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L'homme-singe

 

L'anthropologie se trouve à la croisée des chemins : peut-elle demeurer seulement descriptive ou bien une science est-elle explicative par définition depuis Périclès ? Dans ce cas, qu'est-ce qu'une explication scientifique un siècle et demi après l'apparition de L'Origine des espèces de Darwin ?

Le singe-homme est un animal scindé entre le réel et des fantasmes. Aussi longtemps que l'anthropologie dite scientifique ne rendra pas compte des mythes religieux qui illustrent sa dichotomie cérébrale ; cette discipline ne sera ni une science du cerveau simiohumain , ni une discipline branchée sur une connaissance réelle de la politique et de l'histoire.

Sous ses allures de manifeste pour une anthropologie ambitieuse de traiter de son véritable objet, j'ai esquissé une histoire des circonstances historiques qui permettent d'espérer le prochain débarquement d'une anthropologie qui sera nécessairement sacrilège. Une histoire de l'astronomie de Copernic à Einstein et de l'avènement de l'infini dans la science depuis Giordano Bruno servent de jalons à l'itinéraire secret d'une science de la condition simiohumaine .

1 - De la définition de l'anthropologie
2 - Brève histoire d'une définition
3 - Une histoire anthropologique de la science post copernicienne
4 - De Giordano Bruno à Einstein
5 - La condition simiohumaine
6 - Le nouveau statut scientifique de l'anthropologie
7 - Une vérification expérimentale de l'histoire biphasée
8 - La science interroge l'oracle
9 - Histoire du cerveau simiohumain de Copernic à Einstein
10 - Comment apprendre à observer le cerveau simiohumain ?
11 - L'anthropologie de la sainteté
12 - Les théologies comme documents anthropologiques
13 - Un regard sur les regardants d'autrefois
14 - Une anthropologie différentielle
15 - Le dieu des chats
16 - L'anthropologie explicative
17 - Dieu et l'histoire
18 - La postérité de Darwin et l'histoire

1 - De la définition de l'anthropologie

Les grands juristes internationaux donnent une leçon de rigueur intellectuelle aux philosophes quand ils leur rappellent qu'on ne saurait trancher un point de droit dans une litige entre des Etats souverains sans préciser avec le plus grand soin le sens des termes dont usent les spécialistes de ces questions. C'est ainsi que mon aïeul ayant à résoudre un litige qui lui était soumis par un gouvernement importateur concernant les droits de douane sur l'alcool qu'il était autorisé à percevoir sur son voisin en vertu d'un traité qu'il avait conclu en bonne et due forme avec lui, n'en commence pas moins par rappeler la définition de la notion de monopole d'Etat comme s'il s'adressait à des débutants ; et de citer plusieurs dictionnaires du droit commercial international à l'appui de l'interprétation du conflit soumis à son examen de jurisconsulte écouté. Qu'il me soit permis, dans le souci de préciser, à l'usage de ces débutants perpétuels que sont les philosophes le sens de la notion d'anthropologie philosophique qu'on trouvera dans les dictionnaires de ces apprentis de la condition humaine dont les philosophes voudraient bien devenir les jurisconsultes depuis quelque vingt-quatre siècles.

On peut lire dans celui de Didier Julia paru chez Larousse en 1991 : " En métaphysique, on oppose l'anthropologie à l'ontologie, qui est l'étude philosophique de l'être . Une philosophie anthropologique est une philosophie humaniste. "Connais-toi toi-même et laisse la nature aux dieux. " Socrate. L'anthropologie culturelle étudie l'homme en société ; c'est un aspect de la sociologie . "

Mais aussitôt, voici que surgit la différence de fond qui sépare la science du droit de la philosophie : celle-ci a vocation de peser les définitions de la philosophie elle-même et de soumettre le vocabulaire de cette discipline à l'analyse critique de sa logique interne. En l'espèce, ou bien l'anthropologie dite philosophique sera qualifiée d'" humaniste " en ce sens que le socratisme, qui est fondé sur l'ascèse de l'introspection intellectuelle et sur la puissance démonstrative dévolue à l'art de la dialectique, enchaînera des raisonnements d'une cohérence parfaite; et, dans ce cas, ou bien l'étude des cerveaux dans lesquels des dieux se seront mystérieusement logés sera exclue d'avance de l'anthropologie dite philosophique, laquelle se trouvera réduite à une pseudo science, puisque rien ne sera plus partiel qu'une connaissance de l'humanité limitée par une telle prédéfinition de la philosophie ; ou bien le terme de " socratisme " inclura les réflexions critiques de Platon sur les dieux des Grecs de son temps et sur les négociations de ce peuple avec leurs maîtres et serviteurs installés sur l'Olympe ; et dans ce cas, l'autorité propre à la pensée ne connaîtra rien de plus de l'humanité que ce qu'en disaient les divinités du temps de Périclès.

Si nous pesons ensuite le degré de pertinence philosophique de la seconde partie de la définition de Didier Julia, l'anthropologie baptisée de culturelle étendra le champ de l'enquête anthropologique à la sociologie, à la préhistoire, à l'archéologie, à l'ethnographie, au folklore, à la linguistique et à l'ethnologie au sens le plus large. Mais qui trop embrasse mal étreint : si l'anthropologie qualifiée de philosophique s'étend à des sciences qui ne méritent pas ce titre, puisqu'elles ne précisent ni dans quelle mesure elles se veulent seulement descriptives, ni à quelle profondeur elles se prétendent explicatives, ni à quel examen critique elles sont capables de soumettre les instruments de la raison expérimentale à l'aide desquels elles entendent s'autoriser à conjuguer le verbe comprendre, c'est-à-dire donner son intelligibilité au matériau observé, les faits demeureront des sourds muets de naissance. Aussi le philosophe et le juriste savent-ils que toute vérité s'exprime nécessairement par la médiation de signifiants plus ou moins habilités à fournir son sens au savoir aphasique. Comment peser les signifiants pertinents et réfuter les autres ? C'est tout l'objet de la philosophie . " Que signifie penser ? " demandait Heidegger .

Aussi le modeste apprenti que je suis depuis un demi siècle est-il renvoyé d'une manière beaucoup plus impérative à l'histoire de la définition de l'anthropologie philosophique que je ne saurais renvoyer mon grand père à l'histoire de la définition juridique du monopole d'Etat, parce que la jurisprudence du tribunal de la pensée critique exerce un monopole mouvant et sans cesse en devenir sur l'état d'ébriété de la définition de l'intelligence chez le singe évolutif.

