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Histoire anthropologique de la chute de l'empire américain

 

L'interprétation anthropologique de l'histoire démontre que la politique mondiale met en évidence les cinq principes fondamentaux qui régissent l'éthique de la condition humaine.

- Le premier enseigne que ce n'est pas la morale courante, mais le génie propre à la science du politique qui place la morale au premier rang de la vie internationale des nations, parce que la vraie politique est celle de la conscience universelle à l'épreuve de l'histoire du monde.

- Le second enseigne que l'ambition d'un empire de s'étendre est immorale par nature et que le devoir de tout homme est de combattre son expansion.

- Le troisième enseigne que seule une raison supérieure fonde l'esprit de justice. Un droit international auquel une institution soumise à l'autorité de la majorité de ses membres servirait de guide infaillible se révélera tantôt majoritaire, tantôt minoritaire au gré de verdicts achetables. Jamais le décompte fétichiste des voix n'aura donc autorité pour trancher capricieusement du juste et de l'injuste à l'échelle du globe, parce qu'une politique privée de la caution d'une morale transcendante à la fragilité des esprits n'est jamais qu'une source asséchée.

- Le quatrième enseigne qu'une planète livrée à l'irrationalité de quelques suffrages flottants et précaires pourra servir de proie à une gigantesque contrefaçon de la morale à l'échelle du globe ; car un puissant empire pourra s'ingénier à mimer une démence subite et se prétendre menacé par les foudres d'un minuscule tyranneau. Toutes les nations saines d'esprit, mais contraintes de rallier des voix corruptibles au service d'une vraie éthique internationale, seront humiliés de prêter main forte à une mise en scène rusée et de feindre de se montrer complices d'une mascarade mondiale. Certes, elles s'appliqueront à désarmer le microscopique accusé, afin de sauver, par un moyen biaisé, la population du despote d'un carnage effroyable, mais elles ne seront pas dupes. Comme tout le monde verra que cet empire simule la folie et que ce stratagème lui permet seulement des masquer son ambition de s'étendre, la civilisation de la paix étalera sa faiblesse d'acheter si haut prix un droit international capable de jouer le rôle d'une autorité au service d'une justice supérieure.

- Le cinquième enseigne qu'un empire peut incarner une civilisation supérieure à celles qu'il élimine. La Gaule avait des siècles de retard sur Rome. Dans ce cas, les élites artistiques, littéraires et intellectuelles des vaincus ont le devoir de s'initier aux conquêtes supérieures du génie humain qu'illustrent leurs vainqueurs. La civilisation américaine se trouve, au contraire, dans un grand retard sur le Vieux Monde sauf par le poids de ses bombes. Le devoir de toutes les élites de l'esprit est de s'engager dans un combat pour civiliser la notion de justice.

La révolution anthropologique de la science historique
1 - En ce temps-là …
2 - Le règne des hommes imaginaires
3 - L'autre messianisme
4 - La première génération des anthropologues de l'Histoire
5 - De l'interconnexion entre le cerveau du ciel et celui de la terre
6 - Une représentation nouvelle de l'espèce humaine
7 - La vassalisation des esprits
8 - La résurrection de la pensée
9 - L'idée de justice
10 - Comment fonder la vérité ?
11 - Collabos et résistants
12 - Quelques exemples
13 - Les verdicts de la conscience
14 - L'anthropologie de l'oubli
15 - Le droit international face au premier Reich militaro-religieux

La révolution anthropologique de la science historique

Le récit qui suit explique la chute de l'empire américain. Il a été rédigé en 2078 par l'illustre historien-anthropologue Zéphyrin Nénuphar (2002-2084) dont l'œuvre figure parmi les plus célèbres que l'interprétation psychobiologique de l'Histoire des empires ait produite. Dès le début du XXIe siècle, la prise en compte progressive des paramètres oniriques qui sous tendent le tapis kaléidoscopique du réel en modifiait lentement le contenu photographique et en révélait la véritable nature dans l'inconscient. La science historique classique isolait les événements sur un territoire cerné d'avance et déclaré " proprement historique ". Mais la courte vue d'une raison amaigrie et reléguée dans sa circonscription par ses propres caméras n'atteignait plus un monde convulsionnaire. Zéphyrin Nénuphar a anéanti l'école des topographes et des géomètres dont les cadrages et les décrets faussaient des pans entiers du passé.

L' inventeur et le metteur scène du " présent rétrospectif " a permis à l'observateur d'enregistrer sur sa rétine l'arrière-plan onirique des événements . Le globe oculaire de la science anthropologique se démultipliait pour enregistrer le réseau des connexions entre un réel en lamelles et l'imaginaire opaque dont l'encéphale humain devenait à la fois l'opérateur et le mandataire. Du coup, le passé déroulait la trame luminescente de sa construction divisée entre le réel et le songe, et le récit biphasé ou triphasé devenait à lui-même sa propre tour de contrôle. Cet éclairage à plusieurs dimensions n'a été rendu possible qu'à la suite d'une mutation du cerveau de quelques rares évadés de la zoologie qui, à partir du début du IIIe millénaire a permis à leur écran ophtalmique de recevoir une histoire polyphare. L'historien-anthropologue est un spécimen de notre espèce qui observe et décrit une texture plurielle et touffue des événements qui défilent sous ses yeux.

Par la suite, cette caméra a permis à Clio de changer le présent en rétroviseur, parce que la connaissance spectrographique de l'encéphale d'une époque distanciait le narrateur du parcours linéaire du temps sans lui en faire perdre le fil. Le recul de l'œil prophétique décryptait en direct plusieurs arrière-plans du film de l'actualité. Des conjonctions nouvelles naissaient entre la simple narration des faits courant à la file indienne et l'inconscient de l'Histoire dont la densité enserrait l'ancienne chronologie du récit. Le champ d'observation de l'objectivité prospective et polyphonique s'étendait et se diversifiait à la lumière des dichotomies dont le cerveau humain est le théâtre . Depuis lors, la lecture anthropologique accompagne et suit les événements monocordes constatés par huissier, les fait bondir hors du greffe et leur donne en quelque sorte rendez-vous sur un écran géant de la conscience historique. Le vieux Chronos avait cessé depuis longtemps de trotter à petits pas : maintenant, le fleuve de la durée commençait de couler entre la berge du réel apparent et celle du rêve, de sorte que son cours devenait visible dans un double, triple ou quadruple éclairage de l'instantané.

