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L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique

Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père.

 

L'électrochoc politique du 29 mai 2005 fournit à la politologie critique une démonstration saisissante du débarquement de la réflexion anthropologique sur l'ascendance simienne de notre espèce. Mais les chemins de l'intelligibilité postdarwinienne et postfreudienne de l'histoire éclairent également les relations parathéologiques que les démocraties entretiennent avec le dogme de l'infaillibilité du suffrage universel, avec la vocation pédagogique des classes dirigeantes européennes, avec la réflexion sur les relations entre la politique et l'éthique, avec la responsabilité des chefs d'Etat des démocraties face à l'expansion de l'empire américain.

Par bonheur, la quête d'intelligibilité de la science historique de demain bénéficie de la providence naturelle dont la méthode expérimentale ne cesse de témoigner et qu'on appelle un " concours de circonstance ". Et pourtant, les rencontres inattendues et décisives entre le symbolique et le réel ne sont nullement fortuites . Quand la maturation de la fatalité est achevée, elle accouche de la logique qui l'inspire. Alors la vérité va jusqu'à caricaturer la percée méthodologique qui la commande. C'est ce que démontre le destin des empires. Observons le déchiffrage de l'histoire qu'appelle une interprétation nouvelle des relations entre l'homme et l'animal.

1 - La politique et l'éthique
2 - L'éthique des masses
3 - La politologie moderne et la postérité de Darwin
4 - L'éthique de l'auto-vassalisation
5 - Une trahison d'enfant de chœur de la politique
6 - Le sceptre mondial de l'éthique
7 - Le réveil du peuple
8 - L'obésité de la classe dirigeante, la loi du plus fort et l'éthique de l'histoire
9 - La machine diplomatique américaine à la recherche du sceptre perdu de l'éthique
10 - La théologie du suffrage universel
11 - La revanche du réel sur le mythe : les bases américaines
12 - La vérité sur l'empire militaire américain
13 - Les bombes nucléaires américaines en Europe, garantes de la domination navale et aérienne du monde
14 - Le droit des peuples à la souveraineté de la nation
15 - Psychanalyse élémentaire de la servitude
16 - Les ressources du vote populaire
17 - Le silence des élites
18 - Le patrimoine de la morale

1 - La politique et l'éthique

En principe, tout homme politique dont le rêve et l'ambition le portent à prendre d'assaut l'Elysée s'est procuré une longue vue dont la lentille lui assure un champ de vision légèrement supérieur à celui de la presse quotidienne et qui lui permet d'observer de loin un animal qui s'appelle " le peuple " . Il y est aidé par les détecteurs naturels de l'odeur des nations qu'on appelle les caricaturistes. L'organe nasal de ces spécialistes capte les effluves de l'opinion publique. Cette faculté leur permet de percevoir l'odeur d'une éthique imperceptiblement trans animale du genre humain. En France, leurs capacités olfactives exceptionnelles les avaient avertis depuis belle lurette de ce que la participation éventuelle de Nicolas Sarkozy au gouvernement de Dominique de Villepin ne serait aucunement l'effet de la conversion subite et miraculeuse de cet homme politique aux vertus démocratiques qui font la force morale des Républiques. Le 2 juin 2005, Plantu a dessiné pour la seconde fois Nicolas Sarkozy en traître et en assassin. Or, tout candidat à la magistrature suprême, même médiocrement doué pour jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale, sait d'instinct que son offensive sur le château sera vouée à l'échec s'il est perçu par le " peuple souverain " non point comme un héritier légitime du chef de l'Etat, mais comme son meurtrier et de surcroît, comme un lâche décidé à planter froidement un couteau dans le dos d'un vieillard.

Mais l'étude du sentiment moral enraciné au cœur des nations de la vieille Europe se heurte à l'obstacle d'une politologie craintive. Ne prétend-elle pas s'élever au rang d'une anthropologie, alors qu'elle n'affiche encore qu'un descriptivisme narratif à peine plus vertébré que celui de la sociologie la plus acéphale ? Une anthropologie digne de se qualifier de science est appelée à se situer non seulement dans la postérité de Darwin, mais à analyser les traits simiohumains de l'histoire des peuples à la lumière d'une psychanalyse de notre espèce et d'une interprétation de son évolution morale. C'est pourquoi j'ai observé dès le 11 décembre 2004 (Nicolas Sarkozy est-il fou?" Marianne , Analyse anthropologique du "cas Sarkozy) les origines animales du " meurtre du père " dont l'ascension politique heurtée de Nicolas Sarkozy offre un spectacle saisissant. C'est dire que le rendez-vous captivant de la postérité de Darwin avec les sciences humaines de demain et de celle de Freud avec l'inconscient de l'histoire et de la politique a besoin d'une anthropologie critique en mesure de décrypter les événements dont la France et l'Europe sont devenues le théâtre privilégié.

2 - L'éthique des masses

Ces propositions signifient que le témoin le plus spectaculaire et le plus négligé de l'évolution cérébrale de notre espèce n'est autre que l'étiage moyen de l'éthique des masses. Eschyle et Sophocle le savaient. C'est pourquoi le chœur faisait entendre la voix de la Grèce populaire à chaque tournant de l'action dramatique. C'est que l'instinct moral d'un peuple est le détecteur caché du tragique de l'histoire. Plus une fatalité sanglante déroulait ses péripéties sur la scène, plus le chœur en entrecoupait le déroulement de commentaires apitoyés; et plus la " Grèce d'en bas " exprimait la température du sentiment national. On en retrouve de nos jours un lointain écho dans le film " Les choristes ", dont le succès renvoie à l'éthique secrète de l'humanité, à cette différence près que le scénario fait débarquer dans les salles obscures un chœur de tout l'Occident. Du coup, l'Europe déchirée voit réapparaître Orphée le dompteur, le vainqueur des fauves et de l'enfer, le chantre mélodieux et civilisateur.

Tout est prêt pour le déclenchement du drame. La politique du Vieux Monde va osciller entre l'opéra bouffe et la tragédie grecque. Les protagonistes ont pris place sur la scène bien avant le lever du rideau. Les deux acteurs principaux seront le pacificateur et le félon, le poète et le meurtrier . Ils seront jugés par un peuple dont les yeux s'appellent désormais les "étranges lucarnes". Que l'histoire soit un théâtre , l'Occident l'avait illustré d'Homère à Shakespeare . Mais que le destin d'une civilisation se trouve symbolisé sur le petit écran par deux personnages-clés, que l'histoire de la planète prenne à nouveau rendez-vous avec la tragédie antique, que l'éthique de notre espèce redevienne le véritable enjeu de la politique, que l'observation de l'encéphale des semi évadés de la zoologie en dresse à nouveau les décors et enfin qu'un arrière-fond musical se révèle à nouveau l'oreille de l'esprit, voilà de quoi donner sa grandeur aux derniers feux ou à l'aurore de l'Europe.

3 - La politologie moderne et la postérité de Darwin

La science de l'inconscient politique des dirigeants à l'œil mi-clos de l'Europe appelle non seulement une psychanalyse transfreudienne de la politique et de l'histoire dont le 29 mai 2005 a mis les paramètres en évidence ; encore y faut-il une anthropologie en mesure d'observer l'évolution parallèle de l'encéphale et de l'éthique des fuyards divagants et instables du règne animal . Car l'oscillation entre la droiture de l'éthique et la peur du plus fort se trouve en germe chez le chimpanzé et le gorille. Ces quadrumanes sont déjà si performants que notre espèce en illustre à la fois les métamorphoses remarquables et la fidélité à un capital psychogénétique partagé. A ce titre, une conscience de soi de l'animal habile à se masquer sous une lucidité encore embryonnaire à l'égard de lui-même recourt à des dérobades gesticulatoires. Le phénomène psychique de la vertu outragée se rencontre chez de nombreux animaux domestiques ou sauvages . Une classe politique affairée autour d'une Europe spectrale dont elle affecte de porter le fantôme en terre et qui, chez nos frères inférieurs, se défaussait déjà de son autoaveuglement agité sur la masse de ses congénères ne fait jamais qu'illustrer avec des mines pathétiques une hypertrophie devenue humaine des contrefaçons vibrionnaires auxquelles les chimpanzés savaient exercer leur mauvaise foi dans leur conquête déjà biaisée du pouvoir politique.

