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Einstein et l'anthropologie historique
in Les Temps modernes, avril 1992

 

L'article pose la question du fondement de la croyance aux idoles : comment se fait-il que notre espèce s'imagine que des signes humains seraient tapis dans la matière ou gravés dans ses comportements - et cela jusque dans la physique mathématique ? Puisque Einstein a anéanti la croyance en l'intelligibilité naturelle ou surnaturelle du cosmos - les relations mathématiques de l'espace avec le temps nous livrent des constats muets et qui échappent à toute compréhensibilité innée- la question est de savoir ce qui est censé " faire preuve " dans la preuve dite expérimentale, donc sur quoi porte en réalité la démonstration toute psychologique d'une rationalité de la nature. L'exactitude ne parle pas et il est inutile de projeter sur elle des significations profitables à nos vues. Du coup, la métamorphose des régularités silencieuses de la nature en " rationalité " de l'univers apparaît construite sur le modèle finaliste du mythe eucharistique, qui transforme du pain et du vin en chair et en sang à des fins proprement religieuses. La voie est ouverte à une anthropologie critique ouverte à l'examen de l'inconscient des exorcismes communs à la science théorique et au sacré.

1 - Présentation de Michel Kail
2 - Les clés psychologiques de la logique d'Euclide
3 - Où le rationnel se cache-t-il ?
4 - Les mathématiques engendrent-elles l'intelligible ex opere operato?
5 - Psychanalyse d'une christologie expérimentale
6 - L'inconscient théologique de la preuve mathématique
7 - Psychophysiologie politique de la preuve circulaire
8 - Le silence de l'exactitude
9 - Que signifie le verbe comprendre ?
10 - Einstein et la maïeutique socratique moderne
11 - Une anthropologie des signes et des signaux
12 - La notion de " récit latent "
13 - Einstein et le tragique
14 - La psycho physiologie des idoles cérébrales
15 - " Ils n'effraient pas " (Nietzsche)

 

1 - Présentation de Michel Kail

POUR UN MÉMORIAL DE LA PHILOSOPHIE

Manuel de Diéguez est l'auteur d'une oeuvre nombreuse et diverse qui intéresse le champ philosophique, sans méconnaître ceux de la religion, de la littérature et de la politique. Il en trace le fil et en dévoile le souci problématique dans la Préface de son dernier livre, Essai sur l'universalité de la France (Bibliothèque Albin Michel des Idées, 1991, p. 10 à 13). Nous y avons rencontré une exigence. celle de l'intransigeance de la pensée critique. Intransigeance, c'est bien clair, n'est pas dogmatisme. Elle compare rigoureusement les effets aux prétentions, il anticipe paresseusement les effets sous le couvert des prétentions. Manuel de Diéguez se réserve la tâche de rationaliser le rationalisme. Redoublement inutile, penseront d'aucuns, dès lors que le rationalisme signe son originalité par sa capacité à revendiquer et à mesurer sa propre cohérence. Et il est vrai que l'inquiétude critique, soucieuse de régler le fait sur le droit, est au coeur du projet rationaliste. Mais si le rationalisme se fait à lui-même la leçon, pourquoi aurait-il besoin d'un maître scrupuleux?

Considérons l'entreprise kantienne. Elle se fait critique, tout en érigeant en fait " rationaliste " exemplaire, la science newtonienne. La question kantienne du droit ne peut être posée que parce que celui-ci est reconnu, incarné dans la science newtonienne. Ce pour quoi, elle n'intervient jamais qu'après coup et ne concerne que les conditions de possibilité. La consécration rationaliste de la science newtonienne précède l'intervention critique. et en affaiblit considérablement la vigueur. Une préalable sacralisation retient le mouvement critique. Toutes les analyses de Manuel de Diéguez visent à identifier ce préalable afin d'être alors capable de s'en priver.

Fort de cette conviction et d'une méthode d'analyse déjà éprouvée. il a entrepris de réécrire l'histoire de la philosophie, sous la forme d'un Mémorial de la philosophie. D'abord, en reconnaissant loyalement que le territoire de la pensée mythique est tellement vaste que c'est vouer toute l'histoire de la raison occidentale à l'inintelligibilité que d'en sous-estimer l'étendue. Descartes est un théologien. C'est l'existence de Dieu qu'il veut prouver à l'école d'un saint Anselme revivifié; Spinoza, Locke, Kant, Hegel sont aussi farouchement déistes que Voltaire. d'Alembert ou Newton. II faut attendre Schopenhauer et Nietzsche pour trouver de grands philosophes athées - et Marx prouve que le penseur athée qui n'a pas vraiment pensé la religion enfante une autre religion.

Présenter les philosophes du passé comme des "combattants de la raison" sans expliquer comment ils joutaient avec le mythe religieux, afin de lui faire produire de la raison et comment ils vivaient eux-mêmes du mythe, c'est propager, en réalité, un obscurantisme, et proprement culturel. De surcroît, c'est défendre fort mal la laïcité. Si celle-ci n'est pas inspirée par une raison prospective et capable de descendre dans les secrets de l'être à demi pensant et à demi emmailloté dans la fable que l'homme est à lui-même, il est vain de défendre la "raison ". Encore une fois, qu'est-ce qu'une civilisation de l'intelligence qui a tellement peur de l'intelligence qu'elle relègue le mythe religieux dans le royaume brumeux des terrae incognitae, faute de parvenir à en vaincre les enchantements avec les armes de la pensée? " (Manuel de Diéguez, Faut-il enseigner Dieu à l'école?, entretien avec T. Pfister. in Revue politique et parlementaire, janvier 1993). Par amitié pour Les Temps Modernes, Manuel de Diéguez a bien voulu nous confier le chapitre qu'il a écrit sur Einstein, que nous sommes heureux de publier.
Michel KAIL

2 - Les clés psychologiques de la logique d'Euclide

Einstein n'était pas philosophe pour un sou. Son Dieu était un apprêteur raffiné des équations de la relativité générale. On sait que les physiciens se donnent le Céleste qui cautionnera leurs mathématiques. Copernic croyait en un Dieu copernicien, Galilée en un Dieu galiléen, Newton en un Dieu newtonien, comme Ptolémée en un Theos ptoléméen. Et pourtant, l'inventeur de la relativité générale est un physicien platonicien beaucoup plus important dans l'ordre proprement philosophique que tous ses prédécesseurs réunis; car, jusqu'à Husserl et Bergson, la distinction avait pu demeurer bien floue entre savoir et comprendre. Certes, la physique astronomique, ouverte sur l'infini depuis Copernic, n'avait pas laissé intact un conglomérat d'" évidences " éclairées par nos " lumières naturelles ", puisque l'attraction instantanée entre des masses dans l'astronomie de Newton avait déjà introduit l'inintelligibilité en soi de la notion de " force " dans la physique mathématique.

