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Août 2006 : les événements anthropologiques et politiques de l'été

 

L'Europe a entendu les poètes et les prophètes de son trépas avant d'écouter ses chirurgiens. Peut-être l'heure a-t-elle sonné pour elle de lire d'autres diagnostics que ceux des Cioran, des Beckett, des Nietzsche , des Stéphane Zweig, des Ionesco. Et si l'avenir du Vieux Monde passait par les voyageurs de la nuit et les logiciens des ténèbres, si les musiciens de son âmes se rendaient au bloc opératoire où les artistes du scalpel ordonneraient au moribond de se dresser sur son lit d'agonie et de remettre son esprit entre les mains des médecins de sa chair ?

Mais, pour cela, l' Europe d'Alice au pays des merveilles devra descendre aux enfers où l'homme regarde l'animal et se demande à quelle station de leur chemin de croix les déserteurs de la zoologie se sont arrêtés et à quelle fontaine les civilisations boivent l'eau teintée de sang de leur résurrection.

L'Europe oscille entre le funèbre et le banquet de Cana où la mort attend ses soleils.

1 - L'histoire chirurgicale de l'Europe
2 - Comment délégitimer le suffrage universel ?
3 - La précarité de Dieu
4 - Entre Austerlitz et Waterloo
5 - Une histoire de la honte politique
6 - Août 2006

1 - L'histoire chirurgicale de l'Europe

Les événements de l'été ont éclairé une guerre des cerveaux aussi vieille que l'histoire de la raison, celle des relations difficiles et quelquefois tumultueuses que les analystes prospectifs entretiennent avec les gouvernements de commandos. Dans l'histoire des conflits entre les vues à long terme des premiers et la myopie des seconds, les presbytes sont comparables aux médecins dont les diagnostics identifient les maladies, les seconds aux praticiens dont la thérapeutique ne guérira le patient que s'il existe des remèdes efficaces. Si Hippocrate s'est trompé de pathologie, toute la science des pharmacologues ne pourra rien pour le malheureux ; quand le diagnostic est irréfutable, mais la trousse d'Esculape une boîte de Pandore vide, il faudra en appeler aux charlatans de l'espérance.

Il en est de même du champ de bataille de l'intelligence politique qu'on appelle l'arène internationale . Les futurs Tocqueville de l'Europe diront que le mois d'août de l'an de disgrâce 2006 aura dévoilé non seulement les arcanes diplomatiques, mais également les secrets psychophysiologiques et mentaux des principaux acteurs de l'histoire de l'époque; car aussi longtemps que le constat des hommes de Clio demeurera spectaculairement erroné , la classe politique mondiale présentera le spectacle d'un vain trémoussement de milliers de médicastres aveugles.

Quel est le verdict de Thucydide? Les termes en sont les suivants : " L'événement central du XXe siècle est la chute de l'Europe au rang d'un continent déclassé ". (Giscard d'Estaing) Autrement dit, la première civilisation dont la suprématie reposait sur son avance cérébrale et son hégémonie politique sur la défaite de Carthage a quitté l'avant-scène de la planète pour sombrer lentement, mais inexorablement, dans la vassalité larvée des léthargies discrètement désirées. Du coup, les essaims de rebouteux qui vrombissent à son chevet enfoncent force potions dormitives dans son gosier faute de disposer du jugement qui seul leur permettrait de mettre le moribond sur son séant et de lui donner le choix entre le trépas et le changement d'infirmerie. " Votre cas, lui dirait-on, ne ressortit plus à la pharmacopée , mais au scalpel ".

