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L'Empire de la force et l'Europe de la justice

 

L'Amérique joue aux quilles avec feu la théologie chrétienne. Les quilles de ce jeu sont les idéalités de la démocratie. Si l'Europe n'apprenait à lire Pascal et Molière, elle désapprendrait à porter la justice sur le chemin de croix de l'histoire. Quelles sont les clés anthropologiques des relations de la force avec la justice et de la justice avec la force ?

1 - La politique des anges
2 - La démocratie tartufique
3 - "
Ployer la machine vers le respect et la terreur "
4 - Les masques dévots de la force

1 - L'école des anges

Quand la force arbore le masque de la justice, son règne est vieux comme le monde. A l'heure où la démocratie américaine réinvente les camps de concentration et la torture, l'intelligence critique se met en état d'alerte et rappelle aux barbares ce que Thucydide faisait dire au vigilant Périclès : " Notre ville tout entière est l'école de la Grèce ". Quelle école ? Celle d'Antigone, qui dit dans Sophocle: " Je ne suis pas née pour partager vos haines, mais votre amour " ou celle de Bagdad ? " La tête enfouie dans un sac. Donc, pas de visage. Pas de regard, pas de bouche. Toutes les expressions raturées. La souffrance occultée. Des corps, rien que des corps. Que l'on entasse. Nus. En tas. Comme des choses. De pure matérialités malléables. Enchevêtrées. Compactées comme des compressions de César. Déshumanisation radicale. "

[ Thomas Vallières, Marianne, 10-16 mai 2004]

A quelle école faut-il mettre la justice? A celle du christianisme qui, au IIIe siècle était devenu le creuset de l'histoire civilisée ou celle des interrogatoires qui réduisent un homme à un tas de chair perdu dans un tas de chair ? Avec la Renaissance, la Rome des humanistes avait reconquis un instant le rang de pédagogue de l'humanité éclairée. Où se trouve-t-elle l'école de la justice? La civilisation européenne est née de la distinction entre les verdicts du droit de ceux de la puissance. Survivra-t-elle aux coups de bâton ou aux coups de fouet confectionnés avec des câbles électriques , aux têtes cognées, aux genoux broyés à coups de règles, aux lâchers de chiens, aux décharges électriques, aux brûlures des parties génitales, au liquide au phosphore, aux jets d'eau glacée sur des corps nus, aux enfermements dans des carcans, tout cela afin de " ramollir ", " d'assouplir ", de " préparer " ou de " casser " des prisonniers?

Que devient l'école de la civilisation au siècle où le spectre des techniques de destruction psychologique des résistants irakiens va de l'encagoulement à la privation de sommeil, de nourriture et de boisson, à l'exposition au froid , à la lumière intense, aux bruits assourdissants, à la désorentation spatio-temporelle, aux coups de matraque, aux coups de crosse, aux menaces d'électrocution, aux morsures des chiens, à l'humiliation et au viol afin d'en faire des " paquets " à point? On sait que les Britanniques ont été initiés par les Américains à ces techniques au centre conjoint d'Ashford dans le Kent.

Qu'est devenue l'école des doux philologues érasmiens, qui armaient la raison politique de leur siècle d'une balance capable de placer la justice sur le plateau de la connaissance rationnelle et la force sur celui de l'ignorance ? Qu'est devenue l'école des exploits de la pensée quand la force redevient celle de la barbarie pure ? Peut-être seul le spectacle de l'alliance de la force avec la bêtise, peut-être seule l'irruption d'un empire de la stupidité politique déguisée en justice rendront-ils à la science historique le grand service que ni le nazisme, ni le marxisme n'ont pu lui rendre, parce que le nazisme était trop sauvage et le marxisme trop utopique pour que la civilisation européenne se sentît attaquée au cœur de son génie, lequel réside tout entier dans la distinction entre la force et la justice. Car la force grimée en justice se range maintenant les yeux bandés du côté des démocraties devenues césariennes. Comment la dénicher quand, blottie auprès du plus faible, elle n'y est plus que le "rêve d'une ombre ", selon le mot de Pindare ?

Voyons, en premier lieu, comment un faux Dieu s'habille maintenant du vêtement des idéalités aux dents longues ; et sachons gré à cette idole de la sottise politique de poser inconsciemment à l'humanité la vraie question du statut de la justice; sachons également gré à un imbécile puissant de ce que le spectacle de la capitulation du droit devant la force crève enfin les yeux de tout le monde. Grâce à sa sottise, le " libérateur " s'est révélé un tyran bien visible et de partout. Pour la première fois, par un miracle de l'école de la sottise, une démocratie s'est habillée en despote à l'échelle de la terre. Ce triomphe de la bêtise est un bienfait inespéré s'il offre un cadeau empoisonné à la barbarie ; car la barbarie intelligente était bien plus redoutable. Puisse la faiblesse d'esprit de l'empire américain faciliter la naissance d'une science de l'homme et de son histoire ambitieuse de sonder les profondeurs encore inexplorées de notre espèce ; puisse la lucidité en appeler à un éveil nouveau ! Par bonheur, c'est avec des ailes d'ange fixées dans le dos que la force se présente désormais en benête dans l'arène de l'histoire. N'est-il pas fascinant de traquer les secrets de l'imbécillité sous le faux ciel des anges de la démocratie?