Mais la nécessité de préciser enfin le sens exact des mots quand on prétend philosopher n'a pu s'imposer qu'à partir du moment où l'examen critique des illusions théoriques sur lesquelles reposait encore la pensée galiléenne livrait les clés psychologiques qui rendaient persuasives les preuves euclidiennes dans l'entendement. Celles-ci étaient construites sur un imaginaire scientifique habité, depuis Aristote, par la trinité vermoulue des trois personnes qu'on appelait - le sens commun, l'évidence et les lumières naturelles. Mais comme nul ne saurait comprendre, par aucune intuition directe, que l'espace et le temps se confondissent, que la dimension des corps pût se trouver modifiée par leurs déplacements dans l'étendue, que la durée fût une substance gonflable et rétractile et qu'elle se révélât capable, de surcroît, d'agir sur sa propre matière selon la vitesse à laquelle l'observateur se déplace, la révolution einsteinienne modifie pour longtemps le dialogue entre la recherche philosophique et la physique mathématique.

Car la psychologie de l'inconscient - bien qu'elle se soit prudemment gardée, de Freud à Lacan, de prendre cette direction dangereuse - est désormais en mesure d'observer les réflexes catéchétiques de la science einsteinienne elle-même, qui paraît bien souvent apeurée par ses propres découvertes et qui s'efforce de banaliser à son tour l'univers à quatre dimensions. Il s'agit surtout, comme après la ruine du géocentrisme et du créationnisme, de ne pas modifier la vision globale du monde qui rassure le commun des mortels.

Qu'à l'écoute de Copernic ce petit domestique de Soleil, et son maître, la Terre, eussent décidément échangé leurs rôles et que le fier porte-chandelle d'hier se fût métamorphosé en souverain du système solaire, cela ne mettait pas le chaos dans les encéphales; l'essentiel n'était-il pas que les règles immuables chargées, depuis Aristote, de régenter une logique éternelle demeurassent inchangées? De Pythagore à Hegel, l'Occident avait voulu que le tribunal du calcul fût aux ordres d'un ciel pensant : pourquoi, dans ces conditions, les mathématiques seraient-elles entrées en querelle avec les autels? Mais que l'espace jouât à qui perd gagne avec les heures, l'énergie avec les substances et qu'on ne sût plus à quoi s'en tenir avec les catégories mêmes du jugement, c'était bien davantage qu'un bouleversement cosmologique: c'était, comme le dira Oppenheimer, un " cyclone qui ne laissait rien debout ", un " changement total, un changement brutal de tout ce que l'on avait appris, de tout ce que l'on avait pensé tout au long des siècles, de tout ce que l'on avait pensé depuis aussi longtemps que l'on pensait (1). "

3 - Où le rationnel se cache-t-il ?

Mais Oppenheimer faisait encore son catéchète : puisque la mutation portait bien davantage sur la manière dont on pensait jusqu'alors que sur ce que l'on pensait, les physiciens allaient-ils apprendre à observer le cerveau du théoricien? Se demanderaient-ils ce qu'est une théorie, et qui est l'homo theoreticus, ou bien changeraient-ils seulement de schéma théorique? Apprendraient-ils ce qu'est en lui-même un oracle, ou bien allait-on simplement faire tenir un autre discours aux mathématiques, afin de mieux calquer le modèle sur l'original? Enivrés par leurs " concepts opérationnels ", les physiciens avaient toujours proclamé mordicus que si leur physique mathématique s'accordait à la perfection avec les axiomes d'Euclide, c'était pour le motif évident que la prédiction infaillible testait une intelligibilité immanente au monde. On pensait que ce qui " collait au réel " faisait sens, comme une photographie fait comprendre le paysage. Quand l'appareil photographique s'appelait théorie, l'image était d'autant plus parlante qu'elle exprimait de surcroît les qualités spécifiques de la raison occidentale. Valéry avait pu écrire: " La géométrie grecque a été ce modèle incorruptible, non seulement modèle proposé à toute connaissance qui vise à son état parfait, mais encore modèle incomparable des qualités les plus typiques de l'intellect européen (2). "

Mais où se cachait le sceau du " rationnel "? Dans l'" intellect européen " ou dans l'univers? En vérité, une notion d'origine théologique, celle d'" harmonie " demeurait le souverain tapi au coeur du savoir mathématique. Sacralisée à son tour par le mythe de l'" incorruptibilité ", ce surgeon de l'Eden ou de l'âge d'or, la physique fondée sur la relativité générale s'était hâtée de conjurer tout examen désécurisant de ses conséquences politiques et morales, et cela précisément à l'aide des mêmes ruses et des mêmes diversions dont la " pensée " religieuse a affiné l'usage au cours des siècles.

Pour mieux jouer sur les sentiments, la croyance transporte habilement les questions sur un autre terrain, engendre comme en se jouant des confusions profitables à ses intérêts, dilue tout débat de fond à la faveur d'un discours délibérément ambigu, attribue des sens nombreux ou contradictoires aux mêmes vocables afin de leur faire jouer des rôles divers, glisse sans crier gare du réel au symbolique et vice versa, apprivoise en douceur le tragique afin de paître des brebis rassurées par des équivoques. C'est ainsi que Philip Frank a pu écrire: " La relativité signifie l'introduction d'un langage plus riche, qui nous permet de satisfaire de façon correcte aux exigences d'une connaissance également plus riche. Nous sommes désormais capables de traduire ces faits nouveaux par des mots clairs et immédiats, et de nous rapprocher de ce qu'on peut appeler la pure vérité de l'univers (3). "

4 - Les mathématiques engendrent-elles l'intelligible ex opere operato ?

