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LL'empire américain, c'est l'OTAN

Les suites du 29 mai 2005

 

Le 29 mai 2005 a démontré que le seul problème politique réel posé par la construction européenne est celui que le Général de Gaulle a résolu en 1966 pour la France, à savoir que toute souveraineté véritable des nations exige le retrait préalable des bases militaires américaines de leur territoire : il y faudrait la volonté conjuguée de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne.

Dans cette situation, le peuple français a implicitement rappelé à toute la classe politique du Vieux Continent qu'il est inutile de donner le change, parce que non seulement les questions de fond ne se laissent pas oublier, mais s'enveniment si l'on essaie de les cacher aux peuples.

Dans le texte ci-dessous, je poursuis mon analyse précédente par l'examen de l'affaiblissement des volontés et des lucidités intellectuelles et morales dans les grandes crises où les civilisations sont condamnées à se ressaisir ou à sombrer. (voir L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père. 13 juin 2005 )

1 - La simiologie historique
2 - L'histoire fictive et la paralysie des encéphales
3 - Le génie politique de la littérature
4 - Esquisse d'une psychophysiologie de la dégénérescence cérébrale
5 - Le génie politique et la philosophie du sacrilège
6 - Récit d'un historien de l'an 2100
7 - Suite du récit de l'historien de demain
8 - MM. Douste-Blazy et Barnier sous les yeux de leur postérité
9 - L'ouverture des archives en 2070
10 - La chute du communisme
11 - De profundis
12 - Le problème de la bureaucratie
13 - L'Europe et l'avenir de la pensée
14 - Le défi de la pensée européenne
15 - L'anthropologie critique et l'éthique

1 - La simiologie historique

Les conséquences psychologiques et politiques bien réelles du rejet, par le peuple français, d'une Constitution européenne largement en trompe-l'œil ne cessent de nourrir la réflexion anthropologique sur les causes générales et particulières qui assurent le règne de la médiocrité des esprits et de l'épuisement des volontés dans le déclin des civilisations. En temps ordinaire la myopie des classes dirigeantes moyennes demeure dans les enclos d'un ridicule inoffensif; mais à l'heure où des élites à la vue basse deviennent majoritaire et imposent leur loi aux nations, l'agonie des peuples entre dans une dramaturgie shakespearienne de la cécité politique. Les cinéastes spécialisés dans les instantanés de la fatalité, disent que la caméra de l'inexorable s'appelle l'anthropologie critique.

Un Cioran ou un Beckett disposaient encore d'un recul égal à celui des peintres du Quattrocento, tandis que le 29 mai 2005 fournit un appareil de prises de vues capable de filmer les accélérations foudroyantes de la chute des continents dans le funèbre. Le phénomène le plus frappant des décadences est la subite disparition des télescopes au profit d'un marché des bésicles. Il est saisissant, pour les usagers des longues vues, d'observer des événements écrits d'avance et dont le déroulement alimentait autrefois la lenteur naturelle de l'histoire ; car c'est désormais tout d'une pièce que le scénario présente la longue séquence de l'agitation fébrile et vrombissante des accompagnateurs épisodiques et de second ordre de la bière où le mourant s'agite encore , tente d'adresser un dernier signe de la main à ses comparses, puis se fige soudain dans le rictus du trépas.

Comment une science des civilisations moribondes naîtrait-elle si ne grandissait, ne prenait forme et ne se mettait en marche une simiologie historique qui tardait à faire ses premiers pas dans l'arène de la mort? L'examinateur de l'encéphale politique européen du début du IIIe millénaire remarque en tout premier lieu l'unanimité des déplorations qui ont accompagné la descente en terre du cercueil, alors que les funérailles du défunt ne conduisaient nullement un cadavre de chair à sa dernière demeure , mais seulement un spectre retentissant . Comment se fait-il qu'une infanterie de pleureurs professionnels fît cortège à un mort sans ossature, comme si personne ne se fût aperçu que le catafalque était vide ? On espérait la résurrection d'un fantôme que personne n'avait aperçu vivant. Le Président alors en exercice d'une Union européenne en effigie, Jean-Claude Juncker , avait déclaré qu'il fallait "laisser le temps au temps" , comme si une gigantesque production cinématographique pouvait plier les Parques au temps des horloges .

2 - L'histoire fictive et la paralysie des encéphales

Comment se faisait-il qu'un personnage aussi onirique qu'Alice au pays des merveilles et qu'on avait appelé l'Europe, si j'ai bonne mémoire, était monté un instant sur les planches et avait paru jouer sa partie dans un livret écrit par un conteur de talent, mais dont l'imagination littéraire s'était exercée à illustrer des livres d'images à l'usage des enfants? Comment avait-on pu feindre que le rideau s'était levé et qu'une pièce crédible allait se dérouler d'acte en acte sur la scène du monde? Comment des figurants de papier avaient-il pu sembler déambuler sur le théâtre et s'adresser d'une voix forte à des spectateurs peints sur des décors habilement coloriés? Pour le comprendre, l'anthropologie critique étudie les rôles fictifs que l'étiage moyen des encéphales mécaniques de l'époque permettait de distribuer à des acteurs appelés à faire cliqueter leurs ossements sur un semblant de théâtre.

Une analyse de ces artifices exige un examen précis du sens anthropologique que prend le terme de médiocrité quand il s'applique à la connaissance tout illusoire de son destin dont le singe-homme s'était doté au début du IIIe millénaire. Il s'agit d'élaborer une problématique et une méthodologie suffisamment transanimales pour permettre la fabrication d'une balance capable de peser l'encéphale simiohumain de type europaeus, alors fort répandu de la Sicile à la Baltique. Aux yeux d'une science de la mémoire des nations dont le recul disposera de spectrographies du cerveau des classes dirigeantes siècle par siècle , la notion de médiocrité est liée à celle d'oubli, parce que la connaissance des secrets de la paralysie cérébrale d'une civilisation autrefois glorieuse requiert une science des formes semi animales de l'oubli dont souffrent un instant avant de sombrer les ultimes évadés de la zoologie . Ces formes sont consubstantielles à la médiocrité générale que sécrète l'exténuation soudaine de la distanciation intellectuelle que chaque époque requérait autrefois de son élite dirigeante.

Pourquoi la classe politique de la Perse s'était-elle montrée incapable de comprendre les formes nouvelles de la guerre qu'illustraient les formations en phalanges de l'armée macédonienne ? Pourquoi les Gaulois, en revanche, avaient-ils peu à peu appris à imiter la stratégie des légions romaines ? Pourquoi celles-ci ne se sont-elles adaptées à l'art de la guerre d'un Hannibal qu'avec Scipion l'Africain ? Pourquoi les Européens du XXIe siècle n'ont-ils pas conquis une connaissance anthropologique des religions qui leur aurait permis de renvoyer le messianisme démocratique de l'empire américain aux ténèbres du Moyen-Age ? Mais c'est toujours aux heures cruciales de l'histoire des civilisations que les carences cérébrales de l'espèce humaine éclatent au grand jour. L'étude des dégénérescences de la boîte osseuse de l'espère humaine fait tout l'objet d'une anthropologie historique attentive à se placer aux carrefours du destin politique des cultures.

