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La République française et l'anthropologie critique

A propos du Dictionnaire critique de la République de Duclert et Prochasson

 

Depuis la Renaissance, l'intelligibilité historique reposait sur deux voltages de l'encéphale humain : le temporel ressortissait à la connaissance rationnelle des passions, les convulsions du sacré au difficile accomplissement des volontés d'un ciel énigmatique. Quand ce double pilotage du temps a cessé de satisfaire la science du passé, la raison occidentale n'a pas pris le relais d'un approfondissement anthropologique des origines et de la nature d'une aventure cérébrale dédoublée. Du coup, ni les croisades, ni l'inquisition, ni les guerres de religion qui ont ensanglanté tout le XVIe siècle n'ont pu être expliquées à la lumière d'une vraie science du cerveau biphasé de l'espèce. Puis le transfert des purifications sacrées dans le racisme et le basculement concomitant du messianisme dans les sotériologies politiques n'ont pas guéri les défricheurs de ce mystère de leur paralysie dans l'utopie ou dans la platitude. Enfin, le 11 septembre 2001 a rappelé que les évadés de la zoologie sont dotés de naissance d'une boîte osseuse schizoïde qui leur sert de parure, de masque et de cuirasse. L'acier trempé de Saladin a défié l'axe du mal qui proclame biblique l'Amérique protestante.
La science du temps historique est à la croisée des chemins. Ou bien elle tente le décodage des fuyards biphasés des ténèbres que leur bancalité psychobiologique installe sur deux planètes à la fois, l'une réelle, l'autre imaginaire, ou bien l'interdit qui frappe toute recherche scientifique sur les secrets de cette dichotomie mentale reconduira la civilisation de la pensée à une nuit antérieure au "Connais-toi" socratique.
Le Dictionnaire critique de la République de Duclert et Prochasson ouvre, pour la première fois, la brèche du courage intellectuel dans une science de la mémoire à la fois veuve des théologies, terrorisée de se trouver orpheline et condamnée à un décryptage de l'évolution de la condition humaine .

1 - Le nouveau Moyen Âge de la science mondiale
2 - Que signifie l'adjectif " critique "
3 - La République des idéalités
4 - L'expansion du champ historique
5 - François Furet et l'avenir de l'anthropologie historique
6 - La République déiste
7 - L'enquête anthropologique sur le cerveau humain
8 - La science politique peut-elle se rendre indépendante de la pensée logique ?
9 - Une ecclésiologie républicaine
10 - Le retard scientifique de la République
11 - L'incompétence politique de la République
12 - La République et la connaissance anthropologique de l'imaginaire
13 - La République comme document anthropologique
14 - La République enseignante
15 - Du statut anthropologique de l'État semi rationnel
16 - La question de la lumière
17 - Le nouveau recul intellectuel

1 - Le nouveau Moyen Âge de la science mondiale

Au début du troisième millénaire les méthodes relativement rationnelles que la science historique avait progressivement conquises depuis Thucydide étaient partiellement retombées dans les ténèbres du Moyen Âge qui avaient ensuite enseveli la civilisation occidentale, et cela non point en raison de la perte des instruments d'investigation de Clio qui avaient été retrouvés à la Renaissance, mais à la suite d'une mutation du territoire même de la connaissance du passé religieux de l'humanité, qui exigeait un bouleversement sans précédent de la problématique entière qui avait présidé jusqu'alors à l'interprétation du matériau fourni par les siècles écoulés.

Pourquoi un si grand retard dans l'adaptation des méthodes au terrain à défricher? C'est qu'il demeurait expressément ou tacitement interdit à tout psychologue, à tout sociologue, à tout philosophe et à tout anthropologue de s'interroger sur l'origine, la nature et l'évolution du cerveau simiohumain . On savait pourtant qu'après un siècle entier de carnages sacrés, un édit avait été signé à Nantes en 1598, dont les clauses s'étaient révélées inapplicables parce que les protestants avaient aussitôt préféré se ranger du côté d'une puissance étrangère, l'Angleterre, qui partageait leur confession, que de demeurer solidaires de leurs compatriotes - et Richelieu avait dû leur reprendre la place forte de La Rochelle. Aussi l'unification des encéphales du royaume n'avait-elle pu se trouver rétablie qu'au prix de la révocation de cet édit ; mais nul ne s'était demandé, à la suite de cette expérience politique en " grandeur nature ", pourquoi notre espèce met le monde à feu et à sang à la suite de quelques modifications de bon sens des dispositions du sacrifice rituel de la messe et pourquoi les tempêtes déchaînées sous les crânes échappaient à la maîtrise de tous les gouvernements et de tous les régimes politiques.

En 2002, le secret de trente ans qui protégeait de la curiosité des historiens un projet de 1972 du gouvernement britannique avait été divulgué : sa gracieuse majesté se proposait de délocaliser manu militari trois cent mille catholiques irlandais et deux cent mille protestants afin de les empêcher de s'étriper dans leur île, comme ils y étaient accoutumés depuis quatre siècles, pour le motif, décisif à leurs yeux, que les deux confessions se trouvaient en violent désaccord concernant la présence sanglante ou seulement symbolique de la victime autrefois animale, et désormais humaine, physiquement immolée sur les autels chrétiens depuis le IVe siècle. Et pourtant, la science anthropologique mondiale continuait de se trouver soumise sur la planète entière à un tabou si puissant qu'elle gardait un silence terrorisé. Mille ans auparavant déjà, il était interdit de s'interroger sur les causes les plus profondes et les plus cachées de la croyance à ce prodige : au XIe siècle, un certain Bérenger avait échappé de justesse au bûcher pour avoir écrit que ce miracle faisait des chrétiens une " troupe de sots ", et seule sa rétractation précipitée sous la menace de la mort lui avait valu la vie sauve.

En 2001, un attentat sacré avait fait trois mille morts d'un seul coup à New York . On pouvait espérer que ce coup de tonnerre alerterait les sciences humaines sur les cinq continents : or, non seulement il n'en avait rien été mais, tout au contraire, des axes théologiques du " bien " et du " mal " s'étaient aussitôt élevés dans les airs avec une vigueur accrue, et quand ils entraient en collision dans la stratosphère, il se produisait une déflagration si puissante dans l'encéphale simiohumain que seule une explosion nucléaire pouvait en égaler les ravages.

Mais rien ne réveillait la civilisation de la science de son sommeil dogmatique. Pourquoi aucun savant dans le monde entier n'avait-il seulement l'idée de se demander si l' évolution de l'encéphale de notre espèce était observable dans le temps historique, c'est-à-dire depuis l'invention de l'écriture ? Un cerveau grec du Ve siècle avant notre ère fonctionnait-il sur le même modèle que celui du troisième millénaire du tribut d'un gibet ? Et pourtant, en 1859, un Anglais du nom de Darwin avait découvert que la boîte osseuse d'un animal devenu sacrificiel est sujette à des métamorphoses qui modifient son contenu et qu'elle est loin d'être parvenue au terme des paiements qu'elle acquitte à chaque station de son sanglant parcours. En 2003 , un cyclope bafouillant avait fait tinter sa ferraille aux oreilles de toute la planète et la France s'était fatiguée à tenter de le corseter. Mais il n'y avait pas encore d'anthropologie française.

