énoncé que tout le déroulement. Mais n'avions-nous pas baptisé du beau nom de dialectique un défilé irréfutable de nos syllogismes ?

C'est pourquoi j'aime le lieu où vous vous voyez arrêté, parce que votre anthropologie critique préfigure les syllogismes du logicien implacable. L'anthropologie de demain présentera un front sans faille. Alors seulement, la crevasse vers laquelle elle courra à bride abattue sera, par bonheur, tellement gigantesque qu'elle se révélera révélatrice de l'erreur fondamentale de la méthode qu'auront commise ceux de nos congénères dont le cerveau sera demeuré empêtré dans des apories sans portée.

Ne pensez-vous pas - j'invoque votre propre exigence inaugurale, celle d'une rigueur qui vous est propre - que ce qui devrait nous distinguer des anthropologues qui se croient devenus savants se ramène à la faculté qui nous appartient d'éviter du moins la chute de notre discipline dans l'incohérence des enfants en bas âge - celle d'une pseudo science de notre espèce qui les dupe en retour? J'ai déjà dit que nos congénères n'ont pas encore pris conscience de ce que nous nous observons à titre toujours et nécessairement provisoire, puisque nous ignorons à quelle borne nous nous trouvons arrêtés. Mais si nous ne prenions aucune avance sur notre évolution, nous nous condamnerions à ne jamais conquérir un véritable recul scientifique et nous nous prendrions dans des contradictions attachées à l'étroit lopin sur lequel notre capital psychobiologique nous a colloqués. Car quiconque livre à un désordre encore plus grand le désordre dans lequel il se trouve déjà doit savoir que jamais une porte de sortie ne s'ouvrira devant lui.

24 - Evitons les lapalissades

On ne débouche sur aucune stratégie véritable et on se grise des paillettes d'une évasion illusoire du monde animal à seulement souligner la plate évidence que les dieux sont anthropomorphiques par définition, puisqu'ils n'existent que dans les encéphales de leurs adorateurs. La science des religions ne devient féconde que si elle se demande avec curiosité par quelle nécessité psychobiologique des idoles ont germé dans nos têtes au cours de notre évolution. On ne saurait déclarer savoir que l'imaginaire est imaginaire et ne pas tenter de conquérir la science de l'imagination qu'appelle cette lapalissade. Si l'on substitue aux dieux morts le silence embarrassé de la science concernant les raisons secrètes et impératives qui les ont fait prospérer dans l'esprit de nos ancêtres, on s'enclôt dans un mutisme non moins ignorant que la loquacité des devins.

Vous êtes le premier anthropologue à poser de vraies questions et dans les termes les plus directs - mais les vraies questions se trouvent situées sur les chemins de la science historique, de la politologie, de la psychanalyse transfreudienne, de la spectrographie des propositions mythologiques, de la psychobiologie, de la littérature fantastique qu'on appelle théologique à condition qu'on apprenne à interroger ces disciplines sur des chemins nouveaux. Les sciences cognitives ont le mérite de mettre les choses à plat ; il leur reste à jouer cartes sur table et, pour cela, à se souvenir de cette pensée de Pascal à la fin de son Traité des ordres numériques : " Ce sont ces diverses routes qui ouvrent les conséquences nouvelles, et qui, par des énonciations assorties au sujet, lient des propositions qui semblaient n'avoir aucun rapport dans les termes où elles étaient conçues d'abord ."

25 - La simiohumanité de Dieu

Quand la méthode syllogistique nous aura permis d'apercevoir l'endroit exact où nos frères retardés se trouvent situés, nous verrons comment ils croient s'élever à tire d'aile vers les empyrées de l'utopie politique et comment leur semi logique les empêche d'observer les grues des idéalités à l'aide desquelles ils s'efforcent de soulever leurs nations, alors que les Aymara se privent du moins de cet exercice à laisser accroupie leur montagne affamée. Mais, dans le même temps, les Aymara modernes confessent quelquefois la complexion malheureuse de leurs ailerons, tellement leurs principes en or massif échouent à les élever dans les airs. Alors ils se flattent à les voir étinceler dans la stratosphère ; et ils se complaisent à les contempler pieusement, sans jamais acquérir la seule méthode qui leur ouvrirait l'œil - la méthode blasphématoire. Aussi la politique de leurs dévotions court-elle à tombeau ouvert au désastre.

