On sait que la
notion d'objectivité charrie, en réalité, le réseau
local et changeant des signifiants dont nos définitions passagères
de l'intelligibilité du monde et du matériau observé nous
présentent le tissu : nous appelons vérité la compréhensibilité
qui nous convainc du sens que nous attribuons à nos
savoirs. La foi religieuse, par exemple, déclare objectif
le récit d'une Genèse chargée de nous persuader du sens
de l'univers que la narration mythique aura vocation de véhiculer.
Il en est de même
du récitatif historique classique. Le combat des Horace et
des Curiace a mission de nous éclairer sur le conflit entre
Albe et Rome. Mais à partir de l'avènement du christianisme,
la signification des évènements n'est plus liée à leur simple
déroulement: si j'ignore le sens de la querelle théologique
entre les catholiques et les protestants sur le statut de
la chair et du sang de la victime de l'autel, les guerres
entre les Horace et les Curiace de la messe me demeureront
inintelligibles ; et plusieurs siècles de l'histoire du monde
me deviendront indéchiffrables.
Il en est ainsi
de l'histoire entière de la planète d'aujourd'hui : si Clio
ne reçoit pas sur sa rétine les lumières d'une tout autre
science que de celle de mémoriser le déroulement chronologique
des événements, si elle ignore la provenance, la nature et
la fonction des gigantesques personnages de légende qui se
promènent dans notre tête, elle n'est plus que la sotte greffière
des aventures de l'énigmatique effigie que notre espèce devient
à elle-même. De plus, l'homme d'Etat contemporain entraînera
dans le chaos l'histoire dont il aura cru tenir les rênes.
C'est le cas de M. Barack Obama : comme il n'a aucune connaissance
anthropologique du personnage mythique qui dresse sa gigantesque
stature dans la tête d'Israël et qu'on appelle Jahvé, il s'imagine
qu'il lui suffira d'arrêter un court instant le coche de ce
personnage sur les territoires dont il se proclame le propriétaire
pour qu'Allah rende les armes.
C'est pourquoi,
M. Barack Obama vient d'autoriser l'achèvement des deux mille
derniers bâtiments construits par le dieu dans la région et
dont il avait dû interrompre momentanément les travaux. C'est
signifier d'ores et déjà que le retour d'Israël aux frontières
de 1967 ne lui sera pas demandé, ni la reconnaissance internationale
d'un Etat palestinien auquel la moitié de Jérusalem servirait
de capitale.
Mais alors, comment
le Dieu Démocratie validera-t-il, de son côté, la spoliation
définitive d'un peuple chassé de ses terres par le conquérant
de 1948 ? Certes, les tables de la loi de cette divinité
ont été gravées sur le Mont Sinaï des principes de 1789 ;
mais Israël refuse de légitimer son Etat à titre de compensation
pour le viol des Ecritures de la Liberté dont il a été la
victime. Des Ministres du gouvernement israélien viennent
d'accuser M. Barack Obama d'antisémitisme pour avoir défendu
un marchandage aussi indigne de Jahvé : il faut alléguer que
lui seul a donné pour toujours cette terre à son peuple il
y a trois mille ans de cela.
Nos hommes d'Etat
croient piloter l'Histoire sans se demander ce que les peuples
ont dans la tête, alors que jamais, depuis les origines du
christianisme, la planète des aveugles n'aura creusé un tel
abîme entre des évènements laissés à eux-mêmes et un éclairage
anthropologique du cerveau schizoïde d'une espèce rescapée
de la zoologie pour choir dans le fabuleux et le fantastique.
Qu'on se souvienne de Simmaque plaidant devant ses confrères
du Sénat contre un saint Ambroise qui demandait, au nom de
son Jahvé à lui et du fils unique qu'il avait eu entre temps
d'une mortelle en Galilée, qu'on évacuât la statue de la Victoire
de l'enceinte auguste des Pères conscrits: son argumentation
n'était-elle pas la même que celle de nos culturalistes, qui
soutiennent à nouveau que les dieux sont l'expression de la
mentalité des peuples et qui font valoir que les traditions
et les valeurs de toutes les nations du monde appellent le
respect?