2 - Brève histoire d'une définition

Dans cet esprit, le néophyte relèvera que le terme d'anthropologie est d'origine religieuse : Malebranche et Leibniz l'entendaient encore comme le discours que l'infirmité humaine adressait à la divinité des chrétiens de l'époque. Dans la néo-scolastique, ce vocable s'appliquera au savoir réputé garanti par le dogme selon lequel la créature finie exprimerait l'unité de son corps et de son âme sous le regard de " Dieu ". Ce n'est qu'à partir de Kant que ce terme a commencé de se diviser en trois chapitres: l'anthropologie qualifiée de théorique d'abord , fondée sur la connaissance " objective " de l'espèce humaine en général et des facultés cérébrales dont elle témoigne, l'anthropologie pratique ensuite, qui se consacre à l'étude de l'habileté supérieure qui a permis à notre espèce de conquérir son équipement spécifique, l'anthropologie morale, enfin, qui embrasse les disciplines normatives dont la valeur paraissait universelle avant que la sociologie ne mît leur relativité en évidence. Mais à partir de 1870, la zoologie a débarqué dans l'anthropologie: Broca la définit comme " l'étude du groupe humain envisagé dans son ensemble et dans ses rapports avec le reste de la nature. "

L'anthropologie philosophique ainsi comprise est bel et bien condamnée soit à se dissoudre dans l'imprécision méthodologique qui entraînera sa dispersion dans une pluridisciplinarité acéphale, soit à conquérir une problématique plus heuristique que celle de Kant ; car, depuis lors, Darwin, Freud et Einstein nous ont fourni des moyens d'investigation nouveaux. L'anthropologie philosophique étudie désormais une espèce inachevée par définition et dont elle observe la trajectoire psychobiologique avec l'ambition de donner un sens aux diverses étapes de son parcours cérébral. C'est ce que Bergson fut le premier à comprendre : en articulant dans La pensée et le mouvant et dans L'Evolution créatrice toute la pensée philosophique postérieure à Darwin sur le devenir et en l'interprétant dans un sens optimisant, il allait démontrer la justesse de sa vision à l'école même de son destin de victime du retard de la science de son siècle, dont le vitalisme euphorique ne pouvait conquérir les moyens d'observer le statut flottant et aléatoire du singe évolutif. Une lecture nouvelle résultera de l'histoire d'une science astronomique occidentale rendue à son tour secrètement anthropologique.

3 - Une histoire anthropologique de la science post copernicienne

En vérité, la révolution darwinienne se révèle secrètement parallèle à celle des Copernic et des Galilée, parce que l'héliocentrisme inaugurait le même modèle de réflexion sur l'identité à double face de l'espèce simiohumaine que le transformisme : les deux types de rapetissement de la stature du singe-homme le conviaient à prendre à nouveaux frais la mesure de la distance qui le sépare de l'animal, et cela précisément par une mise en évidence inédite de sa connaturalité avec lui. La portée anthropologique de la pensée de Pascal se vérifiait : " Plus il s'élève, plus je l'abaisse, plus il s'abaisse, plus je l'élève ", à cette différence près que ce n'est plus " Dieu ", mais les progrès de l'intelligence simiohumaine qui conduisent cette espèce à des abaissements ascensionnels et à des élévations stérilisées par les illusions dans lesquelles elles se perdent.

Pour mesurer les effets qu'a exercé l'abandon de la balance théologique dont le fléau garantissait autrefois, croyait-on, la justesse de la pesée du genre simiohumain, il faut observer que Giordano Bruno avait été brûlé vif en 1600, plus d'un demi siècle après la mort de Copernic, pour le motif qu'il avait tiré du De Revolutionibus une première conséquence logique, donc irréfutable : à savoir, que la miniaturisation du singe instable ne s'arrêtait pas en si bon chemin et que la relégation de cette espèce changeante sur une planète rendue de plus en plus minuscule la livrait à une étendue nécessairement illimitée.

Depuis lors, l'infini est devenu l'épouvantail du singe pré-pensant, et cela en raison de la nature même de cette notion, puisque l'apprentissage de l'immensité défie la raison simiohumaine au plus profond de sa volonté de s'arrimer à quelque chose et la condamne à se jeter dans un vide privé de toute assise - donc à se colleter avec un auto-déchirement interne sans remède . D'un côté, jamais le vide ne se rendra réfutable, puisqu'il sera toujours impossible d'imaginer un espace au-delà duquel ne se présenterait aucune étendue ; de l'autre , la logique contraint désormais l'entendement semi animal à se plier à des constats aussi inconcevables dans leur définition que par leur construction. Une autre finitude que celle autrefois brandie par la théologie astreint l'anthropologie à prendre la relève de l'angoisse : la philosophie tout entière change de définition sous la contrainte d'une science astronomique qui rend existentiel l'infini.

Qu'adviendra-t-il de la raison simiohumaine si une anthropologie devenue réellement philosophique, donc enfin authentiquement rationnelle, la condamne à admettre la légitimité intellectuelle de la notion d'infini, mais si, dans le même temps, l'espace illimité se trouve occulté d'une manière aussi terrifiée que l'Eglise exorcisait l'héliocentrisme ? Le 17 février 1600, l'Eglise arrachait la langue de Girodano Bruno afin de la punir d'avoir proféré d' " affreuses paroles " ; puis l'hérétique était conduit au Campo dei Fiori où son bûcher avait été dressé. Mais on observera que c'est désormais la communauté scientifique mondiale tout entière qui oppose la résistance psychique la plus vive au débarquement inévitable de l'infini dans l'astronomie. Pourquoi cette discipline se montre-t-elle à ce point terrifiée d'avoir égaré sa boussole qu'elle pousse le ridicule jusqu'à attribuer entre treize et quinze milliards d'années-lumière à l'étendue de l'espace étriqué qu'elle baptise pompeusement l'univers? Pourquoi des milliards et des milliards d'univers matériels d'une étendue inférieure ou supérieure au nôtre ne se promèneraient-il pas dans l'infini ?

4 - De Giordano Bruno à Einstein

Dino Buzzati l'ironiste raconte que la pensée d'Albert Einstein " courant dans tous les sens comme un chien détaché de sa laisse (…) vit l'univers que l'on nomme courbe et le vit aussi bien par devant que par derrière, comme vous pouvez le faire de ce livre que vous tenez en mains. " La plume dansante du grand écrivain s'amuse comme un nouveau Zarathoustra à décrire un " espace courbe", dont personne ne pourra féliciter " l'observateur téméraire " . " Pas de fanfare, ni d'interview, ni de médaille ou de décoration ". C'est que tantôt la science moderne s'affuble encore du comique théologique de se forger une représentation spatiale de son vagabondage dans l'espace, ce qui la conduit à s'armer de raisonnements aussi absurdes que ceux de Janotus de Bragmardo dans Rabelais ou des papefigues de Sorbonne, qui précisaient avec des mines gravissimes le contenu des décrets censés avoir été promulgués par un magistrat suprême du cosmos.

Mais il se trouve que la notion d'" espace courbe " est aussi contradictoire par définition que celle d'une " création du monde " fondée sur le présupposé selon lequel le temps se trouvait déjà là pour l'accueillir dans son giron. Puisque seule une parcelle de l'immensité est susceptible de présenter une forme, toute " courbure " se trouve piteusement circonscrite par les lignes qui traceront ses contours au sein d'une étendue illimitée. Giordano Bruno écrivait dans son De immenso et innumerabilibus de 1591 : " Je croyais qu'il n'y avait plus rien au-delà du Vésuve, car il m'était impossible d'apercevoir quelque chose par-delà." Il fut le premier singe pensant à conclure : " C'est à l'intellect qu'il appartient de penser et de rendre compte de choses que le temps et l'espace éloignent de nous ", et le premier, deux siècles avant Kant, à déclarer que si l'idée d'une limite infranchissable est contradictoire , c'est son impossibilité même qui prouve l'infini.

En vérité, la révolution copernicienne a déclenché une réaction en chaîne au terme de laquelle ce n'est plus seulement le cosmos microscopique de Ptolémée et celui du Dieu gestionnaire du cosmos dont l'Eglise du Moyen-Age tenait le cadastre et les comptes qui a explosé , mais la boîte osseuse d'un animal qui avait cru promulguer les directives éternelles qui calqueraient les verdicts de sa raison sur les comportements réguliers et constants de la matière et qui avait flanqué ses " lumières naturelles " les mieux intentionnées des sentences infaillibles d'un " sens commun " béni par le ciel. Et maintenant qu'allait-il advenir d'une espèce qui ne savait plus comment apprêter ses offrandes sur les autels intéressés du prévisible et du calculable dès lors que la ponctualité des redites inlassables, donc profitables du cosmos avait cessé de se transformer en pain de l'intelligibilité de la matière ?