C'est pourquoi le mois d'août 2006 éclairera l'histoire chirurgicale de l'Europe d'une lumière aussi crue qu'août 1917, lorsque l'erreur de diagnostic du Dr Lénine entraîna des rebouteux de Karl Marx à amputer l'empire des Tsars des quatre membres et à lui couper la tête afin de le guérir plus sûrement de la pauvreté. Quatre-vingt-dix ans plus tard , les progrès de la chirurgie du cerveau permettront-ils d'éviter la décapitation d'un continent ? Le dernier bulletin de santé de feu la civilisation de l'intelligence politique fait état d'un faible espoir de survie de son organisme: l'évidence, y lit-on, s'est enfin imposée aux hommes politiques les plus avertis du Vieux Monde qu'il n'y aura pas de guérison de l'encéphale du vieillard si l'on n'en retranchait une tumeur mortelle. Certes, de nombreux spécialistes des gangrènes malignes le savaient depuis des décennies . Mais les praticiens jugent seuls de l'état général d'un corps et décident seuls de ses chances de résister à l'opération. Il fallait que le grossissement du chancre cérébral fût devenu foudroyant pour que le mourant se convainquît que ses jours étaient comptés et qu'il autorisât la mobilisation désespérée des virtuoses de la dernière chance.

C'est ainsi que le Monde du 26 juin 2006 publiait un article de M. Hubert Védrine, ancien Ministre cartésien des Affaires étrangères de la France, qui constatait qu'une Allemagne au sol constellé depuis près soixante-dix ans de quarante-huit gigantesques garnisons américaines, qu'une Italie devenue le porte-avions le plus colossal du Nouveau Monde en Méditerranée, qu'une Espagne qui avait trouvé dans le catafalque du Général Franco le joyau de l'occupation militaire à perpétuité de l'île des Açores ne pouvaient se donner la dégaine impavide des Etats souverains et que la seule nation franche du collier en Europe était celle de Vercingétorix, parce que la lucidité alors solitaire du Général de Gaulle l'avait délivrée en 1966 de l'occupant insidieux dont le tartufisme joyeux brandissait maintenant la bannière étoilée d'une démocratie sépulcrale sur la tête vide des nations qu'elle n'avait libérées de la tyrannie que pour les asservir pour toujours à son sceptre.

L'article de M. Hubert Védrine a constitué la première échographie en mesure d'assigner un objectif clair et unique à l'Europe politique, celui de ramener le poids des Etats-Unis sur notre continent à ce qu'il était en 1940. Si cet objectif central n'était pas atteint, toute la diplomatie du Vieux Monde se réduirait à une gesticulation illusoire, tellement la conquête en tapinois des esprits, la lente érosion des volontés, l'ensommeillement des lucidités, les fatigues du courage, l'isolement et l'accablement des derniers intellectuels indépendants conduiraient le Vieux Monde à une servitude irréversible et mortelle. Alors l'OTAN s'étendrait jusqu'à la mer Noire et à la Georgie, alors le système Echelon contrôlerait toutes les chancelleries, alors le satellite Galiléo deviendrait un instrument seulement civil et commercial, alors les relations diplomatiques et militaires avec la Chine seraient placées sous la surveillance étroite de Washington, alors les liens de l'Europe avec la Russie, l'Iran, la Syrie, l'Amérique du Sud, le Japon, l'Inde et surtout avec l'empire du Milieu ne seraient plus au service du combat de l'Europe pour sa survie politique, alors la lutte de notre civilisation pour son existence même s'achèverait dans les vastes cimetières de la mémoire où l'histoire s'est tue parmi les pierres tombales.

Mais l'essentiel manquait encore à l'Europe : à savoir une connaissance de l'espèce humaine en mesure de relever un si grand défi, à savoir une anthropologie critique en mesure de rendre compte de l'évolution de l'encéphale simiohumain , à savoir une simianthropologie en mesure de peser les mythes religieux sur la balance d'une psychobiologie de l'évolution cérébrale d'un animal schizoïde , à savoir une géopolitique informée de l'inconscient des évadés de la zoologie.

2 - Comment délégitimer le suffrage universel ?