Mais les trois
Jahvé actuels sont des divinités d'un type nouveau. Ce sont
elles qui donnent leurs directives à leurs fidèles. Par bonheur,
si je puis dire, le Moyen Orient illustre un embarras cérébral
si congénital à l'espèce simiohumaine et cette région du monde
pose un problème tellement insoluble à une science politique
réduite à l'enceinte du temporel que nous allons assister
à une représentation en grandeur nature de l'anachronisme
d'une Clio qui croit encore pouvoir raconter et comprendre
la guerre entre Jahvé et Allah à l'école de Tite-Live ou de
Fernand Braudel.
Dans le texte qui
suit, j'ai tenté d'exposer les embarras des trois Jahvé face
à un dieu nouveau, l'arme nucléaire. Puissent ces timides
préludes à une nouvelle rationalité de la méthode historique
aider les orchestrateurs futurs de Clio à se souvenir d'un
certain Socrate, qui disait que l'ignorance est la source
de tous les maux. .
*
1 - Jahvé et nous
2 - Notre valet le plus
redoutable
3 - Les orphelins du dieu
mort
4 - Notre espèce va changer
de voltage
5 - La métamorphose d'Homère
6 - Un animal qui joue
à se faire peur
7 - Notre cerveau bipolaire
joue double jeu
8 - La feinte religieuse
d'Israël
9 - Comment raconter l'histoire
moderne ?
10 - Notre future science
de notre tête
11 - Les suçoirs du sens
12
- Dis-nous, Jahvé…
*
13
- In memoriam : Jean Cardonnel
1 - Jahvé et nous 
Comment se fait-il que le XIXe siècle ait fait débarquer le chemin
de fer dans le roman et que le XXe siècle n'ait pas offert le
spectacle du débarquement de la bombe nucléaire dans la littérature
? Peut-être parce que le rail ne changeait pas le regard de l'écrivain
sur la condition simiohumaine, tandis que l'arme atomique est
un personnage qui condamnerait les gens de lettres à faire changer
de rétine et d'encrier à l'humanité s'ils se risquaient à le mettre
en scène. C'est pourquoi l'apocalypse des modernes a davantage
de chances d'intéresser les connaisseurs du transport de notre
espèce dans des mondes imaginaires que les champions des travaux
et des jours de l'écritoire. De plus, le "Je pense donc je
suis" de notre Descartes est familier des catastrophes cérébrales:
depuis Platon, la philosophie est spécialisée dans la mise en
péril du tracé convenu des réseaux ferroviaires de notre entendement.
Et
pourtant, l'arme nucléaire ne mérite pas de déclencher un séisme
épistémologique mondial, parce que si notre sagesse n'est pas
infinie, notre stupidité ne l'est pas davantage, de sorte que
l'hypothèse d'un suicide général pour cause de sottise ne résiste
pas à l'examen. C'est pourquoi la démence de notre Dieu mort demeurait
aussi ridiculement limitée que la nôtre. Souvenez-vous de ce que
non seulement il lui fallait nous terroriser jour et nuit pour
tenter de nous convaincre de nous presser aux portes de son royaume,
mais qu'il n'avait réussi à nous noyer qu'au prix de la mise à
l'abri d'un rescapé précieux.
2 - Notre valet le plus redoutable 
Notre
sagesse et notre démence obéissant au même modèle de la médiocrité
que celle de notre créateur et de notre massacreur, nous n'avons
pas eu besoin d'attendre la foudre d'Hiroshima pour disposer des
armes de notre auto-extermination imaginaire. Songeons que notre
guerre bactériologique serait plus efficace et plus définitive
que celle de l'atome. En revanche la découverte de l'épouvante
dont les entrailles de la matière se révèlent le siège - pour
peu que nous la poussions à bout, elle se métamorphose tout entière
et fort subitement en une énergie enragée - voilà qui modifie
radicalement notre condition de singes semi cérébralisés, parce
qu'il nous faut désormais, pour tenter de survivre, nous placer
sous une surveillance constante et coûteuse en diable - la nôtre.
Comment contrôler jour et nuit la furie dont la matière est grosse?
