*
1 - Le Dieu de Molière et d'Elvire
L'obscurantisme d'hier était théologique, celui d'aujourd'hui
repose sur le refus de la raison politique et des sciences
humaines d'étudier le contenu psychogénétique des croyances
religieuses. C'est pourquoi, bien que la réflexion ci-dessous
fût rédigée depuis plus d'un mois, j'ai estimé qu'il était
non seulement préférable, mais indispensable d'attendre, pour
la mettre en ligne, qu'une démonstration spectaculaire du
retard scientifique et philosophique de la classe dirigeante
mondiale d'aujourd'hui vînt soutenir les premiers pas de l'anthropologie
critique de demain.
La
rencontre projetée il y a trois semaines par la Maison Blanche
entre M. Netanyahou et M. Mahmoud Abbas sous l'égide de M.
Mitchell vient à point nommé illustrer mon propos. Ou bien
Israël parviendra à entraver le déroulement de cette mascarade
supplémentaire par le recours à des provocations religieuses
calculées sur l'esplanade des Mosquées de Jérusalem et en
d'autres lieux sacrés de l'Islam, ou bien le ridicule de ces
pseudo négociations apparaîtra enfin de lui-même aux yeux
dessillés de la terre entière. En effet, il existe un "conseil
des colons" qui, prévient-il, n'acceptera un démantèlement
tout provisoire de quelques colonies seulement en Cisjordanie
qu'à la condition expresse que les suivantes se trouveront
enfin légitimées d'avance par un droit international mis à
la botte du pilleur.
C'est dans cet esprit, du reste, que M. Barack Obama vient
d'autoriser Israël à construire cent douze immeubles de plus
sur le territoire palestinien, ce qu'Israël a immédiatement
interprété comme une autorisation déguisée de déloger mille
six cents Palestiniens de plus de Jérusalem Est - mais le
journal Haaretz révèle qu'il s'agit seulement
de la partie émergée de l'iceberg : ce sont cinquante mille
logements nouveaux que M. Netanyahou a programmés "à l'insu
de son plein gré" dans la partie arabe de la capitale.
Comme
à l'accoutumée, la Maison Blanche a aussitôt protesté et même
un peu moins mollement que d'habitude, mais il n'est pas sûr,
pour autant, que M. Bernard Kouchner, qui avait chaleureusement
approuvé les expulsions précédentes aurait réitéré l'allégeance
de la France à Israël s'il en avait eu le temps; car on sait
que M. Biden alors en visite à Jérusalem, a désapprouvé Israël
avec une énergie tellement insolite qu'il a été imité par
l'Europe de Mme Ashton et même par l'Angleterre de M. Milliband.
Puis les onze membres de la Ligue arabe ont exigé rien de
moins que l'annulation pure et simple de ces expulsions, ce
qui signifie qu'une fois de plus les négociations globales
sur un futur Etat palestinien sont mort-nées. Un partenaire
en guerre contre les principes du droit international rappelle
que, depuis les origines, les conquérants n'ont que faire
des lois. Une fois de plus, César a franchi le Rubicon. Cicéron
à Atticus : "Je vois venir une lutte si terrible qu'il
n'y en eut jamais de pareille dans le passé."
Les ultimes rebondissements du drame étaient inscrits d'avance
dans le scénario : de toutes façons, puisque les Etats-Unis
revendiquaient le pouvoir de "proposer" tout au long
de la représentation des compromis truqués aux deux parties
et de déclarer coupable de bloquer ou de faire échouer les
prétendues négociations la partie qui se montrerait récalcitrante
à en cautionner le grotesque. Comme les colonies sont toutes
illégales par nature et par définition, comment déclarer sur
l'heure que seuls les Palestiniens se trouveront cloués d'avance
au pilori de la vertu et proclamés hérétiques jusqu'à l'os
au cours du déroulement du procès, puisque, par son contenu
même tout "compromis" sera mis en scène au détriment de la
victime désignée de longue date par le sacrificateur vertueux.
Mais il sera difficile en diable, cette fois-ci, aux comédiens
les plus illustres de la conscience internationale de jeter
le voile de leur fausse piété sur les planches, tellement
les jeux diplomatiques les plus artistiques n'ont jamais qu'un
temps. On se demande, en outre, pourquoi Israël refuse le
risque de perdre sa feuille de vigne dans ces gesticulations,
alors qu'aux yeux de l'histoire des simagrées, le banc d'infamie
n'attend que les deux principaux acteurs du vaudeville, les
Etats-Unis et M. Barack Obama, seules victimes que la postérité
de Tartuffe jugera de taille à faire se tordre de rire le
dieu de Molière et d'Elvire.
2
- A la recherche du véritable échiquier 
Et
pourtant il n'est pas encore démontré que l'univers des cierges
et des prières d'une piété démocratique vieille de deux siècles
seulement va basculer du côté des dévots sincères de la civilisation
de la liberté, parce qu'Israël conserve toutes ses chances
de décrocher la timbale de David et de sa fronde. Comment
se fait-il que l'Etat hébreu craigne maintenant une mutation
subite de l'opinion publique mondiale et qu'il s'affole au
point de reculer devant l'épreuve de quatre mois de négociations
truquées à son seul avantage? S'agirait-il d'un signe alarmant
de ce que, comme disaient les dreyfusards, "la vérité est
en marche"?