Mais, dira-t-on, le christianisme et le marxisme n'étaient-ils pas, eux aussi, des Icare, et ne s'étaient-ils pas vissé des ailes de cire dans le dos ? Quelle est donc l'épouvante nouvelle que répand la sottise quand elle se met à l'école d'un messianisme de la force peint aux couleurs des séraphins de la démocratie? Pourquoi le transport de la justice américaine dans les airs est-il plus dangereux que ses contrefaçons les plus terrifiantes et depuis longtemps répertoriées, de sorte que seule l'étude de la bêtise arrogante propre à l'empire américain peut servir d'antidote à ce poison?

2 - L'école de la démocratie tartufique

C'est que, pour mettre du côté de l'Europe des chances de réfuter la falsification mondiale de l'idée de justice, il faut susciter une mutation qualitative de l'intelligence critique. Certes, le contraste entre l'exercice de la torture sur la terre et celui de la justice dans la haute atmosphère paraît encore plus grossier, donc plus spectaculaire, quand les armées du Bien sont affectées au trafic commercial et au piratage industriel du pays conquis et quand l'armée des Justes soumet les vaincus au chevalet. Mais, dans un premier temps, l'intelligence est toute désarçonnée par les ailes d'ange de la barbarie des modernes, tellement l'antiquité ne nous avait pas initiés au prodige de ce type de victoire de la force sur la justice. Où sont les spéléologues capables de plonger dans les profondeurs de la torture où l'idéalisation de l'injustice tient la balance de la justice ? Où sont les psychologues dont la lanterne éclairera l'animalité propre à la bête qui " fait l'ange "? Qu'est-ce que la barbarie transportée dans l'azur? Qui nous fabriquera l'appareil à radiographier l'animal que la torture sanctifie et transporte dans le ciel de ses dévotions? Si nous ne découvrons pas les secrets de la sottise des faux dévots de la démocratie, nous ne disposerons pas du contrepoison dont l'intelligence de l'Europe a besoin.

En vérité, le défi que les séraphins de la force animale lancent à la justice sous l'égide d'un empire de l'Eden est d'une portée anthropologique entièrement ignorée de Diogène et de sa lanterne, parce qu'il faut expliquer le prodige de la contagion foudroyante qui a propagé la piété des bourreaux dans tout l'univers et qui lui a permis, en 2003, de contaminer en un instant les pays les plus catholiques de l'Europe - l'Espagne, l'Italie, la Pologne - mais aussi des pays protestants - la Hollande, le Danemark, la Suède.

Comment se fait-il qu'avant même de passer aux interrogatoires R2i, la démocratie tartuffique ait si rapidement terrassé les deux principales confessions chrétiennes ? Comment se fait-il que, du jour au lendemain, les vaincus se sont trouvés soumis à une servitude proclamée légitime par l'unanimité du Conseil de Sécurité de l'organisation des nations unies - et cela au point que la défaite des Irakiens leur a valu de se trouver traités tout subitement de " rebelles " ou d'" insurgés " ? Comment se fait-il qu'une " conscience universelle " achetée à l'échelle internationale s'est présentée en accusatrice s'ils tentaient de contester le verdict du Dieu américain ?

Pour expliquer à quelle école de la force de si grands prodiges peuvent se produire sous nos yeux, il faut que le véritable enjeu soit beaucoup plus abyssal et mieux caché que les subterfuges dont le génie des Pascal ou des Molière avait percé les secrets comme en se jouant . En ce temps-là, l'école de la sottise ne faisait pas encore de bien grands miracles. Comment expliquer qu'elle soit devenue en un tournemain grande experte en prodiges évangéliques ? Certes, depuis longtemps, l'imagination, cette " maîtresse d'erreur ", n'était plus une inconnue : Pascal savait qu'elle est faite de " cordes " qui " attachent le respect ". Il n'ignorait pas non plus que la force bien habillée s'attache les têtes à se parer du masque de la justice et que " Lucifer " est le souverain de tel ou tel " parti ".