Une psychanalyse même sommaire de ce genre de convictions révèle que l'enrichissement du vocabulaire et des connaissances est réputé engendrer une réjouissante rencontre entre l'intelligible et le savoir, le sens naissant par miracle des épousailles du réel avec l'équation. C'est que les nouveaux physiciens - et d'abord Einstein -voulaient seulement retrouver intact le vieux mythe, tant platonicien que biblique, selon lequel une sagesse régirait l'univers. Certes, la cohérence mathématique du cosmos s'exprimait désormais d'une manière inintelligible à un cerveau artistotélico-kantien; mais cela n'avait aucune importance, puisque la finalité réelle et légitime de la physique astronomique en tant que telle n'est pas de prendre la mesure de la condition humaine par une pesée de l'encéphale de notre espèce, mais d'élaborer une logique interne entre les éléments d'un puzzle incompréhensible.

Pour cela, il suffit de débaptiser l'intelligible en déclarant qu'il serait désormais enfanté par le calcul, comme le pain eucharistique est produit par les paroles du prêtre. C'est dans cet esprit qu'Oppenheimer a pu écrire que la relativité générale est aussi rassurante que les prodiges de la foi : " Ces faits simples, notamment que la lumière se propage à une vitesse que l'on ne peut augmenter ou diminuer en déplaçant une source lumineuse, que les objets se contractent quand ils sont en mouvement, et qu'ils le sont beaucoup si le mouvement acquiert une vitesse comparable à celle de la lumière - ce sont là les nouveaux éléments du monde naturel, et ce qu'a fait la théorie de la relativité, c'est de donner cohérence et signification aux liens qui les unissent. (4) Le type de signification engendrée par les mathématiques est prédéfini par les mathématiques, lesquelles agissent ex opere operato.

Les physiciens n'ont jamais craint qu'une seule chose: que la nature en vienne à se révéler contradictoire. Mais c'était se condamner à demeurer en deçà de tout examen philosophique du sens du mot contradiction de s'imaginer qu'on retrouverait la notion d'intelligibilité dans le bercail de l'équation quand celle-ci aurait été allégée des a priori kantiens. Comment l'univers pourrait-il être déclaré " contradictoire " s'il n'existait pas de " logique en soi " pour que des " contradictions " pussent naître par rapport à un système de référence réputé immuable? II n'y a évidemment plus de contradiction imaginable quand l'univers a subtilisé la vieille balance qui servait à peser les contradictions. Il se trouve également que la nature fait ce qu'elle veut et qu'elle agissait non moins à sa guise sous le sceptre d'Euclide. C'est donc l'esprit humain qui, de tous temps, était " contradictoire " sans le savoir quand il demandait à la nature de s'expliquer, et notamment de nous rendre des comptes aux chapitres du temps et de l'espace qui la régissent - car nous nous forgions une définition non seulement contradictoire, mais tautologique de la notion de contradiction : il est tautologique de fabriquer des poids et mesures et de déclarer absurdes les démentis que le réel leur inflige.

5 - Psychanalyse d'une christologie expérimentale

Pour devenir des philosophes, les physiciens doivent apprendre à soupeser le sens des mots. Voyez le succès de leur théorie du Big Bang. Elle présuppose que le temps était déjà là pour recevoir dans son sein les premiers pas de la matière. La physique recourt donc au terme de commencement aussi fâcheusement qu'à celui de contradiction dès lors qu'elle part de présupposés qui excluent d'avance toute interrogation sur l'origine de l'espace-temps lui-même. Comment une science du temps élaborée dans le temps comprendrait-elle le temps? C'est s'imaginer qu'une théologie peut se connaître à partir des présupposés de la théologie.

Il est impossible de seulement soulever la question de la nature de la compréhensibilité si l'on demeure étranger au sens même qu'une interrogation proprement philosophique confère à une telle question. Si le réel est déclaré intelligible pour le motif que les équations non euclidiennes en fournissent une copie plus exacte que les équations fondées sur un univers à trois dimensions, on raisonnera comme des croyants. Chaque fois qu'ils relèvent des traces d'inondation en Mésopotamie à une époque très reculée, les croyants rapportent automatiquement leur découverte au canevas de sa signification religieuse telle qu'elle a été préétablie par le récit biblique, et ils y voient la preuve qu'un Dieu avait ordonné le Déluge.

Introduire le sens appelé " le rationnel " dans un décalque théorisé du réel, c'est ignorer que les présupposés des savoirs dépendent des problématiques dans lesquelles ils sont enchâssés et que les problématiques dépendent des réseaux de signifiants mis en place par des systèmes de valeurs. Il est vrai qu'une physique mathématique non moins rebelle que la théologie à définir le verbe penser y est encouragée par des théologiens déguisés en philosophes, pour lesquels penser, c'est chercher le Graal de Être et qui prétendent disqualifier toute science peu encline à saluer ce dernier avatar de Dieu. Mais la vraie fécondité d'Einstein est ailleurs : la quatrième dimension de l'univers introduit à une psychopathologie de la vie transcendantale de la logique dont la problématique transcendera les naïvetés de la physique euclidienne.

Courant en rangs serrés derrière la déesse Expérience, afin de démontrer urbi et orbi qu'ils vérifiaient bel et bien des faits dûment établis et que leurs moyens d'observation étaient incontestablement fiables - ce dont personne ne doutait plus - les physiciens classiques ne songeaient pas à proclamer leur innocence devant les attaques des Husserl et des Heidegger, qui les accusaient de schématiser le savoir sur les chemins de Platon. C'est qu'ils ne possédaient aucun regard de l'extérieur sur les critères mêmes de la " vérité " en physique. Enfermés dans les formes de la logique traditionnelle, ils n'étaient pas en mesure de rétorquer à leurs détracteurs que " l'intelligibilité en soi " du savoir scientifique ne gîtait pas dans l'auberge de l'expérience; et qu'il était injuste de les clouer au pilori d'une théologie platonico-chrétienne sûre de ses méthodes et compénétrée, depuis plus de deux millénaires, par les prestiges d'une rationalité dûment pilotée par des idéalités éternelles.