Dans le récit polychrome que je reproduis ci-dessous, l'entrée des imaginaires religieux de l'époque dans le champ du regard monoculaire ancien permettait à la spectrographie anthropologique de redistribuer les cartes de l'interprétation rationnelle de l'expansion des empires. Les progrès de l'optique historique ne font jamais que rendre la raison plus diffractée qu'elle n'était auparavant. Mais cette opération ne revient pas à surajouter sans fin des lopins nouveaux à un champ événementiel panoptique, mais à rendre l'œil du savoir plus focal et à donner son centre de commandement et pour ainsi dire son quartier général à un regard à la fois panoramique et stratégique.

Zéphyrin Nénuphar commence son histoire trans-filmique de la chute de l'empire américain par une brève analyse anthropologique de l'arrière-plan mythologique de la guerre froide entre l'Occident et la Russie qui succéda à la défaite du nazisme -1933-1945 - mais son récit se construit dans une problématique, donc dans un champ de l'interprétation dont le cadastre nouveau a permis aux historiens de changer l'intelligibilité historique en un champ de vision philosophique et littéraire. Depuis lors, les grands historiens ont appris leur discipline à la lecture de Shakespeare, de Swift, de Cervantès, de Kafka.

1 - En ce temps-là …

En ce temps-là, l'Union soviétique passait pour un empire redoutable. La puissance de feu et le nombre de ses légions terrorisaient l'Europe. La présence militaire américaine sur le sol d'un Vieux Continent apeuré faisait figure de cuirasse d'une civilisation en danger. La réalité était fort différente : l'armée soviétique ne disposait ni des ressources en hommes et en matériel, ni des chefs de guerre qui lui auraient permis d'envahir le Vieux Monde. L'unique force politique du Kremlin était une croyance religieuse fort ancienne, dont le rêve avait nourri l'Ancien Testament et qui se fondait sur une annonciation : le débarquement de la justice sur cette terre était imminent. Un certain Karl Marx avait habilement théorisé le vieux mythe en le replaçant dans le contexte nouveau du développement industriel de l'époque, ce qui lui avait permis d'en faire bénéficier une classe sociale qui commençait de s'étendre sur les cinq continents et qu'on appelait le prolétariat .

L'expansion foudroyante d'une évangélisation du travail des masses était la providence de l'univers soviétique. Le globe terrestre était redevenu le théâtre d'une sotériologie tutélaire, donc d'un messianisme rédempteur et d'une mystique de la délivrance qui instrumentalisaient un salut plus gigantesque, plus tentaculaire et plus définitif que celui d'un christianisme en fin de course. Dans toute l'Europe, les régiments d'une espérance eschatologique revitalisée sur cette terre rêvaient de l'accomplissement, par le fer et le feu au besoin, des promesses édéniques et sanglantes du Messie d'un âge nouveau: le prophète Karl Marx.

2 - Le règne des hommes imaginaires

Les troupes américaines n'avaient nullement pour mission de soutenir une guerre réelle. Quant aux prosélytes du monde parfait, ils croyaient que le royaume des félicités naîtrait d'une brève apocalypse transitoire, qu'ils appelaient le " grand soir ". Aussi, l'empire des anges du labeur heureux n'avait-il nullement l'intention de triompher par les armes de " l'empire du mal " censé lui faire face, pour la simple raison, comme il a été dit, qu'il n'en avait pas les moyens. De leur côté, les États-Unis pensaient qu'il suffirait de tenter de contenir l'impatience trépignante des saints de l'utopie et d'attendre que la folie de l'empire des félicités à venir conduisît fatalement une théologie séraphique du travail à l'effondrement parallèle de ses grâces et de son économie. Il était évident que la légitimation de l'irresponsabilité et de l'incompétence des masses allait immanquablement conduire à la catastrophe la première civilisation de la fainéantise.

Du reste, une classe aussi ambitieuse de régner que la bourgeoisie était aussitôt apparue au sein d'un prolétariat inerte. Le clergé marxiste n'avait pas tardé à prendre la relève du précédent. Il catéchisait avec ardeur le vaste peuple des souverains paresseux de la Russie. Quelques années seulement après la victoire de 1945, le saint royaume du salut par le rêve avait été contraint de s'entourer d'une muraille de Chine. Un tronçon en était symbolisé par un mur qui coupait Berlin entre les renards de l'Ouest et les asilaires de l'Est. L'étude du cerveau humain a débarqué dans la connaissance scientifique de l'Histoire lorsque la fécondité de la postérité de Darwin a supplanté celle d'un Freud qui n'avait pas su greffer une science des médiations mythiques sur son exploration de l'inconscient familial . L'homme quittait le statut de singe hypertrophié pour redevenir une espèce sui generis. Quand le paradis de Rousseau, systématisé par Karl Marx et flanqué de ses empires infernaux se fût transformé en un gigantesque amas de décombres, le XXe siècle finissant a pu déclarer que le IIIe millénaire renoncerait pour toujours à bâtir la politique et l'histoire sur des hommes imaginaires.

3 - L'autre messianisme

Sitôt après la chute de l'union soviétique, la preuve que l'encéphale humain fonctionne sur le mode religieux allait être apportée par le remplacement instantané des piles marxistes du songe par celles d'une Amérique messianisée par le mythe du salut capitaliste. Une occupation de près d'un demi siècle laissait l'Europe vassalisée de l'intérieur par une longue habitude de la présence de troupes étrangères sur son sol. L'empire américain avait établi son quartier général à Mons, en Belgique. Il régnait sur la Méditerranée par l'occupation, à titre perpétuel, du port de Naples, qui constituait une parcelle du territoire américain, au même titre que les ambassades. L'Europe était parsemée de bases militaires d'où l'empire envoyait ses troupes et son aviation vers tout endroit suspect de la surface du globe. Parallèlement, le Nouveau Monde avait pris figure de prophétesse des démocraties et de puissance évangélisatrice de l'univers. Mais la nouvelle Jérusalem ne transportait le monde des bienheureux que vers la planète des béatitudes de la finance et du commerce.

