Retour
Sommaire
Section Décodage anthropologique
Contact



L'Europe face à la gendarmerie cosmique des Etats-Unis

Une pesée de l'encéphale actuel de notre espèce

 

"Régner, c'est dominer les imaginations" Necker

La problématique d'ensemble qui commande aujourd'hui la situation politique mondiale porte sur deux points principaux :

- premièrement, si la démocratie américaine est devenue une idole aux yeux de ses adorateurs, quelle est notre connaissance anthropologique des idoles, donc notre science psychologique et historique de l'idolâtrie,

- secondement, quel est le véritable enjeu géopolitique des négociations de l'Europe avec Téhéran concernant l'arme nucléaire.

1 - Le nouveau rendez-vous de l'Europe avec la politique
2 - Une espèce en transit
3 - Comment observer le cerveau du singe-homme ?
4 - Première apparition de l'œil transanimal
5 - Comment observer une idole en tant que telle
6 - L'idole et la torture
7 - Le Spécimen et les yeux d'Isaïe
8 - Une psychanalyse des serviteurs de l'idole
9 - La déconfiture des idoles
10 - Une piété retorse
11 - Brève rétrospective de l'arme nucléaire
12 - Comment démythifier le diable ?
13 - Un déblocage intellectuel
14 - Les déconfitures de l'apocalypse
15 - Le protocole de l'Idole
16 - La bombe diplomatique de l'Europe

1 - Le nouveau rendez-vous de l'Europe avec la politique

Les dernières nouvelles de l'encéphale européen ne sont pas désespérantes. Non seulement le deuxième anniversaire de l'invasion de l'Irak et de l'occupation sanglante qui lui a succédé a suscité des manifestations nombreuses dans le monde entier, mais tous les cerveaux ont convergé vers la revendication fondamentale sans laquelle aucune éthique de la politique internationale ne saurait survivre, à savoir le retrait pur et simple du prédateur et la restitution des territoires occupés à leurs propriétaires. Il est décisif que le simulacre d'élections du 30 janvier 2005 en Irak n'ait trompé aucun Etat de sens rassis et que tous aient compris qu'une démocratie théocratique est un carré rond. Les retrouvailles de l'Europe civilisée avec le contenu logique du régime démocratique sont en bonne voie.

En second lieu, la rencontre à Paris de MM. Chirac, Schröder et Zapatero avec Vladimir Poutine, discrètement appuyée par la forte présence des écrivains russes d'aujourd'hui au salon annuel du livre a confirmé la ligne politique que j'ai exposée sur ce site - celle de tenter de convaincre la Russie du XXIe siècle d'entrer dans la postérité créatrice des Lumières, mais sans oublier les dérives despotiques du Président russe et son désastreux voyage aux USA, où il était allé apporter à l'Amérique une caution slave de la guerre déclenchée contre l'Irak en violation ouverte du droit international .

En troisième lieu, les syndicats qui ont protesté à Bruxelles contre la directive Bolkestein ont eux-mêmes demandé l'approbation du traité constitutionnel par la France. Quelques jours plus tard le père Ubu hollandais a été réfuté par tous les chefs d'Etat de l'Europe. Il a été démontré que l'avenir du Continent se construit à l'école des batailles politique. La Commission de Bruxelles, présidée par un atlantiste, a été marginalisée pour longtemps.

En quatrième lieu, l'engagement militaire de huit pays européens aux côtés de l'agresseur américain en Irak avait semblé mettre un terme pour longtemps à l'ambition internationale patiemment poursuivie par le Vieux Continent depuis le traité de Rome en 1950 . Quelques mois plus tard, la honte, la confusion et le désastre politique règnent dans les rangs des transfuges, qui se retirent piteusement du guêpier dans lequel leur ignorance et leur inexpérience des affaires du monde les avaient entraînés . L'histoire retiendra le sang-froid et la rapidité avec lesquels la France et l'Allemagne ont non seulement évité le naufrage qui menaçait l'Europe, mais ont donné un nouvel élan à son ambition . Pour la première fois, les pays privés d'une vision politique claire et qui entendent demeurer un pied dedans et l'autre dehors, ont été clairement conviés - y compris l'Angleterre - à laisser aux autres la responsabilité exclusive de construire la vraie Europe .

En cinquième lieu, M. Nicolas Sarkozy semble avoir renoncé à la titanesque tartufferie de mettre prématurément sur le tapis un problème turc qui, de toutes façons, sera soumis à l'approbation ou au rejet par la voix du suffrage universel dans une vingtaine d'années. La voie est dégagée pour la mobilisation des électeurs capables de réflexion en faveur de l'approbation du traité constitutionnel par la France le 29 mai prochain.

En sixième lieu, la Chine a débarqué en Amérique du Sud avec une offre d'aide à l'Argentine de 20 milliards de dollars et de nombreux projets de contrats avec le Brésil et le Vénézuela . L'empire du Milieu est devenu l'acteur-clé de l'avenir politique de l'Europe . D'ores et déjà , il a fait basculer l'équilibre des forces au détriment des Etats-Unis à l'échelle de la planète. Aussi la menace de Boeing de prendre des sanctions contre Airbus a-t-elle aussitôt entraîné une menace parallèle de représailles de la part de la Commission de Bruxelles.

En septième lieu , l'échec de John Kerry à la Présidence des Etats-Unis a fait de G. W. Bush la chance historique de l'Europe . Il aurait suffi d'un Président démocrate habile à caresser l'encolure de ses subordonnés pour paralyser le réveil politique du Vieux Monde pour dix ans. Maintenant, l'Europe a définitivement compris, primo, qu'un continent voué à faire allégeance à un autre et un monstre politique éphémère, secundo, qu'il se condamne à quitter bientôt la scène internationale , tertio, que la domination des mers est la clé des empires depuis Thucydide , quarto, que l'Europe ne renaîtra de ses cendres que le jour où la Méditerranée sera redevenue le mare nostrum des Romains.

Mais, dans le même temps, la nomination de M. Bolton au poste d'ambassadeur des Etats-Unis à l'ONU et celle de M. Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale n'ont été perçues comme une provocation que par quelques journaux. Toute la presse européenne continue d'user du vocabulaire de l'occupant face à la résistance irakienne. Dans ce contexte , une institutrice en visite à Pékin a pu admonester un petit garçon et le menacer de lui taper sur les doigts avec sa règle s'il ne se montrait pas obéissant. L'institutrice s'appelait Condoleezza Rice et le petit garçon, l'Europe .

L'Angleterre s'est à nouveau solidarisée avec Washington sur la question de la levée de l'embargo des armes à destination de la Chine et les négociations avec l'Iran sur l'arme atomique sont bloquées par un retard intellectuel de la science politique européenne - ce qui mérite un examen anthropologique en raison du fait que la question de la construction politique réelle de l'Europe place désormais le débat sur l'indépendance à l'égard de l'Amérique au cœur du débat - la politique étrangère occupe enfin la place qu'elle mérite, c'est-à-dire la première.

C'est pourquoi une prise de conscience du problème de fond que je soulevais sur mon site le 8 mars 2005 :

A propos de la commémoration du centenaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat

a déclenché un branle-bas de combat au sein de toute la classe politique, qui semble découvrir dans la précipitation qu'aucune démocratie n'est peuplée d'électeurs compétents de naissance et par définition pour juger de la portée des traités et informés de la marge d'interprétation de leur contenu laissée à l'autorité des Etats. Une pédagogie intense et hâtive a été déclenchée pour initier les citoyens aux premiers rudiments de la géopolitique.