Comme ils ignoraient que le sens ne saurait s'incarner en tant que tel, sitôt qu'ils avaient solidement affermi leur savoir à l'aide de constats irréfutables, ces innocents s'empressaient de s'autoblanchir en s'enfermant à leur tour dans la concession à perpétuité d'une idéodicée euphorique. Celle-ci était inconsciemment fondée sur une sorte de christologie opérationnelle qui leur démontrait, croyaient-ils, que les faits concrétisaient le sens théorique qui leur était immanent. Or, Einstein démontre, à son corps défendant, que toute la science euclidienne était, en réalité, une christologie mathématique dans laquelle l'équation était le verbe de la matière et la matière l'incarnation de son verbe. Mais le vrai génie de Platon était d'avoir compris que les " Idées " sont des idées et qu'elles ne peuvent se mélanger au monde pour former avec lui un conglomérat de réel et de signifiant.

Quand toute réflexion en profondeur sur l'inconscient de la théologie est absente de la philosophie, la nature se métamorphose en une personne dûment qualifiée pour charrier des signes du " rationnel " et pour les " objectiver ". Il suffit de parachever le " remplissage " de l'espace et du temps par l'accumulation de connaissances expérimentales à trois ou à quatre dimensions pour que la théorie physique devienne " irréfutable " comme " parole du monde " et comme revanche planétaire d'Aristote sur Platon.

6 - L'inconscient théologique de la preuve mathématique

Mais à partir de Nietzsche déjà, une philosophie de plus en plus capable d'observer l'inconscient théologique de la connaissance scientifique euclidienne aurait pu apostropher les empiristes de " sens rassis " en ces termes : " Réveillez-vous de votre sommeil dogmatique et apprenez à vos dépens que ni les apparitions de la Vierge, ni celles de la loi ne sont réfutées par les constats d'huissiers, qui certifient que ces personnages ne se sont pas fait voir : ces Dulcinées étant des déesses trônant dans les esprits, elles ne se montrent jamais physiquement à personne. Une théorie physique est une idéalité remplie de signifiants à ras bords; elle est réfutée, en tant que parole prétendument signifiante que proféreraient les routines de la Nature, non point parce que l'oracle appelé Expérience n'est pas venu " au rendez-vous de la théorie " et des valeurs subrepticement civiques qui la constituent, mais parce qu'il n'existe pas de signifiant en soi de la Nature. Apprenez qu'aucune théorie n'a jamais été réfutée en tant que telle - c'est-à-dire comme " signifiant logique " du monde - par sa majesté l'expérience, mais seulement par l'absurdité intrinsèque qui s'attache à toute projection de valeurs sur l'univers matériel."

Puisque la vraie fécondité philosophique d'Einstein n'est pas dans sa pensée de physicien, mais dans ce que sa physique donne à penser au philosophe, essayons d'éclairer le mythe théologique chrétien. On dira: " De même que le Christ avait été déclaré homme et Dieu pour le motif qu'il fallait bien, en bonne logique théologique, qu'il possédât cette double qualité afin qu'il pût se présenter en négociateur de poids devant son créancier de père, de même, il fallait bien que la preuve scientifique fût déclarée signifiante, c'est-à-dire intelligible, en raison de l'utilité spécifique à laquelle elle avait été chargée de répondre - celle de fournir la prévision exacte. Dès lors, la prédiction assurée était proclamée " rationnelle " et " logique " par l'oracle du sens qu'elle s'accordait impunément à elle-même. On ne se demandait pas davantage ce que signifiait, dans l'ordre psychologique, la métamorphose magique des comportements constants de l'univers en discours de la pensée pure qu'on ne se demandait, dans l'Église, ce que signifiait la métamorphose magique du vin de la messe en sang de Jésus-Christ. Devenez les spéléologues de la sorte de logique qui sous-tendait les démonstrations euclidiennes, et vous découvrirez les motivations cachées des théologiens qui n'avaient que changé de Pythie en se fiant à l'Expérience. "

7 - Psychophysiologie politique de la preuve circulaire

Depuis Kant, l'une des tâches essentielles de la recherche philosophique est d'interpréter les découvertes des physiciens. Mais le cerveau à observer n'est plus celui de la physique de Copernic. Car la logique auto-légitimiste d'Aristote et d'Euclide apparaît désormais comme un acteur dont le soliloque était fondé sur le solipsisme probatoire de l'Occident - c'est-à-dire sur un système planétaire de la " preuve " à la fois payante et parlante, parce qu'elle était habilement agencée afin de paraître " vérifier " à tous coups et nécessairement ses propres présupposés. C'est pourquoi Einstein ouvre à la philosophie critique le champ nouveau et immense d'une psychophysiologie de la scolastique qui permettra enfin de se demander pourquoi .les démonstrations sont circulaires dans la théologie comme elles l'étaient dans la science euclidienne. C'est que la circularité est le fondement même du politique (5), et cela du seul fait que toute autorité est condamnée à fonder son pouvoir sur elle-même. C'est parce qu'elles étaient tautologiques " par construction ", que les preuves scientifiques venaient confirmer la " logique " euclidienne qu'on avait placée à leur fondement; mais toute la philosophie de la nature élaborée à partir des prémisses rassurantes d'une logique inconsciemment spéculaire était, en réalité, un édénisme scientifique dont le discours reproduisait le modèle auto-protecteur de la pensée scolastique.

Ce n'est donc qu'à partir des enseignements philosophiques de la relativité générale qu'il est devenu possible de jeter un regard rétrospectif sur l'origine théologique de feu le positivisme scientifique européen. Il fallait que l'optimisme de la logique euclidienne fût réfuté par des équations dans lesquelles la vitesse jouait avec les dimensions des corps, et que ces équations eussent été vérifiées par des expériences pour qu'on comprît que la science classique s'était longtemps trouvée en état de légitime défense, parce que l'obscurantisme religieux n'avait cessé de la persécuter depuis le Moyen Age.