C'est pourquoi la France a pris un rendez-vous paradigmatique avec la double face d'un primate que son histoire éthique et cérébrale permet désormais de situer avec une relative précision sur l'échelle de l'évolution de notre espèce. A l'arrière-plan du nouveau gouvernement se cache un meurtrier potentiel du chef de la horde. Tous les simiologues modernes le connaissent si bien que leurs descriptions détaillées font partie depuis un quart de siècle de notre connaissance expérimentale des mœurs politiques de nos ascendants simiens. Les loups, les chimpanzés et les hommes se partagent le souci de l'élimination du vieux chef . Kipling raconte, dans le Livre de la jungle, qu' Akela le Solitaire se tenait couché à côté de sa pierre, ce qui signifiait que sa succession était ouverte et que l'heure était venue de "laisser parler le Loup Mort". Il faut savoir que chez les loups, un chef de clan qui a manqué sa proie est appelé le "Loup Mort" et que ce titre s'attache à sa grandeur pour le temps fort court qui lui reste à vivre. Ecoutons l'anthropologue anglais qui a donné rendez-vous au XXIe siècle.

" Akela souleva péniblement sa vieille tête : " Peuple libre, et vous aussi, chacal de Shere Kahn, pendant douze saisons je vous ai conduits à la chasse et je vous en ai ramenés, et pendant tout ce temps, nul de vous n'a été pris au piège ni estropié. Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment on a ourdi cette intrigue. Vous savez que vous m'avez mené à un chevreuil non forcé, afin que je vous montre ma faiblesse. Le coup a été habilement monté. Maintenant, vous êtes en droit de me tuer sur le Rocher du Conseil. C'est pourquoi je vous dis: " Qui viendra achever le Solitaire ? C'est mon droit, de par la Loi de la Jungle, de vous demander de venir un par un. "

Mais il se trouve que les anthropologues européens hésitent encore à s'avancer un par un dans l'analyse scientifique des comportements parallèles des sociétés humaines et des sociétés animales. Et pourtant, par une rencontre extraordinaire entre l'histoire contemporaine et une anthropologie désormais en marche au plus secret des sciences humaines, la France a mis à la tête du gouvernement issu du 29 mai un représentant idéal et quasi figuré de la droiture d'une éthique inaugurée il y a vingt-cinq siècles chez Sophocle; et elle lui a donné pour rival un meurtrier en puissance. La mise en scène de cette tragédie à la fois symbolique et réelle sera exposée sur le mode antique , mais à l'échelle de l'industrie mondiale de l'image et dans un monde où les progrès de la simiologie moderne permettent d'illustrer la fidélité psychogénétique de l'homme actuel aux mœurs politiques de ses lointains ascendants.

En même temps, le refus obstiné de la classe politique française de poser les vraies questions au loup mort survit au rejet du projet de Constitution par la voix du suffrage universel: car la presse et les médias occultent le fait central que Nicolas Sarkozy est le candidat déclaré de l'Amérique et de l'OTAN et que son ambition de s'installer sur la pierre du Conseil est celle d'un Aznar français . Pourquoi ni le droite, ni la gauche ne mettent-elles l'accent sur l'enjeu nodal dont dépend l'avenir politique de la France et de l'Europe , sinon parce que les deux camps cachent encore au peuple un asservissement du Vieux Continent à un empire étranger qu'un exposé même succinct du titanesque maillage de la planète par l'OTAN suffirait à lui révéler.

Du coup, la notion de civilisation s'éclaire à son tour à la lumière d'une problématique anthropologique capable de faire débarquer la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : il s'agit de rien moins, désormais, que d'explorer le territoire qui s'étend entre les singes supérieurs et l'humanité actuelle. Le comportement politique d'une classe dirigeante dont l'encéphale schizoïde se réclame à la fois de la volonté de soumettre le Continent à un empire vassalisateur et de son ambition de reconquérir sa souveraineté perdue illustre l'oscillation de l'espèce simiohumaine entre le culte tout animal de la force musculaire triomphante et celui, quasi humain, d'une autorité déjà transcendante aux verdicts des corps. Le pilier central en sera une morale potentiellement consubstantielle aux droits d'une lucidité.

Le fait , comme je le soulignerai, que l'histoire simiohumaine ait pour arbitre une éthique incarnée par le peuple et dont la tragédie antique appelle le chant choral non seulement à humaniser la représentation, mais à guider l'évolution de l'éthique du groupe démontre qu'une anthropologie capable d'interpréter ce théâtre dans la postérité parallèle de Darwin et de Freud a débarqué dans les sciences humaines et leur fournit d'ores et déjà la problématique, donc le champ méthodologique de l'interprétation de l'histoire que le XXI e siècle nous prépare . A ce titre, l'affrontement du requin et de la mouette devant le peuple tout entier rassemblé fait croire qu'un chorège eschylien ou sophocléen est caché dans les coulisses, tellement la tragédie qui va se jouer sera pesée sur les plateaux d'une balance à construire dans la double postérité de l'évolutionnisme et de la psychanalyse .

4 - L'éthique de l'auto-vassalisation

Le spectacle qu'offrent aujourd'hui les élites politiques agonisantes du Vieux Monde ressortit, lui aussi, au tragique de la cécité morale dont Sophocle a mis en scène la logique interne dans son Antigone . Comment se fait-il que nos demi élites pleurent en aveugles semi volontaires le décès d'une Europe dont ils feignent de croire qu'il s'agissait d'un personnage vivant et agissant sur la scène du monde, alors qu'ils célèbrent les funérailles d'un Continent qui " manquait de définition et de limite, mais qui n'en était pas moins érigé en "horizon indépassable" et "même en rêve"? (Pierre Nora, Le Monde daté du 4 juin 2005) Il n'y a pas de cadavre dans le cercueil solennellement porté en terre, il n'y a personne dans la bière qu'accompagnent les lamentations des orphelins d'un spectre. Il convient donc d'observer parallèlement l'encéphale simiohumain dans l'état actuel de son évolution et le rôle que joue l'inconscient de l'histoire dans la semi cécité politique des descendants éplorés d'un quadrumane à fourrure.

Le 3 juin 2005, Le Monde publiait un article de Christoph Caldwell , éditorialiste au Weekly standard, dans lequel il citait une " désastreuse intervention télévisée de Jacques Chirac en 2003 " : "Quel est l'intérêt des pays anglo-saxons et a fortiori des Etats-Unis ? C'est, naturellement, que l'on arrête la construction européenne, qui risque de donner demain une Europe évidemment beaucoup plus forte pour se défendre. "

Et de conclure : "M. Chirac a confondu deux choses : lorsque les Européens parlent d'une "Europe forte" , les Américains ne se contentent pas d'acquiescer , ils applaudissent . Mais lorsque les Européens insistent pour représenter un " contrepoids " à la puissance américaine dans un monde qu'ils entendent rendre "multipolaire" - ce qui renforcerait l'importance de puissances non démocratiques ou semi démocratiques telles que la Russie et la Chine - , les Américains y voient un signe d'hostilité. Jusqu'à la fin de ce quinquennat, les relations de la France avec les Etats-Unis vont reposer sur l'apprentissage que fera M. Chirac de la distinction entre ces deux approches et sur sa capacité de se rendre compte de leur incompatibilité."

Autrement dit, l'Occident politique doit faire le "désastreux" apprentissage de son incompatibilité avec un empire américain autolégitimé par la souveraineté immanente à sa propre parole. Cet empire décrète solitairement et fait connaître bruyamment à toutes les nations de la terre l'interdiction solennelle qu'il promulgue de s'opposer de près ou de loin à son expansion planétaire ou de seulement porter ombrage à son omnipotence. Cette forme érémitique de la souveraineté exige rien moins que la sanctification a posteriori de l'invasion et de l'occupation sine die de l'Irak : " Les controverses de 2003 sont à présent écartées , l'invasion de l'Irak est un fait accompli et Yasser Arafat est mort ". Par bonheur, la France du oui était sur la bonne voie: "Les hommes politiques de Washington ont vu d'un bon œil le processus engagé par la troïka européenne (France, Royaume-Uni et Allemagne) pour bloquer la route de l'Iran vers l'arme nucléaire et la pression franco-américaine sur le Syrien Bachar Al-Assad a contribué davantage à la démocratisation du Liban que les efforts solitaires de n'importe quel autre pays."