Quel spectacle que celui de leurs nations dressées sur leur piédestal et drapées du vêtement sacerdotal de leurs constitutions angéliques ! Quand elles se fâchent, elles brandissent le sceptre d'un " axe du mal " fulminateur. Mais si nous avançons en carré et sans laisser aucun d'entre nous s'écarter de la phalange , comme Cléarque l'exigeait des Grecs de la retraite des Dix Mille, nous comprendrons pourquoi les anthropologues de la Perse d'aujourd'hui n'observeront jamais de leurs yeux les faux dieux dont ils se proclament les fils immaculés ; car, pour se lancer dans l'arène où se joue la véritable histoire de notre évolution cérébrale, il leur faudrait apprendre à toréer le plus puissant animal , l'encéphale de leur Dieu.

Que nous manquait-il donc autrefois quand nous n'avions pas encore appris à nous plier à la discipline de la science qui nous permet d'observer la généalogie des dieux ? Il nous manquait de scruter et d'interpréter la simiohumanité qui commande nos trois dieux uniques. Mais pour les voir, il nous fallait ouvrir les yeux sur nos États, nos Républiques, nos patries et nos peuples. Ne pensez-vous pas qu'un globe oculaire approprié à l'anthropologie de demain devra capter les effigies de ces personnages semi divins, les radiographier et les classer? Puisque nous ne nous évadons pas en bloc et de manière uniforme de l'âge simiohumain de notre espèce, ne devons-nous pas tenter de mesurer la distance qui sépare la croyance des Aymara convaincus qu'une montagne des Andes serait dotée d'un estomac, de la croyance des juifs, des chrétiens et des musulmans, selon lesquels un être tout puissant ne quitterait de la prunelle ni eux-mêmes, ni leurs États?

Comment y parviendrions-nous, je vous le demande, si nous n'apprenions à enregistrer les signes et les signaux qui donnaient leur souffle et leur allure aux dieux de nos ancêtres, les singes-hommes ? Mais, pour ouvrir l'œil sur une espèce dont les spécimens se hiérarchisent à l'école de leurs feux et de leur folie depuis le paléolithique, nous disposons d'un seul moyen: nous nous adossons à l'infini et nous nous faisons un levier du néant qui nous encapsule. Si nous ne jaillissons du vide, inutile d'espérer nous évader de la zoologie.

26 - L'école de l'infini et l'anthropologie historique

Du temps où nous accordions nous-mêmes une ossature, une musculature et des organes à la divinité dont nous avions fait accoucher une vierge, nous nous débranchions des promesses de notre évolution sitôt que nous nous promenions tranquillement aux côtés de notre spécimen apparemment parachevé; et chaque fois qu'à l'inverse, nous reléguions résolument notre interlocuteur vaporeux dans le néant où il s'évanouissait sans laisser de traces, nous nous déconnections de notre squelette devenu trop saisissable à notre gré et nous ne savions plus sur quel pied faire danser la proie sur laquelle nous mettions trop aisément la main. C'est ainsi que nous étions pris en étau et menacés d'asphyxie entre notre idole désespérément mesurable - nous la toisions du regard quand elle mangeait, buvait et dormait - et celle qui, entre ses repas, nous faisait faux bond pour aller nous mitonner force miracles dont nous ne savions lesquels étaient mal fichus et lesquels étaient des signes évanescents de notre voyage entre les primates et nous.