Comme la croyance alléguait obstinément des faits purement imaginaires, sous prétexte qu'ils figuraient dans des textes sacrés, la science avait évidemment le devoir absolu de commencer par distinguer fermement le réel de l'irréel à la lumière du sens commun. Comment y serait-elle parvenue si elle ne s'était pas mise résolument à l'école d'un empirisme guidé par des " évidences "? Qui peut contester la légitimité de ce premier pas, même si l'on s'est ensuite laissé égarer par les " lumières naturelles " et par le mythe des " causes finales "? Comment l'expérimentalisme le plus naïf ne serait-il pas préférable à une philosophie mystique et à une théologie dogmatique qui refusaient avec opiniâtreté d'en croire leurs yeux quand la science constatait que la Terre tourne autour du Soleil? Mais il était également inévitable qu'une voie pourtant si nécessaire à toute science véritable conduirait à schématiser allègrement les comportements de la matière, afin de la soumettre à des idéalités d'origine platonicienne, et que l'on changerait des concepts si utiles en supports d'une logique en soi de la nature. La religion et l'idéalisme scientifique, son servant, se partageaient dès lors le monopole des exploits spéculatifs magiquement attribués à la " raison expérimentale "; et la seule vérité qui passait pour " universelle " et irréfutable devenait celle qu'engrangeait l'alliance de Dieu avec Euclide.

Sitôt devenu einsteinien, le serpent de la Genèse conduit déjà Adam suffisamment hors du jardin d'innocence pour qu'il se découvre seul, libre et livré à une immensité inexplicable. Dans un univers à quatre dimensions - et pourquoi pas à cinq demain? -l'histoire de la connaissance redeviendra-t-elle celle de l'ignorance qui apprend à se connaître comme telle? L'intelligence de demain saura-t-elle demander à Socrate le Tragique : " Si c'est à toi de vaincre la malédiction et de donner un sens à ta solitude et à ta liberté, quel sens leur donneras-tu? "

Tels sont quelques-uns des chemins de la pensée qui feront dire un jour que le XVIIe siècle aura été celui de Galilée et de Descartes, le XVIIIe celui de Newton et de Kant, le xxe celui d'Einstein le solitaire. Mais la relativité générale n'a fait naître aucun philosophe capable de repenser le monde et de peser la condition humaine à nouveaux frais à partir de la troisième révolution astronomique de l'Occident. C'est pourquoi il convient d'approfondir quelque peu les perspectives ouvertes par Einstein, afin de mieux en peser les fondements et les conséquences.

II

8 - Le silence de l'exactitude

Supposons qu'on prétende fonder une science des croyances sacrées sur des constats irréfutables et que chacun pourra sans cesse vérifier. Une telle science observera que les religions postulent toutes qu'il existerait des dieux, que ces êtres imaginaires sont honorés par des prières, que les peuples ont dressé de tous temps et en tous lieux des autels en leur honneur. Qui niera que la présentation d'offrandes sur ces édifices modestes ou somptueux soit avérée? Qui démentira que, depuis la nuit des temps, la religion est une réalité objective et universelle et que des serviteurs sont affectés à la tâche perpétuelle de servir et de vénérer les acteurs immortels qu'ils croient installés dans le cosmos? L'expérience démontre, en outre, que l'organisation politique et sociale de toutes les nations de la terre reflète les représentations fabuleuses des prêtres et que le fantastique qui habite les esprits se répercute également sur les formes que prend la pensée humaine.

L'observation attentive des cultes primitifs permettrait donc de prédire à coup sûr de nombreuses caractéristiques économiques et politiques des premières sociétés et d'induire, à l'inverse, quels types de mythologies sacrées telle société de la préhistoire devait nécessairement enfanter. Par conséquent, une telle science serait aussi opérationnelle dans son ordre que la géométrie d'Euclide dans le sien.

Et pourtant, un savoir construit sur ce modèle demeurerait aveugle, non point pour le motif qu'il négligerait de conduire les anthropologues sur les sûrs chemins d'un type d'expérience vérifiable et indéfiniment répétitible à sa manière, mais parce qu'il interdirait d'avance tout jugement critique de l'ethnologue sur l'encéphale d'une espèce livrée depuis le fond des âges à la folie de changer une structure mentale de l'homme en un oracle censé rendre l'univers proférateur par la voix de "la raison ".

La critique des " causes finales " remonte à Spinoza et, bien au-delà, à Sextus Empiricus. Mais la théorie de la relativité générale mettait dans une crue lumière une évidence sacrilège: puisque les équations de la physique classique n'avaient jamais engendré aucune intelligibilité en soi du monde, cette illusion provenait seulement de ce que la réussite expérimentale, à force de creuser le même sillon pendant des millénaires, avait façonné le cerveau humain à recevoir comme "expliqué " ce qui n'était que constant. L'étonnement s'use : la réussite finit par faire preuve du sens. Comment se méfier d'un cosmos qui répond imperturbablement à l'appel qu'on lui adresse? Mais si une religion n'est réellement intelligible qu'à la lumière des motivations des croyants, à plus forte raison, un cosmos non motivé est énigmatique par définition.

Or, avec Einstein, les mathématiques présentaient des décalques muets de l'univers; pour la première fois, elles disaient: "Voyez, ce que nous avions toujours appelé "le temps" et "l'espace" ne sont pas séparés; voyez ces deux faces mystérieuses du monde que nous avions apprivoisées par le langage tout en les distinguant clairement, sont liées entre elles - et nous en apportons la preuve expérimentale, qui est irréfutable dans son ordre, parce que les faits sont les faits. A vous maintenant d'examiner comment vous allez accorder les catégories a priori de Kant, qui sont des moyens d'interpréter les faits, avec les défis que nos équations apportent à toute " raison humaine " forgée par Euclide. Ce n'est pas notre faute si nos mathématiques gardent désormais le silence; ce n'est pas notre faute si l'exactitude est un oracle qui s'est tu. "

9 - Que signifie le verbe comprendre ?

Aristote, puis saint Augustin avaient déjà remarqué qu'on ne mesure le déplacement d'un objet qu'avec le secours bienveillant du temps et qu'on ne rencontre donc le mouvement que dans l'espace, alors qu'il faudrait également l'apercevoir dans le temps. Pourquoi le temps demeure-t-il invisible, alors que tout mouvement s'exprimant par le calcul d'une vitesse, il en résulte que la vitesse ne peut s'entendre qu'à la lumière du temps? La durée est une réalité qui escorte le mouvement dans l'étendue, et même qui le serre de près. Si le temps nous quittait, le mouvement ne serait ni enregistrable, ni conce-vable. Il doit donc exister un rapport entre l'espace, que le commun des mortels croit " visible ", et le temps qui, d'un consentement unanime, échappe à nos regards. Mais quelle folie de croire qu'on voit l'espace! Comment l'étendue serait-elle observable en tant que telle? De plus, il serait contradic-toire que l'espace fût fini - car il faudrait qu'il n'y eût plus d'espace au-delà de ses frontières, ce qui est inconcevable et enlèverait son sens au mot " frontière ". De même, nul ne peut concevoir un " avant " ou un " après " du temps, puisque ces prépositions se réfèrent déjà au temps.