Mais le mois d'août 2006 a enregistré une alerte du service des urgences de la communauté internationale dont la gravité s'est révélée paradoxalement bénéfique sur le terrain chirurgical , parce que l'état du mourant en phase terminale a permis de mettre en évidence l'impuissance de l'Europe face à l'agression israélienne contre Gaza, puis contre le Liban .

Mariali

Ce n'est pas le lieu de raconter par le menu la suite des événements : ils sont bien trop récents pour qu'il soit utile de les rappeler au bon souvenir des Etats du Vieux Monde. Les lecteurs de ce site savent en outre que le genre narratif appartient aux simples chroniqueurs de la mémoire spectaculaire, mais superficielle du monde, non à une anthropologie peu tintamarresque de spécialistes de la mort des civilisations dans le nanisme politique.

Les scrutateurs des comportements funèbres de notre espèce relèvent deux événements constants dans les agonies politiques et en imposent l'examen à l'attention des psychanalystes des idoles . Le premier est l'extraordinaire prééminence de la mentalité communautaire dont le peuple juif fait preuve depuis son élection par un créateur machiavélique du cosmos. Aux yeux de cette divinité, la capture d'un seul soldat israélien sera ressentie par sa nation tout entière comme une catastrophe théologique sans égale, parce que les bénéficiaires des grâces du ciel de Moïse demeurent marqués par un exil de mille huit cent soixante dix-huit ans de souffrances et de lamentations au cours desquels l'étroite appartenance de tous les fils Jahvé à leur identité religieuse n'était pas seulement demeurée primordiale, mais avait répondu à leur enracinement originel dans le sacré, et cela quelles que fussent les nations bienveillantes et impures qui les avaient accueillis dans leur sein. Mais les mentalités mythologiques n'expliquent jamais le fond anthropologique de la vie politique des fils d'Adam: en août 2006 l'Europe héritière du siècle des Lumières découvrait qu'elle se trouvait bâillonnée par une censure larvée, celle d'expliquer publiquement la panique d'entrailles qui s'était emparée de l'Etat hébreu à l'approche d'un exode des territoires conquis dont on attendrait longtemps le nouveau Moïse .

Mariali

Et pourtant, il était enfin devenu clair comme le jour que jamais Tel Aviv n'accepterait une paix qui ramènerait les frontières de la nation à celles de 1967, ce qui entraînerait le retrait volontaire, donc inimaginable, de quatre cent cinquante mille colons des pays conquis au cours d'un demi siècle d'élan politico-religieux du sionisme ressuscité. Aussi, la vraie catastrophe se cachait-elle dans les souterrains psychiques de la nation : comment allait-on faire face à la nécessité politique absolue de délégitimer les beaux principes des démocraties séraphiques et l'autorité suprême du suffrage universel au nom du patriotisme biblique retrouvé ? Comment allait-on rejeter les fondements idéaux de la civilisation mondiale et immoler l'infaillibilité des majorités sur l'autel de la guerre si les décisions populaires ne répondaient plus aux vœux hégémoniques d'Israël au Moyen Orient ?

Certes, on avait rapidement proclamé que les électeurs étaient tous des terroristes avoués ou en herbe ; certes, on avait jeté en prison la quasi totalité des ministres du nouveau gouvernement ; certes, on avait tenté d'affamer les Palestiniens coupables du crime de naïveté démocratique pour s'être laissés appâter par le cynisme d'une sorte de pastorale européenne et américaine de la liberté, alors que le vrai credo d'un continent moribond était au service des ambitions planétaires de l'empire américain. Mais comment châtier des croyants dont la candeur catéchétique avait prêté foi aux valeurs apostoliques dont le monde entier se réclamait publiquement depuis la proclamation des droits de l'homme en 1789 ?