Nous voici bien flattés de nous trouver vus d'un " bon œil " par un guerrier victorieux et placés sur le " bon chemin " par un occupant qui en appelle à l'oubli d'une vaine " controverse ", ce qui présente l'avantage de nous réduire au rang de dociles valets d'armes. J'ai déjà analysé le désastre politique auquel notre sous-traitance de la politique américaine va conduire notre " troïka " et quelle pauvreté de la réflexion anthropologique pilote notre approche du nucléaire militaire (L'Europe face à la gendarmerie cosmique des Américains). Mais pour que l'article de Christopher Caldwell ait pu paraître aux Etats-Unis parmi cent autres témoignages de ce type " d'hostilité " à l'égard de l'Europe, il faut que l'auto aveuglement de l'empire américain soit déjà devenu une hubris fort banale, ce qui s'explique aisément par le patriotisme le plus ordinaire, celui qui donne leur souffle et leur folie aux nations dominantes. En revanche , la classe politique française est au rouet, comme disait Montaigne, parce que le rejet de la Constitution européenne par la voix d'un suffrage universel proclamé infaillible, donc de nature semi théologique par définition, la met dans un porte-à-faux freudien qu'éclairera plus loin l'analyse du caractère simiohumain de la cécité politique semi volontaire des évadés actuels de la zoologie.

Mariali, Non au libéralisme anglo-saxon et à la tutelle de l'OTAN

5 - Une trahison d'enfant de chœur de la politique

Pour l'instant, il faut noter que le peuple n'a évidemment pas rejeté la Constitution pour des motifs géopolitiques qui dépassent son champ de vision, mais quasi exclusivement pour des raisons économiques bien compréhensibles et fort légitimes dans leur ordre: ventre affamé n'a pas d'oreilles. En revanche, la mauvaise conscience de la classe dirigeante résulte de ce qu'elle vient de découvrir, mais un peu tard, qu'on n'aboutira jamais plus au retour politique de l'Europe sur la scène mondiale si l'on s'avise de juger négligeable la misère et le désespoir de millions de chômeurs .

Mais ce n'est pas à ce niveau de l'autocritique traumatisante que se noue la tragédie psychique qui ronge désormais une classe dirigeante blessée à mort; il s'agit, pour elle, d'une révélation qui lui crève enfin les yeux, celle de la trahison inconsciente dont elle se sent coupable à l'égard de l'Europe. Car le rire tour à tour moqueur et inquiet de l'Amérique lui a soudainement révélé les raisons profondes et secrètes pour lesquelles elle s'était laissé séduire ou piéger comme un enfant de chœur par le oui d'une illusion politique à l'échelle du monde. L'électrochoc du non lui est administré par le chœur antique qui rendait Œdipe responsable, donc coupable d'une cécité dans laquelle il avait été précipité par la volonté obscure des dieux. Sophocle le voyant s'oppose à cette interprétation du chœur à la lumière d'un rationalisme fort moderne. Mais l'Europe politique n'a plus de dieux sur lesquels faire peser le poids de son autoaveuglement. Du coup, on assiste au spectacle à la fois tragique et pitoyable d'une classe politique européenne prise tout entière d'une panique subite et sans remède devant la cruauté d'un non certes politiquement aveugle, mais qui fait entendre en secret une voix des nations bien plus avertie que celle du suffrage universel et qui dénonce non seulement la timidité de sa politique européenne , mais qui fait tomber le masque de sa capitulation morale devant l'empire américain.

Si la percée politique que la Constitution prétendait faire valoir n'avait pas été de la poudre aux yeux, Tony Blair n'aurait pas été en mesure, dès le 7 juin, de se précipiter tout joyeux à Washington afin d'y recevoir de nouvelles directives de la bouche de G. W. Bush et l'Angleterre ne pourrait rêver de prendre les rênes d'une vassalisation accélérée du Continent européen. Pourquoi cela, sinon pour le simple motif que les partisans du oui mettraient alors sur la table les cartes politiques que la Constitution rejetée était censée contenir, ce dont ils demeurent évidemment aussi incapables qu'avant la consultation populaire, puisque non seulement le projet rejeté institutionnalisait définitivement le contrôle par les Etats-Unis de toute tentative future du Vieux Continent de mener une politique étrangère indépendante, mais verrouillait de surcroît un éventuel "noyau dur", lequel serait subordonné à l'acquiescement préalable de ses adversaires atlantistes, l'Angleterre en tête .

6 - Le sceptre mondial de l'éthique

Pascal dit que, dans un premier temps, le peuple a grand tort, que, dans un second, il a bien raison et que, dans un troisième, il se trouve décidément dans l'erreur, parce qu'il ignore pour quelles raisons il tombait juste. Chateaubriand lui fait écho : dans son jugement sur la prise de la Bastille, il note que "la colère brutale faisait des ruines et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces ruines les fondements d'un nouvel édifice". La classe politique européenne se trouve devant un champ de ruines , mais elle peine à découvrir pourquoi le peuple avait raison pour des motifs erronés. Nos dirigeants ressemblent à l'Œdipe aveugle que le génie d'un Sophocle nonagénaire a rendu visionnaire de la vraie grandeur de la Grèce. Quel sera le destin de la classe dirigeante européenne si elle doit accoucher de la voyance qui lui enseignera qu'elle est la meurtrière de l'Europe et que le peuple n'est pas le vrai coupable de cet assassinat?

Le péché originel de la classe dirigeante est un péché contre l'éthique de la mémoire, celle dont Pierre Nora écrit qu'elle est " une relation à l'identité patrimoniale , qui n'a été ni enregistrée ni prise en compte par les gouvernements", alors que " dans patrimoine, il y a patrie ". Mais quelle est l'éthique de l'alliance de la patrie avec la mémoire si le chœur antique en fait entendre la voix à l'école de la France et de l'Europe d'aujourd'hui? Jean Baudrillard écrivait, dans le Monde 2 du 28 mai au 3 juin 2005 : " N'ayant aucune volonté politique propre, ni de raison historique claire, l'Europe ne peut que vouloir s'élargir et proliférer dans le vide, par annexion démocratique indéfinie. "

C'était souligner l'éclatement des patries ; mais pour accepter les yeux ouverts la charge de remettre sur les rails de son identité patriotique et morale une Europe fractionnée et désemparée par la perte de sa mémoire patrimoniale, il faut avoir déjà appris que les retrouvailles d'une civilisation avec sa puissance politique d'autrefois passent par la reconquête à l'échelle mondiale du sceptre de son éthique ancestrale. Comment expliquer aux peuples du Vieux Continent que si l'Amérique d'avant la guerre en Irak était devenue un empire par la puissance de ses armes et par l'étendue de son commerce , c'est qu'elle était parvenue à faire croire qu'elle incarnait la morale à l'échelle de la terre ?

Pour mettre en place une pédagogie européenne aussi ambitieuse dans l'ordre de l'éthique, il faut que l'énergie, le courage et la lucidité de la classe politique du Vieux Monde puisent leur inspiration naturelle dans une morale supérieure à celle des Etats-Unis. Sinon comment faire naître au plus profond des peuples et des nations occidentales une adhésion viscérale à l'expression de leur vocation civilisatrice, comment donner à cette adhésion le contenu éthique d'une citoyenneté pleinement consciente de la tragédie dans laquelle le Continent de Copernic et de Christophe Colomb joue l'avenir de son âme , comment insuffler la foi d'une culture résurrectionnelle à une Europe vouée à incarner le destin de l'intelligence ? Il n'y a pas de grande politique qui ne soit liée à la destinée d'une éthique légitimée à l'échelle internationale.