2 - Que signifie l'adjectif " critique " ?

L'an 2003 avait vu paraître un Dictionnaire critique de la République sous la direction de Vincent Duclert et de Christophe Prochasson * dont on pouvait présager qu'il marquerait une date décisive dans l'histoire de la méthode historique. Les explosions que déclencheraient les collisions de cet ouvrage avec les divers courants dont la science historique de l'époque était le théâtre annonçaient-elle l'aube d'une anthropologie critique ou bien serait-il impossible de briser l'interdit? Mais ce n'était pas une mince affaire que de lever la censure planétaire qui frappait l'enquête sur les pactes que la boîte osseuse des évadés de la zoologie concluait avec le sang de l'histoire : il s'agissait de rien moins que de savoir pourquoi le croisement des chromosomes d'une espèce mutante avec ceux du pacifique chimpanzé la propulsait depuis des millénaires dans des mondes livrés aux carnages de l'imaginaire.

A mon humble avis, l'entreprise audacieuse du Dictionnaire ne dissipait pas entièrement les ambiguïtés épistémologiques qui paralysaient l'interprétation rationnelle de la politique depuis la Renaissance ; mais il y contribuait puissamment du seul fait qu'il mettait en pleine lumière, et cela pour la première fois, des contradictions que leur évidence même ouvrait à un élargissement et à un approfondissement de leur signification anthropologique. Comment l'irruption soudaine de la notion jusqu'alors suspecte de " critique " dans l'analyse historique de la structure politique des États et de leur navigation dans la durée étendait-elle le champ d'intelligibilité de la science de la mémoire et favorisait-elle une mise en examen nouvelle de toute la politologie classique ? Le diagnostic était-il susceptible d'annoncer une ère nouvelle de la réflexion sur les nations et les peuples - celle d'une connaissance psychobiologique de l'Histoire ?

Certes, à sa manière la science préanthropologique de la mémoire s'était toujours voulue " critique ", et tout spécialement dans l'ordre politique: tantôt une idéologie jetait un regard dépréciatif sur ses rivales, tantôt l'historien la scrutait avec l'œil du Prince de Machiavel, tantôt il soulignait des erreurs politiques ou éthiques des États, tantôt il démontrait des apories liées à l'esprit d'une civilisation entière, tantôt il s'indignait de la corruption d'un siècle, de sa cruauté, de son immoralité ou de son aveuglement. Mais le Dictionnaire critique de la République empruntait une voie entièrement novatrice, celle de l'examen des contradictions internes à la " défense et illustration " de la République et de la laïcité à la française.

Cette révolution de la méthode mettait en lumière une difficulté que la science historique traditionnelle n'était pas en mesure de résoudre parce qu'elle dépassait le territoire alors circonscrit comme " historique " : il s'agissait de préciser le sens et la portée du recul intellectuel qu'inaugurait la notion, jusqu'alors flottante, de critique, dont l'origine et la nature étaient liées à la définition occidentale de la philosophie. Qu'un régime politique entrât en contradiction avec ses propres principes présentait un sens fort différent selon que ceux-ci s'attachaient à la définition même d'un État, au sens où l'entendait Montesquieu - une monarchie ou une démocratie s'éloignaient ou se rapprochaient de leur " esprit " - ou selon qu'il s'agissait des principes logiques qui régissaient la " raison pure " de Platon à Kant et qui constituaient, si je puis dire, le moteur du cosmos à leurs yeux.

3 - La République des idéalités

Il se trouve que la République de 1793 était une construction idéale. A ce titre, elle avait été conçue et voulue par des philosophes appliqués à élaborer un " contrat social " parfait, lequel serait déconnecté du sacré et purement rationnel. Son fonctionnement dialectique, irréfutable dans l'abstrait, débarquerait dans le réel parce qu'il serait censé forcer la résistance aveugle du monde, et cela sur le modèle d'une sorte de vérité agissante par le seul effet de la conceptualisation exemplaire de son propos. Une telle ambition de la logique s'inscrivait dans la postérité intellectuelle de la République de Platon, de l'Isle d'Utopie de Thomas More ou de l'île des Houyhnhnms de Swift. Par nature, ce providentialisme langagier s'autodéfinissait sur le mode normatif. Les idéalités qui propulseraient la France de la raison la doteraient de l'armature cérébrale d'une rédemption philosophique. Mais le législateur de l'époque ne disposait pas du recul anthropologique qu'allait inaugurer la critique généalogique d'un monde des idéalités salvatrices - Rabelais avait rappelé qu' " utopie " signifie " nulle part ".

Cette aporie originelle posait encore à la science historique du début du IIIe millénaire un problème de méthode entièrement nouveau et lié au décryptage de la théologie idéocratique de l'Occident. Le Dictionnaire le soulevait par la force des choses - ce qui rendait la difficulté d'autant plus prégnante. Comment poser clairement les prémisses d'une réflexion sur la distanciation critique qui permettrait d'emprunter un sûr chemin vers le type d'obstacles à surmonter, alors que toute la philosophie occidentale étant née de l'idéalisme de Platon, donc des pouvoirs qu'elle accordait à la parole raisonnée, était incapable par nature de couler le miroir dans lequel cette distanciation se réfléchirait? Comment une idée se serait-elle observée dans l'eau pure des idéalités dans lesquelles elle se mirait? Le concept était nécessairement à lui-même son Narcisse.

4 - L'expansion du champ historique

Si les obstacles qu'une cité abstraite rencontrait nécessairement sur la route qui la conduirait à s'accomplir dans sa propre perfection s'étaient révélés d'ordre exclusivement artisanal, ce type de difficultés serait allé tellement de soi qu'on ne voit pas comment l'histoire confrontée à la pratique politique éviterait la banalisation de son armement quotidien: dans ce cas, l'histoire des aventures de la République pourrait s'écrire en parallèle à celle de don Quichotte. Alors, l'historien amusé ou sarcastique se verrait contraint de déserter l'historiographie pour rivaliser avec le génie de Cervantès.

Mais si le débarquement d'une logique platonicienne dans la politique avait illustré sous Périclès une mutation du regard de Clio sur l'humanité et sur la notion même d'histoire - le platonisme était évangélisateur dans l'œuf - la parution d'un Dictionnaire critique de la République capable d'écrire l'histoire réelle d'une République votive par définition prenait une portée révolutionnaire, parce que la conquête d'une distanciation à l'égard du savoir historique de type philosophique nécessitait un séisme méthodologique ; et ce séisme ne pouvait que bouleverser la science anthropologique de l'époque, qui manquait encore entièrement d'un regard critique sur le fonctionnement du cerveau biphasé du genre humain, donc d'une véritable objectivation du temps historique. Mais, en même temps, les promesses et les menaces d'un tel électrochoc épistémologique s'étendaient d'ores et déjà à l'interprétation des deux religions messianiques, sotériologiques et rédemptrices issues du judaïsme tardif - le christianisme et l'islam. Le traumatisme que subissait inévitablement la notion même d'objectivité historique élargissait par cercles concentriques le champ de vision de l'historien classique et le conduisait à une spectrographie anthropologique des mythes religieux.