Mariali

Aussi s'étonnait-on de ce que la France héritière de la Résistance paraissait avoir cédé un instant à l'immoralité de condamner le Hamas pour le seul motif que ce parti figurait sur la liste officielle des " terroristes " rédigée de conserve par Washington et Tel Aviv. Mais, dans le même temps, le Président de la République s'était rendu au Caire pour y désavouer solennellement, aux côtés du Président Moubarak, l'Europe vassalisée dont la France venait pourtant de soutenir la décision de condamner des patriotes. Il était immoral, avait proclamé M. Jacques Chirac, d'affamer des populations entières à seule fin de les châtier pour avoir voulu payer de leur sang le prix de la liberté et de la justice. Il était en outre politiquement " contre-productif ", disait maintenant l'Elysée, d'exposer aux yeux de tout l'univers une nation enfermée à double tour dans un camp de concentration à ciel ouvert.

3- La précarité de Dieu

Comment expliquer la politique étrangère biface de la France de ce temps-là? Seules les archives diplomatiques nous l'apprendront dans une trentaine d'années. Mais il faut souligner d'ores et déjà que la fiabilité politique des Etats musulmans était rendue précaire par les repentirs auxquels toutes les religions subordonnent nécessairement les décisions de leurs dirigeants. Même un gouvernement arabe intimement convaincu de son bon droit achèvera son discours par l'ajout de rigueur : " Si Allah le veut ", ce qui signifie que l'idole aura toujours le dernier mot, puisque les jugements humains seront sujets à révision au gré des changements d'opinion que le croyant attribuera les yeux fermés à l'omniscience de son ciel.

En France, la révocation, quatre-vingt sept ans après sa signature, de l'édit de pacification promulgué à Nantes en 1598 par une idole instable présente un excellent exemple des retournements de casaque des divinités. Aussi les Anciens interdisaient-ils solennellement à leurs dieux de varier au chapitre des serments conclus en leur nom. Des imprécations terribles appelaient les pires malheurs sur les têtes des signataires qui autoriseraient leurs Immortels à bouger d'un pouce sur des clauses sacrées et scellées par l'immersion d'une lance dans le sang d'un animal sacrifié. Mais alors que les Grecs et les Romains tenaient leurs Immortels bien en laisse, les trois monothéismes ont tellement relâché leur étreinte sur leur ciel qu'ils ont laissé leur idole vagabonder la bride sur le cou, ce qui a amolli son autorité au point que la dissolution automatique des traités internationaux par l'application de la clause rebus sic stantibus lui a donné le coup de grâce. Certes, il n'est pas d'Etat plus persuasif que celui qui se fera obéir pour être parvenu à faire croire à sa population qu'il s'est mis lui-même et entièrement aux ordres du souverain de l'univers ; mais cette forme antique de l'autorité politique exige des dirigeants qui en font état qu'ils croient effectivement à l'existence du sceptre auquel ils sont censés se soumettre. Or, même les Etats musulmans dont les chefs sont encore sincèrement convaincus de la nature religieuse de leur puissance politique savent qu'il ont affaire à des interlocuteurs européens informés de ce que les décisions d'Allah sont autant sujettes à caution que celles de l'idole de Louis XIV, qui a renié sa parole un petit siècle seulement après l'avoir donnée. Aussi les prêtres d'Allah ne s'engagent-ils pas vraiment à l'égard des infidèles.

Au lendemain de la prise de position vaillante de la France sur l'Irak, qui avait rendu irréalisable le basculement, en 2003, du droit international en faveur d'une guerre illégale , le monde arabe n'en avait su aucun gré aux juristes gaulois. Quant à l'hypothèse selon laquelle la diplomatie française de ce temps-là aurait été vénitienne au point d'avoir soumis sciemment le Liban à un électrochoc politique suffisamment violent pour guérir, par contrecoup, le monde musulman tout entier et d'un seul coup de sa léthargie politique, je la rejette pour l'instant.