C'est pourquoi le moment me semble venu de tenter de combler le retard intellectuel que nos élites politiques ont pris à leur tour depuis un demi siècle en raison de leur ignorance de la nature même du cerveau schizoïde de notre espèce. Je le ferai par un exposé de la problématique d'ensemble qui commande aujourd'hui la situation politique mondiale, et qui porte sur deux points principaux : premièrement, si la démocratie américaine est devenue une idole aux yeux de ses adorateurs, quelle est notre connaissance anthropologique des idoles, donc notre science psychologique et historique de l'idolâtrie , secondement, quel est le véritable enjeu géopolitique des négociations de l'Europe avec Téhéran concernant l'arme nucléaire ?

2 - Une espèce en transit

Il faut compter un siècle ou deux pour qu'une grande découverte scientifique se laisse assimiler par une culture. L'héliocentrisme n'a triomphé dans les esprits qu'au cours du dernier tiers du XIXe siècle, quand la chute du second empire et les débuts de la troisième République eurent signé l'ultime défaite des théocraties européennes. Quant à la révolution einsteinienne, l'année 2005 a beau se vouloir celle du centenaire de la physique de la relativité restreinte, la métempsychose du temps quotidien en une forme inconnue et incompréhensible de la matière ne modifiera la vision banale du monde que dans un siècle et peut-être davantage . C'est que l'entendement simiohumain se refuse à mettre les découvertes les plus révolutionnaires des sciences en relation avec leurs conséquences logiques pourtant les plus évidentes.

Si Copernic n'a pas réfuté le spectacle ancestral du lever et du coucher du soleil, Darwin n'a pas ébranlé dans les têtes le principe absurde selon lequel il existerait une espèce humaine clairement reconnaissable et dont le niveau mental correspondrait à une capacité crânienne définie depuis plusieurs millénaires par la faculté de fabriquer des outils. Outre que cette capacité existe également chez les grands singes et qu'elle s'est seulement fort inégalement développée dans deux espèces issues d'un ancêtre commun , il est contradictoire d'imaginer que l'évolution cérébrale d'un animal prématurément qualifié d'humain serait d'ores et déjà globalement achevée, alors qu'il suffit de lire une tragédie de Sophocle ou un traité de théologie du Moyen-Age pour observer des formes de la terreur religieuse qui nous semblent relever du niveau cérébral d'une autre espèce. Notre panculturalisme acéphale réintroduit subrepticement le principe créationniste dans l'anthropologie dite scientifique quand nous soutenons que notre encéphale témoignerait de l'accomplissement intellectuel définitif d'un espèce terminale, comme si notre évolution nous avait figés dans les formes d'une raison dont la logique d'Euclide aurait définitivement posé les prémisses.

L'une des conséquences les plus spectaculaires du refus de notre civilisation de porter l'attention des sciences semi humaines sur l'incohérence psychogénétique de notre matière grise est l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de nous armer d'une méthode de décryptage des comportements cosmologiques immunitaires dont témoignent les fantasmes théologiques dont notre boîte osseuse est peuplée. Mais si la découverte révolutionnaire de Darwin ne fécondera les siècles qu'à la condition de sortir des laboratoires où nos paléontologues collectionnent les fémurs de nos ancêtres, il est évident que toute science historique branchée sur une anthropologie cohérente ne pourra que rejeter le postulat selon lequel l'espèce simiohumaine serait observable sans que la succession des documents religieux dont elle a jalonné son parcours ait été observée et que nous ayons élaboré une méthode d'interprétation de leur signification dans le cerveau brumeux de nos ancêtres .

Un personnage doté d'une mémoire archivable et dont le cheminement semi animal illustre les métamorphoses de son encéphale à l'école des mythes sacrés ressemble à un acteur de cinéma ; si j'avais le front de prétendre que l'histoire de nos songes dont la caméra aura déroulé les péripéties sous mes yeux laisserait intacte l'identité du protagoniste entre la première image du film et la dernière sous prétexte que le cubage de sa matière grise sera demeuré quasiment stable d'un siècle au suivant, je fossiliserais la notion complexe d'évolution applicable à une espèce désormais hyperspécialisée et livrée à d'intenses échanges cérébraux entre ses membres. Nos tibias et nos crânes ne sont plus nos vrais témoins.

En revanche , si je retiens de Darwin que nos cerveaux se trouvent en suspens entre leurs performances d'hier et celles de demain, j'observerai des mutants neuronaux; et si nous sommes décidément des vivants dont le statut cérébral est provisoire par définition, nous cesserons d'enregistrer les événements historiques qui ponctuent notre destin sur un cadran aux aiguilles désespérément arrêtées. Quand nous serons dûment informés de la nécessité d'apprendre à fabriquer la balance qui nous permettra de peser le cerveau simiohumain momentanément en usage à l'échelle de la planète nous saurons également que notre crâne actuel témoigne seulement de l'état de l'auberge par laquelle notre voyage nous fait transiter.

3 - Comment observer le cerveau du singe-homme ?

Il convient donc que nous prélevions, dans le scénario de notre passage d'une espèce à une autre les documents historiques les plus saisissants tant par leur capacité naturelle d'illustrer le niveau intellectuel moyen de la politique internationale d'une époque que par leur fonction de détecteurs de leur signification anthropologique sur le long terme. Quand un événement se révèle éloquent à titre de démonstration du fonctionnement de notre crâne d'hier ou d'aujourd'hui, il arrive qu'il ne déclenche pas, pour autant, une onde de choc visible dans tout l'ordre politique du siècle où il s'est produit, tandis que des événements tonitruants dans l'ordre événementiel peuvent manifester un contenu mental de peu de portée et même insignifiant . L'historien-anthropologue doit faire le tri entre des documents dont le caractère heuristiques se révèle le plus souvent indépendant du silence ou du tapage qui aura accompagné leur apparition.

Quant M. Bush tance vertement la Russie à Bratislava au nom d'un messianisme politique qu'il bafoue allègrement à Bagdad ou à Guantanamo, il produit un document cérébral certes retentissant à souhait, mais beaucoup moins révélateur du fond des choses que les négociations discrètes sur l'arme nucléaire entre l'Europe et l'Iran, qui sont démonstratives des tâtonnements d'une science historique encore mal articulée avec la pesée de l'encéphale simiohumain . Il faut savoir que l'examen méthodique des capacités cérébrales de notre espèce se trouve, pour l'instant, pratiquement interdit aux historiens , et cela précisément en raison de ce qu'une telle pesée demeurera nécessairement sacrilège aussi longtemps que la " science " historique officielle refusera d'assumer son statut de discipline devenue critique avec Thucydide. Pour l'instant, le récit repose encore sur la vieille " psychologie des facultés " héritée du Moyen-Age et sur l'analyse des " passions " et des " volontés ", donc sur une rationalité farouchement étrangère à toute connaissance scientifique de l'inconscient simiohumain . La postérité anthropologique que j'avais rêvée pour l'œuvre préfiguratrice de François Furet s'est enlisée dans les platitudes d'un humanisme pastoral dont la catéchèse démocratique se confine timidement dans la recherche d'un équilibre banal entre la " passion " et la " modération ".

Pour tenter d'imposer à une science historique en panne d'une anthropologie un regard critique sur l'évolution cérébrale du singe-homme d'un siècle au suivant, il est nécessaire de recourir à une sorte de coup d'Etat permanent, parce qu'il n'est pas de mutation plus traumatisante des visions arrêtées du monde que de recourir au changement pur et simple du globe oculaire apeuré d'une époque pour le remplacer par un autre. Certes, la révolution copernicienne avait été chirurgicale à souhait : ce n'était pas une mince affaire de brutaliser l'humanité traditionnelle au point de la jeter dans un recoin obscur du cosmos. Quant au cataclysme cérébral déclenché par Einstein, il semblait d'une violence insurpassable, puisque la vitesse faisait fondre le temps comme neige au soleil. Mais s'il nous faut apprendre à nous regarder comme des vivants soumis à des enchantements délirants; s'il nous faut soupeser notre encéphale non plus pour en mesurer la masse, mais afin d'isoler la substance invisible qu'est la croyance; s'il nous faut préciser les ingrédients d'une raison simiohumaine qui secrète une intelligibilité semi animale du monde; s'il nous faut prendre de l'avance sur la problématique entière qui commandera demain la notion de " compréhensibilité " appliquée à l'Histoire, nous devrons apprendre à décentrer le théâtre entier de notre politique .