7 - Le réveil du peuple

Qu'on se souvienne de l'échec politique et moral de la Communauté Européenne de Défense imaginée en 1954 par M. Pleven. L'éthique de cet honnête Breton, alors Président du Conseil de la IVe République, l'avait fait rêver de substituer les armées du Vieux Continent à celles d'une Amérique résolument engagée à repousser une éventuelle invasion soviétique de l'Europe. Trois ans plus tard, le traité de Rome de 1957 témoignait de ce que la classe dirigeante française avait enfin commencé de s'apercevoir des effets désastreux qu'exerce fatalement sur ses alliés d'hier la victoire d'un empire sur des ennemis communs - car les lauriers de la victoire ne vont jamais qu'au plus fort. Aussi la Libération avait-elle préludé à une expansion militaire et commerciale effrénée des Etats-Unis. Encore faut-il rappeler que la prise de conscience des lois de ce monde par les notables de province dont la classe politique était alors majoritairement composée n'avait germé dans leur esprit qu'à la suite de la débâcle militaire franco-anglaise de Suez. L'OTAN, fondée en 1949, n'allait pas tarder à mettre les armées du Vieux Continent sous la tutelle exclusive et vigoureuse des Etats-Unis, tandis que les élites dirigeantes du Vieux Monde retombaient en enfance au point de s'imaginer que la conquête de la puissance économique suffirait à reconduire la civilisation de la mémoire à sa souveraineté un instant abandonnée au bord du chemin et dont il suffirait de ramasser le ballot le moment venu.

Treize ans avant la chute du mur de Berlin, le Général de Gaulle avait osé donner l'ordre aux garnisons américaines d'évacuer notre territoire. Mais en 1989, un François Mitterrand d'ordinaire moins candide s'était convaincu du caractère inévitable du retrait des troupes de l'OTAN, puisque l'ennemi potentiel contre l'invasion duquel cette institution était censée nous protéger s'était effondré tout seul et d'une manière aussi inattendue qu'inopinée. Aussi n'avait-il pas voulu chagriner un Président Bush senior que l'angoisse de perdre la mise de l'Amérique en Europe avait soudainement rendu patelin. Seize ans se sont écoulés depuis la chute de l'URSS et non seulement l'OTAN est toujours là , mais son réseau de bases militaires surarmées enserre désormais la planète .

Comment une classe dirigeante européenne dont le silence politique s'apparente à la trahison morale à l'égard du peuple souverain ne serait-elle pas placée dans une lumière aveuglante à la suite du coup de projecteur du 29 mai 2005 ? Comment fera-t-elle face à la colère et demain à la moquerie des citoyens réveillés en sursaut par la pauvreté qui les frappe ? La misère de la population est peu favorable à l'éclosion des grands desseins politiques. Mais la révélation de l'ignorance dans laquelle les masses européennes ont été tenues de manière concertée pourrait provoquer l'effet d'un électrochoc au sein des démocraties vivantes de tout le Vieux Continent. Ce qui sape l'autorité morale de tous les gouvernements de l'Union, c'est qu'ils n'ont pas de bilan politique proprement européen à faire valoir et qu'ils sont condamnés à se présenter les mains vides devant les chômeurs qui se pressent en masses serrées devant eux. En politique, le pathétique est un tragique condamné à gesticuler dans le néant.

8 - L'obésité de la classe dirigeante, la loi du plus fort et l'éthique de l'histoire

Si la classe dirigeante des démocraties européennes avait eu l'énergie et le courage de mobiliser l'opinion publique sur le péril mortel d'une mise en tutelle du monde entier par l'empire américain, la force de conviction de son éthique politique aurait donné aux électeurs de gauche et de droite une vision claire de la vocation de l'Europe à retrouver sa souveraineté. Alors, une citoyenneté encore vivante au plus profond des peuples aurait accepté de répondre à l'appel de son devoir national. Comment la population ne comprendrait-elle pas, du moins dans son immense majorité, la nécessité absolue, pour notre civilisation, de se donner les coudées franches sur son propre territoire et de célébrer ses retrouvailles avec une Méditerranée dont la maîtrise avait donné à l'Occident forgé par la Grèce et par Rome l'espace naval indispensable à la conquête de son identité?

Mais pour que les élites politiques des démocraties industrialisées de la vieille Europe se donnent l'envergure intellectuelle et la trempe d'acier de se fixer pour objectif de libérer le Continent du réseau des bases américaines qui l'enserrent, il faudrait qu'elle ne se fussent pas déconsidérées aux yeux du peuple par leur oubli obèse de la nature même du politique et de la vocation à l'ascèse qui s'attache à la grandeur des Etats. Comment redresser une classe dirigeante accoutumée à se prélasser dans le luxe ?

L'élite politique de l'Europe d'aujourd'hui incarnera-t-elle la capitulation de notre civilisation dans l'or et la pourpre, à l'image du Sénat de Rome, qui avait entériné sous Tibère le naufrage moral de la République ? L'Europe politique est-elle décidée à refuser la légitimation de la conquête de l'Irak et de son pétrole, est-elle décidée à rejeter la loi selon laquelle "la raison du plus fort est toujours la meilleure" ? Depuis le 29 mai, cette question s'est invisiblement placée au cœur du destin politique du Vieux Monde ; mais nos élites ne s'en sont pas encore aperçues. Peut-être seraient-elles encouragées à en prendre conscience par l'Amérique elle-même qui, de son côté, se montre pleinement alertée : elle a aussitôt compris que la grandeur politique de l'Europe passe désormais par le sauvetage de son éthique. C'est cela qu'un Christopher Caldwell s'applique avant tout à faire oublier à notre Continent ; car il sait fort bien que l'empire américain a réussi à métamorphoser l'effondrement de deux tours à New-York en une autorisation de se ruer à la conquête de tous les peuples producteurs de pétrole sur cette terre et de légitimer toute violation du droit international qui se révèlerait utile à la défense de ses intérêts . C'est cela seul qui a conduit l'Amérique à envahir et à occuper à jamais un peuple de trente millions d'habitants ; c'est cela seul qui légitime d'avance à ses yeux des menaces de frappes nucléaires sur Iran ; c'est cela seul qui lui dicte sa politique à l'égard de la Chine et de l'Inde.

Aussi la classe dirigeante européenne commence-t-elle de se trouver rongée de l'intérieur par la découverte des conséquences politiques désastreuses pour elle-même de sa trahison morale tant à l'égard de l'Irak qu'à l'égard de sa propre population, qu'elle a abandonnée à une sous-information terrifiante face aux défis internationaux auxquels la Constitution européenne était censée faire face, mais que l'Angleterre avait réussi à neutraliser d'avance. La France a cédé à la fatigue, elle s'est lassée de faire flotter haut le drapeau du droit international, elle a enseveli dans l'oubli le coup de force inaugural qui permet déjà à l'empire américain de ressaisir progressivement le sceptre de l'éthique mondiale qu'il a souillé.

9 - La machine diplomatique américaine à la recherche du sceptre perdu de l'éthique

C'est pourquoi, au plus secret de sa stratégie, toute la machine diplomatique américaine n'a pas d'autre objectif que d'obtenir de gré ou de force que l'Europe affiche plus clairement, et même qu'elle proclame urbi et orbi son renoncement définitif à prendre un appui politique sur l'éthique internationale. Mais légitimer a posteriori la guerre en Irak comme un "fait accompli", c'est proclamer que le temps écoulé validera les victoires de la force sur le droit. Par bonheur les accords de Munich en 1938, ont enseigné à l'Europe que l'histoire ajoute seulement la honte et le déshonneur à la guerre quand une civilisation oublie ses fondements moraux au point de s'imaginer qu'elle prospèrera dans la gloire et la félicité au prix de la capitulation de son éthique sous les yeux de la planète tout entière.