Car enfin, un monde politique régi par des idéalités subrepticement sacralisées avait bien pu naître et faire ses premiers pas sous la houlette de Platon ; mais ensuite l'œuf de l'idéal avait tellement grandi que la terre entière s'était rangée pendant deux mille ans sous le commandement des poussins titubants qui en étaient sortis. L'anthropologie était condamnée à conquérir le recul scientifique qu'exigeait l'examen critique du cerveau schizoïde d'une espèce qui vaquait aux affaires du monde tout en brandissant des bannières du ciel - sinon, comment l'historien pensant rendrait-il compte du destin d'un animal scindé entre le réel et le rêve et que son éjection ahurie de la nuit animale a livré à une cécité pilotée par des mythes?

Au début du XXIe siècle, les historiens de la République ne savaient pas encore comment ils élaboreraient la notion de critique à partir du recul nouveau de leur regard qui seul permettrait à leur raison de visionnaires du cerveau simiohumain de faire sortir des limbes l'ambition anthropologique à laquelle la science historique mondiale était appelée à répondre. Mais l'essentiel était que Clio y fût secrètement contrainte par le spectacle d'une espèce qu'un verdict de la nature avait rendue délirante et dont les carnages sauvagement rationalisés par des religions du " salut " au masque angélique, avait connu, avec les sotériologies nazie et marxiste leurs deux derniers avatars. C'était donc l'histoire entière qu'il fallait revisiter si la distanciation critique à l'égard de l'encéphale onirique de l'Occident s'inscrivait dans l'interprétation anthropologique du destin de cette civilisation. Pourquoi se fondait-elle, depuis vingt-cinq siècles sur le mythe de l'accession des fuyards de la nuit à un monde béatifié par des idéalités dont Pascal avait dit, en anthropologue avant la lettre : " Qui fait l'ange fait la bête " ?

5 - François Furet et l'avenir de l'anthropologie historique

C'est dans cet esprit que le Dictionnaire de Duclert et Prochasson et de leurs collaborateurs éclairaient d'avance la véritable postérité de François Furet et de sa continuatrice, Mona Ozouf en leur reconnaissant le rang de préfigurateurs de l'interprétation anthropologique de la République. Dans Le passé d'une illusion, le portrait balzacien du bourgeois en tenue d'acteur scindé entre les deux lobes de son encéphale, l'un tout grisé d'idéalités, l'autre livré à la pratique des affaires, désertait le territoire de l'historiographie classique. Certes, François Furet n'a pas éclairé la révolution française tout entière à la lumière d'une science historique maîtresse du recul anthropologique de son regard, mais son audace prospective le situait d'avance au cœur de la connaissance expérimentale du cerveau humain dans l'Histoire.

En 2003, beaucoup pensaient encore que la révolution méthodologique qu'appelait le Dictionnaire critique achèverait d'interdire l'accès à la science de la mémoire aux simples mémorialistes et chroniqueurs et que la connaissance du passé ne pourrait même plus demeurer narrative, tellement elle serait condamnée à déserter le récit historique naïf. D'autres faisaient remarquer qu'une problématique appelée à embrasser un territoire plus étendu ne devenait pas inapte à relater des événements candidement localisés. Ils alléguaient que Pascal, encore lui, avait calculé le poids de l'atmosphère terrestre, ce qui lui avait permis d'expliquer le principe de Torricelli et de démontrer pourquoi les pompes abusivement qualifiées d'" aspirantes " laissent monter l'eau à une hauteur déterminée par la pression du liquide dans un tuyau privé d'air par un piston ascendant. Mais il lui manquait la science du système solaire qui dira que les astres exercent entre eux une attraction proportionnée à leur masse et à leur distance. Faute de connaître une physique plus unifiante, Pascal se trouvait encore empêché d'expliquer à la fois la pesanteur de l'air et les diverses distances entre le soleil et les planètes. Or, disaient de bons esprits, Newton n'avait en rien rendu caducs les calculs de Pascal pour les avoir compris à la lumière d'une compréhension plus générale de la physique mathématique. Et les ellipses de Galilée, qui soutenait qu'elles se trouvaient réfutées par la synthèse de Newton?

De même l'histoire de la République devenait plus intelligible si l'on savait pourquoi ce type d'État rencontrait des obstacles politiques liés à la généalogie de l'encéphale dichotomique de l'espèce à partir des primates; et si l'on ne s'imaginait plus que la succion du vide fabriquait les dieux simiohumains, mais une pression du plein dont le calcul permettait désormais, même à la physique ancienne, de prévoir l'altitude à laquelle une divinité montera dans l'atmosphère. Mais on n'avait pas encore accédé à une autre profondeur, où la nature n'avait plus " horreur du vide ", parce que cette épouvante-là était d'origine théologique, mais à la profondeur où l'encéphale simiohumain s'ouvrirait avec effroi à la recherche anthropologique proprement dite! Non seulement la terreur de l'espèce devant le vide n'était pas le fruit de la foi, ce principe de Torricelli de la croyance, mais la psychobiologie de l'évolution révélait aux historiens la nature de la planète errante dans le cosmos qu'était l'encéphale provisoire de l'homme.

6 - La République déiste

Longtemps, la République cartésienne s'était voulue aussi déiste que l'auteur du cogito. L'enseignement public de la croyance en l'existence de Dieu avait fait partie intégrante de l'éducation de la " nation de la raison ". Mais comment un État semi rationnel pouvait-il perpétuer le statut contradictoire de la piété nationale en se chargeant de rattacher la foi à sa source prétendument démocratique et en la ressourçant de génération en génération dans le suffrage universel ? La formule en avait été forgée par Napoléon : " Le peuple français proclame l'existence de Dieu ". Cette tentative de fonder les dogmes et les décrets d'une théologie sur une volonté populaire réputée unanime et éternelle avait enfanté un désordre cérébral tel que la République, à peine devenue relativement pensante, se voyait condamnée à affronter un obstacle politique insurmontable - celui de théoriser un Dieu républicain.

En ce temps-là, l'anthropologie historique commençait d'étudier l'évolution psychobiologique de l'encéphale d'une espèce à peine rescapée de la zoologie. Comment convenait-il de préciser la nature et les attributs d'un spectateur cosmique dont l'existence résulterait de la détermination du peuple français, de la lui accorder par une proclamation solennelle ? Les Républiques d'Athènes et de Rome ne s'étaient pas heurtées à des obstacles cérébraux issus de leur auto condamnation à choisir entre le silence et le grotesque.

Quand les armées romaines subissaient de graves revers devant Hannibal, le Sénat demandait aux Decemvirs quelles offrandes et de quel montant exact les dieux réclamaient à titre de réparation légitime et comment il convenait de s'assurer, par des clauses écrites, qu'en échange de ces paiements aggravés, parce que pénalisés par leur retard, ils consentiraient à réfréner leur fureur. Or, le Dieu des chrétiens qui leur avait succédé dirigeait leur Histoire d'une manière dont le Catéchisme de l'Église catholique précisait avec soin les modalités : " Le Christ est le Seigneur du cosmos et de l'histoire. " (n° 668) " Il est le Seigneur de l'univers dont il a établi l'ordre, lequel lui demeure entièrement soumis et disponible ; il est le Maître de l'histoire " (n° 269) " La lumière et la nuit, le vent et le feu, l'eau et la terre, l'arbre et les fruits parlent de Dieu et symbolisent à la fois sa grandeur et sa proximité. " (n° 1147) Mais à la fin du XVIIIe siècle, il n'était plus possible à la science politique d'éviter l'étude du fonctionnement théologique du cerveau des peuples. Necker disait déjà que cet art était celui de se rendre maître des cerveaux, soit par le relais d'une divinité , soit en se substituant à elle dans une fonction si nécessaire aux nations.