3 - Le génie politique de la littérature

Pour spectrographier le cerveau de la classe dirigeante européenne tel qu'il fonctionnait en 2005, il faut mettre en évidence l'oubli pur et simple qui s'était installé au cœur des Etats du Vieux Monde de l'ambition politique dont une constitution européenne réelle aurait dû témoigner - celle de s'opposer résolument à l'expansion militaire de l'empire américain et de faire obstacle à sa volonté clairement affichée de s'emparer du sceptre du monde. Mais pour cela, il aurait fallu une anthropologie capable de connaître les fondements semi zoologique de la fascination que la puissance des armes exerce sur l'encéphale simiohumain .

Il est évident que le cerveau politique de l'Européen moyen de l'époque ne voyait tout simplement pas le gigantesque tissage de la planète par des garnisons américaines armées jusqu'aux dents, mais dont la finalité n'était pas guerrière au premier degré, mais exclusivement psychobiologique, puisqu'il n'y avait pas d'ennemi en vue. Pourquoi la matière grise de la classe politique du Vieux Continent de l'époque la rendait-elle aussi aveugle à ce spectacle que les lobes cérébraux des élites locales de l'Espagne ou de la Gaulle du IIIe siècle, qui jugeaient naturelle la présence des camps retranchés des Romains sur leur territoire ? C'est cette gigantesque cécité collective qui impose les notions de médiocrité et d'oubli à une connaissance proprement anthropologique de l'histoire simiohumaine. Le recul intellectuel dont dispose cette discipline se fonde sur l'évolutionnisme darwinien, donc sur la recherche des origines et du devenir du cerveau semi animal de l'humanité actuelle.

Pour accéder à ce type de documents, observons comment la minusculité des cerveaux politiques du début du IIIe millénaire européen et la paralysie de leur évolution pouvaient frapper subitement et de plein fouet les spécimens les plus géniaux d'une espèce immergée dans des environnements étroits et suffocants. L'Helvète Dürrenmatt nous présente un raccourci paradigmatique du blocage banal qui a frappé l'encéphale de la classe politique moyenne de l'Europe à l'heure où l'oubli des clauses et de l'esprit du traité de Rome en 1957 l'a conduite à rêver d'une Europe qu'on construirait sur le modèle semi évangélique de la neutralisation helvétique ou suédoise de l'histoire du monde. A son apogée, le génie du grand dramaturge suisse s'était articulé en profondeur avec une connaissance déjà anthropologique du genre simiohumain : La visite de la vieille dame avait été représentée dans toutes les langues et sur toutes les scènes des cinq continents. On y voyait la contrefaçon semi animale d'une éthique universelle dont les descendants d'un quadrumane à fourrure avaient feint d'être parvenus à se doter s'écailler sous le jet lessiveur de l'argent-roi, comme l'éthique de pacotille de l'ONU se révèlera un simple vernis en Irak, où le glaive légitimera une invasion guerrière, une occupation sanglante et l'atrocité des tortures dont les vainqueurs multiplieront les victimes dans leurs prisons et leurs camps de concentration.

4 - Esquisse d'une psychophysiologie de la dégénérescence cérébrale

Mais comment se fait-il que ce Shakespeare des modernes - l'Europe lui doit une Lady Macbeth déguisée en abrégé des civilisations semi animales - ait achevé son destin héroïque et fougueux par un combat aussi ridicule que microscopique pour la défense du statut des objecteurs de conscience dans l'armée suisse? Quelle caricature de l'héroïsme que celui d'une éthique de la politique qui refuse de défendre une patrie contre un agresseur sous prétexte que la neutralité perpétuelle vous transporterait dans un monde idyllique ! La neutralité est l'asile d'aliénés où la sainteté des nations lisse ses ailes de cire.

Du point de vue anthropologique, l'espèce simiohumaine souffre d'une incapacité native de distinguer clairement le réel de l'irréel ; aussi ne s'élève-t-elle au règne d'une morale qu'à s'évader dans des subterfuges cousus de fil blanc. Il y a vingt siècles environ, elle a cru s'initier aux secrets de la vie céleste à la lecture de quatre théoriciens de la félicité politique, Jean, Luc, Marc et Matthieu, dont l'embryon de réalisme allait du moins jusqu'à reconnaître qu'une conversion préalable aux béatitudes éternelles de la foi était indispensable au débarquement de leur cité des bienheureux sur cette terre. Puis les esprits pratiques enfantés par leurs songes ont fondé un sacerdoce puissant, dont la première mesure de salut public fut de transporter dans un au-delà posthume le délire d'une mystique de la politique.

Mais le rêve avait déjà si bien débarqué dans les neurones des fuyards du règne animal que leurs gènes n'ont cessé, depuis lors, de produire des formes évangéliques de la politique que les anthropologues modernes n'ont commencé de nommer des utopies qu'au XVIe siècle, avec Rabelais et Thomas More. Ces fantasmagories cérébrales sont fondées sur des retrouvailles toujours meurtrières de la politique avec de saintes impostures. Il est impossible de comprendre la dégénérescence cérébrale de l'Europe dans le séraphisme si l'on ne remonte aux sources psychogénétiques de l'oscillation du cerveau évolutif simiohumain entre le réel et la fable . La ligne de démarcation entre les deux royaumes est d'autant plus difficile à tracer chez cet animal qu'il ne se civilise qu'à l'écoute de son évasion partielle, bancale et épisodique de la zoologie ; mais il n'y parvient que par une vigoureuse prise en mains de son organisation politique par une caste armée. Quand l'étau d'une puissante gendarmerie se desserre, rongé par le virus cérébral de l'utopie, le sang coule à flots. Le génie vieillissant de Dürrenmatt s'est trouvé frappé d'un angélisme d'enfant de chœur .

L'Europe des géants de la pensée et de la littérature dont les œuvres avaient illustré le génie pendant tant de siècles était tombée dans le ridicule des Pygmées d'une raison politique flottante entre le monde et le rêve. Au lendemain du vote du 29 mai 2005, qui avait rejeté une Constitution émasculée, toute la classe politique du Vieux Monde se répandait en pleurs et en gémissements, mais sans que la question fût jamais seulement posée de savoir si l'affaiblissement de l'Europe portait sur son destin politique réel, celui dont l'examen aurait exigé les yeux de lynx des Swift, des Shakespeare ou des Cervantès. Quand une civilisation commence de vibrionner à l'écoute des sonneries d'une politique administrative, la médiocrité affairée du tambourinage bureaucratique repose sur l'oubli de la définition même de la politique. Exemple : si un échec référendaire avait limité le rayon d'action d'un chef de parti en Suède, en Suisse ou en Hollande et si le monde entier s'était répandu en jérémiades, comme s'il se fût agi d'un désastre planétaire, que dirait-on du nanisme de notre espèce et du cubage d'une conque cérébrale ébranlée par un cataclysme à l'échelle de l'histoire de Blanche Neige et des sept nains?