Qu'est-ce donc que la durée si elle se cache encore mieux que l'étendue, et si elle s'ingénie à me faire croire à tort que je vois l'espace, alors qu'un pacte secret de l'espace avec le temps fait tout le spectacle? En vérité, faute que je voie ce pacte, je ne vois ni l'un ni l'autre. Comment puis-je donc prétendre que je vois le mouvement? Et pourtant, une équation me démontre que l'étendue s'arrange pour se mêler aux heures en catimini. Einstein est pascalien.

Certes, avant que son audace iconoclaste eût été brisée dans l'oeuf par la secrète alliance de Luther avec Rome, la Renaissance avait permis un début de réfutation, par Montaigne, de l'autorité usurpée de la coutume et de la tradition. On avait même tenté de décrypter quelques-unes des moti-vations politiques qui inspiraient une foi religieuse toujours acoquinée avec celles de la " raison ordinaire ". Il était bien clair que des êtres fabuleux et fermement installés sur des Olympes rassurent les sociétés. Mais la philosophie classique était demeurée aussi obstinément optimiste que la théologie du salut, parce que personne ne voulait se brouiller avec les verdicts du sens commun. Quelques gourmets de l'infini, tel Nicolas de Cuse, commençaient de se méfier du paradis euclidien. Mais l'Eden a la vie dure : on attend encore le naufrageur de la croyance intrépide selon laquelle la physique mathématique fournirait dans le même emballage le savoir et le " signifiant logique " de ce dernier.

II faudra donc reconstruire une fois de plus, et de main d'homme, le sens du verbe comprendre; car comprendre, c'est interpréter. Or, on ne saurait interpréter sans interpréter à son tour le verbe interpréter. Définition post-einsteinienne dans les sciences de la nature, dont la tâche est de suivre un chemin assuré vers le réel en tant que tel, interpréter signifie trouver un modèle théorique capable d'anticiper sur l'expérience. En ce sens, Einstein n'a pas fait autre chose que Leverrier, qui avait calculé d'avance qu'une planète de telle dimension devait se trouver à tel endroit par le verdict du platonisme des mathématiques: Sancho n'avait plus qu'à pointer son télescope dans la bonne direction pour en constater l'existence physique.

Le philosophe, en revanche, doit expliquer, primo, pourquoi les mathématiques permettent de prédire à coup sûr; secundo, ce qu'est la théorie pour qu'elle obtienne de tels résultats, tertio, ce qu'est la théorie dans la tête du physicien; quarto, quelle est la psycho-physiologie du théoricien pour que la théorie devienne un logos du sens dans son encéphale, quinto, quel est le rapport entre une théorie et un mythe religieux, sexto, conséquemment, qu'est-ce qu'une idole cérébrale, septimo, qu'est-ce que la philosophie comme science cathartique, et que devient la conscience au terme de sa " purification ".

10- Einstein et la maïeutique socratique moderne

Tel est l'abîme que la relativité générale a rouvert entre savoir et comprendre. Si Einstein n'avait pas révélé l'univers euclidien comme mythe, jamais l'étude des idoles n'aurait pu progresser au-delà de Bacon, puis au-delà de Freud. Car trois siècles après Descartes, Einstein interdisait définitivement de douter que les instruments de la science fussent fiables. Du coup, la philosophie socratique, donc critique, est appelée à observer que la notion d'intelligibilité, appliquée à la nature inanimée, n'avait jamais été fondée sur un examen rigoureux des sources psychologiques de la notion classique de " logique de la nature ". Quels étaient les divers ingrédients de la subjectivité humaine qui constituaient le " sens rationnel " du monde? La relativité reconduit la philosophie à sa vocation authentique, en lui rappelant qu'elle est une maïeutique, et qu'elle accouche d'un savoir portant sur l'ignorance en tant que telle.

Or, l'ignorance s'ignorant elle-même n'a jamais porté sur les faits - car ceux-ci sont relativement aisés à établir mais sur leur signification théorique. C'était cela que l'intrépide buveur de ciguë avait démontré aux Athéniens en spectrographiant un savoir trop sûr de lui - le scientisme de l'époque. Comme la raison ne connaissait encore ni les définitions générales, ni l'idée même d'une éthique de la vérité, il avait fallu inventer le premier oracle de la métaphysique une universalité proclamée parlante et appelée l'Idée. Mais précisément, avec Einstein, la question est posée de savoir ce que vaut l'universalité mathématique comme oracle. Pourquoi les mathématiques sont-elles platoniciennes et qu'est-ce que cela veut dire qu'elles le soient?

Husserl dénoncera la prétendue démonstration de signifiants qui seraient pré-gravés dans la nature par le sens commun. Mais s'il montrait une si grande audace apparente, c'était seulement parce qu'il s'imaginait que la prédiction mathématique n'était pas encore suffisamment fondée sur les révélations de la phénoménologie husserlienne. Lorsque celle-ci serait achevée, les équations deviendraient enfin des haut-parleurs d'une logique réellement apodictique. Le rêveur de la " réduction eidétique " est seulement en quête d'un plus solide arrimage de l'homme et de son esprit au cosmos - sa pensée est la plus anti-dérélictionnelle qui soit. Il s'agit toujours de conjurer la bête noire de l'Occident, le nihilisme.