Comment empêcher qu'elle coure la bride sur le cou ou, pis encore,
à tombeau ouvert, comme on dit?
Bien
sûr, nous pourrions la laisser se rendormir. Mais comment la reconduire
en douce à son sommeil d'autrefois? Et puis, nous n'avons rien
à lui reprocher : si elle s'est réveillée et s'est mise en colère,
c'est que nous sommes allés troubler son sommeil en quémandeurs
que nous lui avons demandé de nous fournir quatre-vingt cinq pour
cent de notre électricité. Maintenant, elle nous tient dans ses
rets: nous avons grand besoin de la faire bouillonner juste ce
qu'il faut pour qu'elle nous fournisse des échantillons de la
fureur extrême qui l'habite. C'est cela qui bouleverse tout l'échiquier
ancien de notre histoire et de notre politique; car la force que
nous avons domptée demeure prête à bondir sur nous.
Nous
voici réduits au rang de garde-chiourmes sans cesse sur le qui-vive
et de vigiles affolés du pénitencier dans lequel nous nous sommes
avantageusement, mais imprudemment enfermés. Devenus les surveillants
peu sûrs de notre degré de sagesse et de folie sous l'œil aveugle
d'une matière à contrôler jour et nuit, nous tremblons que notre
négligence à ligoter le fauve libère l'énergie dont il déborde
et déchaîne sa fureur. Le grand maladroit qui nous avait créés
à son image et dont l'outillage rudimentaire avait échoué à nous
anéantir ne disposait que des cataractes du ciel à déverser sur
nos têtes. Nous voici condamnés à porter notre regard beaucoup
plus loin que le démiurge aux coups de tête irréfléchis ne nous
l'avait demandé. Un seul instant de distraction de nos neurones
suffirait à nous dissoudre dans l'éther. Ce n'est pas de la guerre
que nous avons peur, mais de nous auto-vaporiser par mégarde.
3
- Les orphelins du dieu mort 
D'un
côté, nos poètes, nos dramaturges, nos romanciers, nos conteurs
ne savent comment porter notre nouvelle condition cérébrale à
la température littéraire, de l'autre nos philosophes d'école
s'empêtrent dans les chaînes tantôt trop lourdes et tantôt trop
légères de leurs raisonnements.
Et pourtant, une nouvelle terre de Canaan s'ouvre aux peseurs
de notre sagesse et aux logiciens de notre folie: nous allons
tenter de renouer avec la vocation la plus originelle de notre
philosophie, celle de déposer les idoles des singes sur les plateaux
d'une balance encore en construction. Quel privilège, n'est-il
pas vrai, que de vivre à une époque propice aux sacrilèges! Voici
que nos dieux morts se présentent à la pesée. Jamais le démiurge
titubant de la Genèse ne s'était dénudé à ce point, jamais nous
ne nous étions vus contraints à ce point de nous mettre à sa place.
Il est heuristique au plus haut degré de nous trouver à notre
tour dans la situation périlleuse que ce personnage a connue le
jour où nous l'avons réduit à prendre la mesure de la faiblesse
de sa métaphysique et de sa dialectique de la terreur.
Nous lui avons donc appris à peser son encéphale à l'école de
sa politique. Mais en ces temps reculés, sa condition cérébrale
était demeurée plus avantageuse que la nôtre: qu'il nous tuât
tous et d'un seul coup ou qu'il mît à l'écart un survivant de
notre immersion générale, de toutes façons il demeurait vivant
et respirant, lui. C'était sans trop de vantardise qu'il se pavanait
en témoin unique de ses prouesses dans le cosmos, tandis que nous
nous sommes placés de notre propre autorité au bord du précipice
dans lequel nous risquons désormais de nous précipiter par inattention
ou malencontre.
Et
maintenant qu'il est mort dans nos bras et que nous sommes devenus
ses héritiers interloqués, personne ne se mêle plus de notre survie
à notre place ; et nous sommes fort accablés, ma foi, de demeurer
sans cesse sur le qui-vive et dans la terreur qu'un sommeil inopiné
ne vienne nous dissoudre dans l'atmosphère! Quels piètres dieux
nous sommes devenus ! Privés de l'omnipotence que nous avions
accordée à notre géniteur, nous ne disposons plus d'aucun délégué
dans le vide dont la caution nous rassurerait et nous certifierait
que nous tiendrons d'une main ferme les cordons de la fatalité.
