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Section Décodage anthropologique
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La France entre le glaive et l'esprit
Dialogues imaginaires entre le Général de Gaulle et Jacques Chirac

b- De l'asservissement intérieur

Le spectre du Général de Jacques Chirac et le Président de la République Jacques Chirac se rencontrent sur la terrasse du château d'Elseneur.

1 - Le droit et les sorciers
2 - Regarder le monde en face
3 - La psychophysiologie des générations asservies

1 - Le droit et les sorciers

L'anthropologie descriptive : Quelles sont les conditions dans lesquelles une science politique fondée sur une interprétation rationnelle de l'histoire des empires, donc sur une science, même imparfaite, de la logique qui régit leur expansion et leur chute aura des chances de vérifier ses conclusions sans afficher pour autant une rigidité quelquefois inopportune et le plus souvent inefficace ? Au début du XXIe siècle, le succès sur le long terme d'une politique dont l'ambition était de passer la camisole de force à un empire pouvait s'accommoder de quelques concessions superficielles et passagères à l'éclat des glaives. Personne n'a jamais soutenu qu'Henri IV serait devenu catholique pour avoir dit crûment que Paris valait bien une messe, personne n'a jamais prétendu que Richelieu se serait converti au protestantisme pour avoir appelé la Suède à combattre Charles Quint ou que François 1er était hérétique pour avoir appelé le Grand Turc à combattre l'Espagne catholique. Les grands hommes politiques ont toujours fait le grand écart, non afin de concilier les extrêmes, mais pour se forcer un passage. .

Jacques Chirac : Nous tendons les rets du droit international afin de capturer Gulliver avec l'aide d'une ONU grandie par son refus d'entacher son drapeau d'une capitulation devant l'alliance de la force armée avec la bourse bien garnie d'un soudoyeur de tout l'univers. La profondeur de la blessure que j'ai infligée à l'empire américain se mesure à la violence des coups qu'il me porte désormais: il prétend que j'ai empêché les guerriers d'arborer la bannière de la justice et du droit - car ils sont déjà pervertis au point de croire que ce masque aurait trompé tout le monde . Les barbares sont ainsi : ils prennent les attributs de la justice pour des fétiches de sorciers .

2 - Regarder le monde en face

Vous avez démontré, mon Général, que l'art militaire est tout de terrain et qu'il se définit, à l'instar de la politique, comme l'art du possible. Il se trouve que l'empire américain existe. Nous en sommes convaincus, vous et moi, pour l'avoir rencontré en chair et en os, mais à quarante ans d'intervalle. Pour que cet empire s'en retourne un jour de l'autre côté de l'océan, la route sera longue et entrecoupée de précipices. Et pourtant, après une succession de catastrophes prévisibles, la Méditerranée retrouvera son nom de baptême, Mare nostrum parce que l'histoire finit toujours par prendre rendez-vous avec sa propre nature. Mais il y a vingt-cinq siècles que Platon a démontré qu'il faut deux générations entières pour que les fils d'une prosternation de leurs pères devant un maître retrouvent leurs esprits et condamnent le déshonneur de leurs ascendants.

Regardons le monde en face : les Français de moins de soixante-dix ans n'ont aucune expérience politique de l'époque lointaine où l'Histoire leur enseigne que l'Europe se trouvait encore sous son propre ciel et trouvait sa liberté aussi naturelle que l'air qu'elle respirait. A ma manière, je suis votre contemporain parce que j'avais déjà treize ans en 1945 et que j'ai vécu la Libération comme un basculement prodigieux du monde ancien dans un monde entièrement nouveau, celui de la servitude où une puissance étrangère occupait nos villes et nos ports et n'allait pas tarder à semer ses places fortes dans toute l'Europe délivrée de l'armée allemande. Le fait que, cinquante ans après la chute du nazisme, l'Amérique soit encore militairement présente à Dusseldorf, à Naples, à Pise et qu'elle contrôle toute l'Europe ne fait pas partie de mon paysage mental depuis le berceau, tandis que les peuples européens d'aujourd'hui , n'ont pas été sauvés d'un asservissement natif, puisqu'ils ont vu le jour sous le joug d'un empire étranger.