Si la guerre irakienne devait s'achever par la signature en grande pompe des premiers accords de Munich de ce siècle, lesquels ne marqueraient plus seulement l'Occident au fer rouge de la servitude, mais entraîneraient la planète entière dans une trahison sans remède de l'éthique d'une civilisation devenue mondiale à l'école des démocraties, l'Europe signerait rien moins que son arrêt de mort, parce que sa survie ne serait plus que végétative, ce qui la ferait passer à jamais au large de l'histoire vivante, celle dont l'éthique est la sève. En revanche, si l'Amérique parvenait à redorer le blason maculé de son éthique, elle priverait l'Europe de toutes chances d'une résurrection politique à l'échelle de la planète, parce que le Vieux Monde porterait seul sur la scène internationale la marque d'infamie qui le réduirait au rang d'intendant d'un empire souillé par ses conquêtes. L'Europe vendra-t-elle son âme pour exercer la charge gangrenée de " brillant second " dans un monde illusoirement multipolaire ? Mais elle sait que les plus gros canons se réduisent à un amas de ferraille quand le sceptre de l'éthique internationale ne soutient plus le bronze et l'acier.

Mais déjà l'empire américain a partiellement réussi à ressaisir le sceptre cancérigène de son éthique, déjà notre semi complicité lui permet de le redresser par des moyens seulement mécaniques, déjà il pousse l'audace jusqu'à clouer sous nos yeux l'Iran, la Russie, la Chine au pilori des droits de l'homme. Amnesty International a beau stigmatiser Guantanamo et le dénoncer comme le nouveau goulag de la planète et le Tribunal pénal international à beau se saisir du génocide du Darfour, nos chancelleries adoptent la diplomatie de la bouche cousue.

Mariali, Jugement des crimes de guerre: Tribunal pénal international

C'est pourquoi nous sommes à la croisée des chemins : ou bien le coup de tonnerre du 29 mai ne fera que hâter le naufrage moral, donc politique d'une Europe et d'une France confinées dans les écuries d'Augias de l'impérialisme américain, ou bien la démocratie mondiale se ressaisira au bord du gouffre et évitera le naufrage de l'éthique internationale des Etats civilisés. L'éclair du 29 mai illuminera-t-il le ciel ? Permettra-t-il au Vieux Continent de rappeler à la terre entière que le seul langage réaliste de la politique est celui de son éthique, parce que, sur le long terme, la profanation des âmes a toujours rendez-vous avec l'effondrement politique d'une civilisation? Ce sont les camps de concentration nazis qui ont fait descendre le IIIe Reich au sépulcre, ce sont les goulags du communisme qui ont tué Karl Marx, ce seront les goulags du Nouveau Monde qui mettront fin à l'ascension de la seule civilisation qui se sera proclamée l'empire du Bien sur la terre et qui aura tenté de donner des ailes d'ange au péché originel.

10 - La théologie du suffrage universel

Quels seraient le savoir et le courage qui seuls permettraient à une élite européenne nouvelle de répondre aux défis de l'empire américain à la lumière d'une raison politique plus profonde que celle d'aujourd'hui?

On constate que, depuis 2003, l'Angleterre a beau avoir couru vainement le monde pour y proclamer à cor et à cri que l'Amérique serait devenue le souverain légitime de toute la planète ; on constate que l'Angleterre a beau avoir entraîné huit nations du Vieux Continent à se ranger en Irak sous la bannière des " armées du salut de la terre " ; on constate que l'Angleterre a beau avoir obtenu de ses satellites que le système européen Galileo, construit à si grands frais, fût castré de tout équipement militaire susceptible de le soustraire à la tutelle de l'OTAN, tout cela n'a pas encore fait progresser d'un iota l'encéphale de l'élite politique de l'Union européenne.

C'est que notre classe dirigeante n'a toujours pas de connaissance anthropologique de l'origine, de la nature et de la finalité du mode de gouvernement semi théologique qu'on devrait appeler la démocratie rédemptrice. Cette classe ne se demande pas encore si le mythe para religieux selon lequel la vérité politique descendrait désormais dans le cerveau des majorités comme les dogmes débarquaient autrefois par la seule puissance de la révélation divine dans le cerveau des saints conciles. Cette nouvelle sotériologie convient-elle à un Continent provisoirement gisant sur le rivage, mais ambitieux de reconquérir sa place sur le globe terrestre ? Le concept de Liberté est-il un concept religieux en marche sur la terre, est-il un verbe révélé dont le suffrage universel exprimerait le sacre, est-il une autorité messianique immanente au devenir de l'humanité, est-il une Idée pure dont les verdicts serviraient de moteur à l'Europe de la vérité et de la justice ?

Comment se fait-il que la classe politique du Vieux Monde ne dispose d'aucune réflexion sur la mission apostolique dont la démocratie est censée investie, comment se fait-il qu'elle s'imagine bénéficier des suffrages d'un Saint Graal des modernes, comment se fait-il que la puissance salvifique attribuée au régime démocratique soit reçue au titre d'un messianisme politique calqué sur le mythe christiano-hégélien de la délivrance, comment se fait-il qu'un Parlement dont les députés seraient anglais, hollandais, danois, suédois, finlandais, polonais , tchèques, slovaques, lettons, estoniens, lituaniens, slovènes, danois deviendrait l'expression paradisiaque de la Liberté universelle, comment se fait-il que le feu d'un prophétisme démocratique transfigurerait subitement la boîte osseuse des atlantistes purs en celle d'Européens du meilleur cru? Le vote populaire est-il un moteur terrestre ou faut-il le créditer du souffle d'un Saint Esprit des démocraties, ce qui le soustrairait au temporel et le doterait d'une vocation religieuse dans l'univers ? Quaestiones disputatae au sein d'une scolastique politique à laquelle la grâce démocratique sert désormais d'annonciation à l'échelle mondiale.

11 - La revanche du réel sur le mythe : les bases américaines

Si un pouvoir législatif sanctifié par son mode d'élection, donc sacralisé par le suffrage universel, passe pour devenir européen ipso facto, le réalisme politique nous contraint de nous interroger sur un prodige censé inscrit dans les gènes et les chromosomes des peuples. Qu'on nous explique pourquoi la Chambre des représentants et le Sénat du Nouveau Monde ne sont pas composés pour une bonne moitié de députés élus au suffrage universel par le peuple américain à seule fin de leur permettre de bien servir les intérêts d'une nation étrangère, laquelle aurait délivré l'Amérique de la tyrannie soixante ans plus tôt, puis aurait réussi à installer pour toujours ses bases militaires de la Californie à l'Oregon et de l'Alaska au Texas. Qu'on nous explique pourquoi l'existence d'un Parlement européen élu par le peuple souverain assurerait la volatilisation instantanée de députés atlantistes jusqu'à l'os, alors que les armées du Nouveau Monde occupent l'Europe de Darmstadt aux Açores et de Mons à Naples, Pise ou Bologne ?

Le 29 mai 2005 a permis de mettre en évidence la disqualification morale des élites politiques de l'Europe. Mais ce désastre résulte autant de leur négligence à tenir la population informée des enjeux mondiaux de la construction européenne que de leur méconnaissance des sources d'information dont dispose désormais la population du net . Tout internaute intéressé à la politique est devenu une chancellerie à lui seul. C'est pourquoi j'avais mis sur ce site deux discours imaginaires de MM. Chirac et Schröder, dont la responsabilité politique première et partagée me paraissait de faciliter dans l'urgence l'apparition d'une citoyenneté européenne informée. (L'accouchement d'une conscience politique européenne, Discours du Président de la République française, 19 août 2004 ; L'accouchement d'une conscience politique européenne, Discours du Chancelier d'Allemagne, 19 août 2004) . Voir aussi A propos de la commémoration du centenaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat, 8 mars 2005.