Toute connaissance anthropologique des empires avait été interdite par le règne de l'utopie, puis par celui des apologistes des idéalités platoniciennes censées régner sur la politique. Aussi la science historique était-elle demeurée tellement embryonnaire qu'après la chute du mur de Berlin, l'encéphale de l'espèce avait seulement passé d'une tétanisation idéocratique de type marxiste à une hébétude intellectuelle de type séraphique. La démonstration la plus saisissante de cette paralysie générale de l'entendement avait été la suivante : personne ne se frottait les yeux au spectacle des garnisons dont l'empire américain avait hérissé le sol de ses vassaux, personne ne se demandait quel était l'intérêt des évangélistes de la démocratie de demeurer l'arme au pied sur toute la terre et de monter la garde à grands frais, bien qu'aucun autre agresseur ne se profilât à l'horizon .

La première lecture anthropologique de l'Histoire est née d'une évidence aveuglante - à savoir que seuls les intérêts d'un nouvel empire et sa volonté clairement et farouchement affichée de régner sous des dehors apostoliques expliquaient l'ambition forcenée de ses catéchètes d'occuper l'Europe à jamais. Aussi la connaissance anthropologique de l'Histoire a-t-elle fait un pas de géant dans l'esprit des historiens pensants de l'époque quand ils ont pu constater que l'écroulement du modèle précédent de l'évangélisation de l'univers, dont les livres sacrés reposaient sous les décombres du mur de Berlin, n'avait pas réveillé une pensée européenne endormie dans la servitude et que les sources psychogénétiques des messianismes n'avaient pas été étudiées ; et pourtant, on voyait une autre forme du mythe de la rédemption succéder dare dare aux saints théoriciens du salut prolétarien.

Comment se faisait-il que les peuples ensommeillés du Vieux Monde assistaient maintenant sans murmurer à l'occupation de leur territoire par une puissance étrangère ? Pourquoi leurs propres armées avaient-elles été placées pour toujours sous le commandement d'un général américain? Pourquoi ce spectacle ahurissant les laissait-il passifs et consentants ? Comment se faisait-il que les élites politiques d'une civilisation née à Salamine vingt-cinq siècles auparavant applaudissaient à leur mise sous tutelle aux côtés de toutes les autres nations de la terre ? Pourquoi la bannière étoilée flottait-elle seule dans le vent du salut ? La connaissance scientifique de la vie eschatologique de l'Histoire commençait de se dessiner sous l'épaisse cuirasse du silence mondial des intellectuels de l'époque.

4 - La première génération des anthropologues de l'Histoire

Les anthropologues de la civilisation occidentale se sont demandé en premier lieu pourquoi les messianismes politiques et tout l'appareil de leur mythologie se présentaient sous des formes dérivées du rêve chrétien. Au drapeau dont les emblèmes sotériologiques étaient la faucille du moissonneur et le marteau du forgeron succédait la bannière des étoiles dont l'empire américain tenait fermement les rênes au profit de ses marchands. C'est alors seulement que la nouvelle science historique qui germait dans les souterrains de l'Europe a pu alerter en secret quelques éveilleurs qui ont en l'audace de se situer dans la nouvelle postérité de Darwin et de Freud et qui ont entrepris un décryptage psychobiologique de la servitude qui avait rendu serve une civilisation née à Athènes avec les premiers philosophes de la liberté.

Ce décodage anthropologique était encore rudimentaire. Mais l'attentat du 11 septembre contre les tours du centre mondial du commerce à New-York avait déjà joué le rôle d'un catalyseur de la connaissance anthropologique de l'Histoire ; car cette catastrophe avait illustré les relations profondes que les événements contingents entretiennent avec les secousses sismiques que subissent les mentalités messianiques. D'un côté, ce forfait mémorable avait été préparé par un fou d'Allah fort irrité par le spectacle du monde impie que le Dieu de l'Amérique présentait à sa foi: le ciel du Nouveau Monde et son locataire s'étaient insidieusement emparés des rênes de l'histoire de l'univers. Comme Allah ne pouvait avoir été trompé ou pris de court, il criait vengeance contre les profanateurs de sa puissance. Aux yeux des anthropologues de la raison humaine qui se terraient encore dans le secret, l'absurdité de la science historique officielle n'allait pas durer longtemps : il était difficile de raconter une humanité dont le domicile véritable était sa propre tête hissée dans les nues tout en s'abstenant résolument de connaître et de comprendre les gènes et les chromosomes d'une folie connaturelle à notre espèce .

Mais elle était immense, l'entreprise de décrypter les secrets d'un ampérage cérébral dont la démence, tour à tour insidieuse et furieuse, avait écrit l'histoire des nations depuis des millénaires. Quelles seraient les étapes de cette recherche, quelles difficultés imprévisibles allait-elle rencontrer, comment allait-on apprendre à les surmonter ou à les contourner provisoirement ? Tout cela bouillonnait sous la carapace des interdits informulés , doucereux, inconscients qui protégeaient la méthode historique classique dans sa croyance qu'elle était devenue rationnelle sans avoir conquis en rien une connaissance des idoles auxquelles les plus grands esprits avaient cru.

Aussi l'effondrement d'une tour qui symbolisait la divinité ennemie aux yeux de l'Islam avait-il mis à nu non seulement les fondements psychogénétiques de la vie bipolaire de la civilisation d'Allah, mais également les fondements anthropologiques d'une Amérique dont l'habitat dans l'irréel et le songe ne le cédait en rien à la force de conviction dont les lecteurs du Coran faisaient preuve. Il était évident que le géant américain avait été blessé en tout premier lieu dans sa piété. Sa religion faisait corps avec son omnipotence sur cette terre. L'effondrement de deux immeubles et les funérailles de 3000 victimes ébranlaient son identité religieuse. Sa forteresse céleste avait subi un affront de taille sur la terre. L'Hercule du ciel et son élève américain titubaient de conserve, parce que l'univers bicéphale dans lequel leur cerveau commun assignait l'un à résidence dans le ciel et l'autre sur notre globe, se trouvait cruellement frappé par la révélation de la bancalité cérébrale d'un empire théo-politique de nature.