4
- Notre espèce va changer de voltage 
Aussi
avons-nous décidé de prendre notre revanche sur l'écervelé qui
n'avait trouvé d'autre substitut au ratage de son saint Déluge
que de nous rôtir dans l'éternité posthume qu'il nous avait concoctée.
En vérité, nous avons de grands espoirs de vaincre les crématoires
souterrains que vénéraient nos ancêtres, en vérité, nous avons
de grandes chances de nous changer en héros d'une vigilance nouvelle
et qui terrassera notre nouveau Tentateur - notre sommeil. Déjà
nous avons appris à toiser le créateur impétueux, tempétueux et
imprévisible - paix à ses cendres - qui ne dormait jamais que
d'un œil, mais qui n'en manquait pas moins de prévoyance. Nous
allons demeurer résolument les yeux fixés sur le tonneau de poudre
que nous sommes devenus à nous-mêmes. Grande sera notre vaillance.
Nous avons conscience de la grandeur de notre défi au manchot
du ciel : il n'en mènerait pas large s'il se trouvait placé aux
commandes d'un cosmos qui menacerait à chaque instant de lui sauter
à la figure. Notre héroïsme répondra à l'ampleur de l'enjeu :
si nous ne devenons le Jupiter de notre propre Histoire, nous
serons précipités dans l'abîme qu'il nous faut à la fois défier
et cultiver.
5
- La métamorphose d'Homère 
Pas
de doute, nos philosophes vont se donner le mot pour prendre l'avantage
sur nos littérateurs. Ceux-ci nous racontaient en vers Troie en
flammes et Ulysse dans la caverne du Cyclope ; à nous de peser
la tête de Zeus. Pour la seconde fois dans notre Histoire, Socrate
est appelé à diagnostiquer le degré de folie et de raison des
Athéniens. Quel riche avenir et quel destin glorieux que de s'embusquer
derrière les plateaux de la balance à peser la démence d'une espèce
appelée à se faire sauter la cervelle ou à s'auto-domestiquer!
Certes, ce choix n'est pas aussi nouveau qu'on le croit. Nous
savions depuis belle lurette que notre sagesse ne montrait le
bout de son nez qu'à l'heure où la peur la faisait sortir de son
trou ; nous savions que nos idoles ne s'imposaient à notre entendement
que par la terreur qui nous faisait dresser l'oreille à leurs
rodomontades.
Mais si, non contente d'enseigner à une espèce demeurée semi pensante
l'art de garder la tête sur les épaules, notre philosophie en
venait à nous contraindre de nous tenir tranquilles, qu'adviendra-t-il
des titans de notre littérature ? Il leur fallait l'océan déchaîné,
et le tonnerre, et la foudre. Orages désirés, qu'allez-vous devenir
si Clio, devenue raisonnable, faisait régner un silence de mort
sur la terre, parce que notre politique en serait réduite à tenir
la mèche du tonneau de poudre sur lequel nous dansons? Notre siècle
et nous retenons notre souffle.
Il
nous appartient de féconder le tragique à l'école d'une Troie
inconnue, il nous appartient de préparer une ciguë à empoisonner
notre sottise ; car si le degré de sagesse devenu nécessaire à
la survie même de notre espèce devait engendrer le calme plat
en retour, si notre Histoire apaisée devait charrier un éternel
ennui, si notre dissuasion nucléaire devait substituer une léthargie
mortelle à nos carnages, si, à force de tenir le fauve en laisse,
un bâillement universel devait succéder à nos crimes, la corruption
prendrait le relais pourrissant de l'atrocité. Qu'adviendrait-il
alors de notre philosophie ? Le destin grandiose d'inspecter les
fours souterrains et le paradis d'ossatures prolongées de feu
le dieu des singes va-t-il nous échapper? Nenni, Homère et Socrate
s'accordent à nous placer sous le joug de la nécessité nouvelle
de faire enfin débarquer un regard de l'extérieur à la fois sur
notre boîte osseuse et sur nos Orphée de la plume.