Avec la République déiste, une nation tentait, pour la première fois de se connaître et de se peindre à partir de l'idée, d'une audace variable, qu'elle se faisait de l'autonomie du cerveau humain dans l'univers et du degré modulable de dépendance de cet organe à l'égard de plusieurs divinités ou d'une seule, alors que tous les peuples de la terre s'étaient imaginé jusqu'alors que des personnages gigantesques et invisibles pilotaient leur destin en sous-main. Cette ère de la raison s'est achevée au début du IIIe millénaire sur une interrogation désormais inscrite dans la postérité de Darwin et de Freud: les armes proprement cérébrales de l'humanité théologique devaient être observées et étudiées par la méthode expérimentale au titre d'organes offensifs et défensifs propres à une espèce suffisamment dédoublée pour progresser peu à peu dans la connaissance de son délire.

7 - L'enquête anthropologique sur le cerveau humain

Le Dictionnaire préfigurait une enquête anthropologique qui se demandera, à partir de 2010, au prix de quelles incohérences internes un État moderne peut se réclamer de la dose de connaissance scientifique de l'homme qu'elle jugera compatible avec le train ordinaire de l'histoire et avec la gestion d'une espèce jetée dans l'arène de la mémoire. Il y a longtemps que la pensée rationnelle de l'Occident tentait de préciser les statuts respectifs du vrai et du faux et de traquer les contradictions internes dont se nourrit une raison banalisée par la coutume, cette esclave de l'opinion ; mais, jamais encore depuis les Grecs, qui avaient inauguré cette voie, cette question n'était devenue constitutionnelle et liée à la définition politique des démocraties.

J'ai déjà dit que si la République se voulait résolument déiste, elle se condamnait soit à mettre la logique interne qui inspirait son ambition cérébrale en accord avec une sorte de " théologie scientifique " du christianisme, soit de proclamer ouvertement l'inexistence de tous les dieux d'hier et d'aujourd'hui. Mais une telle ambition exigeait des connaissances anthropologiques dont les science humaines ne disposaient évidemment pas en 1789 et que le siècle de Voltaire n'avait pas élaborées.

On sait que, soixante-dix ans plus tard, lorsque parut L'origine des espèces, le Second Empire avait consolidé l'alliance de l'Église avec le trône impérial, qu'en 1863, Renan sera interdit d'enseignement au Collège de France à la suite de la publication de sa Vie de Jésus et qu'en 1871, la République s'est montrée plus soucieuse de favoriser l'essor des sciences exactes que la connaissance du cerveau de notre espèce. En 1878, Claude Bernard sera honoré de funérailles nationales et, en 1882, Darwin sera inhumé à l'abbaye de Westminster aux côtés de Newton. Mais la troisième République ignorera Freud, dont la Traumdeutung date de 1900. En 1905, la France aggravera encore la confusion intellectuelle qui servira d'assise au statut politique de la République en séparant vigoureusement l'Église de l'État tout en conservant dans les écoles le principe d'un enseignement religieux selon lequel l'espèce humaine serait placée dans le champ visuel d'un observateur .

Encore une fois, une République définie par son statut cérébral, donc partiellement fondée en raison, était-elle politiquement viable ou bien les États devenus semi pensants, sont-ils tributaires du niveau mental de l'humanité moyenne de leur temps ? Certes, un embryon de critique anthropologique du cerveau biphasé des effarés des ténèbres suffit à révéler les fondements schizoïdes de toute politologie. Mais, la France était-elle condamnée à l'immobilisme politique par une pétrification des idéaux de la République et se mettait-elle à l'arrière-garde des autres nations européennes pour avoir voulu les précéder ou bien, tout au contraire, en entrebâillant la porte à un scannage de l'encéphale actuel de l'Europe religieuse, les petits fils de Montaigne et de Descartes permettaient-ils à une lucidité en marche de se glisser dans la politique des États modernes? Telles étaient les questions encore virtuelles, mais fondamentales que le Dictionnaire critique de la République posait à l'anthropologie critique de l'avenir et à sa stratégie.

8 - La science politique peut-elle se rendre indépendante de la pensée logique ?

Considérons un instant les contradictions internes sur lesquelles la constitution des Yahous est construite. Elles se trouvent juxtaposées sans souci d'y porter le remède de la logique platonicienne. La vie administrative de la population n'est prise par aucun politologue de l'île pour le théâtre d'une cohérence cérébrale. Le mode de gouvernement est fondé sur le suffrage universel, alors que l'État est d'origine religieuse, comme toutes les monarchies. Le pape de l'anglicanisme est un roi cautionné par le ciel ; mais ce Gulliver n'exerce aucune autorité théologique parce que les dogmes reconnus et réputés évidents aux yeux de l'immense majorité des habitants sont ceux du protestantisme le plus rationnel, celui de Calvin. La chair et le sang du Christ ne sont pas censés dévaler du paradis pour venir aussi automatiquement qu'instantanément se substituer au pain et au vin de la messe sur les autels sitôt que le prêtre a prononcé les paroles sacrées, ce qui contribue grandement à réduire le no man's land qui s'étend, en France, entre, d'une part, la rationalité d'une politique partiellement fondée sur le Contrat social de Rousseau et le mythe de la transsubstantiation d'autre part, les mêmes citoyens, transfigurés par les paroles de la consécration républicaine étant réputés réserver, dans leur cerveau devenu cartésien, une place d'une valeur égale à deux prodiges inconciliables: ici, à un miracle sacrificiel sans cesse recommencé dans les églises, là aux principes dialectiques prestigieux censés régir effectivement un État propulsé par des idéalités sur cette terre.

Mais, répétons-le, le cerveau des Yahous ne se réduisait pas, pour autant, à un sac à malices, pour la simple raison qu'il est jugé saugrenu, parmi eux, de soumettre à une cohérence interne la gestion qualifiée de démocratique de leur nation : celle-ci n'entretient aucun rapport avec les fondements théologiques d'un État monarchique. Le roi ou la reine sont seulement décoratifs. Le somptueux de la cour nourrit utilement le merveilleux que réclame le peuple. Peu importe que, sur toute la terre, le luxe théocratique soit rejeté par les démocraties depuis Périclès : seul importe de fonder l'autorité de l'État sur les pouvoirs du Parlement, donc sur une légitimité dont l'emblème n'est pas le sceptre royal, mais le décompte des voix recueillies dans des boîtes appelées des urnes. La question de la logique interne d'un pouvoir déchiré entre l'apparat pharaonique de la cour et la simplicité du Sénat romain ne se pose même pas dans l'île de Jonathan Swift, tandis que la logique philosophique d'origine grecque que la France tente depuis deux siècles d'introduire dans la démocratie sur les fondements du rationalisme du XVIIIe siècle rejette aux images d'Épinal de l'Histoire l'éclat du trône et les paillettes de la cour .