5 - La condition simiohumaine

L'anthropologie scientifique est appelée à prendre acte des séismes qui, de Copernic à Einstein, ont fait de l'univers la forge et l'enclume insaisissable d'un animal désormais parti à la recherche de son identité dans un cosmos sans forme . Mais ni Copernic, ni Giordano Bruno, ni Darwin, ni Einstein, n'auraient pu jalonner ce désastre et cette espérance si une lucarne tardive ne s'était entr'ouverte dans le minuscule encéphale du singe en voyage. En vérité, les nouveaux anthropologues soutiennent qu'il s'agissait seulement d'un vasistas, mais qui allait permettre d'observer non plus ce qui était censé se cacher derrière l'espace et le temps simiohumains , mais derrière la conscience de lui-même si effrontément affichée d'un animal fier de son allure assurée sur la terre.

Au début , la science de l'inconscient avait tenté de débrouiller l'écheveau des relations que le petit simiohumain entretient avec ses géniteurs depuis sa naissance jusqu'à sa puberté et au delà. Mais il était bien vite apparu qu'une véritable anthropologie philosophique ne pouvait ouvrir d'autres chemins de la connaissance rationnelle que ceux d'une psychanalyse de la condition semi animale, parce que l'histoire et la politique des descendants miraculés du chimpanzé étaient conviées à dessiner les effigies du singe pseudo pensant sur le gigantesque écran de leur inconscient semi zoologique. Du coup, le dédoublement de l'encéphale du singe-homme entre la terre et des mondes imaginaires révélait le véritable théâtre sur lequel se démène cette espèce.

Les nouveaux anthropologues prennent acte de ce que la coupure radicale introduite dans l'anthropologie philosophique par Copernic se fonde sur un déplacement radical du champ d'observation de l'identité simiohumaine : puisque l'évolution de la physique astronomique est devenue le champ approprié à la pesée transanimale du cerveau préhumain de notre espèce et puisque c'est sur ce théâtre que l'anthropologie post zoologique apprend à mesurer ses capacités, la philosophie tout entière se donne le cosmos infini pour l'interlocuteur muet de sa finitude et pour fécondateur de son angoisse.

En vérité, cette révolution épistémologique avait commencé avec Kant qui, le premier, avait tenté de dresser l'état des lieux par un examen serré des catégories a priori dont les verdicts régissent la raison semi animale innée et auxquels une intelligence simiohumaine sous bandelettes et préprogrammée obéissait nécessairement - ce dont Aristote et Euclide avaient déjà pris acte. Mais Kant retrouvait, par je ne sais quel nouveau prodige de l'autel, la transsubstantiation de l'expérience en une intelligibilité réputée inhérente au monde des phénomènes répétitifs. La nature était censée faire bénéficier de ce miracle l'encéphale routinier auquel le singe rêveur est assujetti. La redite est la manne du leurre au plus profond de la raison semi animale.

C'est pourquoi seule l'histoire anthropologique de la science du cosmos, telle qu'elle s'est écrite à partir de Copernic permet à la philosophie d'aujourd'hui de commencer de peser le cerveau simiohumain, parce que cette histoire longtemps poussive est maintenant placée sous le joug d'un infini fécond et dont le sceptre aussi souverain qu'indéchiffrable remplace les trois dieux uniques. Ceux-ci se laissent désormais décrypter à la lumière de la lucidité politique et psychologique nouvelle née dans la postérité des Darwin, des Freud des Einstein, qui permet pour la première fois d'observer de haut et de loin l'inconscient semi animal qui pilote les théologies monothéistes. Le mutisme même du cosmos s'est élevé au rang d'un maître des mystères. Il apostrophe l'encéphale simiohumain à nouveaux frais, et cela au cœur même de l'élaboration semi animale de la notion d'intelligibilité du monde à laquelle procède sa logique ; car l'expérience, qui était censée locutrice depuis Platon, s'est tue à l'école de l'infini. Aussi l'étude de la simiohumanité de " Dieu " et de sa finitude semi animale conduit-elle à interroger son imitateur : un cosmos que la science avait rendu aussi habile qu'un théologien à piéger l'encéphale de la créature et à l'ensorceler à l'écoute des routines muettes de la matière.

6 - Le nouveau statut scientifique de l'anthropologie

On savait depuis les épicuriens, repris par Nicolas de Cuse, que la notion de limite ultime est absurde, puisqu'elle se trouve nécessairement réfutée par la continuation de l'étendue qui la contredit; mais il aura fallu attendre Giordano Bruno pour que le fini renvoyât le cerveau simiohumain à sa scission entre le monde réel et des univers fantasmés et pour que cette expérience se révélât le véritable fondement d'une anthropologie qui mériterait enfin à la fois le qualificatif de scientifique et de critique.

Pour Bruno, l'expérience de l'horizon nous enseigne que celui-ci ne fait jamais qu'accompagner les pas d'un observateur. Ce n'est donc pas la structure de l'univers réel, mais seulement l'emprisonnement du sujet dans une succession d'encerclements de sa vue qui lui fait croire que ses déplacements dans l'espace seraient habilités à lui faire connaître la nature du cosmos. Encore fallait-il que l'anthropologie philosophique fît débarquer toute la science historique et toute la politique dans le prolongement de l'interprétation hérétique du fonctionnement de l'encéphale simiohumain chez Giodano Bruno, ce qui exigeait que l'expérience de l'horizon chez le grand humaniste se transportât au cœur de l'observation de la boîte osseuse biphasée du singe humanisé ; car celle-ci se trouve à son tour divisée par une ligne d'horizon instable, dont la fonction est de séparer le monde réel, d'une part, des mondes délirants et flottants d'autre part, qui ne cessent de l'assaillir de le réduire à la défensive - au point qu'ils en viennent bien souvent à prendre entièrement possession du territoire de l'assiégé.

L'histoire simiohumaine est donc onirique par nature, mais dans des proportions variables ; et ce sont les sautes d'humeur du réel et du rêve qui écrivent l'histoire réelle du singe-homme. Le dosage changeant de la folie dont souffre cette espèce permet de prévoir le cours tempéré ou incandescent de son histoire toujours oscillante entre les deux lobes de son encéphale. La science de l'imaginaire simiohumain devient le levier d'Archimède de la connaissance du devenir de cet animal biphasé. Alors seulement l'anthropologie peut commencer d'imposer l'évidence que les civilisations simiohumaines ont toujours péri dans l'hypertrophie et dans l'atrophie alternées des mondes fantasmés que sécrète l'encéphale dichotomique des semi évadés du règne animal.

7 - Une vérification expérimentale de l'histoire biphasée

Pourquoi la Grèce politique a-t-elle péri dans une atonie du sacré que l'œuvre de Lucien de Samosate a fort bien illustrée, puis à nouveau dans le fantastique chrétien, dont la théologie a stérilisé les Lettres, les sciences et les arts depuis le IVe siècle jusqu'au Quattrocento, sinon parce que les sociétés devenues semi transanimales à l'école du fabuleux qui a pris possession de leur encéphale se dessèchent à tour de rôle dans l'inflation des techniques et dans l'enflure religieuse? C'est que ni les sciences simiohumaines ne peuvent progresser sans s'attaquer de front à la stérilité des croyances qui asphyxient les intelligences et les savoirs, ni les croyances prospérer dans les airs ou seulement se maintenir dans un état de démence en équilibre entre le réel et le rêve sans combattre les conquêtes traumatisantes des sciences.