5 - De l'interconnexion entre le cerveau du ciel et celui de la terre

Il faut savoir que l'espèce biphasée que la nature a sécrétée passe sans cesse du réel au rêve et vice versa et que son déhanchement lui est congénital. Quand l'encéphale du locataire des nues se révèle fragile, instable, modifiable, son compagnon sur la terre répercute sa vulnérabilité . Il arrive que l'infirmité de son céleste compagnon le frappe de plein fouet de folie ici bas. Quarante guerres de religion en Europe auraient permis depuis longtemps d'étudier les pathologies respectives du ciel et de la terre et leur répercussion sur l'un et sur l'autre interlocuteur si le sujet n'avait été tabou.

Or, l'Amérique s'était mise à courir en tous sens à la recherche du coupable dont l'attentat du 11 septembre avait frappé la nation d'une démence foudroyante. Naturellement, un peuple ne se met jamais qu'à la poursuite désespérée de son propre double dans le ciel. Aussi le Nouveau Monde ne savait-il ni ce qui lui était arrivé , ni où son propre ego était passé. Jamais encore l'histoire du monde n'avait offert le spectacle d'un empire planétaire métamorphosé en un personnage de théâtre plus vrai que nature et tout soudainement condamné à se caricaturer dans le ridicule et la cruauté.

Pour qu'une scène aussi titanesque pût se dérouler tout subitement sous les yeux ahuris de tout le genre humain, il n'aurait pas suffi que le monde moderne eut accédé sur les cinq continents à la maîtrise de deux miracles techniques - celui de l'instantanéité de la transmission des images en tous lieux du globe et celui de la conquête de leur ubiquité : encore fallait-il qu'un empire théopolitique se présentât en chair et en os sur les planches, encore fallait-il qu'il se changeât en un acteur gesticulant sous les yeux ébahis de tous les peuples de la planète. Du coup, la contingence des événements locaux s'était si bien greffée sur l'interprétation en profondeur du temps de l'Histoire que les premiers historiens anthropologues de l'Europe ont osé sortir de leur cachette. Leur génie a bénéficié d'une chance unique: ils ont été puissamment favorisés par le hasard qui avait mis à la tête de l'Amérique un Président suffisamment faible d'esprit pour incarner le cerveau onirique moyen de sa nation et pour illustrer le fonctionnement biphasé de l'entendement des fuyards du règne animal.

6 - Une représentation nouvelle de l'espèce humaine

Le spectacle du subit affolement d'un État titanesque, qu'on avait vu courir à toutes jambes derrière un Ben Laden minuscule, puis reporter son ambition et sa fureur sur l'Irak, qui n'y était pour rien, afin de mettre, au passage, la main sur son pétrole - l'occasion fait le larron - puis le spectacle de la panique d'entrailles d'une Administration qui multipliait sans honte les cadeaux, les menaces et les enjôlements afin d'acheter à prix d'or un droit international truqué, avec la conviction enfantine ou débile qu'une voix achetée sans vergogne par la corruption la plus honteusement étalée incarnerait néanmoins une justice réelle, tout cela a fourni aux premiers anthropologues de la politique mondiale la représentation nouvelle de l'espèce humaine dont leur science n'avait pas encore osé poser les fondements. L'heure avait sonné pour eux de s'interroger dans une clandestinité scientifique qui commençait de prendre fin, mais à laquelle ils demeuraient encore condamnés, de s'interroger, dis-je, sur la singularité de la boîte osseuse de leur espèce. Pourquoi l'homme est-il le seul animal que la nature a livré de naissance à des tractations spectaculaires et toujours manquées entre les représentations du monde opposées et rivales que ses deux lobes frontaux lui présentent ?

Ce n'est le lieu ni d'étudier l'évolution psychobiologique d'une espèce terrorisée par le vide auquel l'hypertrophie de sa masse crânienne l'a livrée, ni de préciser les étapes que ses pseudo raisonnements ont connus dans un temps que des documents écrits ne jalonnent que depuis 6 000 ans environ. Je me contenterai de souligner qu'au début du troisième millénaire, la livraison d'un empire à une première psychanalyse fondée sur une anthropologie dépassait déjà en intérêt scientifique la spectrographie psychobiologique dont la seule Amérique faisait alors l'objet : l'Europe avait reçu de plein fouet, l'impact d'un messianisme devenu burlesque sous les yeux de toutes les nations. La gravité de l'état hypnotique dont l'Europe souffrait à son tour ne lui avait été révélée qu'à partir de 2001 .

Aussi n'était-ce nullement au nom d'un réalisme politique sainement retrouvé qu'un Vieux Monde encore tout hébété s'était partiellement réveillé et qu'il avait paru un instant sortir d'un demi siècle de tétanisation cérébrale sous les auspices d'une rédemption par l'utopie. Bien au contraire, ce fut au spectacle de la trahison de son propre cerveau religieux par une Amérique pseudo messianisée à l'école des idéaux contrefaits de la démocratie et par sa théologie tartuffique de la rédemption du monde que les Européens se sont alors quelque peu retournés contre le cynisme de leur souverain et de leur maître devenu hérétique à leurs yeux. Le prodige de ce retournement d'un messianisme politique contre ses propagateurs mérite un éclairage particulier.

7 - La vassalisation des esprits

Jamais aucun empire n'a seulement tenté de mettre en application sur cette terre sa théologie du salut superbement auréolée. Dès le II e siècle, le christianisme lui-même avait troqué les vêtements d'une rédemption patiemment attendue contre les moyens accélérés de la guerre. Impossible d'évangéliser précipitamment l'univers sans prendre les armes d'une délivrance et d'une grâce expéditives. Il est vrai que jusqu'à Julien l'Apostat le paganisme avait cohabité passivement et sans heurts excessifs avec la croix. Mais les grandes invasions avaient condamné une religion aux parures tranquilles à mettre une sourdine au gouvernement évangélique de la terre. La théologie des bons offices d'un ciel des épées n'a retrouvé sa précision et sa minutie qu'un court instant avec Bossuet, qui avait colloqué dans le ciel une sainte doublure de Louis XIV.