6 - Un animal qui joue à se faire peur 
Quel
sera le point focal qui fera basculer Clio hors de son échiquier
traditionnel et qui nous contraindra d'embrasser du regard le
réseau entier des pistes et des chemins qui assuraient autrefois
une pesée étriquée de notre mémoire ? Pour comprendre le voltage
cérébral qui nous attend, nous fabriquerons la balance à peser
la peur qui taraudait nos ancêtres.
Cette
balance nous rappelle déjà que nous disposons de milliards de
bactéries proliférantes, mais que nous n'avons pas le souci de
surveiller jour et nuit les éventuelles escapades de ces eunuques
hors de notre système d'émasculation, tandis que les atomes domptés
par nos réacteurs sont en mesure de se jouer de nos centrales
à ciel ouvert et de refermer leurs mâchoires ambitieuses sur les
Pygmées qui les tisonnent. Aussi notre foudre nucléaire nous fait-elle
craindre une forme de la guerre liée à nos vieux délires religieux
et dont le fonctionnement ancien dans nos esprits ne nous devient
intelligible qu'à la lumière de l' anthropologie critique que
nous expérimentons en laboratoire.
Cette
discipline rendra notre champ de vision transcendant aux interprétations
antiques dont disposait notre science historique classique. Elle
nous accordera un regard de haut sur notre encéphale dichotomisé
de naissance. Nous ne sommes encore que des singes semi cérébralisés
; mais nos narrateurs de demain disposeront du regard qui les
éclairera sur l'arme mythologique par définition que nous avons
tirée de la métamorphose de la matière en énergie.
7
- Notre cerveau bipolaire joue double jeu 
Prenez
la menace imaginaire que l'Iran exerce sur Israël. Les dirigeants
de l'Etat juif savent fort bien que ce danger ressortit à la seule
imagination para théologique du singe vocalisé et que jamais deux
nations armées de la panoplie de l'apocalypse n'en viendront aux
mains. Mais pour le comprendre, nous avons besoin des sacrilèges
d'une anthropologie critique; car cette discipline a découvert
les gènes qui font, des descendants du chimpanzé, une espèce qui
joue à se faire peur. Le terme de "dissuasion", par exemple,
dont notre science stratégique fait grand usage depuis six décennies,
signifie que des Jupiter en mesure de faire régner un "équilibre
de la terreur", entre leurs foudres respectives ne vont pas
se vaporiser bêtement dans le vide, de sorte que notre armure
dite nucléaire n'est nullement une arme de guerre, comme nous
tentons de nous le faire croire, tout en sachant que c'est faux.
Comment se fait-il que nous nous livrons à ce double jeu? En vérité,
nous ne sommes pas les seuls animaux dédoublés de la sorte. De
nombreuses autres espèces nous ressemblent sur ce point ; mais
nous, nous en faisons une sorte de logique, de dialectique et
de métaphysique, parce que nous sommes devenus à nous-mêmes des
interlocuteurs masqués. De plus, notre cerveau biphasé nous enseigne
clairement que , pour la première fois dans notre histoire, nous
nous trouvons contraints à la paix par l'impossibilité absolue
dans laquelle nous nous trouvons de guerroyer entre nous en toute
sécurité. Il est vrai que nous avons été aidés dans cette découverte
par la catastrophe de Tchernobyl, qui nous a bien démontré que
le vrai danger n'est pas militaire et qu'il tient seulement à
notre distraction naturelle, qui nous empêche d'ouvrir l'œil avec
persévérance sur le cratère au bord duquel nous jouons à nous
faire peur.
8 - La feinte religieuse d'Israël 
C'est dire que la terreur proprement simiohumaine, donc irrationnelle
par nature et qui nous tarabuste depuis le fond des âges est d'origine
religieuse. Aussi Israël sait-il pertinemment que son prestige
proprement politique au Moyen Orient repose exclusivement sur
le monopole de la terreur biblique que le mythe atomique exerce
sur l'imagination du singe parlant. Ce peuple "sûr de lui et
dominateur", comme disait le Général, ne saurait tolérer à
ses côtés un égal du vocabulaire et de la grammaire innés du simianthrope
théologisé, donc un co-propriétaire aussi averti que lui-même
du mythe de l'apocalypse enraciné dans le sacré et devenu atavique.