5 - Le génie politique et la philosophie du sacrilège

La Constitution rejetée ne se contentait pas de n'ouvrir aucun chemin vers une Europe politique, elle l'enfermait de surcroît et à double tour dans un palais des Mille et une nuits . Mais pour seulement s'en apercevoir , il aurait fallu se poser des questions sacrilèges, donc transhelvétiques, transhollandaises et transsuédoises , alors que l'Europe de la culture avait précisément oublié que, dans tous les ordres de la connaissance, le génie est iconoclaste par nature. Comme on ne saurait remédier à la paralysie de l'encéphale simiohumain qu'à l'école des profanations créatrices, l'anthropologie critique observe au microscope l'Essai sur la servitude volontaire de la Boétie. Quelle sera la lentille grossissante qui permettra d'observer l'évolution psychogénétique des demi évadés du règne animal ?

Depuis que des machines à calculer très puissantes sont venues au secours du "Connais-toi", nous disposons d'instruments d'analyse capables d'identifier les cellules grises d'un animal devenu semi pensant. Socrate sait désormais que, chez le singe-homme, la cécité intellectuelle est semi volontaire, donc biaisée, et que la forêt à défricher est celle de l'inconscient abyssal et originel qui pilote un animal encore en transit entre deux espèces. La science médicale moderne commence d'observer un inconscient antérieur au débarquement des pulsions (Voir Dr Jean-Marie Delassus, Psychanalyse de la naissance, Dunod 2005).

Comment l'anthropologie critique situe-t-elle la notion d'oubli dans l'espace qui sépare le génie de la médiocrité ? J'ai déjà dit que l'Helvète Dürrenmatt avait porté au théâtre des analyses de la notion simiohumaine de morale. Sa spectrographie de l'éthique du singe-homme se plaçait dans la postérité de Nietzsche et de Freud. Mais si le génie littéraire est en mesure d'élever les exploits d'une intelligence critique de l'histoire à la température du sacrilège, il en sera de même du génie politique, qui se verra condamné à s'élever à son tour à la fécondité du blasphème ; car c'est seulement à ce titre qu'il aura rendez-vous avec une connaissance anthropologique du destin des civilisations.

Alors que les majorités parareligieuses de l'époque tenaient les verdicts populaires pour sacrés , le premier blasphème que l'intelligence politique de l'Europe rationnelle sera condamné à proférer sera de profaner le mythe de l'infaillibilité du suffrage universel. A la vérité, les démocraties enseignaient depuis Périclès qu'un parlement continental élirait nécessairement une large proportion de députés dévoués aux intérêts d'une puissance étrangère et rendrait aléatoire, tardive et toujours partielle l'accès de l'Europe à la souveraineté. Le second blasphème sera de reconnaître que, sous des dehors devenus moins guerriers, l'Angleterre est demeurée tout autant l'ennemie viscérale du Vieux Monde que sous César, Claude, Domitien, Guillaume le Conquérant, Charles Quint, Napoléon et Hitler, parce que l'identité profonde des peuples insulaires leur interdit de se donner d'autres frontières naturelles que les rivages qui les fascinent. Le troisième sacrilège sera de reconnaître qu'une Europe qui se confierait à la justice et à la sainteté tout imaginaires d'un empire armé jusqu'aux dents ne réussirait plus jamais à se mettre à l'échelle d'une civilisation fondée en raison, donc capable de l'introspection, cruelle au besoin, qu'illustre La Visite de la vieille dame . La chute de l'Europe civilisée dans les candeurs intéressées des Tartuffe de la liberté renvoie à la réflexion sur les élections majoritaires, mais aveugles, que peuvent porter une tyrannie de l'ignorance religieuse au pouvoir.

6 - Récit d'un historien de l'an 2100

Imaginons un historien de l'an 2100 qui raconterait à ses contemporains comment, au cours du XXIe siècle, la civilisation autrefois porteuse du sceptre de l'intelligence avait quitté l'arène des décideurs du destin du monde. Le premier événement qu'il relèverait avec un grand étonnement serait la résignation de l'univers entier de l'époque à la présence militaire de l'empire américain sur les cinq continents. Comment expliquer ce phénomène psychophysiologique ? Le 20 juin 2005, rappellerait-il, une certaine Condoleezza Rice , alors Ministre des affaires étrangères du Nouveau Monde, avait pu prononcer sans rire un discours retentissant au Caire, dans lequel elle avait rappelé la fonction providentielle de chef et de guide du salut de la planète qui légitimait sa nation à conduire le genre humain vers le triomphe de la liberté et de la justice sur tout le globe terrestre.

Mariali , "Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark", Shakespeare

C'était sous la bannière de son ciel que l'Amérique avait envahi l'Irak les armes à la main et en violation ouverte du droit de la guerre - parce que les richesses pétrolières de ce pays ne tariront que dans un demi millénaire. Depuis plus de deux ans , l'occupation de ce pays était sanglante. Sur une population de trente millions d'habitants, les résistants étaient nombreux et les prisons se remplissaient de malheureux soumis à la torture. Pourquoi l'Europe politique gardait-elle un silence prudent ? Comment Mme Condoleezza Rice avait-elle pu se sentir autorisée par la conscience universelle de l'époque à se présenter en tenue de messie de la liberté au milieu du monde arabe et face à la terre entière ? C'est pour la raison, écrit notre historiographe, que l'audace sotériologique et rédemptrice de l'empire américain illustrait la nécessité théopolitique dans laquelle il se trouvait d'endosser l'uniforme parareligieux des droits de l'homme promulgué en France deux siècles auparavant.

C'est alors , continue notre historien , que l'Europe a perdu la vraie guerre, celle de l'évangile démocratique qui, depuis le renversement des monarchies de droit divin, servait de fer de lance aux légions des nouveaux conquérants. Le Président semestriel d'une Europe des asthéniques de l'histoire, M. Jean-Claude Junker, et le Président de la Commission de Bruxelles, lequel avait soutenu en 2003 l'invasion américaine de l'Irak en violation du droit international, s'étaient rendus côte à côte à Washington ; et ils s'étaient tous deux bien gardés de plaider pour l'évacuation immédiate des garnisons de croisés américains stationnés en Europe. Ils demandaient seulement, comme d'habitude, qu'une prébende fût concédée du bout des lèvres au Vieux Monde dans la gestion future des affaires internationales sous l'égide de Washington. Cette démarche était rituelle : chaque année, l'Europe rendait visite à César pour s'assurer de sa bienveillance et M. Junker comptait au crédit de sa présidence d'avoir amélioré les relations entre le Nouveau Monde et l'Ancien.