A partir de 2003, l'Amérique guerrière s'était engluée dans un sacré politique hâtif et complaisamment étalé, alors qu'aucun empire messianisé n'avait expérimenté cette méthode, parce qu'après la chute du mur de Berlin, le monde s'était converti sans résistance au mythe d'une rédemption à pas lents. Aussi le nouveau Monde n'avait-il été initié aux cruautés des croisades et à l'expansion toujours cynique des empires du sacré qu'à la suite de l'attentat du 11 septembre. L'effondrement de l'Eden américain sous les bombes bien réelles d'un Allah censé ne faire qu'un seul Dieu avec celui du Golgotha et avec celui de l'étoile de David aux yeux des naïfs syncrétistes de l'époque a été un déclencheur de l'impérialisme demeuré latent d'une nation majoritairement protestante, dans laquelle chaque croyant se sentait destiné à servir de bénéficiaire d'une révélation particulière et privilégiée. Il était trop tard pour que le ciel collectif américain, défié à l'improviste et pour ainsi dire par surprise à la cruelle école de l'Histoire, prît conscience du défaussement viscéral des empires sur leur ciel de conquérants. Aussi l'expansion désordonnée de l'Amérique l'a-t-elle entraînée sans préparation dans un chaos cérébral auquel l'univers de l'époque a servi de théâtre.

Les premiers anthropologues ont étudié avec stupéfaction les organes d'une presse française inégalement vassalisée, ensommeillée et flottante. Au début du XXIe siècle, Libération, Le Monde, Le Point, l'Express défendaient la guerre américaine en Irak sans faire valoir aucune argumentation politique sérieuse. Certes, il avait bien fallu se rendre à l'évidence que Saddam Hussein n'était pas un second Ben Laden et que la propagande de guerre de l'Amérique faisait valoir les motivations fallacieuses dont usent toutes les nations ambitieuses d'étendre leur puissance par les armes.

On n'en prétendait pas moins que la sainteté américaine convertirait en un tournemain le monde islamique tout entier à la démocratie des Jefferson et des Franklin, que le dictateur irakien était le spectre d'un Hitler ressuscité et que cet épouvantail faisait trembler un oncle Sam dont l'héroïsme saurait se montrer à la hauteur d'un si terrifiant adversaire, que les États européens rétifs à la croisade des justes contre l' " axe du mal " n'étaient que des lâches prêts à retomber dans les turpitudes que la capitulation de Munich avait illustrées en 1938. Il est vrai qu'une Europe gangrenée par son auto-domestication était allée si loin dans l'abaissement qu'aucun gouvernement démocratique n'osait regarder l'Amérique impériale droit dans les yeux et lui dire en face qu'elle était devenu le César du XXIe siècle. L'ONU avait été sommée de renier les fondements du droit international et de le revêtir de la chasuble de la justice universelle. On tremblait de peur devant le sceptre de l'empire et on levait les yeux au ciel aux côtés d'un Saint Père aux majestueux lamentos.

Comment proclamer hors la loi la guerre en Irak, comment invoquer le droit naturel de toutes les nations du monde de barrer la route au nouvel Alexandre ? Au début du siècle, l'Europe des déplorations, des incantations et des génuflexions commençait seulement de découvrir l'irrémédiable servitude des peuples que leur évangélisme politique a privés des moyens de terrasser la force.

8 - La résurrection de la pensée

Et pourtant, la faiblesse de jugement dont une raison politique européenne convalescente faisait preuve pour défendre la paix tout en s'ingéniant à ménager la susceptibilité de l'agresseur illustrait indirectement l'avènement du regard des anthropologues sur l'encéphale d'une espèce qui s'était toujours avancée dans l'arène des millénaires sous la bannière des dieux bifides qu'elle cachait dans son dos.

Si les sciences humaines de la première moitié du XXIe siècle avaient échoué à décrypter les idoles dont l'humanité était flanquée depuis le paléolithique, nous ignorerions encore, en cet an de grâce 2078, les secrets anthropologiques du théâtre qui condamnait l'Amérique de l'époque à brandir un Bien et un Mal contrefaits à l'usage de l'empire. Par bonheur, l'étude du cerveau de l'Histoire est devenu, dès 2010, la clé de toute lecture scientifique du temps humain. Le spectacle qu'avait offert une grande nation dont l'encéphale théologique avait été brutalement mis à nu par l'effet d'un attentat sur deux buildings, illustrait si bien l'impuissance et la bancalité des méthodes d'interprétation du sacré dont disposait la science historique semi rationnelle de l'époque, que le décryptage anthropologique de l'inconscient de l'espèce humaine a pu sortir de la clandestinité parmi les linceuls et dans l'odeur des cadavres du World Trade Center, tellement les tombeaux sont les écoles des résurrections. A partir de 2010, Adam s'est initié au "Connais-toi" du IIIe millénaire, qui enseigne à jaillir des sépulcres le glaive de la pensée à la main.

9 - L'idée de justice

En ce temps-là, la science politique débattait encore gravement de la question de savoir si une éthique internationale idéaliste et qu'on faisait remonter à Kant, était en mesure de faire contrepoids à la philosophie réaliste de l'Histoire que Hobbes avait exposée dans le Léviathan. Mais les anthropologues clandestins avaient compris dès la fin du XXe siècle qu'en raison du rapetissement de la terre et de l'ubiquité de l'image, les vraies armes de la puissance politique avaient changé de nature et que ce n'étaient plus les bombes et les canons, mais l'éthique d'une civilisation sur le théâtre du monde télévisé qui faisait la force et qui dictait sa loi aux empires.

Le 15 février 2003, les peuples étaient descendus bruyamment dans les rues pour désavouer leurs élites politiques bêtement asservies à des foudres mouillées. La seconde Renaissance s'armerait d'un scalpel. Le nouvel humanisme obéirait à la vocation bénéfique et cruelle de rendre compte de l'évolution vers le délire d'un encéphale auquel sa scission entre le réel et des mondes imaginaires avait pourtant permis de s'éloigner du règne animal. La victoire sur le nazisme et sur le communisme n'avait pas eu d'autre ambition que de réfuter le renversement de toute éthique, qui voulait que la justice et le droit fussent dictés par le plus fort. Et voici que l'Amérique offrait à tout l'univers le spectacle d'une justice au service de son règne. Comment fonder une morale qui briserait dans l'œuf le césarisme démocratique que le Nouveau Monde avait porté sur les fonts baptismaux d'une conscience universelle soumise aux intérêts des puissants?