3 - " Ployer la machine vers le respect et la terreur "

Mais l'apologiste de Port-Royal demeurait aux lisières de la critique anthropologique des masques sacrés de la politique. Il faut une autre profondeur de l'introspection pour observer les trucages qui permettent à la bannière étoilée d'atteler des anges au char du Dieu américain. Il est étrange que la sottise soit si difficile à déloger de sa cachette quand elle tient les rênes de la théologie. Pascal ne connaissait pas les cinquante trois méthodes d'interrogation des hérétiques quand il flairait l'odeur de la bête sous le parfum des anges de son temps. D'un côté, il n'était pas dupe du ciel de la justice dont s'armait l'Église de l'Inquisition quand il observait qu'on appelle " juste " " ce qui est établi " et que " toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies. " De l'autre, ne sachant pas encore que les idéalités républicaines deviendraient les séraphins dont les démocraties allaient décorer leur blason, il en appelle sans sourciller au ciel contrefait de son siècle pour légitimer tout l'attirail de l'autorité carnavalesque dont la force royale se parait dans le sillage des saints évangiles: " La coutume de voir les rois accompagnés de grades, de tambours , d'officiers et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare point la pensée d'avec leur personne, qu'on y voit d'ordinaire jointe. "

Aussi la spectrographie de la sottise pétrifiée dans les rites de la torture en appelle-t-elle au condiment du comique. Afin de faire ressortir les couleurs de la barbarie américaine auto-sanctifiée, il faut remarquer que la bêtise du Nouveau Monde se rend ubuesque quand son " Dieu " des idéalités de la démocratie grime la force de ses armes en une justice aux ailes de chimères. Alors l'empire dont la bannière s'orne d'étoiles garrotte son propre ciel à l'école de ses bourreaux ; alors la raison libérée se rit des grimaces de l'idole dans le miroir de sa politique des interrogatoires. Quels sont les ricanements du Dieu américain ? Celles, disait Pascal, où " la force fait l'opinion " ; celles où l'empire fait " voler par la fenêtre " le "bonnet carré du premier président " . Décidément, Pascal nourrit l'intelligence de l'Europe des leçons de piété de la sottise.

Qu'est-ce à dire ? Que le parti du droit international est floué à son tour quand le sceptre de la justice se trouve entre les mains d'une " organisation des nations unies " dont le monde entier voit qu'elle n'est que la servante du souverain des interrogatoires. La justice se contorsionne comme un beau diable quand la divinité, qui passait encore pour incontaminée du temps de Pascal, cède la place à une idole si branlante, si instable et si ouvertement falsifiée par son camp de concentration sous la terre qu'elle fait figure de marionnette d'une " conscience universelle " livrée pieds et poings liés aux gesticulations d'une fausse justice internationale.

La justice de " Dieu " est trépassée depuis que son Saint Esprit négocie en coulisse les droits qu'il concède à la force en ce monde; la justice du " Dieu " des démocraties est descendue au sépulcre depuis qu'un Tartuffe du ciel donne le nom de justice à sa " vengeance éternelle " .

Voir La philosophie, la politique et la théologie du Dieu mort [Réponse à Georges Tissot, Professeur d'histoire des religions à l'Université d'Ottawa].

4 - Les masques dévots de la force

Pascal ne connaissait pas encore les masques dévots de la force qu'arborent les trois dieux uniques. Il ne les avait pas vus rire sous cape à " faire l'ange " avant que la démocratie américaine leur ait ravi le monopole de la sainteté. Certes, l'homme des espaces infinis suspectait déjà la coutume de régner sous le nom d'un Dieu grand exorciste de la terreur. C'était avec une ironie mal dissimulée qu'il remarquait combien " le caractère de la divinité est empreint sur le visage des rois". Que dirait-il du visage des rois de la sottise? Il avait observé de près à quelle école les Jésuites faisaient rendre au Dieu de Rome des décrets conformes à l'intérêt de leur parti ; et il avait assisté à la panique théologique de ces beaux Messieurs les jansénistes de Port Royal qu'un verdict des docteurs de Sorbonne et le coup de taloche de deux bulles papales avaient suffi à foudroyer; et il avait écrit : " Un capuchon arme cent mille moines ". Et maintenant , le capuchon de la démocratie arme les millions de moines de la torture.

Le spectacle de l'alliance du sacré avec la torture nous permet de descendre dans l'abîme où les spéléologues de l'esprit de croisade rencontrent le spectre de la démocratie. Puisse une science psychologique décidée à défier la terreur plonger dans les profondeurs de l'histoire simiohumaine! Elle n'aura pas froid aux yeux, la science de la justice et de la force qui radiographiera le meurtre sous le sacre même du ciel américain; elle ne tremblera pas, la science du cerveau humain qui observera la justice des anges tortionnaires. La fécondité de la sottise est de contraindre la pensée à se colleter avec les épouvantes de l'intelligence. Pour repousser l'assaut des barbares dont l'ambition est de se présenter en archanges de la démocratie, la raison affronte le seul adversaire à sa taille - l'alliance des empires avec la bêtise de leur sainteté.

Que le décryptage anthropologique du Dieu des singes commence !

Le 21 mai 2004