Le Quai d'Orsay de l'époque savait qu'on ne change pas les mentalités tribales en deux générations ou les mentalités mythologiques en un siècle. La France de 1905 n'est devenue irréversiblement laïque qu'en 1958 , avec les lois Debré, qui ont interdit l'inculcation obligatoire du catéchisme catholique dans les écoles confessionnelles dont la liberté d'esprit repose sur l'interdiction religieuse de penser par soi-même. Mais la politique de 1995, qui avait tenté d'orchestrer le retour de la nation de 1789 dans le giron de l'Eglise, avait rencontré un écho médiatique si complaisant que la fragilité du principe de libre examen cinq décennies après la chute du gouvernement de Vichy avait été démontrée à une République stupéfaire et décontenancée à la face du monde. En vérité, la France laïque de 2006 se trouvait dans un porte-à-faux inconscient avec Israël, parce que le droit international ne disposait plus d'aucune assise ni religieuse, ni morale, faute d'une anthropologie scientifique en mesure de peser l'encéphale onirique de l'humanité. Il en résultait que la seule vérité en mesure de s'imposer était celle qu'enseigne l'implacable logique de l'histoire.

4 - Entre Austerlitz et Waterloo

Aussi le monde du messianisme démocratique tremblait-il pour avoir soudainement découvert - mais sans la comprendre - la profondeur psychogénétique du messianisme vétéro-testamentaire qui régnait sur l'inconscient guerrier d'Israël . Même le gouvernement officiellement laïc de l'Etat hébreu avait pris conscience de ce que les mythes religieux expriment l'âme politique des peuples et de ce que le vrai danger de mort que courait le peuple juif ne résultait nullement de la puissance militaire croissante de l'Iran et de la Syrie, mais du déclin fatal enclenché par le " processus de paix ", comme on disait. Il faut se souvenir de ce que l'anthropologie politique de l'époque ignorait tout de l'encéphale schizoïde des évadés de la nuit animale. On ne savait pas que les théologies expriment la psychophysiologie de l'humanité. Aussi étais-je seul à soutenir qu'il était utopique d'enfermer dans des frontières garanties par des actes notariaux et des constats d'huissier un peuple irréductible par nature à une autre divinité que la sienne et qui avait, à lui seul, défié l'empire romain tout entier . Seule la fuite en avant pouvait protéger Israël de l'enlisement définitif et de l'étouffement éternel de son idole dans quelques kilomètres carrés de terre, alors que cette divinité s'était progressivement cérébralisée au point de se montrer étrangère à toutes celles de bois, de fer ou d'airain de son temps. Aussi la guerre allait-elle suivre la trajectoire fatale qui met les empires du glaive à genoux : entre Austerlitz et Waterloo, il y aurait la difficile bataille d'Iéna contre le Hezbollah, qui réveillerait le monde musulman comme elle avait ouvert les yeux de l'Europe de l'époque au spectacle de la vulnérabilité des armées jusqu'alors jugées invincibles du grand Corse.

Mariali

A partir d'août 2006, il était devenu vain de seulement tenter de cacher plus longtemps à tous les regards et à toutes les intelligences que la greffe de 1948 n'avait pas pris et ne prendrait jamais. Mais, dans le même temps, l'Europe avait honte de ce que la classe politique du siècle précédent n'avait pas témoigné d'une anthropologie qui lui aurait permis de savoir qu'on ne fonde pas une nation à la déposer sur quelques arpents et à lui demander de montrer patte blanche à ses voisins . Les Etats ne sont pas des garderies d'enfants , les Etats ne se laissent pas enfermer derrière une palissade, les Etats sont turbulents, ambitieux et en expansion continue sur le théâtre du monde, les Etats sont des personnages auxquels il est impossible de se montrer à jamais non seulement bien sages et bien gentils, mais de se résigner à jouer les acteurs médiocres dans l'arène du temps. Il était bien évident qu'Israël ne s'enfermerait pas un seul instant dans le rôle d'un comparse timide et muet sur les terres retrouvées par miracle de ses lointains ancêtres. Aussi la prise de conscience subite de la part de la classe politique mondiale de la cécité de son anthropologie politique et de la pauvreté de sa connaissance de l'encéphale simiohumain nourrissait-elle dans les esprits une terreur tardive devant la tragédie immense et inévitable qui s'annonçait à l'horizon de la planète .