Au début XXIe siècle, la pensée politique était loin de disposer d'une philosophie transanimale de la justice internationale. Beaucoup de nations petites et moyennes s'inclinaient devant une statue de la liberté portant une torche au bout de son bras dressé vers le ciel. Tous les États demeuraient livrés à des paramètres mi-temporels, mi-vaporeux. Leur carence intellectuelle et morale était liée à la fragilité et à la maigreur de la connaissance de l'humanité sur laquelle les études historiques butaient depuis la Renaissance. Les méthodes anciennes d'assainissement religieux ou philosophiques de la notion de justice n'avaient pas été spectrographiées par une psychobiologie encore dans les limbes, tandis que les vieilles recettes des catéchistes roboratifs étaient devenues obsolètes depuis longtemps. Les historiens qui ont posé les fondements d'une réflexion anthropologique sur l'éthique des empires se sont demandé pourquoi le Nouveau Monde d'alors n'avait produit ni élite capable d'assumer des responsabilités politiques planétaires, ni l'élite proprement intellectuelle qu'attendait un monde en panne d'une réflexion sur la justice.

Déjà la France, l'Allemagne, la Russie, la Chine, l'Inde, le monde arabe, l'Afrique, l'Amérique du Sud portaient à la lumière des élites nouvelles de la pensée ; déjà se dressait une digue face à l'expansion de l'empire américain ; déjà les sciences humaines relevaient le défi du droit international de la première démocratie armée jusqu'aux dents que le monde eût connue depuis celle d'Athènes. C'est alors que la connaissance anthropologique de l'espèce humaine et de son histoire a commencé de jouer un rôle décisif dans l'avènement d'une civilisation dont l'énergie et la lucidité allaient prendre rapidement une grande avance intellectuelle sur son époque. Nous en sommes tous les héritiers.

10 - Comment fonder la vérité ?

Il fallait commencer par tirer des leçons nouvelles et proprement anthropologiques de l'histoire bien connue des conciles. On savait depuis longtemps que les papes recouraient à la méthode suivante : ils ordonnaient aux pères conciliaires d'adopter à l'unanimité des dogmes élaborés au sein des commissions placées sous le contrôle étroit de la Curie. Cette procédure en imposait à tous les esprits. Pourquoi les décisions doctrinales massives passaient-elles pour l'expression impérieuse de la volonté du ciel de l'endroit, pourquoi les conciles prenaient-ils automatiquement et si facilement le relais des ordres donnés par la divinité en personne?

Les premiers anthropologues de l'Histoire ont observé que la démocratie avait seulement modifié l'apparat de ce type de production de la vérité sacrale, puisque la substitution ex opere operato du pouvoir absolu des majorités à celui de la souveraineté autrefois attribuée aux unanimités théologiques n'était jamais qu'un trompe-l'œil : aucune argumentation sérieuse et raisonnée ne légitimait l'attrape-nigaud selon lequel le plus grand nombre aurait automatiquement raison. Au reste, si l'intelligence était majoritaire, à quoi bon des philosophes ? Depuis des siècles, d'innombrables exemples avaient tragiquement réfuté cette croyance: toutes les tyrannies avaient été triomphalement majoritaires avant de conduire au désastre et les rares despotismes minoritaires n'avaient pas fait long feu, mais bien moins en raison de leur folie que de leur maigreur.

L'Amérique en avait apporté une preuve aussi effrontée que spectaculaire puisqu'elle ne s'était même pas cachée d'acheter en coulisse et à prix d'or les voix vassales qu'elle engageait ouvertement à son service, tant aux nations unies qu'au Conseil de sécurité de l'époque. Puisque les majorités reconnues pour serves passaient ensuite pour miraculées par un ciel de justice, on voyait au grand jour la corruption, les menaces de rétorsions commerciales ou l'étranglement économique donner un faux éclat au droit international embryonnaire dont se targuaient les premières années du troisième millénaire. Mais comment fallait-il fonder le véritable esprit de justice si l'on ignorait par quels mécanismes psychobiologiques un vote obtenu par la ruse, la force ou l'argent, se métamorphosait aussi instantanément en une voix des idéalités démocratiques qu'autrefois en une parole du ciel chrétien ?

En vérité, la disqualification des vérités majoritaires spectaculairement ou subrepticement extorquées creusait un vaste cratère au cœur de toute la science politique, mais également au cœur de la science millénaire des décisions du ciel dont les prestiges et les atours avaient précédé la descente des sociétés humaines sur cette terre. Les anthropologues de l'Histoire se sont alors demandé sur quelle autorité il convenait de fonder la justice si celle des majorités avait fait naufrage à l'école du cynisme de l'expansion des empires. A cette fin, ils ont observé comment les empires prennent le pouvoir au sein des classes politiques des nations qu'ils ont asservies et pliées à leurs vues ; et ils ont démontré que ce sont toujours les classes dirigeantes et elles seules qu'elles réduisent à l'allégeance sous des dehors peu humiliants et même d'apparence flatteuse jusqu'à la rutilance.

11 - Collabos et résistants

Après la conquête romaine, la classe dirigeante de la Gaule avait appris le latin avec beaucoup de zèle et ses représentants les plus brillants avaient commencé de se rendre à Rome afin d'y faire carrière. Les notables demeurés attachés à leur terre et à leurs traditions avaient été réduits à la portion congrue : ils avaient continué d'exercer des responsabilités locales sans envergure et même dérisoires, tandis qu'une puissante minorité de Gaulois accédait au rang de personnages investis de prérogatives de haut rang. Les anthropologues ont ensuite observé que le nouveau type d'inégalité sociale qui avait subitement frappé au cœur les classes dirigeantes des nations dévalorisées et déclassées par l'hégémonie romaine ne pouvait encore faire l'objet d'un spectacle public et d'un débat quotidien, puisque les peuples vaincus ne disposait en rien d'un forum national ou international. Il avait fallu attendre le début du XXI e siècle, comme il a été dit plus haut, pour assister à la révolution inouïe que permettait aux masses d'entrer de plain pied dans l'arène de la politique mondiale.