Personne n'ignorait que le réseau de l'Otan n'avait d'autre finalité que psychologique ; et tout le monde s'accordait pour démontrer la puissance du drapeau étoilé par le seul effet saisissant du spectacle de son omniprésence. Mais comme aucun ennemi n'était en vue, ni seulement en mesure de présenter des régiments en chair et en os, l'histoire s'était entièrement transportée au pays d'Alice. Le règne d'une fantasmagorie politique aussi tenace et aussi longtemps partagée a frappé d'ahurissement les historiens du monde entier. A partir de 2050, l'anthropologie critique a envahi la science de la mémoire tout entière, parce qu'il est apparu que l'imaginaire politique et l'imaginaire religieux ont des racines communes , ce que l'imagerie théologique du Moyen-Age avait compris depuis longtemps, en fidèle héritière des représentations des dieux dans l'antiquité.

7 - Suite du récit de l'historien de demain

Au début du XXI e siècle, la plupart des historiens ressemblaient encore aux lecteurs passionnés de Balzac, d'Alexandre Dumas ou de Victor Hugo, qui se passionnaient tellement pour les aventures vécues des personnages en chair et en os que leurs romans mettaient en scène qu'ils ne s'intéressaient en rien à l'art de l'auteur et à son intelligence des décors. Ceux qui se plaçaient au-dessus des simples mémorialistes tentaient d'observer le paysage de plus haut, mais aucun ne puisait sa connaissance des ressorts secrets des empires chez un Machiavel ou un Saint-Simon et sa science des hommes chez un Swift , un Shakespeare ou un Cervantès. Mais à partir de 2070, tous les historiens sérieux sont devenus des spéléologues de la politique , des psychanalystes du sacré et des spéléologues de l'ascendance simienne du genre humaine; et c'est à ce titre que je fais connaître au lecteur quelques vues d'un historien de l'an 2100.

A ses yeux, une Europe auto-reléguée par ses propres soins aux frontières de l'empire américain se réduisait nécessairement au rôle d'un comparse secrètement flatté de remplir les fonctions subalternes que celui-ci acceptait de lui assigner. Du coup, la partie était perdue d'avance, parce que les subordinations de ce type rendent rapidement irréversibles la démission des Etats qui s'y plient, et cela par l'effet en quelque sorte automatique de l'écoulement des années, qui récompensent le mieux les fidèles qui auront donné satisfaction à leur maître le plus longtemps - de sorte qu'ils rivalisent entre eux dans l'abaissement devant sa face. Comment imaginer qu'après un siècle de naufrage de sa souveraineté l'Europe se réveillerait en sursaut d'un engourdissement relativement confortable et qu'elle porterait subitement et d'un élan irrésistible une classe politique aussi inflexible à sa tête que le Sénat romain des premiers pas de la République des Quirites?

Mon historien raconte qu'au lendemain du rejet de la Constitution soumise à la consultation du peuple français et présenté à la fois par la droite et par la gauche, on s'était soudainement aperçu non seulement que ce projet ne conduisait nullement à délégitimer le quadrillage et l'enserrement de l'Europe depuis six décennies par des garnisons américaines surarmées, mais qu'il en perpétuait l'installation. Un instant, on était allé jusqu'à s'imaginer qu'une droite éperonnée par le verdict populaire se déciderait à soulever les vraies questions devant le pays, et d'abord celle de l'indépendance du Continent de Copernic et de Galilée, et que les chefs stratégiques de la gauche, qui s'étaient cruellement divisés sur la pertinence du projet, ne se laisseraient pas manger la laine sur le dos : nul doute qu'ils allaient rivaliser de zèle afin de ravir à leurs rivaux la conduite résolue d'une Europe supposée désireuse de reconquérir son autonomie politique sous l'aiguillon d'une défaite humiliante.

Certes, le peuple était moins aux aguets sur la scène internationale que sur la scène intérieure ; mais la mollesse de la classe moyenne et le cosmopolitisme des grands financiers laissaient place à un patriotisme de masse qui allait donner à une gauche traditionnellement hexagonale l'image d'un parti de gouvernement à la hauteur de ses responsabilités tant civiques que mondiales. Mais après un frémissement, le sommeil avait repris ses droits sur les deux fronts de la vie politique française et l'Europe avait glissé doucement vers une vassalisation d'autant plus irréversible qu'elle se nourrissait du long engourdissement de trois générations.

8 - MM. Douste-Blazy et Barnier sous les yeux de leur postérité

Mon témoin de l'an 2100 raconte que l'ancien Ministre des affaires étrangères de la France, M. Michel Barnier et le nouveau, M. Philippe Douste-Blazy , avaient publié chacun dans Le Monde du 21 juin 2005 un article sur le thème de " l'Europe à l'heure de la vérité " , dans lesquels ils réaffirmaient tous deux, mais avec politesse et sans émoi particulier, la nécessité de construire une Europe politique ; mais, dit-il, ni l'un ni l'autre n'y mettaient la passion et encore moins la fureur sans lesquelles l'histoire coule avec la paresse des chalands sur les fleuves tranquilles. Face aux progrès continus d'une auto-vassalisation dont l'Europe se voulait irresponsable, il s'agissait seulement de régler au mieux, sans excès d'empressement et avec courtoisie une difficulté diplomatique censée bien cernée et se trouver à mille lieues du tragique de l'histoire . M. Douste-Blazy écrivait : "Plus que jamais nous devons défendre le choix de l'Europe politique parce que nous pensons qu'entre la nation et le monde globalisé, l'Europe reste un échelon pertinent de régulation, de coopération, de solidarité et d'action. C'est celui-là qui compte et qui est au cœur du vrai débat sur le projet politique que nous voulons donner à l'Europe."

Mon historien poursuit son récit en ces termes : " Qu'est-ce qu'un "choix" , un "échelon pertinent" , une "régulation", une "coopération" , une "action" quand le vocabulaire des bureaucrates n'est pas au rendez-vous de la vérité politique d'une époque, parce que la question centrale n'est pas à la portée d'une diplomatie sans souffle et sans grandeur ? Quant à M. Michel Barnier, il s'imaginait, lui aussi, que l'alliance de l'Angleterre avec un empire étranger était un choix de chancellerie aussi décent que tout autre, mais non une stratégie profonde, réfléchie et multiséculaire dont l'objectif demeurait d'interdire à jamais la dangereuse ascension politique du continent européen.

Puisqu'il ne s'agissait que de divergences diplomatiques courantes, non d'une fusion de destin entre Londres et Washington, on avait renoncé à en parler et l'on s'étonnait grandement de n'avoir pas réussi à surmonter ces petits frottements autour d'une tasse de thé: "Nous avons avec les Anglais un désaccord dont il faut parler. Ils imaginent depuis toujours l'Union européenne comme une grande zone de libre échange, avec beaucoup de compétition sociale et fiscale et un minimum de règles communes. On fait du commerce dans l'Union et on fait de la politique en dehors de l'Union à quelques-uns, ou alors dans l'OTAN. Nous gardons avec les pays fondateurs et quelques autres une idée différente du projet européen." La politique n'est pas faite "d'idées" et de "projets", mais d'un voltage. Comment bousculer l'ampérage des pourparlers de salon entre gens de bonne compagnie ? L'OTAN faisait tellement partie du monde bien élevé de l'époque que la France s'était rendue à Riga en janvier 2005, où Condoleezza Rice avait convoqué tous les pays membres de l'OTAN à défier M. Poutine et M. Barnier avait dit gentiment : "L'alliance n'est pas l'allégeance", alors que l'allégeance, c'était de s'y trouver.