C'est donc par définition qu'une aporie inscrite dans le capital psychogénétique enchanté des fuyards du silence et du vide se révèle le moteur pathogène de leur ensorcellement par leur propre histoire rêvée, et cela du seul fait que la bancalité originelle dont souffre cet animal condamné à boiter entre l'au-delà et l'en-deça de son horizon est liée aux conditions d'expansion de deux désirs ennemis l'un de l'autre et inconciliables par nature. Frustré alternativement par des savoirs réels, mais frappés de pauvreté par l'asthénie de leur charge onirique et par des théologies réduites à l'impuissance par les victoires de la connaissance positive qui fait tarir ses songes, le singe-homme est un animal au cerveau bifide et dont la dichotomie cérébrale a écrit son histoire à la fois dans le mythe et sur la terre. Aussi les nations et les empires se sont-ils construits et défaits à l'école d'une succession de léthargies et d'explosions des lobes opposés qui se partagent leur encéphale. Cette scansion tragique et inguérissable a pu demeurer cachée jusqu'à Copernic, parce que les déclins des songes religieux et l'ascension des sciences exactes ou l'inverse étaient tellement lents qu'ils demeuraient relativement soustraits à l'attention des historiographes antédarwiniens.

Entre la découverte du principe d'Archimède au IIIe siècle av. Jésus-Christ et son naufrage dans la théologie de saint Augustin, qui n'en a jamais entendu parler, près de sept siècles se sont écoulés. Mais à partir du XVIe siècle, le rythme du balancement cérébral de l'espèce errante entre les préséances du mythe et les prééminences des sciences a jeté les deux lobes de la matière grise simiohumaine dans des conflits accélérés, et cela du fait que la guerre entre les représentations scientifiques et les représentations théologiques du monde se portait désormais avec une violence nouvelle sur le champ de bataille des cosmologies mythiques, qui se focalisent toutes sur le thème de l'origine et sur la mise en scène de tout le spectacle de l'histoire .

8 - La science interroge l'oracle

Ce théâtre n'était pas encore devenu oppressant dans le polythéisme. Le mythe d'Ouranos, de Gaia et de Chronos échappait à la ponctuation harcelante du temps des nations par des événements historiques minutieusement racontés, tandis que le récit de la Genèse évoquait un gigantesque ensorcellement de l'espèce simiohumaine par une chronologie de greffiers du ciel dont l'encre indélébile mémorisait la biographie d'un animal placé d'emblée et à jamais sous la férule d'un propriétaire aussi inflexible que chatouilleux. De plus, la réjouissante diversité des dieux antiques formait un cortège de personnages tantôt rancuniers, tantôt relativement bien disposés à l'égard de leurs adorateurs. Les uns étaient harassés, les autres désœuvrés . Lucien de Samosate a mis en scène un Mercure surchargé de travail et près de rendre son tablier, un Charon chamailleur, comptant ses sous et soupçonneux à l'égard des frais d'entretien et de réparation excessifs de sa barque dont Hermès, son fournisseur en vis et en boulons, lui présentait le détail ou encore un Hercule bien décidé à défendre son rang et son pedigree miraculé à la table des dieux . La cosmologie biblique, en revanche, s'introduit dans l'histoire bien réelle du singe en cours de transformation, puisqu'on y voit un géniteur titanesque de l'univers se mettre à la recherche d'une alliance politique solide avec un peuple capable de défendre ses célestes couleurs, d'où un partenariat serré entre le destin de son trône dans les nues et celui de ses phalanges sur la terre.

C'est dire à quel point la fécondation de la révolution copernicienne par les promesses de celle de Giordano Bruno marque un tournant décisif dans l'histoire psychobiologique des relations du cerveau simiohumain avec l'astronomie, parce que la métamorphose des théologies en une quête d'identité inspirée par un cosmos muet inaugure des lignes de communication nouvelles et directes entre un animal désormais capable de se voir errer dans l'infini et les conflits de plus en plus tumultueux sur la terre auxquels son encéphale bipolaire l'a livré de naissance . Les religions antiques n'exprimaient pas la vocation d'un animal vagabond de se définir à l'école des trajectoires de ses dieux dans les airs. Avec l'héliocentrisme, la guerre entre le réel et les autels prenait secrètement fin, parce que, par delà les convulsions théologiques du XVIe siècle, qui s'est achevé en 1600 par la crémation d'un " suppôt de l'infini ", la raison en germe du singe évolutif décidait qu'elle ne perdrait plus son temps à tendre des pièges aux catéchètes, à multiplier des traquenards de cachotiers et des guet-apens enfantins au ciel des chrétiens, parce qu'elle avait réussi l'exploit ineffaçable de changer la place du soleil et de la terre dans l'immensité. Il ne s'agissait plus d'une astuce inexpiable aux yeux de l'Inquisition, mais d'un Trafalgar sidéral.

Les théologies des trois religions du livre ne s'en sont jamais remises, tellement le socle du sacré est toujours une cosmologie mythologique. La Genèse liait indissolublement la foi chrétienne et juive au récit des sept jours de la création, à l'exemple de tout l'édifice du droit romain, qui s'effondre si on lui retire l'assise de la loi des douze tables. Comment le singe en voyage dans l'infini survivra-t-il sur le long terme à la réfutation des plans de l'architecte en chef et du bâtisseur de son gîte ancien ? Comment se reconstruira-t-il une identité et un habitat cérébral dans un cosmos dont le " centre est partout et la circonférence nulle part " et dont Bruno écrit : " Il n'existe pas d'artisan qui préside d'en-haut et qui façonne " ?

9 - Histoire du cerveau simiohumain de Copernic à Einstein

L'Eglise allait prendre si pleinement conscience du désastre théologique que représentait le décentrage de toute la cosmologie juive et chrétienne au profit d'une connaissance exacte du système solaire qu'elle mettra trois siècles à reconnaître les faits. On pourra prendre la mesure de son refus de la révolution copernicienne à la lecture non point du procès antédiluvien de Galilée en 1633 ou des ennuis plus récents de Voltaire, mais de l'avertissement bien plus tardif de l'édition de 1857 du Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de M. N. Bouillet , prêtre lui-même, dont la vaste entreprise avait été approuvée par l'instruction publique sous Louis-Philippe en 1842 , puis par l'archevêque de Paris au lendemain de la révolution de 1848, mais qui avait été sévèrement condamné à Rome en 1852, en raison d'un retour discret à l'Etat théocratique sous le Second Empire.

Certes, deux ans plus tard , un décret d'approbation de la congrégation de l'Index avait été acquis, mais de justesse et à la suite d'une révision minutieuse de l'édition originale. L'article sur Copernic devenait lénifiant : " Il soumit à un nouvel examen tous les systèmes proposés jusqu'à lui par les astronomes et s'arrêta au système qui fait tourner toutes les planètes autour du soleil. " Un demi siècle plus tard, la vaste histoire de la science astronomique de Duhem en douze volumes, qui fait encore autorité en raison de son immense érudition, notait que la physique de Ptolémée avait le mérite de " sauver les apparences ", c'est-à-dire de préserver le spectacle offert aux sens dont G. Bruno avait réfuté la pertinence en 1591 par ces lignes : " Les sens confessent leur faiblesse (…) en produisant l'apparence d'un horizon fini, apparence d'ailleurs toujours changeante."

10 - Comment apprendre à observer le cerveau simiohumain ?