Les anthropologues ont donc observé de près le type d'autorité non fondé sur la production mécanique des majorités qui a permis aux foules de jouer un rôle décisif dans la chute de l'empire américain. Il était extraordinaire d'assister au déchirement interne des élites politiques divisées entre, d'une part, une faction fière de servir une puissance étrangère, donc de flatter un maître lointain et, d'autre part, une majorité de patriotes tenaces et décidés à résister aux séductions du nouveau souverain putatif de la terre. Le petit écran a été le foyer de la révolte. Tout le monde voyait que le souverain d'outre-Atlantique n'était pas en mesure d'exercer sa domination sur des peuples rebelles à son joug et indignés de suivre des yeux, comme au théâtre, les nouveaux résistants et les nouveaux collaborateurs. Quelle leçon publique de civisme de voir défiler sur la scène les quémandeurs de petits profits et de grands larcins dont les domestiques se vantent entre eux à bien servir leurs maîtres! L'indignation devant le spectacle public de l'asservissement des élites a été le ferment de la révolution .

12 - Quelques exemples

Avant même le déclenchement de la deuxième guerre du Golfe, les anthropologues de la première génération avaient observé les prémices de l'affrontement qui allait bientôt scinder la classe dirigeante française entre les nouveaux patriotes et les serfs. Mais il était trop tôt pour tirer les conséquences théoriques de la dichotomie mondiale à laquelle les empires en ascension soumettent les élites politiques de leurs vassaux. La coupure était encore marginale entre les esprits nationaux et les expatriés de l'intérieur. On avait connu un certain docteur Kouchner , ancien Ministre français, qui s'était précipité au service des futurs génocidaires du peuple irakien. Un Gaulois du premier siècle n'aurait pas été tancé par une presse quodienne demeurée entre les mains des Druides modérés et ne se serait pas vu cloué au pilori de son ambition devenue exclusivement romaine, tandis que l'hebdomadaire Marianne avait foudroyé le transfuge : " Après avoir déclaré, en septembre 2002, au micro du " Grand Jury RTL-Le Monde que la politique de Jacques Chirac était " excellente " et que, s'il devait y avoir une opération en Irak, elle devait se faire, comme le proposait la France, sous l'égide des Nations unies, Kouchner a décidé de briser le consensus. (…) Le champion de l'action humanitaire change radicalement de position et se fait le chantre de l'action militaire immédiate. (…) On peut tout reprocher à Bernard Kouchner sauf d'avoir jamais péché par manque d'ambition. Mais au moins a-t-il le mérite de n'avoir jamais dissimulé son appétit. " (3 - 9 mars 2003)

L'épouse de ce Dr Kouchner, célèbre par sa beauté, jouait un rôle de vedette à la télévision , où elle avait interviewé la Ministre française des armées, Mme Michèle Alliot-Marie et un écologiste franco-allemand alors célèbre M. Cohn-Bendit. Le Nouvel Obs décrivait l'entretien en ces termes : " L'animatrice avait un mal fou à se tenir à son quant-à-soi professionnel en interrogeant Michèle Alliot-Marie ou Daniel Cohn-Bendit, tous deux hostiles à l'offensive guerrière. Elle n'était manifestement pas de cet avis. Plusieurs mimiques, haussements de sourcils, agacements mal maitrisés crevaient l'écran. La télévision est cruelle. On finissait par être embarrassés par un émoi si douloureux. " (Jean-Claude Guillebaud, Dommages collatéraux, Nouvel Obs, supplément radio-télévision, 8 - 14 mars 2003)

Avant même que la guerre enflammât l'opinion et rendît intenable la position des serfs de la nouvelle Rome, on avait vu des milliers de citoyens italiens tenter de bloquer les trains que le Gouvernement collaborationniste de l'époque mettait au service de l'empire d'outre-Atlantique afin de faciliter l'acheminement vers le Golfe des armes entreposées sur la base militaire américaine de Pise, qui avait été assiégée par des patriotes indignés et furieux de se voir trahis par leur propre État. Même en Turquie, la foule avait assiégé le Parlement et l'avait empêché de voter les dispositions que le gouvernement avait prises pour autoriser le passage des troupes américaines sur le sol national .

Quant au peuple espagnol, il désapprouvait son gouvernement à 91%. Le juge Garzon écrivait dans El Pais : " J'ai parfois la sensation, monsieur le président du gouvernement, que nous ne sommes plus face à des hommes politiques - au sens classique du terme, et non dans l'acception utilitariste que beaucoup lui donnent aujourd'hui - mais à des murs de pierre suitant l'humidité et l'absence nauséabonde de sentiments. " (trad. Le Monde, 11 mars 2003). Trois cents juristes internationaux espagnols, seize professeurs de droit international anglais et quarante trois experts internationaux australiens avaient démontré l'illégalité de la guerre dite " préventive ".

13 - Les verdicts de la conscience

Mais la première génération des anthropologues de l'Histoire des empires, n'a pas étudié la logique interne qui allait mettre hors la loi la position des gouvernements démocratiques qui, en pleine paix, retrouvaient leurs pétainistes et leurs résistants. Tout se passait comme si, sous l'occupation allemande , les résistants et les collaborateurs avaient eu la liberté de débattre tranquillement à la radio des avantages respectifs de faire allégeance au maître du monde ou de lui résister. Un certain Yves Roucaute avait écrit dans Le Monde du 7 mars 2003 : " Les États-Unis agiraient 'par intérêt', 'pour le pétrole ', disent-ils. Que l'intérêt puisse être le mobile de l'intervention ne suffit pas à la condamner. (…) D'autre part, assurer ses conditions de survie, tout État le doit. Or, le pétrole est une matière première stratégique, à partir de laquelle un chantage peut être exercé. (…) La France passe à côté de son intérêt bien compris. En ne participant pas à la coalition, le marché irakien nous échappe. "

Il devenait de plus en plus évident que le terme de " droit international " n'était qu'un autre mot pour désigner la morale universelle et l'esprit de justice : comment une décision immorale et injuste aurait-elle pu se réclamer de l'autorité du droit international ? Le 11 mars 2003, le secrétaire général de l'ONU l'avait solennellement rappelé : une guerre en Irak sans l'aval de l'ONU mettait l'empire américain au ban de la civilisation, tellement le mépris du droit international n'était rien d'autre qu'un défi fasciste à toute morale et un reniement radical de la valeur suprême de l'Occident : l'esprit de justice.