C'est sur le mode catastrophique que le 29 mai 2005 a démontré l'absolue nécessité d'une telle initiative, puisque les masses qui ont rejeté la Constitution n'ont tout simplement pas de conscience politique de la partie que joue le Continent sur la scène internationale. Aussi l'heure est-elle venue d'exposer crûment aux populations la nature et les cause de la faiblesse politique de l'Europe actuelle face à l'empire américain, parce que cette Europe-là n'a plus le choix : ou bien elle survivra à l'opération qui lui fera tomber les écailles des yeux et elle puisera une énergie nouvelle à connaître la vérité que ses ophtalmologues lui auront révélée par le recours à une opération chirurgicale de la dernière chance, ou bien elle se transforme en carcasse d'un poisson sec sur le rivage. Seul un autre électrochoc annulera l'effet de celui du 29 mai. L'horloge de l'Europe est celle du Général Foch à la Marne le 10 septembre 1914, qui s'arracha des yeux le bandeau de la stratégie classique en s'écriant: "Ma droite est enfoncée, ma gauche cède . Tout va bien : j'attaque. "

12 - La vérité sur l'empire militaire américain

Nos faux stratèges ont oublié que la presse écrite, les médias et le gouvernement sont à la documentation sur internet ce que les manuscrits du Moyen-Age étaient à l'imprimerie ou la stratégie de Darius à celle d'Alexandre, qui enseigna l'art de gagner les batailles avec les jambes de ses soldats. Des centaines de milliers de Français savent que le réseau militaire américain de l'OTAN emprisonne l'Europe , la France exceptée, d'une cotte de mailles en acier trempé. La camisole de force qui cadenasse l'Allemagne est un alphabet dont les vingt-six lettres s'épellent comme suit : Ansbach, Bad Aibling ,Bad Kreuznach , Bamberg , Baumholder , Darmstadt, Freiberg, Garmisch, Geilenkirchen (Geilenkirchen Air Base) Giebelstadt, Grafenwoehr, Hanau, Heidelberg, Hohenfels, Illesheim, Kaiserlautern, Kitzingen, Mannheim, Rammstein (Ramstein Air Base), Rhein-Main (Rhein-Main Air Base) , Schweinfurt, Spangdahlem (Spangdahlem Air Base), Stuttgart, Vilseck, Wiesbaden/Mainz, Wuerzburg . Nous savons que l'Espagne est jugulée par La Jota (Rota Naval Station), Moron, Saragosse ; nous savons que la Grande Bretagne est bâillonnée par Alconbury (RAF Alconbury) ,Lakenheath (RAF Lakenheath) , Menwith Hill (RAF Menwith Hill) , Mildenhall (RAF Mildenhall) , Moleswoth (RAF Molesworth) St Mawgan (Joint Maritime Facility, Cornwall) Upwood (RAF Upwood) ; nous savons que la Grèce est occupée par Souda Bay en Crète ( Naval Support Activity Souda Bay) ; nous savons que l'Italie est prise en otage par Aviano (Aviano Air Base) , Gaeta (Naval Support Activity Gaeta Italy) , La Maddalena (Sardaigne) (La Maddalena Naval Support Activity) , Livorno (Camp Darby) , Naples (Naples Naval Support Activity) (Naval Hospital Naples), Sigonella (Sicile) ,Pise , Vérone , Vicenza ; nous savons que les Pays-Bas sont la plate-forme de Schinnen ; nous savons que le Portugal abrite Lajes Field, Açores.

Mariali, La politique étrangère de l'Amérique (9 mars 2004)

Que dira le peuple français quand sa classe dirigeante se sera décidée à lui dire que le réseau de l'OTAN enserre toute la planète, de l'Arabie Saoudite à Bahrein, de la Corée du Sud : Séoul (Camp Humphreys) (Camp Eagle) (Camp Long) (Osan Air Base) , Chinhae (COMFLEACTS Chinhae), Dongduchon (Camp Casey) ,Kunsan (Kunsan Air Base) ,Pusan (Camp Hialeah) , Taegu City (Camp Henry) ,Yong-San (Yongsan) à Cuba (Guantanamo), du Groenland à l'Islande, du Japon : Atsugi (Atsugi Naval Air Facility) , Camp Zama , Iwakuni (MCAS Iwakuni) , Kadena (Kadena Air Base) , Misawa (Misawa Naval Air Facility) (Misawa Air Base), Okinawa (Naval Hospital Okinawa) (Camp S.D. Butler) (Torii Station) , Sasebo (Sasebo Fleet Activities), Yokosuka (Yokosuka Fleet Activities), Yokota (Yokota Air Base) au Qatar, de la Turquie à Diego Garcia, Guam, Porto Rico, Hawai ?

13 - Les bombes nucléaires américaines en Europe, garantes de la domination navale et aérienne du monde

Que diront les peuples de l'Europe quand ils sauront que quatre cent quatre-vingts bombes nucléaires américaines sont actuellement stockées dans six pays de l'Union, alors que l'Occident n'est plus l'objet d' aucune menace militaire ? Que diront-ils quand ils seront informés de ce que la capacité de cet arsenal pourrait être portée en deux heures à huit cent soixante, qui seraient réparties sur les treize bases capables d'assurer leur stockage ? Que diraient-ils si leurs gouvernements leur avouaient que l'empire américain dispose en Europe de chambres fortes qu'on appelle WS3 (weapon storage and security system) et que l'entière inutilité militaire de ces bombes illustre leur finalité réelle, qui est seulement d'alimenter une psychologie d'auto asservissement irraisonné des Européens ? Que diront-ils quand ils sauront que les Etats-Unis n'ont installé aucun dépôt de bombes nucléaires dans les anciens pays du bloc de l'Est , bien qu'ils soient devenus membres de l'OTAN, parce qu'une telle stratégie soulignerait trop crûment le caractère onirique qui fait la substance même de la domination psychique du Nouveau Monde sur l'encéphale fasciné des élites politiques de l'Europe ?

Pour bien comprendre l'asservissement politique d'une Italie qui s'est placée sous pavillon américain en Irak , il faut informer l'opinion populaire européenne de ce que cette nation, n'est plus qu'un gigantesque porte-avions de l'Amérique ancré au centre de la Méditerranée . Les forces les plus importantes de l'OTAN dans la péninsule ont été placées dans le Nord-Est, dans le Frioul et en Vénétie. A quelques kilomètres au nord de Pordenone dans le Frioul , découvrez la gigantesque base aérienne d'Aviano . Visitez son dépôt d'armes nucléaires. C'est le plus important d'Europe, mais également, avec Ramstein en Allemagne, la plus grande base aérienne de l'empire américain sur tout le globe terrestre, ce qui lui a valu de nombreuses visites de présidents des Etats-Unis. Détrompez-vous, il ne s'agit en rien d'une survivance de la guerre froide : Aviano est en plein agrandissement depuis 2000.

Le commandement naval de toute la Méditerranée est situé à Naples. Ses bases annexes se trouvent à Gaeta , à la Maddalena et à Sigonella, mais il faut y ajouter les bases terrestres, aériennes et navales des Pouilles, de Taranto et de Gioia del Colle. Dirigeants de l'Europe, méfiez-vous de l'intelligence du peuple : si vous leur ouvriez les yeux ils comprendraient en un éclair qu'un conquérant masqué entend s'assurer le contrôle militaire perpétuel de l'Europe et qu'ils sont faits comme des rats. Si vous aviez parlé avant le 29 mai , le peuple vous demanderait pourquoi vous lui avez proposé une Constitution vide.

14 - Le droit des peuples à la souveraineté de la nation

Sachez, peuples de la vieille Europe, que le réseau mondial des bases américaines comporte un demi million de soldats, d'espions, de techniciens, d'enseignants et d'entrepreneurs civils, alors que Washington n'est menacé par aucune assaillant , même potentiel. C'est donc que ce gigantesque arsenal n'a pas de vocation militaire. Quelle est donc sa signification exclusivement politique, donc essentielle, sinon d'impressionner vos élites dirigeantes ? Mais pourquoi subjuguer leur imagination à ce point? Seraient-elles atteintes de faiblesse d'esprit ? Cette titanesque imposture pseudo militaire les terrorise-t-elle vraiment? Vous jugez improbable une gigantesque hypertrophie de leur sottise, parce que vous savez qu'elles sortent de nos grandes écoles ! Vous ne trouvez qu'une seule explication à leur feinte cécité: elles sont heureuses de se voir flattées et même cajolées par l'occupant.