L'anthropologie descriptive : Les adultes élevés dans une foi religieuse jugent saugrenu de douter des propositions du catéchisme qu'ils ont sucé avec le lait maternel. De même, au début du IIIe millénaire, l'Occident n'avait plus de classe politique ébahie, ébaubie, consternée de ce qu'il existât un empire venu d'au-delà des mers, sous la tutelle duquel il se trouve placé, à titre perpétuel, tandis que la génération antérieure n'en croyait pas ses yeux de se voir asservie.

Jacques Chirac : Le député de gauche François Loncle vient de déclarer à l'Assemblée nationale que la France avait commis la " faute " de ne pas s'être rangée aussitôt et docilement aux côtés des États-Unis dans la crise irakienne. Apprenez, mon Général, que ce François Loncle n'est pas le premier venu, apprenez qu'il fut rien moins que le Président de la Commission des affaires étrangères du gouvernement qui a précédé le mien. Cela signifie que le dogme de notre alliance avec l'empire américain se serait gravé à titre indélébile dans nos chromosomes et que nous devrions en soutenir l'orthodoxie, même quand la statue de la liberté qui continue de se dresser à l'entrée du port de New-York a métamorphosé le flambeau que Rodin a mis dans sa main en symbole de l'effondrement du droit et de la justice à l'échelle du monde.

Pour qu'une telle dérive de la politique étrangère de la France paraisse à des responsables de haut rang de la République, que ce soit de droite ou de gauche, il faut que toute la classe d'âge actuellement au pouvoir se trouve débranchée des rapports naturels que l'éthique entretient avec le politique depuis des siècles. Le jour même d'une mise en scène hollywoodienne de la chute de Bagdad devant les caméras du monde entier , le représentant de mon propre parti à l'Assemblée m'a demandé de féliciter le triomphateur pour son exploit de violeur du droit international.

L'anthropologue en voix off: Les Anciens ont longuement débattu de ce problème : on enseignait à Rome que si un fils apprend que son père ourdit un complot contre l'État , son devoir était de le dénoncer - ce qui, à l'époque, le condamnait à mort.

3 - La psychophysiologie des générations asservies

Jacques Chirac : Je suis le Président d'un État réduit à rappeler sans relâche à sa propre majorité que si un ami entreprend une carrière de cambrioleur international, il serait monstrueux d'invoquer le devoir de la fidélité en amitié pour l'applaudir et pour l'encourager à remporter de grands succès dans sa nouvelle vocation ; vous me voyez condamné à mettre mon propre camp en garde contre la tentation de se mettre au service d'une puissance étrangère.

L'anthropologie explicative: Au début du XXIe siècle, l'élite politique de la France avait largement oublié l'enseignement de tous les moralistes, qui avaient écrit que l'amitié se fonde sur une morale partagée et que, sans elle il n'est pas d'estime réciproque. Si M. Loncle ne se posait pas la question de l'éthique de l'amitié, ce n'était pas seulement parce qu'il n'avait lu ni Cicéron, ni Montaigne : c'était pour le motif qu'à ses yeux l'empire américain se trouvait paré pour l'éternité du sceptre de l'éthique du monde: il était donc sacrilège, pensait-il, de profaner le Saint Empire de la démocratie.

Jacques Chirac: Qu'est-ce que le réalisme en politique ? Dans La France et son armée, vous avez souligné tout le premier les méfaits du conceptualisme militaire et de sa raideur. On ne conduit ni la guerre, ni la politique avec des régiments de concepts mis dans un ordre de marche impeccable. J'ai appris de vous que la raison dialectique, elle aussi, peut se rendre inquisitoriale et bornée. Si je demande au monde tel qu'il est d'excommunier les États-Unis d'une seule voix, ce ne sera que le coup d'épée dans l'eau d'un rappel du Décalogue. Où sont les vraies forces ? Dans le monde arabe, qui entrera bientôt en ébullition ; puis dans la jeunesse du monde.