Du coup, il fallait reconnaître que ce ne sont pas les majorités qui font la vérité, mais les verdicts de la conscience ; et si les adversaires de la guerre avaient la majorité, ce n'était pas le décompte fétichiste de leur voix qui faisait la vérité morale et qui définissait la justice, mais l'honnêteté de leur entendement, celle qui leur dictait les verdicts souverains de leur raison. La droiture des âmes se révélait la vraie source de l'autorité de la justice, qu'elle fût majoritaire ou non.

14 - L'anthropologie de l'oubli

Les premiers historiens-anthropologues qui se sont penchés sur les causes de la ruine de l'empire américain ont observé les masques censés descendre du ciel unanime des Églises ou du ciel majoritaire des démocraties ; et ils se sont demandé comment la raison se laissait pervertir par la peur et trahissait l'esprit de justice. Or, les élites politiques pénétrées jusqu'à la moelle par l'esprit d'allégeance à l'empire d'outre-Atlantique ne se posaient en rien la question de la légitimité de leur maître et de son droit naturel de régner sur eux: simplement la puissance souveraine faisait partie du paysage.

Une génération ou deux suffisaient donc à faire perdre la mémoire à une civilisation aussi ancienne que celle de l'Europe et qui s'était illustrée avec tant d'éclat pendant plus de vingt-cinq siècles . La raison dans sa droiture et le libre examen auraient suffi à démontrer la fragilité d'un empire à la merci d'un de Gaulle italien, espagnol ou allemand qui aurait demandé à la puissance occupante d'évacuer ses bases. Alors, d'un seul coup, toute l'Europe aurait retrouvé une souveraineté que la France avait reconquise sans coup férir depuis un demi siècle. Mais la puissance occupante était si sûre de ses esclaves qu'elle s'amusait à froncer les sourcils et à feindre, de temps à autre, de vouloir quitter ses vassaux et de les laisser orphelins. Alors, toute tremblante, la marmaille s'accrochait aux basques de son protecteur et le suppliait de rester. On menace du loup garou les enfants pris en faute.

Les armées de Vitellius avaient incendié le Capitole par maladresse. L'univers avait été ébranlé par cet éloquent et gigantesque présage de la chute imminente de l'empire. Mais Rome avait relevé le défi de ce 11 septembre de l'antiquité : Tacite raconte par le menu les mesures de purification à la fois titanesques et minutieuses que le Sénat et les augures avaient prises pour laver l'empire de cette souillure maléfique et pour lui permettre de retrouver la sainte protection de ses dieux , tandis que les Nouveaux Atlantes avaient lancé leur Jupiter comme un Roland furieux à la poursuite du coupable. Rien ne pouvait mieux démontrer l'impuissance de l'orgueil et de la fureur dont les Romains avaient sagement évité le spectacle en faisant allégeance à leurs divinités. Un si éclatant exemple de leur subordination à leurs souverains du ciel délivrait un solennel avertissement à leurs vassaux: si Rome, disaient-ils, s'inclinait devant les verdicts de l'Olympe, comment des sceptres moins puissants dresseraient-ils leur ciel contre celui de l'empire ?

15 - Le droit international face au premier Reich militaro-religieux

Les peuples entendaient une justice flottante, mal définie et fragile s'entourer des gémissements plaintifs de la communauté internationale, mais nul n'osait invoquer la monstruosité de massacrer aveuglément une population de vingt-trois millions d'âmes. Les défenseurs les plus ardents de la paix entouraient de respect un génocidaire décidé à faire un carnage. Il était gigantesque, le simulacre qui lui faisait déclarer face au monde entier médusé que son devoir était de protéger ses propres concitoyens contre l'extermination dont un microbe était censé les menacer.

Comment une mascarade aussi herculéenne pouvait-elle se trouver cautionnée par la conscience universelle ? Puisque l'Amérique s'était changée en un Reich militaro-religieux, puisqu'elle courait le monde à bride abattue, puisqu'elle piétinait le droit international au nom de son ciel en folie, comment fallait-il interpréter la lâche capitulation des gouvernements anglais, italien, espagnol, hollandais, danois ? Les croix blanches des soldats américains qui jalonnaient le sol des peuples qu'ils avaient délivrés un demi siècle auparavant criaient à leurs descendants enregimentés au service d'un empire qu'il était indigne de leur patrie de changer en instruments de conquête du monde les cimetières où reposaient leurs héros.

Pourquoi une anthropologie ouverte à la spectrographie des cerveaux a-t-elle joué un rôle décisif dans le naufrage du Nouveau Monde ? C'est que cette science critique a répondu à la nature profonde d'un empire dont les subterfuges théologiques se sont révélés tellement naïfs que le monde entier observait la maladresse de leur mode de fabrication. Jamais encore un César n'avait été réfuté par sa propre image devenue repoussante; jamais encore un César n'avait régné sur la terre par le relais de gouvernements à sa solde ; jamais encore un empire ne s'était rué à l'assaut de l'univers en pleine paix et dans un monde dont les régimes démocratiques s'étaient endormis.

Le XXIe siècle a offert le spectacle à la fois terrifiant et dérisoire d'un empire dont l'effondrement était programmé par sa propre démence. Mais cette époque décevante a également provoqué un approfondissement extraordinaire de la connaissance scientifique d'une espèce au cerveau divisé entre ses déchaînements dans des mondes imaginaires et la platitude qui la guettait à chaque pas. A partir de 2075, l'anthropologie a définitivement quitté sa propre préhistoire. Les ancêtres mesuraient des fémurs, pesaient des boîtes osseuses, calculaient des cubages crâniens. L'heure avait sonné de connaître l'homo historicus dont six millénaires seulement de l'écriture permettaient de retracer l'évolution proprement cérébrale. Quand les performances de la matière grise du temps d'Homère ont pu être comparées avec celles du XIe ou du XIIIe siècle, quand le degré de déraison de l'humanité a pu être observé par la radiographie de ses autels successifs, le XXIe siècle s'est trouvé armé pour peser l'encéphale bipolaire de GW Bush et pour armer l'Europe d'une avance intellectuelle qui allait permettre à ses historiens de rendre compte de la chute précipitée de l'empire américain.

2mai 2003