4 - Première apparition de l'œil transanimal

Par bonheur, la logique exige qu'un regard relativement métazoologique sur la zoologie existe déjà, du moins à l'état embryonnaire, et qu'il se loge au cœur même de notre simiohumanité cérébrale ; sinon le surgissement d'un œil transanimal ne susciterait pas l'approbation minimale indispensable à la propagation de son optique. Mais la révolution copernicienne ne subissait pas encore le handicap de se soustraire entièrement à toute confirmation sur notre rétine , tandis que l'apprentissage de la politique d'un animal onirique de naissance nous entraîne dans une apocalypse intellectuelle d'un type entièrement nouveau , celle de nous priver de toute trace matérielle de notre nouveau regard; car l'animal simiohumain ne saurait être aperçu en tant qu'animal qu'avec des yeux ouverts sur des personnages à la fois privés de chair et pourtant " visibles " à leur manière, tels les mathématiques, la logique, le droit, la morale et tutti quanti, dont nous savons que ce sont des fantômes omniprésents et taraudants de se révéler tout ensemble réels et incapturables.

Certes, malgré son étrangeté, ce genre de réalité intérieure ne nous était pas demeuré entièrement inconnu ; mais jamais ce phénomène psychique ne nous était apparu dans une aussi titanesque et tyrannique évidence de sa logique interne qu'à l'heure où il nous faut nous demander quel est le type de cerveau propre au genre simiohumain . Le meilleur exemple en est la perception trans-matérielle que nous avions conquise de la nature de nos idoles, alors que notre œil animal est seulement capable de refléter du bois, de la pierre, de l'airain ou toute autre substance. Or, jamais personne n'a regardé une idole avec ses yeux de chair ; car celui que ne voit pas l'idole telle qu'elle se trouve installée dans la tête de l'idolâtre s'imagine qu'il la voit dans le bois ou la pierre. " Il brûle au feu la moitié de son bois. Avec cette moitié, il cuit de la viande. Il apprête un rôti et s'en rassasie. Il se chauffe aussi et dit Ha ! Ha ! Je me chauffe, je vois la flamme et avec le reste, il vous fait un dieu, son idole. Il se prosterne devant elle, il l'adore, il l'invoque. Et s'écrie : Sauve-moi, car tu es mon Dieu ! " (Isaïe , 44,16)

Qu'est-ce que la Démocratie comme idole si celui qui ne la voit pas trôner dans les esprits est " sans intelligence ni entendement " ? (Isaïe , 44, 18)

5 - Comment observer une idole en tant que telle

Cependant, l'apparition d'une science historique extra pastorale et dont le globe oculaire observerait notre cerveau catéchisé par ses songes se trouve fort avantagé par le surgissement sur la scène internationale d'un personnage invisible et doté d'ubiquité, que nous appelons la démocratie et dont nous voyons bien de quel bois il se chauffe, mais dont nous n'avons jamais vu la silhouette se dessiner sur notre rétine. Certes, sa statue lève un bras armé d'un flambeau à l'entrée du port de New-York . Mais si vous voulez la connaître comme idole, je défie votre nerf optique de jamais accomplir un si grand exploit . Pour que la démocratie se révèle un animal invisible et gigantesque et pour qu'elle fasse étalage de sa musculature à l'échelle des cinq continents, il vous faut un autre œil - un œil ouvert sur une idole.

Le 11 septembre, la bête tentaculaire est sortie d'un lourd sommeil; mais ce n'est pas elle qu'on a vue se précipiter la tête la première dans la démence, ce n'est pas elle qu'on a vue, le glaive à la main, mettre à feu et à sang l'Afghanistan et l'Irak . Sachez que les idoles n'ont ni bras, ni jambes et que telle est précisément la raison décisive pour laquelle personne n'en a vu jamais aucune en chair et en os. Mettons-nous dans la tête que si toutes les idoles sont invisibles par définition, il nous faut apprendre à les traquer dans les arcanes du cerveau simiohumain, mettons-nous dans la tête qu'elles se cachent si bien qu'il nous faut conquérir des yeux transzoologiques pour les apercevoir.

L'anthropologie critique forge le globe oculaire d'une science historique qui verrait le cerveau des idoles , et d'abord celui de l'idole qui s'appelle la Démocratie. Or, cette idole-là est plus invisible encore que ses consoeurs ; c'est au point qu'elle consommera force victimes de chair et de sang sur la terre entière et aux yeux de peuples entiers sans seulement qu'on l'aperçoive ni qu'on sente l'odeur des sacrifices qui monte à ses narines, tellement l'allégresse de toutes les nations prosternées devant elle la rendent invisible. Ecoutez les cantiques à sa gloire qui retentissent dans tous les temples construits en son honneur sans que jamais vous ne la voyiez embusquée derrière les meurtres commis par ses sbires, regardez de vos yeux le flambeau de la justice qu'elle paraît tenir dans sa main, remplissez vos poumons de l'espèce de liberté dont elle répand les parfums : vous y perdrez votre peine, car, je vous le dis, l'animal caché sous ces affûtiaux, vous ne le verrez qu'avec les yeux grands ouverts d'Isaïe . Qu'on les cherche et qu'on les trouve ! Si nous ne découvrons les yeux d'Isaïe au plus secret de notre cerveau, jamais nous ne verrons l'idole qui s'appelle la Démocratie !

6 - L'idole et la torture

Le Monde du 16 mars 2005 nous met-il sur la piste de ces yeux-là? " L' armée américaine a largement pratiqué la torture en Afghanistan . Les mêmes techniques d'interrogation ont ensuite été appliquées aux détenus irakiens à la prison d'Abou Ghraib ". Ne nous laissons pas tromper une fois de plus par les faux limiers de l'idole : ce n'est pas en nous appliquant à décrire par le menu les tortures pratiquées sur des prisonniers de guerre qu' une science de notre cerveau se mettra en mesure de porter un vrai regard sur une espèce ambitieuse de cérébraliser la gigantesque idole qu'elle rêve de devenir à elle-même ; car tout animal qui disposerait de moyens mécanisés de faire souffrir et d'humilier ses ennemis recourrait à la torture aussi efficacement que nous.

Pourquoi l'animalité proprement cérébrale qui n'appartient à aucune autre espèce qu'au genre simiohumain ne peut-elle se trouver démasquée par l'ingéniosité et le raffinement des instruments de torture dont elle dispose ? C'est que les moyens actuels de faire rendre gorge aux prisonniers sont devenus beaucoup plus rudimentaires qu'autrefois. Souvenons-nous de nos performance dans l'art de la crucifixion, de l'empalement, de l'écartèlement, de la crémation. Tous les témoins oculaires attestent qu'en Afghanistan, nos tortionnaires se sont contentés de précipiter leurs victime contre les murs, de leur verser de l'eau dans la bouche jusqu'à l'étouffement , de leur infliger des " traumatismes violents aux extrémités inférieures " et de provoquer la mort par des "complications coronaires et artérielles " ; mais tout cela, notre rétine est capable de l'enregistrer, tout cela n'a pas besoin des yeux d'Isaïe, tout cela, ne nous donne pas de regard sur l'idole qui s'appelle la Démocratie ! Qui prétendra qu'il suffit d'observer le bourreau avec des yeux de chair pour apercevoir la tête coupée de la Justice rouler d'un coup de hache dans le son du panier ? Si le cerveau simiohumain demeurait aussi peu intellectualisé qu'un manuel de la torture à l'usage des guerriers de la démocratie, jamais nous ne parviendrions à rendre compte d'un phénomène psychique aussi abyssal qu'une idolâtrie demeurée entièrement inconnue non seulement de notre anthropologie si hâtivement baptisée de scientifique, mais de toute la psychanalyse freudienne, lacanienne ou jungienne.