Puis, mon narrateur relève que les progrès de l'économie mondiale ont bientôt supplanté le poids politique de l'armée américaine, mais que la Chine, l'Inde, la Russie, le monde arabe et l'Amérique du Sud ont encore tardé à se mobiliser face à un empire devenu le maître incontesté des mers depuis plus d'un siècle. Longtemps encore le Nouveau Monde avait réussi à faire flotter bien haut le pavillon de sa flotte de guerre en Méditerranée. Il aura fallu attendre 2070 pour que les générations nouvelles s'exclament: " Pourquoi sont-ils là ? Qu'ont-ils à faire ici ? Pourquoi nos cuirassés n'ont-ils pas changé New-York ou San Francisco en centres de commandement de nos forces navales dans l'Atlantique et dans le Pacifique, tandis que la flotte de guerre américaine a installé son quartier général à Naples, tandis que vingt-six bases américaines occupent l'Allemagne, tandis que l'Italie n'est qu'un gigantesque porte-avions du Nouveau Monde ancré en Méditerranée, tandis que l'Europe abrite des centaines de bombes atomiques du Pentagone sur son sol? Puisque nous ne les destinons à personne, seraient-elles les réceptacles d'un monde tout imaginaire installé dans nos têtes à notre insu? Seraient-elles le symbole de notre soumission intérieure à un roi de nos songes qui aurait fait de nous ses vassaux?"

9 - L'ouverture des archives en 2070

En 2070, la publication des archives des chancelleries du Vieux Monde nous fera connaître les conventions secrètes que les démocraties européennes ont passées de 1966 à 1970 avec les troupes de l'OTAN. Ces documents nous apporteront les révélations les plus décisives concernant les abandons de souveraineté des démocraties européennes de l'époque. J'ai pu en prendre connaissance. Pour permettre au lecteur de comprendre le contenu de ces documents brûlants, mais encore interdits au public, un rappel du passé est nécessaire .

Le Général de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, avait tardé jusqu'en 1966 à demander au Gouvernement américain de retirer ses troupes des garnisons qu'il entretenait sur le territoire français depuis 1945. Ce retard de six ans avait été rendu inévitable par la nécessité politique non seulement de doter au préalable le pays de l'arme nucléaire, mais également de se forger une doctrine de la dissuasion atomique originale, qu'on avait appelée " tous azimuts ", parce qu'elle était conçue pour une stratégie de forteresse isolée . Cette mythologie militaire était clairvoyante en ce qu'elle permettait de faire coup double en toute lucidité: d'une part, elle éclairait d'une lumière aveuglante le ridicule, pour un grand Etat, de se donner en temps de paix un protecteur militaire permanent et de type classique, mais armé de surcroît de la foudre inutilisable de l'apocalypse - seule, l'Angleterre, mais pour des raisons liées aux mentalités insulaires, acceptait sa mise sous tutelle à perpétuité, bien qu'elle disposât d'un bouclier imaginaire suffisant à terroriser tout adversaire ; d'autre part, l'arme onirique présentait l'avantage de souligner que les potentats de la mort ne pouvaient que revendiquer la souveraineté du fantastique aussi bien entre eux qu'à l'égard du reste du monde .

Le général de Gaulle était pleinement conscient de l'utilité au second degré d'une arme de la foi dont la crédibilité reposait entièrement sur la terreur de ceux qui en étaient privés. Ses propriétaires, en revanche, savent depuis le Déluge que Dieu lui-même se suicide à pulvériser sa création. Après l'accession inévitable de la France au rang de quatrième puissance nucléaire, un empire américain raisonnable aurait donc pu juger à sa portée de maintenir l'Europe sous la tutelle étroite de l'OTAN. Pourquoi Washington s'était-il inquiété ? Parce que le Pentagone avait été ahuri et furieux qu'on pût lui donner l'ordre de quitter les lieux. On avait obéi à contrecœur à un allié des Etats-Unis qu'on jugeait déclassé. On craignait à tort que d'autres nations pussent se trouver tentées de tirer, elles aussi, les conséquences de la facilité apparente des retrouvailles de la France avec sa souveraineté ; mais le risque de contagion était vain, parce que la sécession de la France répondait à son statut de nation dotée du droit de veto au Conseil de sécurité aux côtés de la Russie et de la Chine. Néanmoins une diplomatie américaine affolée avait tenu à lier en toute hâte une Europe pourtant intérieurement asservie pour trois générations et terrorisée par une menace soviétique que tout le monde croyait réelle et durable. On construisait une muraille de Chine pour mille ans en prévision de l'invasion des Mongols.

Mais comment s'y prendre pour ligoter les démocraties du Vieux Monde au sceptre de l'étranger s'il fallait recourir au pesant appareil diplomatique des traités conclus en bonne et due forme, donc à des clauses à débattre dans l'enceinte des parlements et connues du grand public ? Comment faire signer à des nations fondées sur le principe de la liberté de la presse et censées jouir des bienfaits du régime démocratique de conventions conclues en secret afin de livrer à Washington des parcelles de leur territoire pour une durée illimitée ? Comment obtenir de représentants du peuples investis de la confiance de leurs concitoyens par le suffrage universel qu'ils sacrifient sans retour l'indépendance de leur patrie sur l'autel de leurs accords avec un protecteur bien décidé à s'établir à demeure? Les documents extraits des archives des Ministères des Affaires étrangères européens sont saisissants: aux yeux des Etats-Unis, il fallait maintenir le Vieux Monde dans une fiction de souveraineté. Mais comment donner le change ? Le biais qu'on avait trouvé était une combinaison astucieuse, mais trompeuse, entre la notion de location, qui ressortit au droit civil, et celle d'exterritorialité, qui s'applique aux ambassades et relève du droit international public. Il avait donc fallu bouleverser la signification et la portée habituelles de ces termes.

Pour reconquérir ses terres, l'Etat enchaîné à l'OTAN par une aliénation de sa souveraineté conçue sur ce modèle devait faire appel à la bonne volonté de l'occupant ou recourir à l'expulsion de ses corps diplomatiques déguisés. Certes, cette imposture permettait de masquer la finalité militaire de l'OTAN. On avait même songé un instant à étendre cette mascarade diplomatique aux consulats, mais ce montage avait fait long feu . Entre 1966 et 1970, les pays européens hérissés de garnisons américaines étaient censés truffés de dizaines d'ambassades organisées en fortins. Cependant, quelques gouvernements de la vieille Europe n'avaient pas craint de signer à l'insu de leur presse et de leurs institutions démocratiques de véritables traités avec une armée américaine alors censée garantir leur pays contre une offensive militaire imminente.