C'est pourquoi notre lucidité virtuelle nous fait comprendre qu'il
nous faut faire semblant de craindre une menace mythologique par
nature, exercice dans lequel l'Etat d'Israël excelle parce qu'il
se trouve actuellement en première ligne sur ce front-là.
Mais nous voyons également que la science historique que nous
avons héritée de Thucydide et de Tacite ne disposait pas de l'outillage
intellectuel qui nous permettrait de porter un regard d'anthropologues
sur les embarras de notre encéphale face à l'atome hurleur. Il
faut donc que la méthode même à l'aide de laquelle nos ancêtres
analysaient les évènements quitte l'enceinte traditionnellement
circonscrite par le simple récit des évènements; sinon, les travaux
et les jours de nos nations - elles demeurent placées sous un
sceptre fantasmagorique - nous demeurent inintelligibles.
Et
pourtant, l'atome a beau faire couler notre histoire dans un moule
nouveau - celui d'une forme contrefaite et rusée de la peur -
notre vie onirique n'en est pas moins "réelle", comme il
nous est démontré depuis des millénaires par le spectacle de la
fonction proprement politique qu'exercent toutes nos religions,
qui sont précisément construites tout entières sur des formes
mythologiques de notre épouvante. Si l' Eglise catholique abandonnait
officiellement l'arme fabuleuse, donc irraisonnée de l'excommunication
majeure qui est censée, encore de nos jours, précipiter les mécréants
dans un goulag théologique, elle perdrait les ultimes vestiges
de son ancienne force de dissuasion, donc de sa capacité de fonder
sa puissance politique sur un équilibre de la terreur entre Jupiter
et une créature livrée aux tortures éternelles. C'est pourquoi
nous protégeons notre foudre mécanisée du blasphème de la réfuter
sur le même modèle que la fausse épouvante qui faisait de l'enfer
l'arme de dissuasion du créateur.
9 - Comment raconter l'histoire moderne ? 
Les
armes éprouvées que notre imagination religieuse a mises au point
écrivent une longue histoire de notre effroi. Certes, notre épouvante
théologique n'est plus ce qu'elle était. La dissuasion sacrée
a basculé dans notre mythe nucléaire, mais également dans celui
d'un terrorisme fantomal. Bien plus nous assistons à la propagation
en ondes concentriques d'un scannage nouveau de notre historicité
onirique, parce que, si nous devions échouer dans notre apprentissage
d'un regard de l'extérieur sur nos lobes cérébraux, nous ne comprendrions
jamais pourquoi nous entendons boire le sang et manger la chair
réels de la victime que nous offrons assassinée d'avance sur nos
autels ou, selon certains théologiens, par le poignard des paroles
de la consécration prononcées par nos prêtres sur un corps vivant
- et dans ce cas, ce seront vingt siècles de l'histoire de notre
sang qui nous deviendront inintelligibles.
Mais puisque la planète entière focalise présentement au Moyen
Orient les évènements théologiques qui ensanglantent notre destin
cérébral à nouveaux frais, nous nous mettrions définitivement
un bandeau sur les yeux si nous ne rassemblions en un seul faisceau
les projecteurs de génie que nos Cervantès, nos Swift, nos Rabelais,
nos Molière, nos Kafka, nos Freud, nos Isaïe, nos Daniel se partagent.
Comment le génie philosophique du XXIe siècle appellera-t-il les
grands visionnaires de nos cellules grises à son secours, sinon
en les suppliant de nous prêter leur regard sur les gigantesques
personnages au couteau entre les dents qui dressent leurs étals
de bouchers derrière nous et qui tirent les ficelles de nos sacrifices?