7 - Le Spécimen et les yeux d'Isaïe

Par chance nous disposons d'un représentant planétaire du cerveau de l'idole qu'on appelle la Démocratie. L'examen clinique de l'encéphale de ce Spécimen nous a fourni un document cérébral d'un intérêt scientifique exceptionnel en raison même de son aspect caricatural, donc relativement superficiel . On sait que la caricature se rend précieuse à forcer le trait jusqu'à l'absurde, parce que l'excès apparent rend parlantes des virtualités et des latences plus révélatrices qu'une pathologie déclarée. Suivons donc cette piste ; et observons que notre cerveau n'est pas seulement surarmé ; observons qu'il sécrète des alliances étranges entre les fantômes nombreux dont il est habité et qui le transportent dans des mondes oniriques aussi divers que fascinants. Notre Démocratie est notre principal ange cérébral , celui qui nous lave de nos crimes , celui qui nous jette à genoux devant notre propre effigie, celui qui se fait idole pour nous édéniser. Puisque ce phénomène est tellement extraordinaire qu'il demeure réservé à la seule espèce désireuse de s'évader du règne animal, on comprend combien il est difficile d'observer l'idole qui nous dédouble entre la zoologie dont nous secouons en vain les chaînes et les nuées d'anges qui montent des autels de nos démocraties pour nous transporter dans leur faux ciel.

Le Spécimen que nous avons capturé ne s'est pas précipité tout seul sur l'Afghanistan, puis sur l'Irak : toute sa nation l'a suivi les armes à la main. De plus, il y est pas allé sans hameçon et sans appât : pour se présenter en croisé de l'Idole, en porte-parole de son message, en missionnaire de sa foi, il lui a fallu démontrer qu'il avait bel et bien les pieds sur terre et que l'Irak est un Eden où l'or noir jaillit de la terre comme l'eau vive de la bonté du ciel. Aussi, le monde entier a-t-il bien pu constater de visu que les forces armées placées sous le commandement de l'Idole avaient déclenché et mené à son terme une guerre d'agression , suivie non seulement d'une occupation en règle, mais d'une répression cruelle et sanglante de la résistance de la population; que huit nations européennes ont aussitôt mis leurs forces militaires au service du prédateur triomphant et qu'elles ont formé avec lui une coalition d'anges dont la finalité véritable était seulement de fournir à l'envahisseur en rupture de ban avec le droit international le cerveau angélique de l'Idole, donc d'affubler la Démocratie de ses vêtements de séraphin.

Décidément pour décrire le cerveau de l'Idole qui se présente casquée de sainteté sur nos champs de bataille, il nous faut devenir de fins limiers d'Isaïe - car ce cerveau-là , nous devons le regarder avec les yeux d'un autre. Où se cache-t-il, l'encéphale dont le globe oculaire aperçoit des corps invisibles, des corps cérébraux, des idoles ?

8 - Une psychanalyse des serviteurs de l'idole

En vérité, jamais les greffiers et les notaires de l'histoire n'avaient réussi à faire monter sur la scène tour à tour " passionnée " ou "modérée " du monde une espèce que son cerveau bipolaire condamne à se prosterner aux pieds d'une idole. Et pourtant, ce n'était pas devant un sceptre visible que la terre entière s'agenouillait, mais devant la foudre toute cérébrale que le Spécimen avait mission de représenter sur les cinq continents. L'observation au microscope de l'encéphale des serviteurs de l'idole sur tous les champs de bataille du globe nous enseigne deux dédoublements psychiques séparés par un court intervalle. Cette double psychogenèse de l'idolâtrie et des servitudes qu'elle engendre exige une analyse minutieuse.

On sait que les huit nations européennes qui s'étaient empressées de lustrer les ailes du triomphateur formaient la plus étrange des "coalitions ", comme elles se nommaient, puisque " l'ennemi " avait été dûment terrassé et le territoire de la nation attaquée entièrement occupé par son agresseur triomphant. Il était donc d'une clarté aveuglante que les supplétifs européens n'étaient pas appelés au secours physique du vainqueur, mais seulement au secours de son idole , la Démocratie. Dans quel péril se trouvait-elle donc pour qu'un secours militaire lui fût nécessaire ?

Pour le comprendre, observons le type de vassalité qu'engendre une idole dont les ailes sont appelées à briller de l'éclat des idéalités de la Démocratie. Quand le plumage d'une idole a perdu l'éclat de l'or dont elle doit resplendir , c'est à ses portefaix de les repeindre. Il en résulte, pour eux, un type de servitude proprement mental en ce que la domestication politique des auxiliaires stipendiés de la conscience universelle entraîne aussitôt leur cerveau dans une bancalité douloureuse ; car, d'ordinaire, les idolâtres sont des croyants faits au feu et tout d'une pièce, parce que le métal de leur naïveté sert de garantie à leur sincérité, tandis que les idolâtres d'une Démocratie armée d'une sainteté écaillée sont dotés d'un encéphale divisé entre la candeur fêlée de leur foi et leur soumission empressée au souverain terrestre qui remplit leur bourse et leur panse. C'est pourquoi les idoles sont boiteuses de naissance. Certes, leurs autels s'effondrent toujours avec leurs échecs sur la terre ; mais leurs revers résultent de leur claudication native. Ce sont des guerriers tellement infirmes que la rutilance qu'elles tentent de reconquérir à se faire repeindre en oiseaux d'or par leurs valets de pied ne fait jamais que retarder de quelques instants leur placement à l'hospice des dieux hors d'usage.

9 - La déconfiture des idoles

La Démocratie est une idole fragile. Les jours de sa feinte candeur sont tellement comptés que ses armes de guerre se fatiguent à démontrer leur sainteté jour après jour. Aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que les huit nations européennes qui ont servi d'hommes de main et de paille à l'éthique de l'idole ont vu leur encéphale se fissurer au fur et à mesure que leur maître s'embourbait davantage à l'école de ses crimes. Au début, l'équilibre, quoique branlant, entre leur conscience morale et leur lucidité à l'égard de leur souverain supportait tant bien que mal la tension interne entre les deux pôles de leur encéphale, puisque notre espèce se déclare ailée et que nous demeurons à nous-mêmes des anges fort convaincants, mais seulement aussi longtemps que nos armes nous démontrent la sacralité de nos victoires. Aussi la Démocratie du glaive a-t-elle tellement besoin de terrasser ses ennemis par le fer et le feu que nous ne donnons pas cher de son culte à l'heure où les yeux de ses vassaux se dessillent.

Quelle débandade des huit valets d'armes de l'Idole quand ses troupes harcelées par la révolte de la population contre leur oppresseur ont commencé de compter les cadavres dans leurs rangs et de rapatrier leurs cercueils !

L'encéphale simiohumain est livré à une bipolarité flottante et précaire du seul fait que toute divinité court tantôt au secours de son propre plumage , tantôt au secours de ses armes, de sorte que les deux fronts de la piété sont menacés de flancher ensemble, tellement les deux cerveaux des idoles sont indissolublement solidaires. C'est pourquoi il convient d'observer à la loupe les faux remèdes auxquels nos huit secouristes européens du Spécimen se sont vus contraints de recourir au fur et à mesure de l'enlisement et du naufrage de leur maître sur le champ de bataille.