Apprenez, peuples de la vieille Europe, que les élites gauloises, hispaniques, britanniques étaient grandement honorées à Rome sous l'empire romain ; apprenez qu'elles y ont été achetées pendant des générations, mais qu'elles avaient du moins pour excuses de servir une civilisation supérieure à celles de leurs terroirs, tandis que vos dirigeants se laissent vassaliser de l'intérieur par une culture inférieure à la vôtre . (Internet et la nouvelle élite intellectuelle mondiale, 31 mars 2002) De plus, vos élites dites démocratiques profitent de votre sous-information provisoire pour vous enchaîner à votre corps défendant à Washington: sachez qu'aucun des huit peuples européens qui ont vu leur armée engagée en Irak sous la bannière de l'empire américain n'a été consulté et que vos députés sont complices de la vassalisation de vos gouvernements. C'est pourquoi j'avais suggéré que vous disposiez d'un droit constitutionnel nouveau, dit d'initiative référendaire, qui vous permettrait de faire passer en cour martiale vos dirigeants corrompus. Car, pour l'instant, ils profitent effrontément des lacunes et des failles du suffrage universel par lequel vous êtes censés exprimer votre souveraineté pour vous placer sous pavillon étranger sans seulement vous entendre. La Constitution et la vassalisation de l'Europe, 1er mai 2005 , Radiographie de l'impuissance politique de l'Europe , 1er mai 2005 . Un exemple de lobbying américain pour la guerre en Irak, 23 janvier 2003, Les droits de la morale et les droits de la politique face à l'ambition d'un empire, + liste des membres européens du " Comité pour la libération de l'Irak", 1er février 2003 .

15 - Psychanalyse élémentaire de la servitude

C'est que vos élites politiques sont éperdues d'admiration pour la puissance de l'empire : songez que les fonctionnaires du Pentagone estiment que les bases militaires américaines valent quatre vingt-quinze milliards d'euros. Je vous informe de ce qu'à Fallujah, à l'Ouest de Bagdad, des garçons en chemise blanche, pantalons noir et noeud papillon servent le dîner aux officiers de la 82ème division aéroportée ; je vous informe de ce que le premier "Burger King" a élu domicile au cœur de l'énorme base militaire construite près de l'aéroport international de Bagdad ; je vous informe de ce que certaines de ces bases sont tellement gigantesques qu'elles recourent à neuf lignes intérieures d'autobus pour seulement permettre aux soldats et aux entrepreneurs civils de se déplacer entre des bermes de terre et des fils de fer en accordéon ; sachez que ces missionnaires en armes vivent en circuit fermé ; sachez qu'ils sont desservis par leurs propres services de l'air. Vous ignorez peut-être que le "Air Mobility Command" possède sa propre flotte aérienne de longue portée composée de C-17 Globemasters, de C-5 galaxies, de C-141 Starlifters, de KC-135 Stratotankers, de KC-10 extenders, de C-9 Nightingales, qui relient les avant-postes de l'empire du Groënland à l'Australie.

Sachez, peuples de l'Europe, que les généraux et les amiraux américains qui quadrillent la terre disposent de soixante et onze Learjets, de treize Gulfstream IIIs, de dix-sept Cessna Citation jets de luxe qui leur permettent de se transporter en hiver à Garmish dans les Alpes bavaroises ou de disposer des deux cent trente quatre terrains de golfe à l'usage des officiers. Sachez encore que le Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, dispose de son propre Boeing 757, connu sous le nom de C-32A . Saviez-vous tout cela ? Quand vos yeux auront été ouverts, prendrez-vous en mains le destin de l'Europe ?

Mais vous me demandez : " Comment cela se passe-t-il sur le terrain ? Comment se fait-il que seule la France ne tremble pas devant l'Amérique, alors que tous les autres dirigeants de la terre se taisent , interloqués par notre audace ? " Eh bien, rien de plus simple : certes, nous sommes un peuple plus effronté que les autres , mais cela ne suffit pas. Quand nous traitons avec les Américains, nous ne les avons pas sur le dos, ils ne sont pas physiquement présents sur nos terre, tandis que toutes les autres nations sont occupées par les puissantes bases militaires qui quadrillent leur territoire. Vous comprenez sûrement cela . Quand le patron est sur les lieux, le climat n'est pas le même dans l'atelier. Sachez que les hommes ne changent pas de nature selon le rang qu'ils occupent sur l'échelle du pouvoir . Philippe Grasset raconte : " Un haut fonctionnaire français nous rappelait, sans forfanterie particulière ni même satisfaction quelconque, mais comme une chose qui va de soi et dont il s'étonne pourtant toujours: " Dans les enceintes des négociations internationales, les Français sont les seuls qui n'aient pas peur des Américains. " Il n'y a pas de vertu cachée ni de potion magique à la base de ce comportement, mais une réalité de nature: la France est le seul pays qui n'ait pas songé, comme ont fait les autres, à abdiquer leur souveraineté." (a)

16 - Les ressources du vote populaire

La prise de conscience de ce que la terre entière se trouve bâillonnée par le gigantesque réseau mondial de l'OTAN et de ce qu'aucune souveraineté réelle de l'Europe ne saurait s'épanouir sous la domination américaine contraint toute la classe dirigeante du Vieux Monde, celle de la droite comme celle de la gauche, à s'interroger sur un formalisme démocratique qui se révèlerait suicidaire si les peuples n'avaient réussi à éloigner pour longtemps la menace d'un parlementarisme continental voué à perpétuer l'assujettissement de l'Europe à l'Amérique par le moyen tentaculaire de l'OTAN.

Mais l'alerte semble avoir été donnée au sommet de l'Etat, puisque M. Védrine a repris dans le Monde daté du 9 juin 2005 la même argumentation que M. de Villepin à l'Assemblée nationale, à savoir que jamais la Finlande, la Hollande, la Suède ou la Lettonie ne seront personnellement, donc viscéralement intéressées par les retrouvailles de l'Europe avec la Méditerranée, parce que celles-ci passeront inéluctablement par l'évacuation pure et simple des bases militaires américaines installées à demeure en Allemagne et en Italie.

Tout le monde peut comprendre que seul le réveil des patriotismes allemand et italien, donc la résurrection du sentiment national le plus naturel permettra à ces deux peuples d'exiger de l'occupant ce que le Général de Gaulle lui a imposé il y a quarante neuf ans. Comme il se trouve que cette délivrance est inscrite dans la logique de l'histoire, donc dans l'évolution inévitable de la géopolitique actuelle, pourquoi ne pas saisir l'occasion d'un puissant retour de la classe dirigeante tout entière au bon sens dont le vote populaire lui a donné le signal et que M. de Villepin et M. Védrine ont souligné d'un même élan ? Comment ne pas saisir, dis-je, cette grande occasion pour fêter la naissance de la vraie Europe , celle dont les historiens de demain écriront que le peuple de 1789 retrouvé l'a fixée au 29 mai et qu'elle a permis à un suffrage universel mieux informé de sceller à nouveau l'alliance séculaire de la politique avec l'identité réelle des peuples ?

L'élection de Hitler par le peuple allemand ne doit-elle pas être jugée à la lumière de la caricature de démocratie qu'illustrait la République de Weimar ? L'élection d'un Silvio Berlusconi n'était-elle pas fatale face au pourrissement de la démocratie italienne depuis un demi siècle ? Le rejet du Traité constitutionnel soumis au vote populaire le 29 mai 2005 ne répondait-il pas à la déliquescence politique d'une gauche et d'une droite que leur cécité géopolitique partagée avait condamnées à gérer ensemble une Europe condamnée à une invertébration perpétuelle ? Que disait l'électeur de base? Il avait commencé de se demander in petto et en toute bonne foi pourquoi la droite ne lui expliquait en rien le miracle politique censé rendre le projet de Constitution plus volontariste que le Traité de Nice, alors qu'il verrouillait à la fois, comme il est dit plus haut, un " noyau dur " éventuel - il fallait qu'il fût approuvé par le consortium entier des atlantistes - et une politique étrangère placée à titre institutionnel, donc à perpétuité, sous l'autorité de l'OTAN.