L'anthropologue en voix off : L'anthropologie expérimentale et explicative a observé que les armées de l'espoir sont appelées à enfler et que l'on ne fait rien de grand sans se trouver minoritaire au départ ; comme elle est capable d'interpréter ce qu'elle constate, elle a souligné que si la vérité se trouvait majoritaire par nature et par définition, elle n'aurait pas besoin de précurseurs pour accélérer l'accouchement. Les Claude Bernard de l'anthropologie scientifique se sont demandé pourquoi toute l'Europe de la génération venue au monde sous le sceptre de l'empire américain était-elle une génération sacrifiée ? Pourquoi une République née de la saine volonté du Général de redonner son indépendance d'esprit à la France grouillait-elle de millions d'aveugles de naissance ? Pourquoi entendait-on des élus du peuple soutenir publiquement une logique de la servitude ? L'anthropologie expérimentale introduit à une connaissance médicale de l'Histoire : elle observe l'encéphale des pseudo raisonneurs de l'époque. Puisque, disaient-ils Saddam Hussein était un tyran sanguinaire, n'est-il pas tout naturel et quasi providentiel que l'empire américain, qui passait pour l'ami le plus précieux de la France, profitât de ce que sa puissance s'était rendue, entre temps, la maîtresse du monde, pour bondir sur cette circonstance providentielle à ses yeux et pour étendre, par la grâce de Dieu , sa puissance sur toute la terre ? N'était-il pas tout naturel qu'il poursuivît son expansion économique et religieuse en violation ouverte, certes, du droit international, qu'il piétinait allègrement, mais avec la bénédiction des fils de la Libération ?

L'anthropologie expérimentale s'est penchée sur l'anneau de Gigès des modernes: l'empire américain jouissait du prodige de se rendre invisible. Pour que ce phénomène psychobiologique pût se vérifier en plein jour, il fallait bien que la vassalisation intérieure des nations les privât de la vue du soleil. Les pionniers d'une connaissance scientifique de l'imaginaire politique ont réussi à déchiffrer la terrible réalité qu'était la tétanisation de la raison européenne. Le général de Gaulle avait osé donner au monde entier le spectacle des retrouvailles de la France avec sa souveraineté. Mais il lui avait suffi, pour cela, de désobéir à une idole mondiale et d'en profaner le temple. Les troupes américaines avaient été contraintes de quitter le sol de la France à la seule écoute d'une voix.

Jacques Chirac : Savez-vous que l'empire américain a bien retenu la leçon que vous lui avez donné et qu'il s'est hâté, après 1966, d'assujettir plus fermement ses vassaux à sa puissance militaire. Savez-vous que les nations européennes ont signé l'une après l'autre et en catimini des traités qui les contraignent désormais d'accepter à titre perpétuel l'occupation armée de leur territoire ? Savez-vous que la souveraineté de la Belgique, par exemple, a été annihilée secrètement en 1971 ? Savez-vous que Washington a placé en tapinois des " stagiaires " du Pentagone et du Département d'État au sein des instances bruxelloises ? Savez-vous que les délibérations de la Commission et les bureaux des États membres de l'Union européenne sont placés sur écoutes par les États-Unis ? Savez-vous que les résultats de cet espionnage sont recueillis à moins d'un kilomètre de là par un poste récepteur aux longues oreilles, lequel est chargé d'un premier dépouillement des renseignements recueillis, puis de les envoyer à Washington ? Ces écoutes n'ont été découvertes que tout récemment - mais cette nouvelle, qui aurait dû être jugée stupéfiante, n'a été rendue publique que dix jours plus tard, puis elle a été étouffée par le silence complice de la presse et des radios européennes ! Vous voyez que les États-Unis ont pris grand soin de prévenir la contagion que votre exemple aurait pu provoquer.

Le Président des États-Unis se vante aujourd'hui d'avoir cassé l'Europe en trois morceaux. Il y a suffi de l'envoi d'un lobbyiste de la firme Loockheed Martin, qui fabrique les F16 dont s'équipent les armées de l'air de l'Europe asservie, pour que l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la Hollande, le Danemark se rangent sous la bannière de Washington avec la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie, qui venaient d'adhérer à l'Europe. Telle est l'étendue du désastre au sein duquel je lutte pied à pied. Mais, déjà les peuples commencent de se dire qu'on n'avait encore jamais vu une puissance armée se passer de l'appoint d'une occupation militaire directe de ses vassaux. Rien n'est plus fragile qu'un empire entièrement dépendant du degré de vassalité que ses sujets lui consentent.

Maintenant, la vraie Europe commence, celle dont le combat se nourrit du tragique de l'histoire réelle. Notre ambition est claire, notre route grande ouverte, notre horizon débarrassé des brumes qui troublaient notre vue . Nos alliés sont-ils sûrs, déterminés, clairvoyants ? De toutes façons, nous irons de l'avant, parce que nous sommes les Pizarre de la reconquête de notre souveraineté.

(A suivre…)

2 mai 2003