10 - Une piété retorse

La Hollande et la Pologne avaient formulé les premiers une espèce de théologie de leur vassalité. Puisque le roi de la Démocratie, le fameux Spécimen, ne les avait pas appelées à le seconder sur le terrain - ses canons avaient nettoyé la place - une piété retorse pouvait alléguer que les troupes de la " coalition " étaient présentes en ces lieux à seule fin de soulager les souffrances d'un peuple écrasé sous les bombes de l'Idole par un concours de circonstances, certes malheureux, mais assurément fortuit. C'était maintenant une question de cœur de faire coup double avec le ciel des chrétiens, puisqu'on légitimerait à la fois l'agresseur et la sainteté.

Cette alliance de la dévotion aux mains pures avec la tache indélébile de la servitude était d'autant plus payante qu'elle était vieille comme le monde : on sait que, depuis la nuit des temps, les autels associent leur ascension dans les nues au culte de leurs allégeances aux maîtres du moment. Mais quel spectacle que celui d'une Démocratie confite en dévotions et qui exposait sous l'œil des caméras du monde entier l'art intéressé de battre en retraite le plus pieusement du monde , quelle représentation en direct des gesticulations et des contorsions des religions vassalisées par leur double-jeu, quelle révolution de la science anthropologique que de fournir à la science historique une méthode universelle d'observation et d'interprétation du cerveau simiohumain! Pour la première fois, l'œil de Clio s'ouvrait au plus secret de la boîte osseuse du singe-homme et élevait la radiographie isaïaque de son encéphale au rang d'une science des falsifications de sa propre mémoire auxquelles procède la seul animal métazoologique que la nature ait produit.

Il faut savoir que le Spécimen que nous avions capturé dirigeait un vaste empire et que ses secrets psycho cérébraux n'étaient autres que ceux dont toutes les idoles témoignent depuis les temps les plus reculés, parce qu'elles ont toutes pour vocation innée de fixer des ailes d'or dans le dos des prédateurs-nés. Mais sitôt que l'idole bicéphale - en l'espèce, la Démocratie - donne des signes de faiblesse , les anges prennent leurs ailes à leur cou. On sait que la Hollande protestante retirera d'Irak les légions de la foi de Calvin dès la fin de ce mois, que la Pologne des patenôtres suivra le même chemin de croix en juin, qu'une Italie aux allures de Christ de sa propre domesticité s'ébranlera sans doute sacerdotalement en septembre, parce que la débandade politique de l'Alexandre des démocraties n'aura pas été soustraite à l'attention des observateurs aux yeux ouverts. Au contraire, on aura vu les litanies et les liturgies des séraphins de la démocratie italienne s'égarer parmi les crosses et les chasubles des missionnaires armés jusqu'aux dents du Nouveau Monde.

11 - Brève rétrospective de l'arme nucléaire

Que penser d'une planète qui n'aurait pas manqué d'accompagner d'un cortège de ses palefreniers le magicien texan des démocraties et d'entonner des cantiques à sa gloire si sa monture ne s'était embourbée entre le Tigre et l'Euphrate ? Ce théâtre du tartufisme moderne du sacré offre à la science historique de demain un regard sur l'encéphale de la bête angélique - celle dont l'animalité propre est précisément de " faire l'ange " ; mais une anthropologie en mesure de spectrographier des idoles demeurerait balbutiante si elle ne mettait sur pied une problématique en mesure de rendre compte de la cécité originelle qu'exprime la vie religieuse d'une espèce aveugle de naissance.

A ce titre, la propulsion du Spécimen dans le champ visuel du vieil Isaïe permet de mieux cerner les traits d'une nosologie des idéaux de la démocratie ; car les négociations secrètes que l'Europe mène avec l'Iran concernant la légitimité des droits de cette nation d'acquérir l'arme nucléaire illustrent à point nommé l'évidence que l'atome guerrier a rendu la pensée stratégique aussi onirique qu'une théologie et que l'art militaire a débarqué dans le fantastique proprement mental dont notre espèce se nourrit. Alors que la coupure entre ce bas monde et les empires du fabuleux s'exprimait quasi exclusivement par la scission multimillénaire des cerveaux entre les défenseurs des affaires terrestres et ceux de l'au-delà, l'atome élevé au rang de foudre suprême des nations a converti l'apocalypse au matamoresque en installant le mythe de l'invincibilité de leurs fulminations au cœur des armées simiohumaines. Pour le comprendre, un bref rappel de l'histoire de l'arme ubuesque est devenu nécessaire.

A l'origine, les stratèges français s'étaient imaginé qu'ils disposaient seulement d'un canon plus redoutable que tous les précédents, tandis que le Général de Gaulle avait tout de suite compris qu'il s'agissait d'une foudre imaginaire par nature, parce qu'elle se trouvait articulée dans l'inconscient de l'Histoire avec l'exploit du génocidaire du Déluge. La résonance fulminatoire du nouvel armement ouvrait une ère nouvelle à la politique de la terreur religieuse qui régnait sur la planète depuis deux millénaires. Une décennie plus tard, quelques généraux un peu plus visionnaires que leurs congénères avaient découvert l'évidence que des adversaires équipés des moyens de s'exterminer à coup sûr se trouvaient empêchés d'en venir aux mains et que l'enjeu de la guerre se volatilisait en même temps que s'évaporait la notion même de champ de bataille, tellement un suicide général des combattants des deux camps annule le concept d'armée.

Quand l'encéphale simiohumain s'est vu contraint d'admettre que plusieurs Zeus encombrés du même tonnerre en sont nécessairement réduits à se dissuader les uns les autres à titre exclusivement psychologique et que cette comédie simiesque ne tarderait pas à les livrer au ridicule de brandir sous le nez les uns des autres des sceptres condamnés au face à face stérile de la sottise avec la sottise, et enfin qu'un étripage devenu impraticable sur la terre ne pouvait que monter au cerveau de l'espèce et s'y métamorphose en une théologie, il apparut clairement que les deux bombes atomiques qui avaient été lancées sur le Japon en 1945 et qui avaient pulvérisé Hiroshima et Nagasaki étaient aussi les dernières, celles qu'un peu de réflexion avait suffi à reléguer dans un musée de l'évolution du cerveau simiohumain au cours du dernier demi siècle. Certes, en 1957, l'URSS et les Etats-Unis, devenus subitement solidaires, avaient menacé la France et l'Angleterre de l'arme nucléaire si elles ne se retiraient pas du canal de Suez . Mais outre que la France ne disposait pas encore de l'arme nucléaire, la capitulation franco anglaise avait été provoquée par la violence d'une offensive de tous les députés du Labour contre Anthony Eden - offensive dont la finalité politique était seulement de couronner la victoire de " Lord " Attlee sur Churchill au lendemain de la guerre.

Quelques années plus tard, la débâcle militaire des Etats-Unis au Vietnam avait définitivement démontré que l'arme atomique ne pouvait même pas être brandie à titre d'épouvantail efficace face à un adversaire de petite taille dès lors qu'une puissance nucléaire pouvait froncer ses épais sourcils derrière un pays tapi dans la brousse. Seul Kennedy avait accompli la performance de faire reculer Krouchtchev à Cuba en mobilisant les masses américaines, qui s'étaient mises à creuser stupidement d'inutile abris dans leurs jardins . Quant à Fidel Castro, il avait démontré à son corps défendant la profondeur des rémanences bibliques enfouies dans l'inconscient du simianthrope : les peuples simiohumains se rassemblaient maintenant autour d'un chef aussi massacreur que celui de l'Ancien Testament, mais qui leur promettait la vie éternelle dans un ciel devenu patriotique, celui des héroïques martyrs d'un prophète de la Liberté, un certain Karl Marx.

12 - Comment démythifier le diable ?