5 - Une histoire de la honte politique

Du coup, la honte morale s'ajoutait à la honte politique, tellement le repentir d'une raison infirme naît de l'échec de ses méthodes et de l'insuffisance de sa problématique: l'Europe asservie, l'Europe amnésique, l'Europe humiliée redécouvrait que le naufrage d'une civilisation entière est toujours parallèle au naufrage de son intelligence de l'histoire et que ces deux désastres se conjuguent et s'aggravent réciproquement à s'épauler l'un l'autre. Dans les profondeurs de son âme, l'Europe des agonisants de la lucidité politique avait reçu un électrochoc de plusieurs milliers de volts au spectacle de la complicité affichée et même tonitruante des USA et d'Israël dans le massacre de plus de douze cents civils au Liban. Jamais la destruction systématique des centrales électriques, des routes, des ponts, des réserves de pétrole, des immeubles, des usines, des stations d'épuration du pays du Cèdre n'aurait été possible sans l'étroite connivence guerrière entre ces deux Etats.

Et pourtant, le fond du drame ne s'éclairait que progressivement : à savoir que le déchaînement enragé d'Israël ne pouvait s'expliquer par la soif de venger la capture de deux soldats d'autant mieux traités par leurs ravisseurs qu'ils devaient servir de monnaie d'échange de grand prix dans les négociations demandées par le Hezbollah aux fins d'obtenir de l'ennemi la libération de dix mille sept cent trente deux prisonniers palestiniens et libanais, dont un grand nombre de femmes et d'enfants condamnés à croupir depuis vingt-quatre ans sans jugement dans les geôles d'Israël .

La question de fond posée au monde entier par août 2006 était la suivante : Que faire si les musulmans s'éveillaient, que faire si des Bossuet d'Allah ouvraient les yeux des disciples aux yeux bandés du prophète, que faire si le règne de l'ubiquité de l'image et la modernisation accélérée de la vie quotidienne donnaient naissance sur tout le globe terrestre à une élite intellectuelle armée de la connaissance nouvelle du genre humain et de son histoire que l'Europe avait conquise à partir le XVIIIe siècle, que faire si la postérité vivante de l'Europe des Lumières enfantait une foule de fils éclairés de Mahomet dont le courage intellectuel féconderait une civilisation mondiale des espérances de la pensée, que faire si la France des audaces de l'intelligence voyait s'ouvrir à son apostolat un milliard et demi de musulmans porteurs de l'avenir de la boîte osseuse des évadés de la zoologie, que faire si l'Amérique et sa divinité replète apparaissaient à tous les regards comme les missionnaires patauds d'un ciel pansu, que faire si l'idole au ventre rebondi des chrétiens se contentait de vassaliser les nations du Coran, que faire si la France messianique de 1789 reprenait en mains le pilotage cérébral de l'humanité, que faire si l'eau s'était changée en vin sous les bombes d'Israël , que faire si le sang de l'esprit avait fécondé la terre, que faire si, en août 2006, l'eau était redevenue ressuscitative pour s'être teintée du sang de la justice, que faire si, à Cana, l'eau de baptême de la liberté s'était changée en sang de l'autel ?

Dans ce cas, sans doute l'Europe des mourants jetterait-elle à son spectre le même regard qu'Hadrien moribond au sien; dans ce cas, sans doute réciterait-elle à son âme les vers que Ronsard adressait à la sienne: " Amelette, ronsardelette, mignonnelette, doucelette, tu descends là-bas, pâle, maigrelette, faiblelette, seulette" ; dans ce cas, sans doute, attendrions-nous, aux côtés des masses encore endormies de l'Islam, les résurrecteurs qui nous arracheront au royaume des morts .