Et pourtant la puissance de l'électrochoc copernicien était loin d'égaler celle du court-circuit planétaire qui allait enseigner aux modestes apprentis de l'immensité à observer non plus seulement un animal charrié de force autour du soleil , mais désormais condamné à peser la distance qu'il est capable de conquérir à l'égard de sa boîte osseuse. Comment se donner une identité dans le cosmos si, à la suite d'une panne de courant intersidérale, la frontière entre l'homme gesticulant dans le vide et le chimpanzé reculait au fur et à mesure qu'on s'en approchait, à la manière de l'horizon de Giordano Bruno ou de l'eau et des fruits fuyant les mains de Tantale ?

Le globe oculaire d'une pseudo science abusivement parée du titre " d'anthropologie philosophique " se trouve encore plongé dans le noir. Si l'œil arrogant de cette discipline ne dispose d'aucun regard qui puisse se vanter d'observer de l'extérieur l'encéphale bipolaire du singe onirique, c'est parce que son savoir se trouve dichotomisé à son tour par l'impuissance de son ambition de conquérir l'assise d'une vraie problématique de son dédoublement. Comment prétendre cerner un animal privé de domicile fixe par nature et qui ne saurait s'arrêter dans aucun logis sans contredire d'avance l'insaisissabilité qui le fonde ? L'intelligence réelle d'une espèce de ce type n'est pas simplement surdimensionnée par rapport à celle des singes supérieurs ; elle ressortit nécessairement à une tout autre " nature ". La raison de la paralysie des sciences du "Connais-toi" prématurément qualifiées " d'humaines " résulte de ce que la connaissance scientifique actuelle du genre simiohumain ne diagnostique que des pathologies cérébrales dûment reconnues pour telles, donc supposées conjoncturelles par nature et guérissables, mais non une nosologie générale qui affecterait les comportements jugés sains. Il s'agit donc de tenter de conquérir un regard capable de transcender siècle après siècle la folie religieuse " normale " de l'espèce simiohumaine, donc d'enfanter un œil d'anthropologue suffisamment transanimal pour se porter sur la semi animalité " naturelle " propre à la vie onirique de chaque époque.

Or, un embryon de regard sur la démence " en bonne santé " commence d'émerger en laboratoire : l'étude du cerveau semi animal a révélé que les représentations fantasmées du monde obstinément tenues pour vraies y jouent un rôle immunitaire ou préventif. La foi enfante des carapaces protectrices de l'encéphale semi animal en le dédoublant et en le transportant dans des mondes imaginaires. Mais un animal menacé de lucidité par sa demi évasion du règne animal greffe nécessairement ses croyances sur son histoire. Du coup, l'anthropologie philosophique s'ouvre sur le caractère dramatique de l'oscillation d'une espèce prise en étau entre l'hypertrophie des théologies qui président à son auto aveuglement d'une part et son assèchement dans les platitudes de ses désenchantement meurtriers d'autre part.

11 - L'anthropologie de la sainteté

Le flottement tragique du singe humanisé entre deux errances qui le ballottent entre ses illusions euphorisantes et ses savoirs éteints se trouve occulté par une anthropologie et une psychologie toutes deux attentives à fuir tout examen rationnel des "phénomènes de conscience " les plus spectaculairement fondés sur le fonctionnement schizophrène de l'encéphale semi animal de l'espèce. Les dictionnaires de psychologie passent tous allègrement sous silence des affects pourtant aussi répandus que la "dévotion ", la " piété ", la " foi ", la " croyance ", parce qu'il y faudrait une psychanalyse étrangère à la problématique freudienne et qui ne pourra se fonder que sur des analyses de la scission cérébrale originelle de l'entendement des évadés des ténèbres entre un réel mortifère et un immunitaire trompeur. Certes, des candidats à la sainteté sont présents dans l'œuvre de Bernanos ou de Claudel, mais ces auteurs placent d'avance leurs personnages dans le creuset religieux censé légitimer leurs croyances. A ce compte, le châtiment Œdipe ressortit à la connaissance du héros thébain proposée par la théologie grecque de l'époque, comme le sacrifice d'Iphigénie s'explique par les dieux d'Homère et le bûcher de Giordano Bruno par l'Inquisition : mais qu'en est-il de l'espèce dont l'encéphale sécrète les dieux d'Homère, de Sophocle ou celui du Golgotha ?

L'anthropologie scientifique constate que les candidats à la sainteté chrétienne témoignent d'un type de scission de l'encéphale simiohumain différent de celle d'Œdipe à Colonne, mais aussi de celle de l'Islam ou du bouddhisme. Néanmoins, le croyant se divise toujours et en tous lieux entre une réalité terrestre qui l'horrifie et un monde onirique qu'il déclare accessible par l'ascèse ou par des exercices de macération autopunitive. Dans Sous le soleil de Satan, Donissan se fouette jusqu'à l'évanouissement afin de purifier sa chair du péché originel, comme l'Eglise punit la langue coupable de Giordano Bruno en la lui coupant.

C'est donc que les mondes imaginaires sont censés s'ouvrir à ceux qui en forcent la porte, et cela sur le mode convulsionnaire au besoin, comme Œdipe devient voyant à se crever les yeux et comme le devin Calchas est frappé de cécité dans l'Iliade, ce qui est réputé l'avoir rendu visionnaire. Le singe humanisé est un animal en suspens . Depuis des siècles ses chromosomes le font enrager de ne pas être parvenu à changer d'espèce. Traqué par des forces naturelles obscures, il secoue en vain les barreaux de sa cage. Comment vingt siècles de christianisme en transe n'auraient-ils pas une portée anthropologique à interpréter? Comment le rêve obstiné de faire débarquer " Dieu " dans le corps d'un homme serait-il innocent et gratuit ? Le mythe exprime le sens sous une forme physique, donc imagée ; mais le sens métaphorique et symbolique de son entêtement ne saurait se trouver soustrait à la ténacité de la recherche anthropologique métareligieuse.

Aussi longtemps que nous voudrons ignorer les siècles qui nous fournissent des milliers de documents concernant la mortification et l'auto flagellation des suicidaires de la foi, nous ne connaîtrons qu'un simulacre de science du singe-homme ; et nous nous retrancherons de toute connaissance philosophique de l'histoire de cet animal piégé par le cosmos, tellement les relations terrifiées, extatiques ou banalisées que ses dévotions entretiennent avec le " divin " illustrent la pathologie générale d'une espèce larguée dans un vide intenable : tantôt elle se veut minuscule et misérable face à un souverain omnipotent et resplendissant, tantôt elle rivalise avec le maître semi animal qu'elle s'est donné . Comme elle est habitée par le devenir qui l'attend, mais qui demeure hors de sa portée, elle recourt à d'astucieux dosages entre l'éthique angélique dont elle rêve et celle qui assure sa survie.

12 - Les théologies comme documents anthropologiques

Les théologies sont donc les documents psychopolitiques fondamentaux que l'anthropologie philosophique doit apprendre à déchiffrer et qu'elle se refuse encore à scanner, précisément pour le motif qu'elles illustrent la bipolarité cérébrale des sociétés simiohumaines, qui se voient condamnées à se scinder entre leur identité collective, d'une part, que symbolise la souveraineté de l'Etat, et les individus d'autre part, qui se dichotomisent entre leur statut de citoyens asservis à la collectivité et la souveraineté que le suffrage universel est réputé leur octroyer. Mais puisque la divinité illustre à son tour cette bipolarité, elle se fractionne, comme tout Etat, entre sa sainteté et sa chambre des tortures.