10
- Notre future science de notre tête
Au
début, nous décidions seuls de partir en guerre ou de demeurer
en paix avec nos voisins. Quand nous avions mûrement pesé les
avantages et les inconvénients de recourir à la force des armes,
nous demandions au peuple réuni en comices d'approuver ou non
notre choix de grands exécuteurs du destin. Puis, en accord avec
le Sénat, nous prenions toutes les précautions cultuelles nécessaires
afin de vérifier que nous étions en règle avec nos acolytes célestes
; et nous leur offrions force offrandes sur nos autels, afin que
nos bourreaux des nues nous aident de toutes leurs forces à exécuter
nos ennemis à nos côtés. Mais, le temps passant, nous en sommes
venus à laisser nos exécuteurs des hautes œuvres prendre seuls
l'initiative de nos entreprises guerrières.
C'est
ainsi que l'un de nos Célestes de ce type nous a demandé de le
conduire les armes à la main en Judée et en Samarie. Quelques
siècles plus tard, le même héros de nos têtes nous a ordonné de
courir à toutes jambes délivrer le sépulcre de son fils à Jérusalem,
où il n'avait pourtant passé que trois jours avant de le retrouver
au ciel. Un demi millénaire seulement plus tard, nous avons coupé
l'encéphale de notre Jahvé en deux portions, l'une respectueuse
des rites auxquels ses auspices soumettaient son cadavre, l'autre
soucieuse de se faire une effigie plus vaporeuse de sa dépouille
mortelle sur nos offertoires; et chacune de ces deux écoles nous
a fait prendre les armes deux siècles durant. Depuis lors, nous
sommes demeurés une espèce pilotée par les diverses faces de Jahvé;
et si nous échouions à porter un regard de l'extérieur sur les
trois visages de notre maître, jamais nous ne saurons qui nous
sommes, ce que nous projetons d'entreprendre et ce que nous accomplissons
sur la terre.
Voyez
comme tous nos chefs sont demeurés fidèles à Jahvé sous diverses
casaques, voyez comme ils restent dociles à leur Jahvé aux couleurs
changeantes, voyez comme ils n'avancent d'un pas qu'à l'écoute
de leur Jahvé. S'ils tentaient de désobéir à son sceptre, quel
sort leur serait-il réservé ? Je n'invoquerai qu'en passant le
tragique destin de Barack Obama, qui avait tenté de réconcilier
son Jahvé des bords du Potomac avec ses frères de lait et de mettre
un terme à l' expansion continue de leur père en Judée, en Samarie
et en Galilée.
C'est pourquoi seul Shakespeare, Rabelais, Swift, Molière, Cervantès,
Kafka que j'ai invoqués plus haut sont en mesure de nous donner
un regard sur nos trois Jahvé - car ces distanciateurs de génie
sont les précurseurs encore incompris de notre future science
de notre tête.
11
- Les suçoirs du sens 
Pour
l'instant, nous peinons à arracher notre globe oculaire aux ornières
du passé. Mais déjà, il est devenu stérile de compartimenter la
mappemonde, stérile de calculer la surface des planches sur lesquelles
la pièce se déroule, stérile de perdre de vue le spectacle entier
, stérile de miniaturiser notre Jahvé.
Fabriquerons-nous
un logiciel qui relierait nos encéphales entre eux et qui coordonnerait
leurs paramètres? Ce serait encore en vain que nous demanderions
alors à Jahvé de nous distancier de notre espèce. A quelle étendue
de notre futur champ de vision devons-nous nous arrêter pour apercevoir
l'encéphale et l'effigie de Jahvé ? Voyez comme il s'est joué
de M. Obama, voyez comme il l'a parqué dans son rôle de protagoniste
apparent et d'effigie ballottée par la tempête!
Pour
l'heure, nous ne savons comment valider une grille de lecture
de notre Jahvé; car, d'un côté, le rapetissement foudroyant de
notre astéroïde favorise une focalisation des évènements plus
globale qu'autrefois ; mais de l'autre, la prolifération galopante
du sens de toute la représentation rend insaisissable le réseau
entier des référents que nous avons intégrés dans un logiciel
de plus en plus ramifié de l'intelligibilité historique. C'est
que nous cherchons encore le décrypteur central du tragique qui
réconcilierait le drame shakespearien avec le génie dramatique
tapi sous le comique de Molière, le génie dramatique de Rabelais
avec le rire de Cervantès, le génie dramatique de Swift avec l'austérité
funèbre de Tacite - car sans ces décrypteurs, nous deviendrons
la proie du myriapode dont les tentacules multiplieront les suçoirs
du sens.