9 - Une ecclésiologie républicaine

Le Dictionnaire de 2002 soulignait déjà que la République proclamée aussi " une " et " indivisible " que la géométrie d'Euclide s'était bientôt résignée à gérer l'encéphale du monde tel qu'il se présentait dans le train de l'Histoire - ce qui démontre que, plusieurs années avant l'essor actuel de la connaissance anthropologique de la politique, il était devenu impossible d'ignorer les contraintes psychobiologiques auxquelles une espèce divisée de naissance entre la Sedia gestatoria de Toutankhamon et l'ascèse se trouve soumise par la seule volonté de la nature. Comme le catholicisme pharaonique et le protestantisme des Cincinnatus se gèrent de leur propre autorité, il a suffi à l'État semi rationnel de 1793, de 1848, de 1871, de 1946 et de 1958, de reconnaître la libre adhésion des citoyens à de simples opinions , " même religieuses ", pour que l'ordre public fût assuré parallèlement au règne de la foi. Mais l'Islam ne dispose pas de représentants du ciel expressément reconnus comme tels par le droit français, faute que cette religion ait pris la précaution de mettre sur pied un sacerdoce expressément hiérarchisé et d'avoir conçu un statut juridique de la théologie. La République est parvenue, en robin astucieux, à conférer un encadrement de droit romain à cette religion et à lui attribuer une existence juridique inscrite dans la tradition française de la basoche.

Peu importait donc que la République ne " reconnût", donc ne légitimât théologiquement aucun culte révélé, ce qui lui interdisait de subventionner des autels sur fonds publics. Mais il était contradictoire de fonder un État sur l'autorité et la légitimité politiques des droits et des devoirs idéalement attachés à l'exercice de la pensée rationnelle de type grec, mais revisitée par Voltaire, et de ne se préoccuper en rien du contenu mythologique du cerveau chrétien. Le statut anthropologique de la République était apostolique du seul fait qu'elle était fondée sur un rationalisme messianique. Sitôt qu'elle renonçait à sa mission cérébrale dans le ciel des idées, sa vocation pastorale faisait naufrage dans les contingences municipales et elle se changeait en une Église orpheline d'une catéchèse rédemptrice. Bien avant la parution du Dictionnaire, des historiens courageux avaient commencé d'observer les origines sotériologiques de la Révolution, qui remontaient, disaient-ils, à 1560 ! Elles s'inscrivaient à la fois dans la forme " protestante" du catholicisme, bien connue sous l'appellation de jansénisme et dans la rationalité érasmienne de la Réforme, qui avait commencé avec la critique philologique des textes sacrés près de soixante ans après les Annotationes de Laurent Valla, éditées en 1440 et arrachées à l'oubli par Érasme au grand dam de Rome.

10 - Le retard scientifique de la République

La République était-elle mise au pied du mur ou se trouvait-elle dans de beaux draps, ou encore dans tous ses états à la suite de sa volonté de reconquérir la mémoire religieuse de la France ? Le Dictionnaire de la République, paru à la fin de 2002 , n'analysait pas encore l'entreprise de l'éducation nationale d'informer derechef la jeunesse de l'existence d'un mythe religieux que deux millénaires ont enraciné dans les cerveaux et d'y procéder à nouveaux frais, mais sans contrevenir au statut laïc, si boiteux qu'il fût, d'une République résolument bancale. Mais cette initiative allait accélérer la connaissance anthropologique des comportements de l'encéphale de l'espèce humaine dans l'Histoire.

Qu'on imagine un instant l'embarras des Archontes si Athènes était devenue " laïque " sur les pas des Protagoras ou des Prodicos, dont les livres furent brûlés, et si des pédagogues formés par l'État sous un Périclès anthropologue avaient entrepris d'informer les éphèbes de l'absurdité des croyances que les Grecs vénéraient depuis Homère. Comment ces éducateurs auraient-ils réfuté l'existence objective d'Athéna, de Mars, de Jupiter et des autres dieux voyageurs qui avaient installé leur quartier général sur l'Olympe ? Tout informées qu'elles étaient depuis près d'un siècle et demi de notre ascendance simienne, les élites scientifiques du début du IIIe millénaire ignoraient tout autant les secrets de l'encéphale onirique des transfuges du " quadrimane à fourrure " de Darwin que les Archontes qui firent boire la ciguë à Socrate ignoraient les causes des sécrétions théologiques de leur propre cerveau et de celui de leurs compatriotes.

11 - L'incompétence politique de la République

Du coup, l'incompétence politique des États ignorants s'éclairait de la lumière la plus crue du seul fait qu'un mutisme titubant et têtu avait succédé, au sein de l'éducation nationale, à l'impossibilité pure et simple sur laquelle la République avait buté de fonder la démocratie sur la croyance en l'existence d'un spectateur mythique du globe terrestre. Mais puisque la France, rompant avec le silence qu'elle s'était imposé depuis 1905, tentait de se redonner une voix capable d' " enseigner la religion " à sa manière - donc à titre strictement informatif, et en choisissant parmi les nombreuses confessions chrétiennes, la seule qui se déclarait d'obédience romaine - comment l'éducation nationale allait-elle renoncer d'avance à savoir de quoi elle parlerait et quel serait l'objet de son savoir républicain , donc quelle serait sa définition d'une religion ?

Cette aporie redoutable ne pouvait qu'éclater au grand jour et jusqu'au ridicule à la suite de l'accouchement d'un fœtus mort-né, élaboré dans les officines laïques de la " pensée " - le concept de " fait religieux ": une cathédrale, une cantate, un psaume, une théologie, un tableau représentant la crucifixion de Jésus, un rituel religieux résistaient à la définition aussi creuse que superficielle et naïve des " faits religieux " proposée par la République. Depuis un siècle, l'État ne s'était pas tenu informé des progrès des sciences humaines. Au début du XXe siècle, il s'était trouvé relégué dans un Moyen Âge de la connaissance. Sa paresse intellectuelle lui faisait croire qu'on enregistre une croyance dans la boîte du savoir sur le même modèle qu'on relève un " fait militaire ". Mais on ne rend pas compte d'un sacrifice en le racontant par le menu. Une éducation nationale aveugle ne comprenait pas davantage l'immolation d'Iphigénie au dieu Éole que le clouage sur une potence d'un homme censé être né d'une vierge. Et pourtant le sacrifice chrétien était réputé gonfler la voilure des nations voguant vers le paradis comme Éole assouvi avait donné bon vent à la flotte d'Agamemnon en route vers la cité de la belle Hélène.

12 - La République et la connaissance anthropologique de l'imaginaire

Comment fallait-il rendre intelligible à la jeunesse une masse architecturale appelée cathédrale et censée se révéler dûment reconnaissable au regard en tant que " fait religieux " sans recourir aux services cachés d'une certaine " science " fatalement iconoclaste, des " rédemptions ", donc des " rachats " ? Or, les phénomènes psychiques qualifiés de " faits religieux " portaient le sceau homérique ou des sceaux dont la fabrication était bien postérieure à l'Iliade. Comment les analyser dans leur complexion particulière et toujours locale? Une bataille renvoyait à un onirisme guerrier. Toute vie onirique se veut médiatrice en ce qu'elle véhicule des symboles, donc des valeurs liées à des emblèmes jugés prestigieux. Il existe des médiations de types divers, mais toutes sont fondées sur des mondes surréels: le musical, le pictural, le littéraire, l'architectural.