L'anthropologie philosophique ne peut qu'observer le parallélisme saisissant entre l'identité des nations et celle des croyants. Le terme " simiohumain " doit donc toujours s'entendre dans le sens historique et politique qui renvoie cet adjectif à la bipolarité d'un animal socialisé à titre psychobiologique - ce qui est le cas de nombreuses autres espèces. Mais la simiohumaine est la seule à se représenter sous les traits de personnages mythiques qui la symbolisaient hier encore dans l'espace. C'est pourquoi le surgissement subit d'un personnage nouveau - un cosmos infini et incompréhensible - qui condamne tous les dieux d'autrefois d'aujourd'hui et de demain à monter sur l'échafaud du silence et du vide, illustre une gigantesque mutation de l'évolution du cerveau du singe-homme, parce que le nouvel oracle est un interlocuteur implacable et qui oppose une fin de non-recevoir catégorique à tous ses interrogateurs. De plus, le cosmos infini se révèle le maître du secret le plus absolu , celui que les dieux cachaient le plus jalousement à leurs suppliants : qu'est-ce que le temps, cet acteur mystérieux et qui seul permet à tous les animaux de conjuguer le verbe exister ? Si les dieux rencontraient le temps toujours déjà installé dans ses meubles, c'était précisément parce que la finalité suprême de leur magistère désiré était de répondre aux vœux cachés de leurs adorateurs, qui refusaient de se colleter avec le tragique le plus originel de leur condition - le monstre mystérieux qu'incarne le roi de tous les mondes et de tous leurs mouvements, qu'on appelle le temps.

13 - Un regard sur les regardants d'autrefois

Le cosmos est la nouvelle statue du Commandeur. Il engendre des regardants capables de regarder les dieux simiohumains . La statue du Commandeur dressée au cœur de l'astronomie de l'infini engendre des observateurs dont le globe oculaire diffère grandement de celui des anciens photographes, dont les clichés redupliquaient " objectivement " les traits que l'œil de la caméra réclamait. Mais les reproductions n'expliquent pas le modèle, elles le copient. Aussi, les anciens observateurs se présentaient-ils en quémandeurs d'un acquiescement du groupe à l'image tour à tour embellie et enlaidie de lui-même qu'ils lui tendaient. Les négociations ouvertes ou secrètes entre l'approbation et le rejet de sa propre figure que les regardants d'autrefois proposaient à la collectivité produisaient néanmoins des documents révélateurs. Comme le singe en route demeurait rattaché à ses semblables à titre psychobiologique, même quand il s'appliquait à illustrer sa différence jusqu'à se rendre dans le désert, il était instructif de le regarder loucher vers ses congénères afin de leur signifier la distance infranchissable censée le séparer d'eux. Mais la singularité du regard que Socrate porte désormais sur lui-même résulte de ce qu'il se trouve condamné à conquérir son globe oculaire à partir du spectacle que lui offre l'animal. Quel animal, sinon celui qu'il se révèle capable d'observer dans les replis de son propre encéphale ?

Ici encore, les seuls visionnaires et prophètes de la transanimalité de l'espèce sont les poètes . Un Valéry d'ordinaire avare en majuscules appuyées écrit:

" MAIS TOI, Animal
Plus je te regarde, ANIMAL , plus je deviens HOMME. "

C'est pourquoi, si cruelle qu'elle ait paru, la révolution copernicienne a passé au rang d'une comédie de boulevard à partir de Darwin. Certes, il était tragique de se trouver dépossédé de sa stature et de sa position dans le cosmos par les calculs d'un astronome dont l'Eglise avait proclamé infernale la mécanique. Mais ce n'est rien dans l'ordre des hérésies de seulement changer de domicile et de dimension : conquérir sur l'animal à fourrure que j'étais hier encore, l'œil qui me prouvera que j'ai changé de modèle de l'intelligence et que je raisonne maintenant à partir de tout autres prémisses de la pesée logique que mes ancêtres prisonniers de la zoologie est une autre affaire, puisque je dois apprendre à regarder l'animal avec un tout autre œil que celui qui me renvoyait seulement à la pellicule du photographe.

Du coup, c'est dans l'interprétation, siècle après siècle, du niveau mental de l'espèce simiohumaine que l'histoire du cerveau semi animal a débarqué : l'encéphale d'un Grec du temps de Périclès n'est pas celui d'un contemporain de saint Anselme ou d'Einstein. Dans le même temps, ce n'est plus à l'échelle des nations, mais à celle de la planète que le XXIe siècle menace notre espèce d'une gigantesque rechute dans les mythes sacrés. Du coup, l'œil de l'anthropologue ne se porte plus, à proprement parler, sur un animal en cours de métamorphose cérébrale, mais sur la notion même d'intelligence transanimale. Sur quel astre faut-il se rendre pour apercevoir la raison simiohumaine en son animalité propre, donc en sa connaturalité profonde avec celle dont la zoologie arme les chimpanzés ?

Puisque la raison simiohumaine avait seulement passé de l'embryonnaire au performant , mais sans qu'elle eût changé de nature, nous devons apprendre à observer comment nos ancêtres élaboraient la notion semi animale d'intelligibilité de la matière au sein de leurs savoirs dûment attestés et garantis par des constats assurément irréfutables dans leur ordre. Il s'agira d'apprendre à connaître et à comprendre la généalogie des signifiants semi zoologiques dont se nourrissait la raison d'autrefois dans les sciences de la nature. Du coup, les nouveaux regardants se mueront en spéléologues et en radiologues de la simiohumanité de l'encéphale qui équipait les trois dieux uniques et ils analyseront les ingrédients cérébraux dont la notion d'intelligibilité qu'ils sécrétaient était composée : les dieux étaient les mimes de leurs adorateurs et leurs théologies de gigantesques miroirs du singe-homme.

14 - Une anthropologie différentielle

Il en résulte une métamorphose de la nature et de la méthode de l'anthropologie philosophique. Nous avons vu que les dictionnaires du vocabulaire de la philosophie ne distinguent pas clairement l'anthropologie descriptive de l'anthropologie explicative et qu'ils vont jusqu'à qualifier de science une science de l'homme fondée sur les constats aveugles des sociologues modernes, alors que la notion de science fait appel au verbe comprendre depuis Périclès. Durkheim expliquait encore les origines des religions : dans Les formes élémentaires de la vie religieuse , il reprenait les intuitions de Tocqueville et d'Auguste Conte et inaugurait une généalogie des symboles sacrés chargés d'unifier le psychisme du groupe à l'école du sacré, qui signifie originellement le " séparé ".

Mais la connaissance post darwinienne du genre simiohumain ne peut plus échapper à la logique interne qui commande le transformisme et qui exige nécessairement, et cela depuis un siècle et demi, une pesée anthropologique de la notion d'intelligence transanimale ; car si un chimpanzé sur cent mille se révélait capable de jouer aux échecs, la simiologie moderne serait-elle encore fondée à s'interroger sur le " propre des singes dits supérieurs " à l'aide des mêmes méthodes d'observation qui permettent aux anthropologues d'aujourd'hui de s'enquérir sur le " propre de l'homme " à partir de l'examen de ce que les singes humanisés actuels se partagent: l'outil, le travail, le langage ou l'imagination ? Est-il réellement scientifique de caractériser une espèce par la mise en évidence de ses traits les plus généraux, donc les plus répandus ou bien est-il scientifique de rechercher les spécimens d'exception qui peuvent naître dans son sein et qui tranchent sur la banalité de leurs congénères?