III

11 - Une anthropologie des signes et des signaux

Résumons : puisque le lien entre les faits et les signifiants se révèle toujours construit par l'homme, l'Occident s'était persuadé que ce genre de mirages était réservé aux civilisations dites primitives, le " rationnel " constituant un signifiant inscrit dans la nature et ressortissant au constat objectif. Même le recours aux lois statistiques du mouvement brownien n'avait pas permis de découvrir que c'était seulement la constance des faits qui sécrétait la croyance à leur " rationalité " dans l'entendement et que cette constance pouvait être produite à titre fictif par des artifices mathématiques. Il fallait faire convoler l'espace avec le temps pour qu'il apparût que toute intelligibilité en soi des comportements de l'univers s'était toujours appuyée, en réalité, sur l'effet psychologique d'un habillage théorique, lequel procédait ensuite inlassablement à son auto confirmation, les faits se trouvant automatiquement élevés à leur " sens rationnel " par un système interprétatif à trois dimensions. Mais celui-ci donnait rendez-vous à l'expérience pour de tout autres raisons que celles alléguées par le " récit " sous-jacent au mythe interprétatif.

La science s'était évidemment trouvée dépourvue de tout moyen de porter son attention sur la manière dont elle injectait les signes d'une logique euclidienne du monde dans le donné expérimental, et comment la pensée métamorphosait les faits bruts en signaux de leur sens théorique apparent, donc en porte-emblèmes du code de référence mis en place par l'imaginaire scientifique depuis Aristote. Au lieu de manifester un équilibre interne entre des forces aveugles se contrebalançant les unes les autres dans le cosmos - ce qui avait permis la découverte de Le Verrier ci-dessus rappelée - la nature avait l'air de " parler " toute seule à la place de l'esprit humain, son ventriloque euclidien. Et pourtant, une illusion, qui ne s'est dissipée que sous les projecteurs d'une équation défiant le " sens commun ", aurait pu être dénoncée comme un égarement de la pensée scientifique depuis plusieurs siècles, puisqu'il suffisait de lire un texte scientifique ancien pour ressentir immédiatement la charge de subjectivité inconsciente d'un vocabulaire devenu anachronique jusqu'au comique - ce que Bachelard avait fort bien observé.

C'est ainsi que les faits relatés par Fermat ou Galilée concernant l'attraction du fer par un aimant n'ont évidemment pas changé depuis le XVIIe siècle; mais notre attention se porte maintenant si spontanément sur l'inconscient de l'habillage théorique de l'époque, que nous jugeons leur mode d'interprétation anthropomorphique jusque dans sa syntaxe; et nous voyons toute une société, avec ses mœurs et ses mythes, se profiler derrière un certain style du discours de la physique mathématique. La découverte d'une subjectivité inaperçue des contemporains résulte uniquement de ce que nous sommes devenus attentifs à l'absurdité intrinsèque d'un " discours de la nature " fondé sur des " appétences " du monde et sur un " désir d'union ". Ce qui apparaît avec éclat à notre attention psychologique enfin alertée, c'est donc bien davantage que la tonalité dépassée d'une science rendue naïve à nos yeux par l'écoulement du temps; car ce qui se trouve démasqué à une tout autre profondeur, c'est le hiatus originel entre le mutisme radical du monde et le manteau de Noé d'un vocabulaire spéculaire, parce qu'aucune mise en scène langagière du spectacle ne saurait engendrer une véritable " intelligibilité " de la pièce.

12 - La notion de " récit latent "

Par-delà le champ d'observation du sociologue, nous découvrons alors qu'une croyance proprement religieuse était tapie au plus secret de la science euclidienne. L'idée même selon laquelle la nature, dûment revêtue de la carapace tautologique des équations qui en fournissent un équivalent abrégé, " rencontrerait " des signifiants, voilà qui est de l'ordre de la foi; car ce mythe repose sur un axiome d'origine biblique, selon lequel les faits pourraient être des signes. La différence est seulement que, dans l'Ancien Testament, les objets étaient changés en signes par la volonté du ciel, alors qu'ils le sont maintenant en eux-mêmes, de sorte qu'il suffit de décoder leurs parcours à l'aide des mathématiques pour qu'ils se chargent de métaphores éloquentes. Cette mythologie domi-nait l'Occident depuis Galilée, l'héliocentrisme n'ayant pas conduit à analyser la notion de signe, mais seulement à changer de système de signes.

Einstein permet donc également au philosophe de comprendre que l'imaginaire agit toujours par le biais d'un récit latent, et que celui-ci paraît seulement mieux masqué au sein des sciences, dont la vocation est d'interpréter des comportements de la nature, qu'il ne l'est dans les récits théologiques, où il se place évidemment au premier plan. Que disait donc le locuteur embusqué au coeur de la matière? Euclide faisait tenir à l'univers le discours suivant : " Je vais par des chemins réguliers. Je ne fais pas de sauts, je ne me livre à aucun caprice. Je demande donc à mes fidèles d'inter-préter ma marche assurée comme un signe de ma détermi-nation, de ma droiture, de ma sagesse. Je leur demande de croire que si je suis fiable à ce point, c'est que je charrie le signifiant global que je suis à moi-même. Admirez mon austérité et ma constance. J'ai vocation de faire tenir à la nature le langage rassurant de l'ordre et de la loi dont rêvent vos cités. Je sécrète avec persévérance la logique et la légalité dont j'innerve ma propre masse. Puissent mes physiciens me faire confiance; puissent-ils ne jamais observer le langage de la croyance propre aux juristes que je fais subrepticement tenir à la monotonie du monde afin de soutenir votre politique. Laissez-moi me proclamer rationnelle en mes agissements et je vous le rendrai au centuple. "

13 - Einstein et le tragique

Mais que les faits allégués fussent réels, comme ceux de la physique, ou irréels, comme ceux de la Genèse, l'illusion du sens était engendrée dans les deux systèmes de la même façon - c'est-à-dire par l'intervention d'un finalisme ici spectaculaire, là subreptice. Quand une preuve est magique, elle l'est sur le seul fondement de son principe de fonctionnement dans l'esprit; et ce principe erroné peut s'appliquer à des faits avérés aussi bien qu'imaginaires. Jamais aucune réalité phy-sique, qu'elle soit exacte ou fantasmée, comme dans la fable sacrée, n'aura le pouvoir de fonder un signifiant " objectif ", parce que l'idée même d'un " signifiant objectif " est un monstre philosophique: il n'y a sens que par motivation. Tout sens est donc finaliste par définition, donc strictement humain.