Pauvre République de l'ignorance, que savait-elle de ce que les savants du monde entier avaient appris depuis 1789 ? Comment lui enseigner que l'imaginaire religieux appartient à un type de la vie onirique de l'espèce dont la folie spécifique se distingue radicalement des autres formes de la démence en ce qu'elle se veut immunitaire ? Les historiens rationnels de l'époque s'en tenaient à Freud, qui n'était pas anthropologue et qui ignorait que le religieux est schizoïde par définition en ce qu'il renvoie au cerveau bifide des miraculés du silence. Jésus était né dans un village. A ce titre, sa biographie ressortissait au savoir historique le plus banal ; mais, dans le même temps, il était censé exister dans un monde surnaturel où son corps demeurait aussi réel que sur la terre et ne différait donc en rien de celui, seulement plus gigantesque, de Mars, de Vulcain ou de Minerve. Le catéchisme romain de l'époque soulignait encore que ses organes étaient ceux de sa divinité et que son statut céleste se confondait à sa physiologie. " Tout dans l'humanité du Christ doit donc être attribué à sa personne divine comme à son sujet propre. " (n°468) " Les particularités individuelles du corps du Christ expriment la personne divine du Fils de Dieu. Celui-ci a fait siens les traits de son corps humain. " (n° 477)

La République pseudo rationnelle payait cher son silence de deux siècles dans l'ordre des sciences de l'esprit. Elle ignorait que la vie onirique propre aux croyances religieuses n'avait pas encore été observée par la psychanalyse. Freud n'expliquait nullement pourquoi l'enfant métamorphosait spontanément son père terrestre en un personnage réel et situé dans l'espace sous une forme dédoublée - l'une physique et appelée le Fils, l'autre vaporeuse. Umberto Eco croyait qu'il convenait d'expliquer cette reduplication à partir de l'étude de l'imaginaire dont la vie littéraire fournit des exemples : don Quichotte existe en chair et en os, mais c'est seulement sa vie onirique qui lui confère son universalité. Le lecteur inculte s'imagine que le chevalier de Dulcinée est un personnage réel. Il ressemble aux enfants qui crient " Vas-y " à Tarzan dans les salles obscures. Mais Einstein réfutait Heisenberg par ces mots : " Dieu ne joue pas aux dés " et, loin d'éclater de rire, Niels Bohr se demandait gravement si les physiciens étaient autorisés à dicter sa physique des atomes à la divinité. Les plus grands esprits de toutes les époques ont cru aux divinités de leur temps.

Chacun sait aujourd'hui que la connaissance anthropologique de l'Histoire, si perceptible dans le Dictionnaire de 2003, allait quitter les limbes dans les années suivantes par la réfutation de l'auteur du Roman de la rose. C'est que le phénomène de la croyance était trop universel et affectait trop d'esprits éminents pour qu'il pût s'agir d'autre chose que d'une forme psychobiologique de la folie dont seule l'anthropologie critique allait découvrir l'origine, décrypter l'évolution et théoriser l'extinction. Mais, dans les premières années du XXIe siècle, la science historique n'avait pas appris la stupéfaction philosophique au spectacle de l'encéphale dichotomisé de l'humanité. Je n'insisterai jamais assez sur la puissance que la forme ébahie de l'étonnement a exercée sur les premiers pas de la connaissance anthropologique de l'Histoire. L'étonnement en miniature d'Aristote avait été éteint par une simple démonstration d'Euclide . L'ahurissement philosophique dure encore.

Pourquoi l'encéphale simiohumain est-il devenu, en quelques années, un interloqué coincé entre deux mondes, l'un réel, l'autre fantasmé, et pourquoi une espèce prise en étau entre le réel et une démence jugée protectrice depuis le paléolithique avait-elle désespérément exorcisé son épouvante à colloquer dans l'infini des assureurs souverains ? Pour que des personnages censés se trouver fort à l'aise dans le vide de l'immensité fassent payer un prix exorbitant aux quêteurs de leur protectorat, il fallait que la panique cérébrale de l'espèce simiohumaine fût proportionnée au montant des tributs qu'elle acceptait d'acquitter afin d'en guérir. Mais on comprend qu'en 2003, aucun État ne pouvait encore enseigner dans les écoles publiques une connaissance post freudienne des allégeances que le cerveau simiohumain payait à un maître fantasmé: il y fallait non seulement des Eschyle du tragique de l'évolution, mais des décrypteurs des ruses machiavéliennes de la nature.

13 - La République comme document anthropologique

C'est peu à peu et avec une grande lenteur que l'encéphale de la République s'est constitué en un document anthropologique majeur aux yeux des historiens; car sitôt que la France soumise au joug de son existence dans l'histoire se voulait en même temps rationnelle, elle se changeait en un témoin pathétique de l'immersion psychobiologique de l'espèce dans la politique; et, du coup, elle mettait spontanément à son propre service les réflexes auto protecteurs des Églises. J'ai déjà rappelé que les Jacobins n'avait favorisé les découvertes des sciences expérimentales et ouvert les grandes écoles qu'à la condition tacite, donc informulée, mais d'autant plus impérieuse, que celles-ci ne quitteraient pas l'enceinte des savoirs portant sur la structure de la matière, les lois de la nature animée et inanimée , les exploits de la physique mathématique, de la biologie, de la médecine ou de l'astronomie.

Mais sitôt que la science avait tenté de vérifier les origines psychophysiologiques du cerveau simiohumain, dont le fonctionnement syncopé est surabondamment démontré par le train tempétueux de l'Histoire, notamment à l'école des guerres les plus sanglantes de toutes, les guerres de la foi, une République autosclérosée par sa doxologie des idéalités de 1789 ne voulait ni se mettre à l'écoute des carnages du passé, du présent et de demain, ni expérimenter sur le vif une espèce dont la lucidité qui la guettait était à sa portée, mais qui la jugeait au-dessus de ses forces. Certes, la République des petits fils de Jules Ferry refusait une cécité lourdement taxée par un percepteur mythique ; mais elle reculait , terrifiée devant la tâche que la raison moderne attendait d'elle, celle de répondre à l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard de 1865 par une Introduction à la connaissance anthropologique de l'Histoire dont une trentaine de pages suffiraient à exposer clairement les principes et la méthode.

Est-ce à dire que la civilisation occidentale était vouée à passer sous le joug d'un blocage définitif ou destinée subir une paralysie seulement transitoire de la recherche scientifique concernant l'origine et la nature de l'encéphale hémiplégique de l'espèce? Les démocraties semi religieuses étaient-elles condamnées à brandir des dogmes fatigués, tandis que la peur des États de se colleter en adultes avec l'infini et la nuit mettait en place un nouveau Saint Office, celui du silence républicain sur l'homme? Mais l'interdiction dictatoriale de penser ne pouvait devenir pour longtemps l'apanage de la laïcité parce qu'une fécondité secrète couvait sous le mutisme affiché de l'État. Comment le Dictionnaire de 2002 a-t-il ouvert la brèche du "Connais-toi" de demain ?