6 - Août 2006

Août 2006 demeurera le mois où l'Europe aura fait quelques pas hors du sépulcre où les civilisations goûtent l'âcre douceur des vassalités parfumées. En ces temps reculés, un Vieux Monde harassé commençait de grogner sous le double sceptre du lion de la Métro Goldwynn Meyer et du lion de Juda ; en ces temps reculés, l'Europe commençait de bouillonner d'une colère rentrée. Comment, se disait-elle, l'Italie affichait-elle la forfanterie de se prétendre souveraine si le port de Naples demeurait entre les mains d'un empire étranger ? Fallait-il qualifier de nation un peuple dont l'Etat effronté acceptait que son territoire eut cessé de lui appartenir, fallait-il valider le suffrage universel s'il bénissait une armée d'occupation, fallait-il porter sur les fonts baptismaux d'une démocratie de la honte une Germanie que quadrillaient quarante huit bases militaires du maître des camps de torture de Guantanamo et d'Abou Ghraib, fallait-il saluer une Espagne des conquistadors placée sous les ordre d'un général américain dont le quartier général se trouvait à Mons en Belgique ?

Mariali

Les narrateurs de demain raconteront à leurs lecteurs que si l'année 2006 est connue des historiens comme celle du réveil politique de l'Europe , ce ne fut ni pour le motif que le spectacle de la servitude du Vieux Monde sous les lanières du Nouveau avait soudain crevé les yeux de tous les citoyens, ni parce que la fureur d'Israël au Liban avait fait sentir plus durement à l'échine endolorie des Etats européens les étrivières de leur souverain d'outre-Atlantique, mais parce que les cicatrices s'étaient rouvertes au spectacle des relations malsaines que le maître et l'esclave entretiennent avec l'éthique de l'humanité. On était horrifié , non point seulement d'avoir si longtemps plié le genou, on était horrifié non point seulement de ce que trois générations se fussent prosternées devant un empire de la convivialité souriante, on était horrifié non seulement de ce que l'auto-domestication du Vieux Monde avait été le fruit de la feinte jovialité d'un conquérant habile à dominer le monde avec des tapes dans le dos, mais on souffrait surtout d'avoir été berné par l'immoralité d'une candeur feinte, on n'en revenait pas d'être tombé dans le piège de la sainteté protestante avec une naïveté d'enfants de chœur.

Une civilisation fière de son expérience multiséculaire de l'histoire avait été jouée avec des accolades de cow-boys . Comment se faisait-il que des peuples faciles à tromper fussent apparus sur les terres fatiguées de la Vieille Europe? Comment se faisait-il qu'un Président de la République française eût enseigné publiquement une morale juvénile à un conquérant angélique, comment se faisait-il qu'un maître du Kremlin qui n'était pas tombé de la dernière pluie eût rappelé les devoirs de la pitié aux nouveaux Atlantes, sinon parce que le cynisme des candeurs sauvages était une arme politique inconnue des descendants de Périclès.

Août 2006 : les peuples placés sous la loi du Coran avaient commencé de se redresser et de tracer les chemins de l'avenir politique du monde. Août 2006 : il avait suffi de trois semaines pour que l'offensive des prophètes de la démocratie séraphique fût démasquée à l'échelle de la terre. Août 2006 : il avait suffi de trente jours pour que l'effondrement de l'éthique des faux évangélistes de la liberté ouvrît un dialogue prometteur entre les peuples de l'islam et un Occident où seule la France avait pris la tête de la résistance des peuples et des nations aux serviteurs de l'occupant. Août 2006 : il avait suffi de trente cinq jours pour que les droits des peuples à leur dignité fussent rappelés à tous les Etats de la terre.

En vérité, août 2006 a changé la carte de la planète.

18 août 2006