Un demi siècle a passé depuis la crise grotesque de Cuba. Entre temps, le monde entier s'est " sagement " replié sur les guerres classiques, ce qui démontre que les oscillations de la peur auxquelles l'encéphale simiohumain est livré devient enregistrable au métronome des années. Quand le singe-homme est mis au pied du mur, il se dérobe. Longtemps , la conversion du meurtre de l'autel au meurtre militaire s'était montrée payante . Cette ère s'est achevée avec l'atome, parce que l'auto immolation patriotique ne survit pas au naufrage de l'héroïsme guerrier : il faut des légions serrées de rescapés à décorer pendant des décennies pour sceller des alliances fructueuses de l'idole avec la politique.

Les guerres classiques ont seulement été rendues plus meurtrières qu'autrefois, mais non suicidaires , parce que la boîte osseuse de notre espèce s'ingénie à négocier des conventions avec ses gènes belliqueux. Quand la Chine, l'Inde, le Pakistan et même Israël disposent de l'arme inutilisable, l'auto pulvérisation apocalyptique n'est plus la " ligne Maginot mentale " que j'ai dénoncée dans Esprit (Critique de la dissuasion, Esprit, juin 1979, Le dissuadeur dissuadé, Esprit, novembre 1980), mais un précieux instrument de prestige politique , donc une arme de théâtre aussi fantasmée que le subterfuge de l'excommunication majeure : le sceptre du thermonucléaire vous pose désormais une nation sur la scène internationale comme le tabouret vous posait une duchesse à la cour de Louis XIV.

Aussi le souci de sauvegarder coûte que coûte le simulacre atomique est-il devenu l'axe central de la diplomatie américaine . Pourquoi ce transport artificiel des imaginations sur une apocalypse fantasmée et qui ne laisse pas de survivants, sinon parce que le manichéisme démocratique qui sert de fer de lance à toute la stratégie de l'expansion militaire de l'empire américain au besoin d'un nouvel habillage de la " guerre des étoiles "? Pendant trois ans, Ben Laden avait permis de prendre le relais du mythe stellaire attaqué par la rouille: un " terrorisme communautaire " islamiste censé frapper en aveugle et ne choisir aucune cible avait remplacé au pied levé l'étendard astral de l'impérialisme du Nouveau Monde. Près de quatre ans après le 11 septembre 2001, l'usure de cette panoplie cérébrale exigeait un nouvel ancrage du messianisme politique: il ne fallait pas que l'Idole parût définitivement immobilisée en Irak, alors que la perte de six mille cinq cents soldats menaçait de briser la dynamique apostolique de la nation et que les cimetières où reposaient cent mille civils massacrés commençait de répandre des effluves putrides sur les cinq continents. Seul le bon vent d'un nouvel habillage onirique de la guerre pouvait dissiper les nuages noirs qui s'accumulaient au-dessus du royaume de la rédemption pseudo démocratique.

Tel est le contexte anthropologique dans lequel l'arme thermonucléaire fournissait une apparence de musculature politique à une sotériologie ravivée par l'apocalypse de type biblique providentiellement retrouvée. Téhéran se présentait non seulement comme un relais géographique, mais comme le point de fixation idéal d'un messianisme repeint à neuf: le prosélytisme des croisés de l'Idole avait besoin d'un itinéraire militaire de l'évangélisation de l'empire. La mystique de l'épouvante collective était devenue informe et diffuse avec un d'Al Qaida fatigué et qui ne permettait plus d'alimenter la pression diplomatique sur la Chine afin qu'elle s'engageât dans un dialogue musclé avec la Corée du Nord. La capitale du shiisme permettait de retrouver à point nommé une tyrannie avec laquelle on allait en découdre les armes à la main.

Le nouveau moteur de la parole salvatrice présentait encore un autre avantage: l'Europe se trouverait prise à son tour dans l'attrape-nigaud de servir les intérêts de l'empire américain par la bande et à son corps défendant. Mais, se demandera-t-on, pourquoi le Vieux Monde acceptait-il si aveuglément de remplacer le flacon ensorcelé que Colin Powell avait brandi devant l'ONU médusé par le simulacre d'une foudre thermonucléaire devenue fossile depuis trois décennies aux yeux des spécialistes du monde entier? L'Elysée ne voyait-il pas le gigantesque marché de dupes dans lequel les négociations de l'Europe avec Téhéran l'empêtraient ? Qu'était-ce donc qui empêchait les dirigeants européens d'opérer enfin un saut qualitatif dans l'ordre de la réflexion politique que je préconisais dans Esprit en 1979 et dont Raymond Aron m'avait dit qu'il l'approuvait et qu'il le défendait depuis longtemps devant M. Giscard d'Estaing , mais qu'il était inutile de tenter de le démontrer à la presse?

Certes, l'Angleterre, trouvait dans les négociations de Paris une occasion nouvelle de jouer son éternel double jeu; mais la France n'était pas moins embarrassée de désacraliser une arme dont le sceptre pathétique hantait désormais la mémoire du monde. L'Europe errante ressemblait à un Hamlet de la folie titubante sur la terrasse du Château d'Elseneur de l'Histoire et qui n'osait exorciser le fantôme qui la hantait, alors que le thermonucléaire tendait déjà hors de son cercueil de pierre le bras décharné qui avait servi à son ancêtre à raser une ville de deux cent mille habitants. Mais en 1995 , la France avait fait exploser la dernière bombe atomique souterraine de l'histoire ; et depuis lors, elle peinait à retrouver le cerveau cartésien qui lui aurait permis de reléguer son exploit dans la scolastique.

Certes, le coup d'éclat de 1995 avait été anachronique ; mais il avait permis de démontrer que l'arme de l'apocalypse était encore perçue comme réelle sur de vastes régions du globe, tandis que dix ans plus tard, le vacarme de l'indignation universelle dont la planète avait retenti à l'époque devenait gênant, tellement la France s'était donné l'allure d'un foudre de guerre de la génération précédente. Il n'était même pas clairement démontré que le Président de la République avait pris acte du caractère théâtral, donc "réel " à ce seul titre, d'une arme qui, aux yeux des spécialistes de la question, avait échoué à redonner vie à l'arme planétaire de la terreur que l'enfer de Dante avait réussi à faire fonctionner pendant des siècles.

La démonstration de ce que des armes strictement théologiques peuvent peser sur l'histoire réelle avait pourtant connu des précédents tellement mémorables que les hommes d'Etat pensants auraient dû les connaître par cœur : Grégoire VII avait contraint Henry IV à lui faire allégeance à Canossa, où l'empereur d'Allemagne était demeuré longtemps les pieds dans la neige, en attendant que le cœur du Saint Père et les portes de la forteresse s'ouvrissent à sa détresse, parce qu'une bulle vaticane avait suffi au successeur de Saint Pierre pour précipiter toutes les légions germaniques aux enfers . Mais le souverain humilié avait retenu la leçon: la discipline de fer qu'il avait bientôt rétablie dans son armée un instant volatilisée par l'épouvante religieuse et gangrenée par les désertions massives lui avait permis de chasser de Rome le malin propriétaire de l'arme thermonucléaire de l'époque.

13 - Un déblocage intellectuel

En vérité, la raison principale pour laquelle les dirigeants français , allemands et anglais n'osaient soulever la question taboue de l'irréalité de l'arme théologique et, par conséquent, celle de la légitimité des revendications de l'Iran de se la procurer était fort simple : pour la première fois depuis la Renaissance, seul un déblocage proprement cérébral de l'Europe lui aurait permis de reconquérir sa souveraineté, seul un approfondissement anthropologique de la science politique du Vieux Continent lui aurait fait connaître les ressorts simiohumains de sa vassalité, seul un regard sur le niveau intellectuel de notre espèce lui aurait donné les moyens de démythifier la terreur religieuse qu'inspirait encore, ici ou là, une arme égarée dans le fantastique biblique et devenue aussi irréelle que les marmites du diable.