14 - La République enseignante

Pour l'apprendre, observons comment l'enseignement des " faits religieux " dans les écoles a mis la République devant trois choix possibles : ou bien elle relatait le contenu des miracles du christianisme sans les commenter, à la manière dont des pédagogues d'Athènes auraient affecté de raconter, avec une feinte neutralité, la rencontre de Diane au bain avec Actéon le chasseur, qui fut suivie, comme chacun sait, de la métamorphose de ce dernier en sanglier. Ou bien, par une sorte de " rétention de l'information ", l'éducation nationale exerçait un tri, en ne relatant que des événements possibles, donc non miraculeux; ou bien elle essayait de comprendre les " faits religieux " dans leur folie propre par le recours à une réflexion anthropologique sur le plus incroyable de tous les prodiges : à savoir que, depuis des millénaires, l'homme appartenait majoritairement à une espèce persuadée qu'elle était surveillée de près sur la goutte de boue où elle sautillait par des personnages mortels, puisque les dieux périssent avec les cerveaux qui avaient cru en leur existence.

Or, la progression rapide de l'éducation nationale vers cette troisième solution s'était révélée tellement inévitable que les premiers pas en ont été observés dès 2003. Fort du retour de " l'enseignement des faits religieux" dans les écoles, l'épiscopat s'était précipité dans la brèche et, sans perdre un instant, s'était mobilisé pour faire distribuer jusque dans les campagnes un bulletin paroissial qui invitait les citoyens à s'initier en toute première urgence au véhicule fondamental de la foi, à savoir, son vocabulaire. Le bulletin du 2 janvier 2003 demandait ce que signifiaient camérier, camerlingue, casuistique, cathèdre, célébret, cénobite, chrême , ciboire, concile, conclave, consistoire, corporal. Le prochain bulletin expliquera dalmatique, de profundis, diacre, dies irae, diocèse, docétisme, dominical, dormition, doxologie, doyen, dulie. Les précédents s'enquéraient d'abside, absidiole, abysse, acolytat, ambon , amict, anagogie, antiphonaire, Babel, bannière, baptême, Baruch, béatitude, bénédiction, blanc, blasphème.

Or, il s'est aussitôt révélé impossible à la République laïque de répondre en langage d'Église aux questions soulevées par les réponses du clergé. Exemple : chrême (saint): huile bénite mêlée de baume, utilisée pour la consécration et l'administration de certains sacrements (Baptême, Confirmation et Ordre) . Mais comment expliquer dans les écoles ce que sont la consécration, le sacrement, le baptême, la confirmation, l'ordre sans une science appropriée au déchiffrage de ces termes? Ciboire : vase sacré à couvercle où l'on conserve les hosties consacrées. Qu'est-ce qu'une hostie consacrée dans le langage d'un savoir réel? Corporal : linge bénit que le prêtre, en disant la messe, étend sur l'autel, sous le calice pour recevoir les fragments d'hosties. Qu'est-ce que des " fragments d'hosties " qui ne sauraient se trouver fragmentés puisque, dans chacun d'eux, le corps entier et indivisible du dieu est censé présent ?

15 - Du statut anthropologique de l'État semi rationnel

Du coup, le statut anthropologique de l'État semi rationnel a commencé de s'éclairer dans une double lumière : d'un côté, la République révélait sa propre complexion, donc sa dichotomie cérébrale au spectacle qu'elle se donnait dans le miroir qui lui renvoyait son effigie - celle d'un enseignement piteusement condamné à se taire faute d'une science capable de décrypter le discours d'en face; de l'autre, elle devenait un fer de lance de l'histoire en ce qu'elle se voyait contrainte de choisir entre un mutisme embarrassé et l'inauguration d'une politique de la pensée critique, donc d'une offensive nécessairement minoritaire au départ, puisque l'erreur est toujours majoritaire ou unanimement changée en vérité.

Un seul exemple : les bulletins paroissiaux ont bientôt expliqué le sens du terme de docétisme qui, en 2003 ne se trouvait plus ni dans le petit Robert, ni dans le petit Larousse, ni même dans le Vocabulaire de théologie biblique publié en 1961 sous la direction de Xavier-Léon Dufour par les éditions catholiques du Cerf et qui avait été traduit dans le monde entier. Le Littré, repris par le Robert dit : " Secte chrétienne du 2e siècle qui prétendait que Jésus n'était né, mort et ressuscité qu'en apparence ". Le Larousse du XXe siècle écrivait : " Hérésie des premiers siècles de l'Église, qui consistait à enseigner que Jésus-Christ n'ayant eu qu'un semblant de chair était né, avait souffert et était mort seulement en apparence. "

Ces deux définitions étaient instructives puisqu'elles soulevaient la difficulté centrale évoquée plus haut, celle de savoir si le Dieu des chrétiens était en chair et en os, comme les dieux d'Homère. Le grand Larousse escamotait le " fait religieux " que constituera, pour la République de 2003, la croyance en la résurrection d'un homme et le Littré mettait à la queue leu leu le rejet de l'existence terrestre de Jésus, qui est démontrée par Tacite, Pline le jeune, Flavius Josèphe, et le rejet du miracle de la résurrection.

La République schizoïde devait-elle enseigner aux enfants des écoles que la théologie romaine recourait à un habile subterfuge intellectuel dont Littré le laïc s'était fait l'écho sous le second Empire, tandis que le Larousse occultait ce tour de passe-passe à noyer la vraie question sous un amalgame astucieux : il feignait de croire que le débat artificiel concernant l'état civil de Jésus, fils du charpentier Joseph et frère de Jacques - débat qui s'est éteint de lui-même depuis longtemps - soulevait les mêmes questions que son transport dans un monde surréel. Que dira l'enseignant chargé de définir le docétisme? Sait-il que les créateurs vivent dans la médiation de leur œuvre et qu'ils sont médiatisés par elle? Comment distinguera-t-il cette surréalité-là de celle qui chosifie le symbolique ? Quelle est l'existence propre aux médiateurs que sont à eux-mêmes un Isaïe, un Socrate, un Jésus, un Mallarmé, un Shakespeare, mais aussi Hamlet et l'Œdipe de Sophocle, et le Prométhée d'Eschyle, et Dulcinée et la Béatrice de Dante, qui n'est pas née dans un village de Toscane, mais du vrai Dante, lequel n'est pas visible en ce monde ? En quoi la France est-elle à elle-même sa propre médiation ? En quoi est-elle invisible à des yeux de chair ? Quelle est la surexistence de la France ? Dans quel village est-elle née et quel est son ciel ?

L'humanisme du IIIe millénaire est né de la question de savoir à quel moment de l'évolution du singe-homme son cerveau a basculé dans une folie substantifiante qui objectivait le surréel et refusait obstinément d'observer et d'apprendre à le connaître. Alors l'historien pensant a commencé de se demander ce que devenait une espèce livrée à un encéphale fractionné. Mais la question posée en secret à l'éducation nationale a aussitôt donné le vertige à l'État : ou bien une République livrée pieds et poings liés au panculturalisme acéphale des décadences se trouvait subitement réduite à la docilité intellectuelle par une Église qui se contentait, comme par le passé, de raconter et de réciter ses dogmes, ou bien l'Occident se réveillait et apprenait à observer l'extinction de son génie dans la passivité de ses ministres de l'éducation nationale. La France de l'indocilité de la pensée allait-elle s'ôter le bâillon que le Moyen Âge de la République lui avait mis depuis 1905 ?