(Non à la capitulation morale de la France, Discours imaginaire du Président de la République aux Français, 19 avril 2003 La France entre le glaive et l'esprit, dialogues imaginaires entre le général de Gaulle et Jacques Chirac (6 avril 2003- 15 avril 2003) :
- Présentation de l'ensemble des dialogues
- Non à la capitulation morale de la France
- Les relations de la morale avec la politique
- Le débarquement de l'anthropologie du XXIe siècle dans la science historique
- Quelques progrès de la méthode
- De l'asservissement intérieur
- L'Europe à la croisée des chemins
- Le débarquement de l'anthropologie expérimentale dans la science politique

C'étaient ces gouvernements-là qui s'étaient ensuite tellement agités qu'ils avaient réussi à retarder jusqu'en 2070 la publication des archives diplomatiques les plus désastreuses aux yeux de leur postérité, en ce qu'elles témoignent de leur gestion décervelée de l'histoire.

10 - La chute du communisme

Quand le communisme s'était effondré, les accords conclus étaient devenus tellement coercitifs que l'Europe extra française ne savait comment demander au gigantesque appareil militaro-diplomatique américain de lever le camp sans tarder. Personne n'avait seulement imaginé qu'une sotériologie marxiste fondée sur le mythe vétéro-testamentaire du débarquement du royaume de Dieu sur la terre disparaîtrait tout subitement de la surface du globe. Comment expliquer la soudaineté du prodige d'un tel engloutissement? Quelque divinité inconnue s'exerçait-elle à des coups de baguette magiques sur le théâtre de l'histoire? Il était pourtant évident qu'un régime politique rédempteur, donc non seulement imaginaire, mais enchanté, tomberait tôt ou tard en poussière et qu'il était inutile de hâter sa chute à le combattre à grands frais sur les champs de bataille de la mort. Mais, faute de connaissance anthropologique des relations psychogénétiques que notre espèce entretient depuis ses origines avec des mondes délirants, nos ancêtres croyaient possible de bâtir des Etats et de fonder des politiques sur des hommes capables de voleter dans les airs et devenus séraphiques à titre héréditaire.

Désemparée par la disparition foudroyante d'un empire eschatologique contre lequel elle s'était crue protégée par le glaive de l'Amérique et apeurée pour longtemps par la tournure de l'histoire nouvelle du salut, non seulement l'Europe avait perpétué son abdication militaire et aggravé l'abandon de sa souveraineté, mais elle y avait mis de surcroît un si grand empressement que, vingt ans après la chute du mur de Berlin , l'OTAN pavanait de Bruxelles à Tokyo. Le Pentagone avait même tenté d'étendre sa cotte de mailles à tout le monde arabe ; mais les peuples de l'Islam lui avaient tenu la dragée haute, comme on dit, parce qu'Allah est un juriste chevronné et plus avare en prodiges que ses deux confrères, celui du Sinaï et celui du Golgotha.

Il faut savoir que si les Européens assistaient médusés et aveugles aux contes des Mille et une Nuits dont la politique américaine déroulait les péripéties sur leur continent , c'était parce que leurs gouvernements craignaient avant tout que les documents diplomatiques secrets qui témoignaient de leur asservissement à un Etat étranger fussent livrés à l'opinion et débattus sur la place publique. Les mystères de leur domestication larvée étaient si bien cachés que la classe dirigeante européenne croyait pouvoir dormir sur les deux oreilles pour longtemps. Mais les arcanes de l'OTAN expliquent également les difficultés diplomatiques que la France post-gaulliste a rencontrées pour contrecarrer la pente à la démission des Etats de la vieille Europe. Celle-ci était bien davantage intéressée à ensevelir les preuves d'un demi siècle de forfaiture de sa politique qu'à défier un département d'Etat américain d'autant plus redoutable qu'il pouvait maintenant décider à tout moment de rendre publiques des négociations anciennes non seulement extrêmement embarrassantes, mais encore d'une telle gravité qu'elles étaient de nature à ruiner la légitimité politique empruntée et contrefaite de trois générations de classes dirigeantes de l'Europe entière.

Entre temps, les sciences humaines d'une Europe d'avant-garde s'étaient spécialisées dans l'étude de l'évolution cérébrale des primates. Ses savants avaient réussi à placer sous la lentille de microscopes d'un type nouveau l'encéphale des dirigeants à la courte vue qui prolifèrent dans les décadences. Pourquoi leurs cellules grises les avaient-ils conduits dans les cuisines de l'empire américain, alors que l'histoire véritable charge César des chaînes de sa propre solitude ? Un sceptre sans spectateurs tombe rapidement en poussière. Il aura fallu attendre la publication des archives diplomatiques de la seconde moitié du XXe siècle pour démontrer aux historiens que l'Europe avait connu son siècle de la honte. Mais la science historique de l'Occident en est sortie transformée, parce que les fils de Descartes se sont dit : " Qu'avions-nous besoin d'attendre ces documents ? La logique du Discours de la méthode y suffisait. "

11 - De profundis

Comme il a été dit plus haut, j'ai pu prendre connaissance avant l'heure de documents étrangers protégés par le secret d'Etat dans leur pays et qui remontent à 1966, ce qui donne nécessairement une tournure embarrassante à mes observations tant aux yeux de mes lecteurs qu'à mes propres yeux. Car, d'un côté, je ne saurais passer sous silence le privilège dont j'ai bénéficié, parce que l'authenticité de mes sources est attestée par la signature des responsables des plus hautes fonctions au sein des Etats européens de l'époque; mais de l'autre, l'éthique de la science historique m'interdit de mettre sous les yeux du public des documents nationaux encore inaccessibles aux chercheurs. Je me trouve cependant en mesure d'éclairer d'une lumière relativement inattendue les événements qui se sont déroulés depuis le 29 mai 2005, tellement la connaissance exacte d'un passé remontant à quatre décennies donne son véritable contenu au présent.

Tout le monde disposait des preuves les plus évidentes d'un lieu commun, à savoir que l'Angleterre était demeurée l'ennemie jurée de l'Europe depuis l'aventure napoléonienne, pour ne pas remonter au delà . Mais il suffisait d'ouvrir les yeux pour reconnaître que la volonté de cette nation de tirer le meilleur parti possible de la puissance ascendante du Nouveau Monde était devenue éclatante depuis 1940. Si Londres avait disposé plus tôt de ce gigantesque relais de son insularité politique, le grand Corse aurait été vaincu à moins de frais à Waterloo. Mais les archives dont on me dit qu'elles ne seront publiées qu'en 2070 illustrent la constance de la stratégie de Londres avec une clarté jamais atteinte jusqu'alors, parce qu'elles jetteront à titre rétrospectif une intense clarté sur les secrets de l'offensive biaisée de M. Anthony Blair au Parlement de Strasbourg le 23 juin 2005.