12
- Dis-nous, Jahvé… 
Dis-nous,
Jahvé, quel est le cœur de l'histoire du monde dont Barack Obama
se révèlera le Hamlet et le Roi Lear, le Panurge et le Gulliver,
le Quichotte et l'Idiot de Dostoïevski ? Dis-nous, Jahvé, ce qu'il
en est de la géhenne truquée de notre foudre nucléaire? Dis-nous,
Jahvé, si M. Barack Obama sera la victime de la pieuvre du monde
qui a servi de berceau à la Perse. Le Bien et le Mal seront-ils
disjoints au profit d'Israël? Ton peuple arborera-t-il le masque
vertueux de la terre sous l'épouvantail de pacotille de l'atome?
Quel privilège paradoxal que celui dont jouit ton Barack Obama
! Tu as placé au cœur du monde cet apôtre et ce paltoquet, ce
serviteur chevronné du mythe de la Liberté et cette victime satisfactoire
sur l'autel de la guerre. Cet Hamlet, dit Jahvé, sera le premier
chef d'Etat à paraître piloter l'histoire de la planète des singes.
Il fera sourire et trébucher vos songes à chaque pas. Il jouera
le rôle ingrat d'un séducteur endimanché de la démocratie et ses
machinistes de la Liberté s'affaireront en vain dans les coulisses
- jamais ils ne débouleront sur la scène.
Décidément,
dit Jahvé, mes décors et ceux de ma créature sont plantés. Mais
elles seront trompeuses, les images qui défileront sur les planches.
J'avertis les spectateurs qu'il leur faudra se glisser derrière
le récit à l'usage des petits enfants et qui se déroulera sur
le devant de la scène. Je confierai mon histoire véritable, dit
Jahvé, à un théâtre de marionnettes. Il vous faudra donc apprendre
à changer de bésicles. Votre histoire et la mienne étaleront leurs
entrailles confondues sous nos yeux. Mais qui me prête maintenant
sa voix? Quel est l'étranger privé de monastère et de divinité
qui s'est installé au balcon et qui me regarde? Quel est l'ophtalmologue
qui a déposé Jahvé sur la rétine de Jahvé et qui voit de ses yeux
le grand maître de la peur qui tient entre ses mains les rênes
de l'histoire du monde?
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- In memoriam : Jean Cardonnel 
Je suspends pour cause de trêve estivale mes analyses anthropologiques
de l'actualité internationale. Je le regrette, parce qu'à la rentrée,
il sera trop tard pour que j'évoque longuement le destin d'un
ami, le Père Jean Cardonnel, qui est décédé le 4 juillet. Il m'avait
fait l'honneur de me rendre visite en 1982. Sa conversation avait
été un long éclat de rire. Son plus fidèle disciple, André Mallet,
m'écrit que l'une de ses dernières paroles fut : "La seule chose
que je regretterai après ma mort, c'est de ne pouvoir parler à
mon enterrement."
Mais
il ne faut pas se méprendre sur son humour d'amuseur amusé. C'était
un Molière du christianisme. Sa spiritualité s'éclairait des feux
de l'intelligence dont il était habité. Socrate dansait de joie
dans sa prison; et lui s'est rendu reconnaissable par ces mots
: "J'arrive au terme de ma vie et je suis dans l'allégresse".
Qu'est-ce
que l'allégresse spirituelle sinon la lumière de la lucidité?
Le Père Cardonnel était habité par l'allégresse socratique de
triompher de la mort par la victoire de son intelligence sur sa
charpente. Il ne méprisait pas sa carcasse, mais il en avait fait
le serviteur de sa voix. Seule sa parole était sa demeure Son
squelette a suivi comme une ombre errante le voyage rieur de sa
raison sur les cinq continents. Je salue l'immortelle allégresse
de ce guide de la vie spirituelle de l'intelligence.
13
juillet 2009