En vérité, la colonie pénitentiaire dont nous étions les prisonniers nous empêchait d'apercevoir l'infirmité cérébrale que notre divinité et nos nations se partageaient à parts égales. Car nous sommes bicéphales sur le modèle de notre idole. Pour observer Dieu et la France boitiller de conserve sur le chemin de leurs métamorphoses parallèles, nous nous adossons résolument au néant, parce qu'aucun support tangible ne nous permettrait d'ouvrir un œil sur nos congénères endormis. Le vide est l'instance qui nous arrache au sommeil , celle qui nous fait le don de son soleil noir, celle qui nous livre le spectacle des gesticulations mimétiques auxquelles se livraient notre idole d'un côté et nos États de l'autre. Alors, le chemin de notre évolution nous offre l'infini pour balcon; et l'œil du vide nous permet d'assister à tout le déroulement de la pièce. Bien plus , l'espace sans nom, sans visage et sans voix dans lequel nous nous trouvons immergés devient le signe du statut semi animal dont nous étions longtemps demeurés les otages. Car sitôt que nos ancêtres se laissaient tenter quelques instants par l'attrait et le vertige du vide, ils le suppliaient de leur livrer en contrepartie une idole clés en mains ; et, toutes affaires cessantes, ils mettaient une idole nouvelle en état de marche sur la scène du monde, tellement leur angoisse les contraignait de se procurer un oracle hâtif et qui exorcisait leur terreur à peu de frais.

27 - Eloge du vide

En vérité, c'est sans relâche, mais en vain, que nos ancêtres se sont rebellés contre le néant. Aussi, faute de descendre dans la nuit, jamais ils ne parvenaient à se mettre à l'école de leur intelligence. L'anthropologie de demain se mettra à l'écoute des secrets de l'existence déhanchée du singe-homme. Elle aura appris que le non être est la demeure où les dieux ont appris à se parler à eux-mêmes. Comme nous, ils sont seuls, comme nous, ils savent que l'infini se refuse à toute prise, comme nous, ils observent avec des yeux toujours futurs le spectacle que leur offre un animal traqué entre son cerveau et son corps ; et s'ils n'existent pas, c'est que nous nous sommes amusés à les laisser monter sur les planches à notre place et à jouer avec notre image. Mais si nous leur faisons quitter la scène, ne les laissons pas se venger ; car ils sont capables de nous faire oublier qui nous sommes.

Que nous ont-ils appris à parader dans le cosmos sur le modèle que nous leur avons imposé ? " Les initiés, parvenus à l'âge prescrit, se faisaient crucifier au sommet d'une colline pour suivre l'exemple de leurs maîtres ", écrit Jorge Luis Borges dans une nouvelle qui, dit-il, " raconte une hérésie possible ". Comme Borgès, vous avez imaginé des théologies possibles et des théologies impossibles. Mais quel était le secret de nos auto crucifixions sacrées ? Nous l'apprendrons un jour si nous parvenons à faire mentir Borgès, qui voulait nous faire croire que " la fin du manuscrit n'a pas été trouvée ". Alors nous saurons pourquoi nous tentions d'extraire de nos corps le sang de notre ciel, pourquoi notre divinité recevait notre chair à titre de prébende, pourquoi notre espèce rêvait de livrer à l'infini un corps immolé. Il reste à donner aux fuyards de la nuit le néant à illuminer, il reste à l'anthropologie de se mettre à l'écoute de son destin et à rire des faux savants qui croient connaître leur encéphale. L'anthropologie ne sera pas la fille des nations. Elle ne jaillira pas des urnes en diablotin du suffrage universel. Mais ne tuons pas le donateur qui voudrait nous offrir le pain et le vin du néant .