C'est le moment comme jamais de prendre date sur le fond et
de mettre en évidence les carences intellectuelles dont souffre
la politologie décorative d'aujourd'hui face à un cas d'espèce
dont l'histoire n'offre aucun exemple. L'homme de Cro-Magnon
a vaincu l'homme de Néanderthal, les Etrusques ont vaincu
les Italiotes, les Espagnols ont vaincu les Incas, les Anglo-saxons
ont vaincu les Peaux-rouges, mais toujours en catimini et
loin des caméras de la conscience universelle. Pour la première
fois dans l'histoire des traditions politiques de la planète,
le glaive se trouve contraint d'arborer le masque du droit.
Aussi est-il devenu possible d'entr'ouvrir la lucarne d'une
analyse de la pauvreté cérébrale d'une politologie officielle
encore privée de toute connaissance rationnelle et rigoureusement
théorisée de l'inconscient psycho-religieux des peuples et
des nations. Il y fallait rien de moins qu'un engagement aussi
inconscient que rudimentaire des Etats-Unis de s'enferrer
aux yeux de tout le globe terrestre dans une démonstration
spectaculaire de la panne actuelle de l'évolution cérébrale
de notre espèce.
En vérité, la vanité d'une diplomatie mondiale fondée sur
le refus obstiné des Etats de se poser les vraies questions,
se trouve d'ores et déjà démontrée de manière solennelle et
irréversible. En nier la stérilité, c'est tenter d'invalider
sur les cinq continents un théorème de Pythagore demeuré irréfutable
dans la physique à trois dimensions. Seules les religions
peuvent s'offrir le luxe de ne jamais mettre en doute l'existence
de leur divinité ; le politique, en revanche, obéit à quelques
règles élémentaires de l'entendement. Essayons donc de disposer
les pièces du jeu sur leur véritable échiquier.
3 - De l'anachronisme
en politique
Cette
tâche nous sera facilitée du fait que le consentement momentané
et du bout des lèvres des nations arabes à une nouvelle mise
en scène diplomatique à l'échelle de la planète n'avait d'autre
finalité que de ne pas ridiculiser davantage et d'entrée de
jeu le néophyte censé aux commandes de la Maison Blanche.
Le 11 mars, la Ligue arabe unanime mettait Israël au pied
du mur et M. Mahmoud Abbas lui-même se trouvait contraint
de renoncer à entrer dans la comédie des soi-disant pourparlers.
Nous allons donc assister à la mise en évidence non seulement
de l'inaptitude foncière des ressources et des recettes des
chancelleries du monde entier à comprendre la nature même
des problèmes psychogénétiques posés par l'Etat d'Israël et
leur caractère insoluble par nature et par définition, mais
également à la démonstration urbi et orbi de ce que, dans
le cas où le peuple hébreu serait demeuré sagement au piquet
derrière ses frontières de 1948, la greffe d'une nation parlant
une langue d'ailleurs et prosternée devant une divinité étrangère
à celle de l'endroit ne prospèrera jamais au siècle
de l'ubiquité de l'image et du son.
Que
le peuple juif entende, de surcroît, ressusciter l' Israël
biblique - Renan en a démontré l'affabulation mythologique
il y a près d'un siècle et demi - encourage le simple bon
sens à réfuter la croyance, para-religieuse à son tour, selon
laquelle, dans vingt, trente ou cinquante ans, la démocratie
mondiale réussira à s'agenouiller, aux yeux du droit international
public et des droits de l'homme face à l'expansion continue
d'une colonie dont les fondements demeureront nécessairement
allogènes aux principes et aux lois de la démocratie mondiale.
Jamais les arguments théologiques allégués par des textes
sacrés datant de deux millénaires et demi ne délégitimeront
l'éthique universelle qui inspire la déclaration des droits
des peuples à disposer d'eux-mêmes.
4 - Le renouveau
de l'archéologie biblique 
Telle
est, du reste la raison secrète du réveil international de
la philologie scientifique, de l'archéologie biblique et de
la science historique inaugurées avec la Renaissance et poursuivies
au XIXe siècle avec les Renan, les Loisy, les Guignebert.
Mais l'intelligentsia mondiale ignore encore qu'il ne reste
pas pierre sur pierre de l'historicité des récits de l'Ancien
Testament auxquels Renan lui-même croyait encore partiellement
(Voir La Bible et l'invention de l'histoire,
Mario Liverani, 2003 et 2007, Trad. Ed. Bayard 2008).
L'effondrement, encore caché aux yeux du public instruit,
des sources historiques de la conscience messianique du "
peuple élu " ne fait qu'illustrer, au cœur du retour au réalisme
politique du monde contemporain, le poids considérable du
passé onirique des peuples et à quel point une histoire internationale
privée de toute connaissance rationnelle de l'inconscient
religieux de l'humanité se trouve livrée à l'échec sous nos
yeux. C'est pourquoi j'ai esquissé une première analyse anthropologique
du sens politique du mythe chrétien de l'incarnation d'une
divinité dont le Moyen Orient nous offre un champ d'expérimentation
saisissant. La seconde partie de mon analyse des fondements
de l'anthropologie critique sera mise en ligne le 21 mars.
C'est sur la balance du sacré qu'il fallait peser l'inculture
de l'Amérique et de M. Barack Obama ainsi que les conséquences
du retard antécopernicien des civilisations latine et anglo-saxonne
sur les sciences humaines du XXIe siècle.
Le 15 mars 2010