Dans le cas, se demandait le peuple de Candide, où cette double mise sous clé de l'Europe politique ne serait qu'une confiserie diplomatique si finement cuisinée par les Mazarin du Quai d'Orsay qu'elle leurrerait infailliblement le palais des Peaux Rouge d'Amérique et des indigènes anglais, comment se faisait-il qu'un machiavélisme aussi civilisé eût échappé à la vigilance des spécialistes du Foreign Office et du Département d'Etat réunis? Et si le traité de Nice permettait à l'Amérique de convoquer à Riga tous les Etats membres de l'Otan, la France comprise et si la flotte française se ficelait martialement sous le commandement des Etats-Unis pour des manœuvres en Méditerranée et dans l'Atlantique sans que ni la gauche européenne ni la gauche nationale y trouvassent davantage à redire que les derniers gaullistes, lequel des deux naïfs trompait-il davantage le peuple français, les héritiers de Jaurès ou ceux de l'homme du 18 juin ?

Certes, le suffrage universel n'est pas infaillible pour la bonne raison que s'il n'existait pas de majorités de la sottise l'Occident n'aurait pas inventé une discipline qui s'appelle la philosophie et Socrate ne boirait pas depuis vingt-quatre siècles la ciguë de la déraison publique dans la coupe mortelle du "Connais-toi" . Mais le vote populaire possède une manière de génie, celui de se retirer d'instinct des mailles du filet dans lequel une pseudo démocratie s'ingénie à le faire tomber.

17 - Le silence des élites

Pour l'instant, pas une voix ne s'élève de l'Europe des chancelleries. Toute la presse française a rejeté les vaincus dans le camp du "mal". Entre le Tigre et l'Euphrate, vous ne trouverez que des insurgés, des rebelles et des terroristes . Vous avez longtemps entendu sur les ondes, les litanies, les jérémiades et les déplorations des journalistes trop habiles à présenter en preneur d'otages d'une consœur un peuple entier écrasé sous la botte de l'occupant . La victoire du glaive américain en Irak illustre la gigantesque dérobade de la conscience universelle dont la presse mondiale se fait l'écho et la complice. Mais le sang des vaincus ne se mêle pas longtemps à celui des coupables : il le fait bientôt cailler. L'heure est proche où l'Europe oublieuse, l'Europe silencieuse, l'Europe respectueuse du triomphe de la force deviendra celle de la mémoire tenace de sa honte et de sa démission face à la planète entière avec laquelle son éthique avait rendez-vous. Déjà, dans les coulisses de l'histoire du monde, les Thucydide et les Tacite de demain racontent aux enfants les derniers jours d'une civilisation souillée par la trahison morale de sa classe politique. Mais la paralysie de l'empire du "Bien" est proche. Les phalanges socratiques de l'Europe ne se seront pas agenouillées devant les lauriers de la force ; et elles rendront ridicules aux yeux des futures générations de l'esprit les fanfaronnades éphémères des Artabans du pétrole.

Quand l'heure de la repentance politique des classes dirigeantes actuelles de l'Europe sonnera, combien de temps mâchonneront-elles leur humiliation et leur honte ? Comment se remettront-elles d'avoir porté la livrée des piteux portefaix de leur maître ? Les élites plus dangereuses seront celles des orphelins de leur servitude et de la servitude de leurs pères . Bercées depuis l'enfance dans un monde livré à l'étranger, puis abandonnées aux solitudes altières de leur liberté soudainement retrouvée, combien d'années mettront-elles à guérir de la nostalgie des protégés de naissance ? Les souverainetés reconquises accablent les âmes nées dans les décors de la servitude et que désorientent les ciels sans maître.

Mais déjà un air assaini grise les esprits bien trempés. Que ferons-nous de ceux qui auront placé l'Europe sous la férule anglo-saxonne? Déjà on les entend murmurer qu'ils ne voulaient pas ce désastre, déjà ils prétendent qu'ils ignoraient le danger, déjà ils racontent qu'ils ne le savaient pas si grand, déjà ils font valoir qu'ils avaient oublié l'orgueil des vainqueurs dont la mémoire tenace et cruelle se glorifie longtemps du spectacle des vaincus qui se sont prosternés devant eux.

Revenons au présent : quel spectacle que celui d'une élite politique complaisante à l'égard du conquérant qui la plie à l'éthique du sang et du glaive, quel spectacle que celui d'une civilisation de benoîts et de benêts de leur propre naufrage ! Voyez comme les dirigeants en sursis de l'Europe d'aujourd'hui ne sont encore que semi conscients de leur propre débâcle ! Mais déjà ils se sentent nus devant les peuples humiliés du Vieux Monde, déjà ils acceptent le verdict des juges qui leur crient que notre civilisation ne méritait pas que ses faux maîtres missent les foules au pain sec et à l'eau; déjà leur lâcheté les taraude et les rend tout affairés et fébriles ; déjà ils feignent l'innocence, déjà ils se dérobent sottement ; déjà ils déclarent que le peuple est coupable à leur place; déjà ils affectent, dans les pleurs et les lamentations, de conduire en terre une Europe qu'ils n'ont pas su porter sur les fonts baptismaux de l'histoire - et déjà le peuple leur rappelle que si le cercueil de leur Europe est vide, ce n'est pas de la faute des citoyens , mais de la leur ! A entendre le chœur antique, les élites politiques européennes se retireront-elles des yeux le bandeau de leur servitude volontaire?

18 - Le patrimoine de la morale

Et pourtant, toute la classe politique d'après le 29 mai 2005 se trouve d'ores et déjà secrètement citée à comparaître devant un tribunal pénal international d'un nouveau genre, celui dont la postérité anthropologique de Darwin et de Freud a désigné les juges. Qu'y a-t-il de freudien dans le désarroi encore silencieux, mais déjà coupable et proche de l'affolement dont souffrent des dirigeants européens traumatisés par leur échec moral devant les peuples qui ont commencé de se moquer de leurs dirigeants fatigués et qui leur reprochent de les avoir conduits loin des chemins de la souveraineté d'une Europe des patries? Comme ils souffrent de ce que leur mutisme était une forfaiture ! Comme ils se sentent pris en étau entre le conscient et l'inconscient de leur éthique ! Certes, leur culpabilité se trouve encore dans un état de latence : beaucoup ignorent la nature et l'origine de l'oscillation psychique douloureuse dont ils sont devenus les victimes et qui les fait flotter entre leur demi courage et leur demi lucidité.

C'est à cette profondeur de la réflexion politique que la notion de patrie est liée à la mémoire historique qu'évoquait Pierre Nora, parce que c'est à cette profondeur-là que le patrimoine moral de l'humanité fait alliance avec l'éthique du chœur antique. Une Europe de la belle au bois dormant nous rappelle que ce ne sont jamais les mains des guerriers victorieux que souille le sang qu'ils ont fait couler, mais celles des peuples qu'ils ont terrassés . Pourquoi cette injustice multimillénaire de l'histoire, sinon parce que l'heure vient vite où les vaincus se veulent les otages de leur propre naufrage et deviennent les plus humbles et les plus repentants des serviteurs de leur vainqueur. L'anéantissement de leur dignité sous le glaive de leur triomphateur les met dans les chaînes de l'extinction lente de leur identité.

L'histoire est une horloge dont les aiguilles comptent les heures de la décadence des fiertés. Mais comme il n'y a plus de champs de bataille pour un Continent de complices de leur propre agonie; comme nous vivons à l'écart des carnages dans un Continent d'Alice au pays des merveilles, le naufrage des idéaux de notre civilisation devient le seul désastre politique réel et sans remède. C'est tellement cela, le véritable enjeu politique de la guerre d'Irak, que l'empire américain piétine d'impatience qu'on tarde à remette plus définitivement que jamais le sceptre de la vérité et de la justice entre ses mains. Mais la survie politique de la Vielle Europe dépend de sa capacité à interdire au Nouveau Monde de brandir le sceptre de l'éthique véritable, celle qui rend indélébile la tache de sang sur les mains de Lady Macbeth . C'est sur ce champ de bataille-là que se déroule la guerre du chœur antique ressuscité.

13 juin 2005