Certes, le 29 mai 2005, le rejet massif de la Constitution européenne par le peuple français résultait de l'initiative électorale de quelques socialistes français effrayés par la mondialisation sauvage de l'économie. Mais le chaos capitaliste consécutif à l'écroulement de la théologie politique marxiste offrait au Royaume Uni une occasion inespérée de focaliser l'attention de toute la classe politique européenne sur la primauté du marché dans la construction d'une Europe viable . Aussi M. Anthony Blair avait-il pu s'offrir le luxe extraordinaire de se proclamer un "Européen passionné", et seule l'éloquence de M. Cohn-Bendit lui avait rudement rappelé l'engagement de l'Angleterre aux côtés des Etats-Unis en Irak.

Naturellement, la scission interne du Parlement par le parti de l'Amérique était apparue plus clairement que jamais à cette occasion , puisque le discours du Premier Ministre britannique avait été vigoureusement applaudi par les membres de l'OTAN, alors que celui de M. Junker l'avait été la veille par les partisans de l'Europe indépendante. Mais un Parlement divisé par nature et condamné à l'incohérence politique n'était pas la source principale de l'embarras de la France, parce qu'il était non moins spectaculairement démontré que le niveau de vie des peuples était devenu un moteur indispensable de l'ambition politique des Etats modernes. Aussi M. de Villepin avait-il tenté de mettre en chantier un vaste programme de grands travaux, assorti d'investissements publics abondants dans la recherche scientifique. Mais M. Anthony Blair jouait désormais sur le velours. Par une habile falsification des comptes, il avait soutenu qu'on consacrait 40% du budget de l'Europe à l'agriculture et il avait levé les bras au ciel de ce que le continent comptât vingt millions de chômeurs, alors que le décompte du chômage anglais était fort artificiel. Mais l'Europe n'avait plus d'yeux que pour la balance des paiements, ce qui permettait à Londres de cacher le vrai débat sous le boisseau.

12 - Le problème de la bureaucratie

La stratégie de l'Angleterre n'était possible que parce que l'électorat français et européen de gauche n'était en rien préparé à entendre un langage politique responsable de la part de ses dirigeants. Ce gigantesque malentendu ne faussait pas seulement le jeu, il pipait entièrement les dés. Londres et Paris avaient beau se présenter tous deux en ardents disciples de Jaurès, ni l'un, ni l'autre de ces sauveurs de la dernière heure ne montraient le dessous des cartes à son électorat. Leur rivalité maintenant affichée leur permettait seulement de continuer d'occulter de plus belle ubi jacebat lepus. Si les documents que j'ai pu lire sous le sceau du secret avaient été connus en 2005, Londres n'aurait pas réussi à donner le change à toute l'Europe officielle, parce que tout le monde aurait su, pièces en mains, que la profession de foi européenne de Downing Street visait seulement à rendre définitive la maîtrise américaine du monde par le levier de l'OTAN.

Mais, de son côté, Paris aurait été contraint d'avouer que les dépenses écrasantes d'un Etat chargé des chaînes d'une bureaucratie titanesque vouaient d'avance à l'échec tout élan économique et social ambitieux. Pour m'en tenir à un seul exemple : les petites entreprises étaient condamnées à verser cinq mille euros de prébendes à l'Etat si elles avaient l'imprudente ou l'impudente ambition de prétendre passer de neuf à dix salariés ! On leur avait accordé celui-là, avant de leur en accorder jusqu'à vingt. Mais du coup, c'étaient les syndicats qui intervenaient : car un demi siècle du marxisme avait rendu la " classe laborieuse " fainéante, de sorte que l'indiscipline devenait la reine des chantiers sitôt que les ouvriers jouissaient de la garantie de l'emploi. La paresse s'étendait désormais des organes de l'Etat à l'ensemble des lieux de travail.

Certes, le Gouvernement Raffarin avait tenté de réduire chaque année de sept mille unités environ le nombre des fonctionnaires clairement reconnus pour inutiles. Mais leur statut les rendait inamovibles. On ne pouvait donc que s'abstenir de les remplacer à l'heure de leur départ à la retraite. Le fait que le nouveau gouvernement avait aussitôt ramené ce chiffre à cinq mille démontrait clairement l'impossibilité de changer les mentalités : on persévérait à lutter contre le chômage par le remplissage sans fin des bureaux. Les grandes civilisations d'autrefois ont toutes péri dans l'hypertrophie administrative, et l'intelligentsia française ne l'ignorait pas; mais l'esprit de la nation demeurait "marqué au fer rouge par sept siècles de servitude monarchique" , comme disait Edgar Quinet. Impossible d'enseigner cette tragédie au "peuple souverain", puisque l'Administration, c'était lui maintenant.

Aussi personne n'osait-il publier la liste des postes scandaleusement superflus qu'on supprimait en cachette, puisque nul ne songeait seulement à s'étonner qu'un fonctionnaire de trop fût rétribué à vie aux frais de la nation, puis avantageusement renté. Cinq mille fonctionnaires non remplacés, c'était une économie de quelque cent vingt millions d'euros par an, ce qui dépassait de loin le salaire des six cents barbiers de l'empereur Justinien ; mais chaque fonctionnaire coûtait le prix de deux pendant un quart de siècle. Savez-vous que depuis la révolution informatique, la charge de travail de l'administration a été divisée par cinq, mais que le nombre des fonctionnaires a augmenté de 24% de 1982 à 2003? Quant aux dépenses des fonctionnaires privilégiés, on comptait environ deux cent mille luxueux logements de fonction dans le pays .

Aussi, M. Breton, ministre de l'économie, demandait-il à l'Assemblée nationale les mêmes ressources financières que, de son côté, M. Anthony Blair réclamait au Parlement de Strasbourg ; mais il savait si bien qu'il ne disposait pas des moyens de réduire les effectifs de l'Etat qu'il avait suggéré au pays de travailler davantage - ce que les syndicats de fonctionnaires n'étaient pas près de concéder. Jamais l'Europe n'avait été plus menacée de disparaître de la scène internationale, parce que les Nabuchodonosor du capitalisme déchaîné d'un côté, les princes de l'Etat démocratique de l'autre donnaient aux peuples une représentation de l'histoire du monde déchirée entre la rapacité et la paresse.

13 - L'Europe et l'avenir de la pensée

J'ai déjà dit que si les civilisations meurent de paralysie intellectuelle, c'est toujours sous la forme bureaucratique. Cette tragédie mettait dans une cruelle évidence le contraste entre le défi cérébral auquel l'empire américain contraignait l'Europe à faire face et la petitesse de ses soucis demeurés municipaux. L'empire perse était resté sans voix devant le génie grec, l'empire romain sans voix devant un supplicié élevé au rang de Jupiter, l'Europe des autels sans voix devant la résurrection tardive des sciences et de l'esprit d'examen. L'Occident allait-il condamner la "civilisation américaine" à rester sans voix devant les conquêtes d'un "Connais-toi" de demain qui féconderait la postérité encore en latence de Darwin et de Freud, ou bien le Vieux Continent connaîtra-t-il un désastre philosophique équivalent à son effondrement politique? C'est cela, la question fondamentale, celle de la nature du ressort mental sans lequel il n'est pas de grande civilisation.