C'est ainsi qu'Einstein contraint la philosophie socratique à s'interroger sur la nature de l'intellect post-kantien. Valéry notait : " Bacon dirait que cet intellect est une Idole " et il ajoutait : " J'y consens, mais je n'en ai pas trouvé de meilleure (6)." Question: l'homme éprouverait-il donc un si grand besoin de croire en des idoles qu'on le verra se rallier à la meilleure d'entre elles, et la sachant une idole?

Mais, encore une fois, la raison anté-einsteinienne possédait déjà les instruments d'observation et de réflexion qui lui eussent permis de démythifier la logique d'Euclide - puisque le nominalisme était parvenu, avec Ockham, à une critique des " idées pures " - alors conçues comme d'origine divine que l'homme projetait sur les coutumes de la matière; et Abélard avait désacralisé l'union magique entre le monde et la parole par une analyse célèbre de l'opération mentale d'abstraire, ce qui avait constitué la seule découverte philosophique du Moyen Age. Mais le traumatisme infligé par la relativité générale au mythe d'une raison substitutive de la parole des dieux morts est d'une tout autre fécondité, parce que si des équations dûment vérifiées livraient désormais la science à une inintelligibilité radicale et irrémédiable de l'univers physique, alors le cerveau ordinaire se voyait réduit au rang d'organe fabriqué en série et chargé d'adapter l'espèce homo sapiens à l'univers tel qu'il apparaît à son échelle. La fonction biologique d'une " raison " produite à la chaîne était de conjurer, à l'aide d'une drogue douce, la béance tragique d'un cosmos qui se moque bien des commandements de la logique d'Aristote.

14 - La psychophysiologie des idoles cérébrales

Mais, du coup, la séparation entre la pensée scientifique et la pensée philosophique devenait claire et définitive. Car seul le philosophe élabore un type de preuve susceptible de mettre en évidence le fonctionnement des systèmes probatoires dans l'imaginaire et en tant que médiateurs magiques auxquels le croyant se réfère comme à une idole rassurante. Cette ouverture du champ philosophique serait aussi inconcevable sans les découvertes d'Einstein que la révolution kantienne serait inintelligible sans les découvertes de Copernic.

Pour qu'une critique trans-baconnienne des idoles proprement cérébrales devienne possible, il fallait que le " sens commun " et les " évidences innées " apparussent comme les sources d'une aliénation de l'intelligence critique et de la transcendance de la conscience. Cette aliénation par une théologie immanentiste est démontrée par la forte résistance " théologique " que des philosophes éminents - Bergson, Husserl, Heidegger - ont opposée à Einstein. N'ont-ils pas souvent rejeté avec violence les preuves les plus irréfutables qu'il apportait de la connexion incompréhensible entre l'espace et le temps? C'est que le monde physique n'avait pas le droit de se révéler incompréhensible. Cet oracle devait proférer que le réel est rationnel - afin qu'il pût conjurer la déréliction du sujet. On voulait bien, à la rigueur, aller jusqu'à abandonner certains dogmes du christianisme, pourvu qu'on pût conserver intact le mythe le plus originel de l'Occident grec, puis chrétien, celui de l'accord fondamental de la raison humaine " naturelle " avec un prétendu " ordre du monde " proclamé non moins " naturel ". On ne veut pas philosopher pour se voir abandonné dans l'étendue, mais pour s'y faire un logis. Hélas, tout ce qui est euphorisant est superficiel.

15 - " Ils n'effraient pas " (Nietzsche )

Mais la relativité générale, cette sonde spatiale d'une métaphysique de la déréliction, s'inscrit dans le triomphe posthume de Hume. Elle enseigne, deux siècles après le grand penseur anglais, que nos catégories mentales sont le fruit du type d'entendement que les us et coutumes euclidiens du cosmos avaient forgé dans nos têtes au cours de l'évolution. Naturellement, l'armée des technosophes, qu'on appelle des " épistémologues ", n'a tenu aucun compte d'une révolution qui ne gênait pas le scientifique moyen. Il est vrai que " le soin des sciences est laissé à la maigre troupe des épistémologues qui se contentent, pour la plupart, de réflexions formalisantes plus ou moins sophistiquées sur la structure des théories constituées (7) ".

Puisque les calculs euclidiens ne sont pas suffisamment erronés pour qu'il soit utile de se préoccuper de l'immense bouleversement du mode de penser de l'humanité qui se cache sous de microscopiques décalages de nos mesures, l'important sera seulement, comme auparavant, de construire des ponts qui tiennent. Comme l'écrivait Nietzsche : " Nos philosophes académiques ne sont pas dangereux; leurs pensées poussent paisiblement, comme des pommes sur un pommier. Ils n'effraient pas; ils ne nous font pas sortir de nos gongs. De tous leurs faits et gestes on pourrait dire ce que Diogène répliquait au laudateur d'un certain philosophe : Qu'a-t-il donc fait de grand, lui qui est philosophe depuis si longtemps et n'a jamais affligé personne? Oui, on devrait graver sur le tombeau de la philosophie universitaire: "Elle n'a chagriné personne (8). "

Mais comment les révolutions traumatisantes de la science seraient-elles séparées de la recherche philosophique authentique puisque, depuis les Grecs, toutes les mutations politiques et culturelles de la planète ont été préparées ou suivies par des révolutions scientifiques? " Pour des raisons personnelles, mon Mémorial, complété par un Essai sur l'inconscient théologique de l'Histoire, petit " Discours de la méthode " à l'intention des historiens, sera publié à titre posthume.

1. Oppenheimer, Flying Trapeze, p. 22.
2. Paul Valéry, Variété, Essais quasi politiques, La Crise de l'esprit, La Pléiade, t. 1, p. 1012.
3. Philip Frank, Relativity, a richer Truth (La Relativité, une vérité plus riche), p. 29-30.
4. Oppenheimer, Flying Trapeze, p. 22.
5. Voir chapitre sur Kant.
6. Valéry, op. cit., La Crise de l'esprit, Deuxième lettre, La Pléiade, t. 1, p. 994.
7. Dominique Lecourt, Contre la peur. De la science à l'éthique, une aventure infinie, Hachette, coll. " Les Essais du xx° siècle ", 1990, p. 75.
8. Nietzsche, Schopenhauer éducateur.

1er mars 2001