Quelles chances la France avait-elle de retrouver l'audace de son génie cartésien et de lancer à l'Idole une bombe politique plus puissante que la bombe mécanique ? Ne disposait-elle pas de toute l'argumentation rationnelle nécessaire ? N'était-il pas surdémontré par la logique la plus claire et par la pratique de tous les Etats que la menace de l'auto-pulvérisation volontaire était si peu crédible qu'il avait fallu la miniaturiser jusqu'au ridicule pour parvenir à la réintroduire dans un arsenal militaire crédible? De plus, la France ne disposait-elle pas d'une tradition de quatre siècles de réflexion rationnelle sur l'histoire ? Ne savait-elle que La vie d'Alexandre de Quinte-Curce est remplie d'anecdotes concernant les effets sur l'ennemi de la croyance que le fils de Philippe était le fils de Jupiter ? L'historien romain n'avait-il pas raconté dans le détail comment cette filiation divine avait été obtenue par le grand conquérant contre l'avis des philosophes qui l'avaient suivi dans son expédition contre la Perse ?

C'est que l'obstacle cérébral qui s'opposait en secret à la démonstration publique du caractère mythologique de l'arme thermonucléaire était l'impossibilité théologique de faire admettre aux chrétiens que le pain et le vin de la messe ne se changent pas en chair et en sang sur les autels. Comment, dans ces conditions, faire admettre à la classe politique mondiale que la bombe de l'apocalypse ne se change pas en chair et en sang de l'histoire ? Comment vaincre dans les têtes le mythe eucharistique sur lequel la transsubstantiation nucléaire reposait tout entière?

Pour le comprendre, il faut en revenir à l'histoire anthropologique des idoles : au début, le singe-homme leur payait le tribut de l'un ou de plusieurs de ses congénères afin de bénéficier de leurs bienfaits. Mais comme c'était dans les guerres que les victimes sacrificielles révélaient surtout l'urgente nécessité de leur immolation aux dieux de l'endroit, le sacrifice de l'autel était bientôt devenu militaire, comme je l'ai rappelé plus haut. C'était déjà à ce titre que le sacrifice d'Iphigénie au dieu Eole avait permis à la flotte achéenne de hisser les voiles et de cingler vers la ville de Priam. Puis les sacrifices de ce type avaient faibli : Abraham avait soustrait Isaac au couteau de l'idole et Jésus avait dit : " Sauve-qui-peut : je prendrai votre place jusqu'à la fin du monde. N'ayez pas peur : une victime plus parfaite que moi, vous n'en trouverez pas. A moi seul, je rembourserai votre créancier. " Il y avait trente ans que le Père Cardonnel avait compris, au grand scandale de son ordre, que Jésus avait tué le Dieu simiohumain.

14 - Les déconfitures de l'apocalypse

Mais la bombe atomique illustrait un gigantesque retour au mot d'ordre " sacrifiez-vous les uns les autres ", parce que le singe-homme avait vite compris qu'il ne pouvait plus menacer ses ennemis d'une manière crédible s'il renonçait à monter lui-même sur l'autel et s'il ne donnait à ses semblables l'illusion qu'il était décidé à payer de sa personne dans une auto-immolation générale, retentissante et spectaculaire de toute son espèce . Aussi les théoriciens français de la bombe atomique avaient-ils longtemps proclamé que la France était décidée à se rayer de la carte au besoin plutôt que de laisser les troupes russes défiler sur les Champs Elysées. Le Général de Gaulle considérait tout cela d'un œil stratosphérique. Son génie avait un demi siècle d'avance sur la simiologie politique . Il laissait faire, parce que la France de l'intelligence avait le plus grand intérêt à paraître jouer pendant quelques années encore la carte des matamores d'un sacrifice atomique qui avait pris subitement la relève du sacrifice chrétien sur toute la terre.

La plus géniale des inventions politiques de l'espèce avait été d'élever la souffrance au rang de moteur de l'histoire et, par conséquent , de faire de sa divinité un héros de la douleur. C'était à cette révolution religieuse bimillénaire que le thermonucléaire mettait fin, parce que le sacrifice hypertrophié par l'apocalypse devenait ubuesque et rendait absurde toute la mythologie de la rédemption par la trucidation salvatrice du Golgotha sans cesse recommencée sur l'autel. Bien plus : le singe-homme est le seul animal qui s'ingénie à aménager sa mort et à la transfigurer dans un royaume de la félicité et du salut. En mettant brutalement l'espèce onirique au défi de se suicider et en ridiculisant ses apprêts de fiers à bras de son propre trépas, la bombe changeait la donne psychogénétique de la politique : l'homme se découvrait seul responsable de lui-même , sans chef, sans guide et sans précepteur dans l'immensité.

Du coup, la pensée logique de l'Occident se trouvait contrainte de peser le courage intelligent et le courage stupide, dont les lecteurs de ce site savent que la balance se trouve dans le Lachès de Platon, lequel compare déjà le cerveau animal et le cerveau humain - ce qui nous rappelle, comme la biologie moderne vient de le découvrir , que nous possédons aussi un gène cérébral régressif. Le talon d'Achille des théologies de l'atome, c'est que la connaissance de l'inconscient de la politique et de l'histoire est entrée dans l'exploration psychogénétique du simianthrope: aujourd'hui l'Amérique gesticulante est devenue un simiohumain qui ne parvient plus ni à dissuader ses adversaires à l'aide d'un simulacre nucléaire devenu multipolaire, ni à terroriser des Pygmées de l'atome par le subterfuge d'une hypertrophie planétaire du sacrifice chrétien.

Quand le scannage anthropologique des trois monothéismes aura confirmé que notre espèce arbore des masques politiques porteurs d'une effigie à la fois idéalisée et sanglante d'elle-même, nous saurons que cette figure meurtrie et angélisée constitue l'idole simiohumaine proprement dite, celle devant laquelle le singe-homme se prosterne et à laquelle il offre des prébendes censées durcir le corps social en retour. Observer l'idole simiohumaine telle qu'elle siège en bourreau dans les têtes, c'est l'apercevoir en la gestuelle première et fondatrice qui la contraint à se livrer au tueur divin qu'elle est à elle-même .

Aussi l'autopsie du Spécimen nous offre-t-elle le spectacle saisissant de l'embryogenèse de l'idolâtre livré à la feinte humilité de se crucifier par procuration sur l'effigie sacrée qu'il est devenu à lui-même et qui l'élève dans le ciel où sa propre effigie auto sanctifiée le salue. Mettre notre espèce à l'école de l'encéphale bipolaire qu'illustre notre histoire, c'est tenter de descendre dans l'abîme où l'idole bifide de l'Amérique s'identifie à la divinité resplendissante qu'elle veut devenir à ses propres yeux . Mais, de celle-là, Isaïe disait déjà : " Il se prosterne devant un morceau de bois et ne se dit point : " N'est-ce pas du mensonge que j'ai dans ma main ? " (Isaïe , 44, 20)

15 - Le protocole de l'Idole

C'est pourquoi une analyse anthropologique greffée sur l'analyse politique du sacrifice religieux se révèle plus efficace pour démythifier l'arme nucléaire qu'une argumentation éthique et abstraite. Calvin n'a osé nier la présence des muscles et de l'hémoglobine du Christ sur l'autel du sacrifice chrétien que parce que ces aliments imaginaires armaient l'Eglise catholique d'un pouvoir fascinatoire et terrorisant sans rival. Si nous démontrons comment l'Amérique de l'Idole apprête sur l'autel la chair et le sang de l'empire, si nous scrutons l'inconscient sanglant de son offrande pour le " salut du monde ", peut-être les esprits politiques placés à la tête de l'Etat se réveilleront-ils à l'école d'une psychanalyse du sacerdoce planétaire de la terreur ?

Voici les termes exacts du traité de théologie messianique que l'Amérique fera approuver en automne par le Congrès américain.