16 - La question de la lumière

Mais que devenait la question de la lumière si seules les rebellions de la pensée assurent la vitalité des civilisations ? " C'est qui, ces gens-là ? " demandait l'enfant de l'école laïque en pointant un index vers le " fait religieux " que constituait un vitrail dans une église. " Ce sont les chrétiens ! ", lui répond habilement le curé. Peu après l'instituteur chargé de recenser les " faits religieux " demande à l'enfant: " Qu'est-ce qu'un chrétien ? " et l'enfant de répondre: " C'est quelqu'un à travers qui on voit la lumière. " Si l'on ne voit pas la lumière à travers les vitraux vivants de la raison que sont les grands otages de l'esprit, la République reviendra à la fausse clarté des idoles. Par chance, quand la cécité intellectuelle est voulue et mise en place par l'État lui-même, elle vous tourmente dans l'ombre. L'embryon de raison de la République est sur le gril. La laïcité interdite de pensée est au bord de l'explosion. Passera-t-elle la porte d'une science de la folie ou renoncera-t-elle à illustrer les feux de l'intelligence et à s'éclairer de leur lumière ?

17 - Le nouveau recul intellectuel

Il est significatif que M. Duclert et Prochasson étaient d'éminents sociologues et qu'ils étaient parvenus à mobiliser une pléiade d'historiens et de philosophes afin de tenter d'armer la méthode historique de leur temps d'une profondeur de le réflexion et d'un élargissement prometteur de son champ d'interrogation. En ce temps-là, la République ne distinguait pas le statut du philosophe de celui du professeur spécialisé dans l'histoire de sa discipline - comme si les professeurs de lettres étaient tous des écrivains - et la sociologie n'était pas encore articulée avec une anthropologie critique. C'est précisément cela qui a rendue révolutionnaire l'entreprise de Duclert et Prochasson, qui marqua un gigantesque tournant de la science historique, même si la portée de cette méthodologie explosive n'a été comprise, dans un premier temps, que par une étroite phalange d'esprits prospectifs.

Quelles étaient les chances de ce dictionnaire de libérer les sciences humaines de leur Moyen Âge, et d'abord la sociologie ? La première ressortit à la psychanalyse des classes politiques. Aucune d'entre elles ne pouvait s'offrir le luxe de demeurer masquée, aucune ne pouvait se permettre de gérer les valeurs médiatrices de la société de l'époque avec le cynisme des cécités intellectuelles semi volontaires. Il était impossible à la longue de légitimer des élites dirigeantes devenues pleinement ou relativement conscientes de ce que, depuis deux siècles elles administraient des idéalités aussi irréelles que les dogmes de l'Église d'autrefois.

Comment la République aurait-elle rejeté à jamais le germe de la raison critique qu'elle avait inoculé aux démocraties modernes ? Comment une laïcité précautionneuse et qui avait fait avorter les promesses anthropologiques de la pensée critique du XVIIIe siècle - le garrot d'une pastorale et d'une catéchèse de l'utopie avait été substitué à l'ascèse inscrite dans la postérité de l'introspection socratique - n'aurait-elle pas fini par se convertir en un antidote de la servitude à l'heure où sa bancalité la condamnait à revivifier les sacrilèges ressuscitatifs ? Le Dictionnaire critique de la République a bientôt joué dans les démocraties le rôle que le Dictionnaire philosophique de Voltaire avait joué aux yeux de la monarchie . Il a fait naître une seconde génération de dictionnaires critiques de la République, qui ont osé se demander à quelle profondeur anthropologique l'encéphale de l'Histoire peut se rendre observable.

A la vérité, la science historique s'était voulue transévénementielle depuis l'école des Annales. Mais son enseignement avait ridiculement échoué, faute de profondeur critique de la notion de " mentalité " qu'elle avait inaugurée. De son côté, la sociologie avait besoin que la philosophie redevînt une généalogie de l'erreur, ce qu'elle était au cœur de l'interrogation socratique, pour retrouver son alliance originelle avec la pensée critique. Alors seulement, la science historique et la postérité de Durkheim pouvaient apprendre à décrypter ensemble la condition simiohumaine et retrouver ainsi leur premier et vrai spectacle, celui de l'évolution des cerveaux. Le XXIe siècle a fait de l'Histoire le pourvoyeur privilégié de la connaissance de l'espèce du seul fait que l'histoire de l'encéphale simiohumain s'est révélée observable dans le temps mémorisé par l'écriture.

Le XXIe siècle aura été celui de la première vraie distanciation à l'égard du cerveau simiohumain à laquelle la civilisation de la science était inévitablement conduite à partir de la logique interne qui la commandait depuis Kant. Ce recul nouveau a permis de se demander en quoi une espèce inachevée par définition du seul fait qu'elle se révélait évolutive jusque sur le court terme, avait été momentanément protégée par un imaginaire qui avait dédoublé sa boîte osseuse entre le réel et des fantasmes. Quand la République eut découvert qu'il y avait seulement une vingtaine de siècles que l'on ne lisait plus la volonté des dieux dans les entrailles des bœufs immolés et que Justinien y était revenu, elle s'est résignée bon gré, mal gré, à ouvrir la voie à la recherche sur l'encéphale de l'espèce et à s'interroger en anthropologue sur le sacrifice chrétien. L'avenir de la connaissance scientifique de l'homme s'est confondu sous l'égide de Clio avec la première civilisation du "Connais-toi" qui a osé se demander à quelle étape de son évolution cérébrale une espèce déhanchée entre le réel et l'utopie était situable et si le long chemin de sa sortie de la nuit simiohumaine allait s'achever.

Sa chance, le Dictionnaire l'a également due à la postérité d'un Michelet, qui disait " La France est une personne ". A quel titre les serviteurs de cette personne s'appelaient-ils des citoyens ? A quel titre portaient-ils ses couleurs, brandissaient-ils ses étendards, se voulaient-ils ses défenseurs, lui rendaient-ils un culte argumenté et se sacrifiaient-ils au besoin pour sa gloire sur les autels de la guerre ? Quel étrange parallélisme entre le sang des sacrifices et celui que la patrie réclamait autrefois de ses fidèles !

L'avenir commun à l'anthropologie scientifique et aux Dictionnaires critiques de la République qui se sont succédé depuis 2003 a été celui de la conquête de la connaissance des échecs et des armes d'un État fatalement bancal, mais redevenu un acteur de la raison et une avant-garde de la lumière de l'intelligence, donc engagé à son corps défendant à la fois dans l'histoire réelle et dans le combat de la pensée. Ce boiteux est appelé à enseigner aux citoyens les secrets de l'œil avec lequel ils apprendront un jour à connaître leur infirmité et leurs feux. Il est socratique de boire la ciguë de l'attente. Saluons le tournant de la science historique dont l'initiative de Vincent Duclert et de Christophe Prochasson a nourri les promesses.

*Flammarion, 1340 p., 2002 .

mise à jour le 8 janvier 2003