28 - La responsabilité intellectuelle de l'anthropologie

Si l'anthropologie est la seule science qui ne saurait trouver sa boussole qu'à s'adosser au néant et à la rendre existentielle, elle sera aussi la seule qui ne découvrira son espace propre et ne s'ouvrira à sa respiration que si elle ose formuler la responsabilité nouvelle et dangereuse qu'elle a le devoir de formuler et d'assumer à la place des dieux morts. Faire le vide et prendre rendez-vous avec le tragique qui marque de son sceau la seule espèce livrée à l'infini que la nature ait produite, c'est se demander quelle sera sa nourriture quand elle se sera privée de son alimentation naturelle. Pour l'instant, le singe-homme ne s'approvisionne pas encore avec des vérités, mais seulement avec des signifiants. Quand le pape dit à ses fidèles : " Vous vivez comme si Dieu n'existait pas ", il les avertit: " Comment pouvez-vous vivre loin de celui qui seul vous donne votre sens, de celui qui seul vous éclaire, de celui qui seul vous préserve de tomber dans les ténèbres? "

L'anthropologie est la première science qui ne saurait ni se dérober à la question socratique, ni seulement l'esquiver parce que, comme je l'ai déjà dit, elle est introspective ou n'est pas. Si nous répondons aux bénisseurs professionnels que leurs exorcismes ne sont plus de mise, que leur divinité s'est divisée en trois branches aux théologies incompatibles entre elles et qu'il n'y a aucune raison de contraindre des dieux qui régnèrent, eux aussi, pendant deux millénaires ou davantage et qui dirigèrent de grands empires avec talent à céder subitement la place à la dernière arrivée, si nous disons cela, ne donnerons-nous pas le pain empoisonné de la vérité à une espèce incapable de la digérer?

Aussi l'anthropologie a-t-elle rendez-vous avec le danseur de corde qui s'écrasa aux pieds de Zarathoustra et auquel le prophète du surhumain dit seulement : " Ton âme sera morte plus vite encore que ton corps : ne crains donc plus rien. " Mais si seule la nuit ouvre les yeux de l'homme, dirons-nous à notre tour : " En vérité, Zarathoustra a fait une belle pêche aujourd'hui. Il n'a pas attrapé d'homme, mais un cadavre " ? Dans ce cas, la science moderne chargera-t-elle le mort sur ses épaules et le portera-t-elle en terre ? Nous ne jouons pas avec la nuit. Nous savons qu'une manipulation génétique figurée et illustrée par un récit mythique vieux de deux millénaires confie à l'anthropologie scientifique la tâche terrifiante ou l'heureuse mission de radiographier les anges et les séraphins qui volètent depuis lors sous le crâne de notre espèce. Mais si nous n'arrachions à la nuit animale une autre lumière que celle des idoles et si nous devions oublier que les feux de l'intelligence se sont toujours allumés au plus profond des ténèbres, le flambeau de l'espérance ne déplacera pas la frontière entre le fou et le cadavre.

29 - Et l'homme créa ses dieux

Le modeste auteur de Et l'homme créa son dieu remercie l'auteur de Et l'homme créa les dieux d'avoir reconduit l'anthropologie moderne sur les chemins de la civilisation de la raison qui, depuis vingt-cinq siècles, avait fait la grandeur de l'Europe . Vous avez rendu irréversibles les retrouvailles des sciences humaines avec les combats de l'intelligence . Après vous, les ouvrages " scientifiques " qui se fonderont sur le pluriculturalisme acéphale des bas empires deviendront de plus en plus illisibles. L'histoire est riche de ces brusques réhabilitations de la rigueur intellectuelle. Mais il arrive aussi qu'elles fassent briller la science de ses derniers feux pour le motif que la raison n'existe jamais déjà : les civilisations ne meurent pas du sacré , mais d'une raison qui a cessé de progresser et qui, de ce fait, donne aux dieux leur revanche. Si les sciences cognitives devaient progresser - et ce serait à votre école - l'avenir dira si elles seront l'arme de l'anthropologie qui nous attend ou si elles auront permis à la postérité de Darwin et de Freud de tracer les voies de l'intelligence de demain. Le combat de la raison se poursuit.

26 août 2002