La question n'est pas innocente : si toute science ne devient explicative que par la médiation de signifiants, donc de porteurs d'un sens, le savoir rationnel exprimera, en réalité, la hiérarchie des valeurs de l'observateur. Du coup, les faits ne seront compris qu'à titre de signes de leur intelligibilité et la science expérimentale ne sera plus fondées sur des constats, mais sur la valeur de signes des faits enregistrés. Ou bien l'anthropologue jugera " intéressant " le qualitatif, ou bien il valorisera le monde ordinaire - mais toujours au nom des valeurs, puisqu'il valorisera les savoirs les plus payants aux yeux du singe-homme .

Qu'en est-il donc du statut anthropologique de la connaissance dite scientifique, donc intelligible du simianthrope? Si l'on radiographie la notion d'intelligibilité chez le singe évolutif, faudra-t-il définir sa religion à l'école du pêcheur sicilien qui présente des offrandes à la statue de la Vierge dans l'église de son village ou à l'école des poèmes de Jean de la Croix ? Puisque cet animal appartient à une espèce mutante, est-il scientifique de juger les métamorphoses de l'adjectif intelligible dont son encéphale se révèle le théâtre en scrutant les dimensions de sa charpente et, par conséquent, les performances croissantes de sa musculature ou sera-t-il scientifique d'observer les exploits de sa boîte osseuse et de tenter d'en peser la valeur?

15 - Le dieu des chats

La question se poserait au simiologue même si la proportion des chimpanzés doués pour le jeu des échecs se révélait infinitésimale ; mais il se trouve que le singe-homme est l'animal le plus caractérisé par l'extraordinaire inégalité et par la diversification de ses capacités cérébrales. Toute sa vie politique et sociale dépend, de surcroît, des valeurs multiples et changeantes qui président à ses jugements. Il est donc sans valeur proprement scientifique de fonder une anthropologie philosophique sur la gigantesque erreur de recenser les ressemblances physiques entre les semi évadés de la nuit animale . Mais s'il faut tenter de mesurer les différences invisibles, celles qui se manifestent dans l'ordre de l'entendement entre les capacités crâniennes de semblable apparence que présente cette espèce, comment peser respectivement la valeur des cerveaux de Copernic ou de Galilée et celui de l'Eglise de leur temps, alors que leurs différences qualitatives sont bien plus considérables qu'entre le cerveau du bœuf et celui du chimpanzé ?

C'est pourquoi la science de la pesée du cerveau simiohumain qu'on appelle la philosophie depuis Platon est non seulement une anthropologie par nature et par définition, mais aussi la seule anthropologie qui puisse revendiquer le titre de scientifique. De plus, une telle discipline sera suréminente ou ne sera pas, puisqu'on ne saurait juger de la qualité des intelligences ordinaires sans recourir à une intelligence habilitée à apprécier la force et la faiblesse de l'entendement simiohumain. Quelles expériences se verront-elles autorisées à servir d'étalon de mesure de l'intelligence transanimale? Puisque le chat le plus intelligent est seulement le plus rusé et qu'il sera donc rigoureusement interdit aux vrais peseurs de juger l'intelligence trans-animale par l'examen de l'hypertrophie des astuces avec lesquelles elle rabattra son gibier, comme toute l'anthropologie descriptive s'y exerce encore aujourd'hui, quels seront la nature et le statut du regard qualifié de transsimien qu'il sera possible de porter sur le type d'intelligence qui permet seulement aux chats d'attraper beaucoup de souris ?

Dans cet esprit, il sera de bonne méthode d'observer l'animalité spécifique des dieux des chats et de ceux des singes perfectionnés; car tous deux se mettent seulement à l'école de l'encéphale bifide de leurs adorateurs. Jean-François Dortier note : " Dans toutes les sociétés, on a raconté aux petits des contes effrayants où les enfants qui désobéissent sont mangés par le loup (Le petit chaperon rouge, La chèvre de M. Seguin, etc) Dans le monde des adultes, les stratégies ne varient guère. L'imaginaire social, politique ou religieux des adultes repose sur des bases similaires : promesses d'un avenir meilleur ( paradis, utopie, retour à l'âge d'or, mythe du sauveur ou simplement annonce de paix et de croissance) ou menaces de danger (enfer, chaos, guerre, crise, complot contre l'ennemi) sont agités aux yeux de tous pour justifier l'ordre en place. La mobilisation de fantasmes collectifs est une constante des sociétés politiques. " (L'homme, cet étrange animal, Editions Sciences humaines, janvier 2004 , p. 331)

Mais si l'avenir de l'anthropologie descriptive est bouché, la conquête d'un regard d'anthropologue sur l'animal en tant que tel est une tout autre affaire ; car il s'agira de radiographier les cerveau de quelques rares spécimens dotés d'un globe oculaire capable d'observer la simiennité de leurs congénères. Pour cela, il faut photographier le dieu narcissique devant lequel l'animal se prosterne. On appelle idoles les miroirs cérébraux du singe spéculaire. La psychanalyse de ces bêtes gigantesques a commencé avec Isaïe.

L'infini aux yeux mort regarde les idoles. Issu de combinaisons chimiques entre l'hydrogène, le carbone et l'azote, le vermisseau Isaïe regardait de haut le vermisseau qui lui faisait face et qui s'appelait Jahvé. Il en décodait les stratagèmes et les simulacres avec une lucidité née du mutisme même du cosmos, tellement son élévation était concomitante à son abaissement . Quelle science anthropologique nouvelle que celle qui enseigne que l'infini ne réfléchit rien, qu'il ne connaît ni distance, ni centre, ni contours et qu'il n'a pas d'interlocuteur ! Quand le silence aura donné une voix à l'infini, l'anthropologie philosophique aura trouvé son écho et peut-être dira-t-elle : " Les yeux d'Ezéchiel sont ouverts. "

16 - L'anthropologie explicative

Dans L'homme, cet étrange animal, Jean-Français Dortier raconte que tous les ans, à San Vicente de la Sonsierra, dans le nord de l'Espagne, " les hommes du village vont nu-pieds, le visage caché par une cagoule, en se flagellant à l'aide de lanières de lin. Les femmes, qui n'ont pas le droit de participer à cette flagellation, suivent la procession également nu-pieds, avec des chaînes aux chevilles. " (p.1) Patrick Vandermeersch, professeur de psychologie de la religion aux Pays-Bas, voudrait mener l'enquête, mais il doit renoncer à expliquer cet exercice annuel, personne, parmi les flagellants n'ayant pu lui en fournir les raisons.

Cette anecdote est bien révélatrice : un professeur des psychologie des croyances qui ne comprend rien à un phénomène religieux et qui s'imagine, de surcroît, que les pratiquants de Hollande, eux, comprennent leurs propres pratiques ; un anthropologue qui nous fournit le premier ouvrage panoramique sur l'anthropologie moderne et qui renonce à son tour à expliquer l'animal religieux. Quel étrange spectacle que celui d'une science entièrement désarmée devant l'animal pseudo pensant dont elle voudrait faire l'objet de son savoir et qui le décrit avec toute l'attention d'un archéologue qui visiterait la Summa contra gentiles de saint Thomas d'Aquin ou le Proslogion de saint Anselme dans un musée où seraient exposés des fossiles cérébraux d'un type extraordinaire, qu'on appellerait des théologies !

Mais Jean-François Dortier est un précurseur en ce sens qu'il se situe tellement à la croisée des chemins entre une anthropologie sur le point de devenir réflexive et une anthropologie descriptive qu'il illustre l'heure secrète où une science change invisiblement de cerveau , comme Lavoisier prend acte du décès de la chimie phlogistique et inaugure la chimie moderne. Un nouveau type d'étonnement scientifique est apparu au sein de la psychologie, celui d'une anthropologie sur le point d'aborder le véritable territoire des sciences de l'inconscient, qui n'est autre que la connaissance de la condition semi animale.