1 - Notre Etat ne sera lié par aucun traité international qui n'aurait pas été expressément ratifié par notre propre autorité politique, tels le Protocole de Rome ou la Cour internationale de justice, qui peuvent se révéler des repaires du terrorisme mondial.

2 - Toutes les lois qui lieraient d'autres Etats entre eux et qui seraient de nature à mettre en échec ou à réduire notre pleine et entière liberté d'action seront déclarées contraires à l'exercice apostolique de notre pleine et entière souveraineté. Nous proclamerons que ces lois ou ces conventions sont destinées à criminaliser notre politique étrangère, à persécuter nos représentants et à nous empêcher d'atteindre les objectifs définis par les intérêts légitimes que nous poursuivons.

3 - En raison de la nécessité, pour nos armes, d'intervenir avec une grande rapidité sur tous les points dangereux du globe, nos troupes seront à l'abri de t oute dénonciation ou de toute citation à comparaître devant des tribunaux internationaux pour génocide, crimes contre l'humanité ou crimes de guerre.

4 - Nous sommes légitimés à déclencher et à mener jusqu'à la victoire toute guerre contre un Etat que nous jugerions potentiellement dangereux, même s'il ne semble pas présenter un péril immédiat, mais nous paraît en mesure de menacer à l'avenir nos intérêts ou ceux de nos alliés.

5 - Le principe de la guerre préventive nous charge de la mission de défendre tout gouvernement fidèle à l'Amérique et acquis à la défense de nos intérêts. Le même principe légitime notre vocation à remettre un gouvernement en place s'il a été renversé par un vote populaire. Dans ce cas, la souveraineté de l'Etat hostile à nos intérêts sera déclarée irresponsable et dangereuse pour la communauté internationale. Notre liberté de protéger notre sécurité s'étend à l'espace, au cyberespace, aux eaux internationales et à l'espace aérien du monde entier.

16 - La bombe diplomatique de l'Europe

Telles sont les dispositions de l'Idole qui seront publiées cet automne dans la Quadriennal Defense Review. Sont-elles susceptibles de donner à l'Europe les armes intellectuelles dont elle a besoin pour retrouver sa souveraineté politique, mais également sa souveraineté cérébrale? Oserons-nous prendre la revanche de la pensée critique moderne en démontrant que le terrorisme diplomatique fondé sur le nucléaire est devenu aussi vain que l'excommunication majeure du Moyen-Age ?

Si nous ne le faisions pas, le tigre de papier que l'arme apocalyptique est devenu et qui permet encore à l'Amérique de courir d'un point à l'autre du globe en évangélisateur censé avoir reçu de la conscience universelle la mission de prévenir les incendies du Mal, un danger nouveau et plus immédiat encore menacerait la construction de l'Europe : car les peuples bureaucratisés , mais non convertis à l'expression d'une volonté politique claire et ferme du Continent commencent de comprendre que l'entrée dans l'Union des pays de l'Est ne fait que doubler les forces du cheval de Troie anglo-américain et que si le Vieux Monde devait se redonner un destin, il serait anti-anglais et anti-américain ou ne serait pas. Pour la première fois, l'opinion publique sent confusément que tel est le véritable enjeu du vote de la France le 29 mai prochain pour l'adoption ou le rejet d'une Constitution.

Certes, il était difficile de fermer la porte à des pays de l'Est qui n'auraient pas manqué l'occasion de conclure une alliance avec Londres et Washington par-dessus la tête de la Vieille Europe; mais un élargissement invertébré du Continent n'a pas tardé à menacer d'avortement l'embryon d'une identité politique désormais menacée de la perte de toute crédibilité. Du coup, la nécessité d'instruire hâtivement et autant que faire se pourra une opinion publique demeurée à l'état fœtal se heurte à l'obstacle d'une sous-information liée à la nature même du suffrage universel (A propos de la commémoration du centenaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat, 8 mars 2005).

Même s'il suffisait d'une pédagogie accélérée pour engendrer en deux mois le noyau dur d'une vraie lucidité politique au sein d'une souveraineté populaire inerte par nature, jamais elle ne réussirait à enfanter une majorité fondée sur la volonté d'un savoir. La dictature flasque de l'ignorance des foules que dénonçait Tocqueville comme le talon d'Achille des démocraties s'appesantira-t-elle sur l'Europe ? Le risque est immense de rendre mortifère la folie d'avoir confié la décision de donner une colonne vertébrale au Vieux Continent à une citoyenneté dont l'horizon politique est hexagonal depuis 1789.

Mais ce danger ne fait que souligner l'urgence du coup de tonnerre intellectuel que serait la dénonciation, rieuse au besoin, du gigantesque tour de passe-passe international auquel se livrent les Etats-Unis à tenter d'embrumer le cerveau de la planète à l'école d'un nouveau Moyen-Age : à entendre Washington, l'Iran serait une menace mortelle pour le monde entier si elle disposait de l'arme de la nouvelle scolastique dont de plus petites nations qu'elle disposent depuis longtemps. La parole de Necker : " Régner, c'est dominer les imaginations " n'a jamais été aussi spectaculairement confirmée . Toutes les dictatures mondiales se sont fondées sur la réussite de cet exploit. Nous saurons si l'encéphale politique du monde a un peu progressé ou si le mythe du thermonucléaire relaiera celui des cloches qui allaient chercher à Rome les œufs de Pâques de la paix du monde.

Raymond Aron , qui m'avait honoré d'une invitation à déjeuner avec lui afin de soutenir mes deux prises de position dans Esprit citées plus haut, me disait que non seulement l'arme absolue serait à jamais inutilisable entre les grandes puissances, mais qu'elle n'empêcherait en rien un Etat puissant de s'attaquer à un petit avec des armes classiques, même si ce dernier disposait du feu nucléaire, tellement la dissuasion du faible au fort n'égalerait jamais la dissuasion inverse. Mais Raymond Aron n'avait ni imaginé qu'un Titan de l'illusion apocalyptique ancrée dans le génocide sacré et hérité du Vieux Testament parviendrait à obscurcir le jugement non seulement des fils du siècle des Lumières, mais également des dirigeants rationalistes du monde moderne, et que la terre entière serait placée sous le joug d'un simulacre grossier, ni que la folie simiohumaine n'étant pas illimitée - son ange-gardien s'appelle l'instinct de conservation - il naîtrait la contreforce d'une anthropologie critique en mesure d'articuler le sacrifice nucléaire avec une critique anthropologique des idoles et de leurs autels et que cette science nouvelle de l'imaginaire dont le singe évolutif se veut encore l'otage foudroierait l'Amérique politique, tellement ce serait la frapper au cœur de toute sa stratégie que de désacraliser l'arme thermonucléaire, donc de briser le règne planétaire de Washington sur les imaginations.

C'est pourquoi l'autovassalisation proprement intellectuelle de nos dirigeants demeurera nodale aussi longtemps que nous nous condamnerons à répéter au peuple iranien, ce pelé, ce galeux, que son volume crânien serait demeuré tellement minuscule qu'il lui sera à jamais interdit de disposer sur la scène internationale de la même arme illusoire que les nations dix fois plus peuplées qui l'entourent. Continuerons-nous d'offrir à Téhéran le hochet habillé en prébende de grand prix de faire partie de l'organisation mondiale du commerce, alors que ce " privilège " appartient à toutes les nations ? Lui ferons-nous longtemps l'affront de nous étonner de ce que cet appât méprisant ait été rejeté avec hauteur par un gouvernement iranien qui ne nous demande pas que nous lui jetions une pitance, mais que nous lui accordions le crédit de ne pas le juger plus fou à lier que tout le reste de la terre ? Le vrai drame de la servitude serait-il le naufrage de l'intelligence politique qu'elle entraîne ?

30 mars 2005