Or, au début du IIIe millénaire, le monde passait déjà au large du Continent de Platon et de Galilée , d'Erasme et de Newton, de Copernic et de Nietzsche ; et déjà les visionnaires nous rappelaient que l'histoire n'attend pas les retardataires de la pensée ; et déjà la "raison" occidentale piétinait dans une culture des "droits de l'homme" tellement acéphale qu'aucune civilisation n'en avait donné l'exemple ; et déjà la glorification aveugle d'une "liberté de conscience" privée de tout contenu cérébral donnait aux croyances les plus folles le statut d'un besoin aussi légitime que de boire , de manger et de dormir ; et déjà la notion de tolérance se changeait en pâture et fourrage d'un monde décérébré ; et déjà les autels illustraient des sécrétions mentales dont la fonction immunitaire était seulement de protéger du silence et du vide le corps social d'une espèce désemparée ; et déjà la peur de profaner le saint Graal de la tolérance opprimait et étouffait tout autant les droits de la pensée que l'Inquisition du Moyen-Age ; et déjà l'Europe était frappée d'une fragilisation irrémédiable de son ressort intellectuel ; et déjà la médiocrité des classes dirigeantes les conduisait à l'abîme. Mais déjà la profondeur même de la faille entre l'appel des hauteurs et l'exténuation d'une civilisation provoquait un sursaut .

14 - Le défi de la pensée européenne

Supposons maintenant que, sous une pluie de miracles, la pensée civilisée, qui se définissait comme critique depuis deux millénaires et demi, redevienne féconde à l'école des sacrilèges socratiques ; supposons qu'une ondée de prodiges bienfaisants rende le défi intellectuel de l'Europe bien plus dangereux à relever qu'il ne l'était à Athènes ou sous le règne de la Croix, parce que l'obstacle nouveau qu'il appartiendrait à la pensée de surmonter exigerait une plongée périlleuse de la raison dans les fondements théologiques de la démocratie dont l'Amérique brandissait le messianisme à l'échelle internationale.

Jamais encore le destin politique de l'Europe n'aura dépendu à ce point du destin civilisateur de l'intelligence; car, d'une part, l'Amérique se veut sotériologique et rédemptrice à l'échelle du globe, ce qui signifie que l'avenir cérébral de l'Europe dépend désormais des moyens nouveaux dont la civilisation de la pensée saura faire preuve pour arracher au Nouveau Monde le sceptre du salut qu'il brandit sur toutes les têtes; mais, d'autre part, ce sceptre s'est si redoutablement greffé sur le mythe religieux d'une "délivrance" dont le christianisme a assuré la mise en scène depuis vingt siècles, et la démocratie mondiale s'en est tellement emparée de son tour, que l'Europe de la connaissance rationnelle est condamnée à se désensorceler de ses propres fondements politico-religieux si elle entend acquérir une connaissance philosophique d'elle-même. L'humanité ne se révélera intelligible que par le décryptage des secrets de sa vie onirique.

C'est pourquoi seule une connaissance iconoclaste du cerveau de notre espèce est en mesure de fonder des sciences fort prématurément qualifiées d'humaines, alors qu'elles attendent encore un décodage psychogénétique de la vie politique du singe rêveur. Si difficile à conquérir qu'elle paraisse au premier abord, une si grande avance de l'Europe de la pensée rationnelle sur le reste du monde lui est d'ores et déjà imposée par la logique politique qui commande son avenir, parce que les grandes mutations internes des civilisations ont toujours été des révolutions morales et parce que l'avenir de la connaissance scientifique de l'espèce simiohumaine passe , une fois de plus, par un séisme de l'éthique.

15 - L'anthropologie critique et l'éthique

Proclamer serve et barbare l'obéissance pieuse des élites politiques de l'empire au Grand Roi, c'était illustrer la révolution morale que la Grèce apportait à la Perse ; ruiner la légitimité des Etats fondés sur l'arrogance du pouvoir temporel, c'était illustrer la révolution morale que le christianisme avait apportée au monde antique; ridiculiser les agenouillements de l'humanité devant un ciel dont le sceptre s'armait d'une potence sur la terre et de tortures éternelles aux enfers, c'était la dernière révolution morale dont le XVIIIe siècle avait fait bénéficier l'Europe. Ce sera également une révolution morale que l'Europe de la pensée apportera au monde : celle de flétrir les prosternements de la démocratie mondiale devant les déguisements pseudo évangélisateurs d'un empire. Mais l'abîme entre Babylone et Athènes était moins profond qu'entre une Amérique des Tartuffes du glaive et une Europe de l'intelligence capable d'enseigner au XXI e siècle la pesée de la boîte osseuse du genre simiohumain.

Comme elles paraissaient minces, à première vue, les chances d'une Europe de chefs de bureaux de donner naissance à une classe dirigeante consciente des enjeux cérébraux et moraux de la civilisation mondiale de demain ! Mais, de tous temps, seules les contraintes politiques les plus titanesques ont commotionné les encéphales et les ont fécondés. A la suite de l'électrochoc du 29 mai, les léthargies et les assoupissements de la raison politique du Vieux Monde ne dureront que quelques jours. On entendra le Parlement de Strasbourg lui-même retentir de blasphèmes : on dira qu'il existe deux Europe, l'une du marché, l'autre de la politique ; on découvrira que l'asservissement à un empire étranger n'était pas une politique et l'on rira du gigantesque attrape-nigauds qui avait tenté de le faire croire ; on proclamera qu'on pouvait bien mentir à quelques-uns pendant quelque temps, mais non à tout le monde tout le temps ; on mettra fin au double jeu d'une Angleterre bicéphale ; on tentera de congédier ou de convertir les chevaux de Troie de l'Ouest et de l'Est ; on posera la question cruciale de la reconquête navale de la Méditerranée ; on demandera l'évacuation pure et simple des garnisons américaines d'Allemagne et d'Italie. Et l'héroïsme ? A-t-on jamais vu une politique sans héroïsme ? Quel sera l'héroïsme de l'Europe ? S'il faut faire naufrage, tous les capitaines savent qu'il est glorieux de couler debout sur le pont, mais qu'il convient de sombrer pavillon haut. La civilisation européenne mourra pavillon haut si elle garde les yeux ouverts.

Pitié pour le scribe de service. J'ai décrit le réseau de l'OTAN qui enserre la planète, j'ai compté les bombes atomiques de l'occupant sur le cinq continents , j'ai précisé la valeur en dollars des bases militaires de l'empire, j'ai décrit les foudres de son Dieu et les feux de sa géhenne, je me suis fait le greffier des contrefaçons de l'éthique dont il s'était fait une armure.

L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire: la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père, 13 juin 2005

Peut-être les constitutionnalistes en chambre se souviendront-ils de ce que le réveil politique et cérébral de l'Europe attend que retentisse de nouveau la voix d'un personnage qu'on avait appelé l'Histoire.

le 29 juin 2005