17 - Dieu et l'histoire

Revenons à San Vicente de la Sonsierra et au professeur Patrick Vandermeersch pour observer que ce professeur de psychologie des religions est sûrement protestant, sinon il saurait au moins qu'une autoflagellation publique est un exercice pénitentiel et qu'il faut se demander ce qui motive un rituel chargé d'extérioriser le besoin d'une communauté simiohumaine de " faire pénitence " , comme on dit, donc de rendre sa repentance spectaculaire et générale. Alors seulement il deviendra possible de sortir de l'enceinte du savoir que l'information théologique et son vocabulaire ont étroitement tracée et de s'enquérir de l'origine et de la nature de la scission psychique des flagellants entre leur culpabilité avouée, puisqu'ils entendent l'expulser de leur corps à coups de fouet et l'instance qui non seulement dispose de l'autorité de leur réclamer son dû mais qui leur donne l'ordre impérieux de l'extraire de leur chair à coups de lanière.

Il n'est besoin ni d'une profonde psychologie des religions, ni d'une sociologie transdurkheimienne pour savoir que l'individu défend davantage ses propres intérêts que ceux du groupe auquel il appartient et que, de la préférence innée, donc indéracinable de chacun pour soi-même résulte le plus grand dommage pour l'ego collectif qui surplombe et englobe l'ensemble d'une population. Sitôt devenu adulte, le singe-homme se voit scindé entre l'identité omniprésente du groupe auquel il se trouve agglutiné appartient, mais qu'il néglige ou offense d'une part et son identité isolée d'autre part, qui se révèle rebelle par nature aux sacrifices collectifs qui lui sont demandés ; et il exprime ce " péché originel " et inextinguible par une auto-immolation aussi tempérée et anonyme que possible. La cagoule ou le confessionnal y pourvoiront. L'autel de cette expiation programmée n'est autre que la cérémonie rédemptrice et traditionnelle qui lavera le groupe à peu de frais.

Encore une fois, qu'un moi collectif nettoyeur débarque sur la scène de l'histoire sous les traits d'une divinité chargée à la fois d'embellir et de punir l'identité narcissique du singe-homme est une expérience connue des grands écrivains et des dramaturges de génie. Comment un cerveau plus transsimien que le précédent aperçoit-il Jahvé comme un animal ? Pour l'apprendre, observons comment il l'engueule à pleine voix, avec tous ses flagellants, et comment il lui crie à la face : " Vos sacrifices, je les ai en horreur et vos mains pleines de sang sur mes parvis me dégoûtent ? " (Isaïe, 1,11)

Mais si l'anthropologie pensante greffe le singe-homme sur ses théologies et si elle intègre toute l'histoire et toute la politique de cette espèce à la radiographie de ses religions, elle saura que l'intelligence transanimale est capable d'observer l'animalité des Etats et des nations et que cette faculté est inscrite dans la dichotomie cérébrale évolutive qui permet aux prophètes de regarder droit dans les yeux l'idole de l'endroit . A quel personnage Ezéchiel ou Isaïe s'adressent-ils en réalité, sinon aux vrais acteurs de l'histoire que sont les nations ? C'est pourquoi l'anthropologie en mesure d'observer le cerveau simiohumain radiographie les relations que singe-homme entretient avec ses idoles publiques. Elle regarde comme " Dieu " se divise : voici qu'il se met à brandir le cadavre de son fils assassiné, ce qui lui permet de devenir le créancier taraudant dont les débiteurs ne pourront jamais effacer l'immensité de leur dette - car le collectif est un prêteur sur gages qui sait qu'il ne retrouvera pas sa mise. C'est pourquoi les flagellants annuels s'en tirent à bon compte. Mais on ne bâtit pas des empires avec des flagellants avares. C'est l'histoire qui vengera l'idole délaissée. C'est pourquoi elle glisse à l'oreille de ses adorateurs : " Je ne suis que vous tous quand vous vous saluez comme les souverains et les serviteurs de vous-mêmes à l'échelle de vos nations et du monde. Cessez de vous flageller en public et apprenez les secrets de votre encéphale divisé par le dieu collectif que vous êtes à vous-mêmes et que vous devez apprendre à mieux servir. "

18 - La postérité de Darwin et l'histoire

Que vient faire l'infini au sein d'une espèce en apprentissage d'un regard transsimien sur sa demi simiennité ? En quoi la postérité de Giordano Bruno a-t-elle rendez-vous avec une anthropologie capable d'observer les dieux du singe-homme ? C'est que l'infini est suffisamment muet, aveugle et sourd pour condamner la raison semi animale à observer le tempérament des nations, leur espèce de raison , leurs fréquentes sautes d'humeur, la soudaineté des fièvres qui s'emparent de leur corps collectif, leurs fureurs sporadiques, leurs assoupissements profonds et prolongés . Quand les Etats simiohumains seront placés sous la lentille du microscope géant qui s'appelle l'infini, l'anthropologie transanimale les observera comme des animaux potentiellement hors du commun. Alors l'œil en état de métamorphose permanente des peuples civilisés inaugurera une science des crânes capables de dessiner les contours de l'espèce semi animale qu'elle n'est déjà plus et de celle qu'elle n'est pas encore devenue.

Les Etats virtuellement métasimiens se verront en suspens entre deux cerveaux, ce qui les laissera longtemps encore insaisissables à eux-mêmes; et pourtant ils vivront leur condition d'animaux privés de domicile fixe avec un mélange de satisfaction, d'appréhension et d'espoir. Ces vecteurs de leur propre généalogie cérébrale sauront qu'ils se trouvent en route et voudront faire le point afin de tenter de rendre capturable leur propre trajectoire. Quand ils observeront le cerveau simiohumain des Etats d'autrefois, ils seront convaincus d'avoir pris de l'avance sur leur passé et leur angoisse deviendra le moteur de leur devenir. Mais leur progression changera de sens et de configuration de siècle en siècle, de sorte qu'ils auront appris à regarder leur XVIe siècle avec les yeux de leur XVIIe, leur XVIIe avec les yeux de leur XVIIIe et ainsi de suite. Mais au fur et à mesure qu'ils avanceront, ils constateront la péremption de leurs boîtes osseuses antérieures. Leur embarras sera de préciser dans quelle auberge ils se trouveront présentement arrêtés. Au fur et à mesure que la science de leur encéphale progressera , ils verront se dégager un cheminement qui éclairera la course de leur entendement périmé ; et leurs sillages cesseront de s'évanouir dans l'oubli.

Comment évoquer davantage les promesses de ces aventuriers de leur devenir cérébral que les nations seront alors devenues ? Elles se verront tour à tour en lumignons et en feux follets de leur destin méta zoologique ; mais puisqu'elles ne seront pas encore sorties de la condition semi animale , puisqu'elles se trouveront toujours en voyage entre deux espèces, puisqu'elles auront perdu leur gîte sans avoir trouvé leur port d'attache, que dirons-nous de la nature de ces émanations de leur propre invisibilité, de ces éclaireurs piégés par leurs propres figures ? Quand ces bêtes de partout et de nulle part auront appris à traquer les demi hommes qu'elles seront devenues à elles-mêmes, leur encéphale les divisera entre le réel et le vaporeux , de sorte que longtemps encore, elles se trouveront empêchées de connaître les fantômes avec lesquels elles se collèteront sur les terrasses de leurs châteaux d'Elseneur…

le 26janvier 2005