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Petit guide et mémento de l'anthropologie de demain

 

Beaucoup d'internautes me pressent de publier mes travaux. Je leur demande de ne pas s'impatienter , d'abord pour le motif que les idées ont le temps devant elles, ensuite parce que la difficulté de leur publication réside dans mon refus de les faire paraître dans quelque collection censée appropriée, alors que s'il en existait une telle, il ne s'agirait précisément pas d'une science nouvelle . Mais je ne saurais garder entièrement le silence sans risquer de décourager les continuateurs inconnus qui m'ont peut-être devancé et aux yeux desquels je fais sans doute déjà figure de pâle préfigurateur. Dans les pages qui suivent, je précise quelques pistes que j'ai suggérées dans diverses revues.
L'anthropologie historique est la science de l'évolution proprement cérébrale du singe-homme. Elle décrypte les gigantesques documents psychobiologiques que sont les religions et leurs théologies . Sa vocation lui rappelle que toute discipline de la raison qui ne prendrait pas un peu d'avance sur son époque ne mériterait pas le nom de science. L'anthropologie se trouve aujourd'hui à la veille d'une révolution mondiale du fait que l'homme n'est plus considéré comme " descendant du singe " , mais comme un " singe " d'une espèce singulière, ce qui exigera de la philosophie et de la psychologie une mutation radicale de leurs méthodes d'analyse du fonctionnement de l'encéphale " simiohumain ": car il faudra que la pensée conquière un regard de l'extérieur sur la " simiohumanité " qui inspire la notion même d' " intelligibilité " dans la philosophie et dans la physique des origines à nos jours.

1 - La question de la méthode
2 - Les faits et leur interprétation
3 - L’inconscient narcissisme de la science expérimentale classique
4 - Une anthropologie sacrilège
5 - La simiohumanité du ciel d'aujourd'hui
6 - L’éléphantiasis de l’idole
7 - L’anthropologie historique et la psychanalyse
8 - La psychanalyse politique de l’ idole
9 - L’évolution du cerveau humain dans le temps historique
10 - Une généalogie du sacré
11 - L’avenir de la science politique
12 - Conclusion

1 - La question de la méthode

Pendant les dix ans qui ont suivi la parution du Zarathoustra, il s’est vendu cinquante exemplaires de cet étrange ouvrage. Aujourd’hui, son tirage s’élève à plusieurs millions d’exemplaires dans toutes les langues de la terre. C’est que les chefs d’œuvre de l’écrit s’imposent avec lenteur, mais plus irrésistiblement que les idées, parce que la beauté littéraire fournit au lecteur le confort d’oublier le message de la pensée. Faute d’un si bel alibi, les textes scientifiques ne connaissent ni la même expansion, ni la même ubiquité culturelle que les révolutions de la raison qu’efface le prestige de leur esthétique.

 De plus, la langue de la science est mal fagotée parce que ses découvertes sont sans cesse dépassées par les derniers progrès de la connaissance platement vérifiable. Aussi l'ingratitude est-elle le lot naturel des disciplines au style mal habillé. Mais sans le Freud de L’avenir d’une illusion, un clair discours sur l’imagination religieuse serait demeuré dans les limbes. De même, que vaudrait de nos jours la science de nos origines animales sans l’essai révolutionnaire et à demi oublié de Darwin sur l’évolution des espèces ?  C’est pourquoi je prends la liberté d’exposer sur quels chemins et pour quelles raisons mon anthropologie sera dépassée par une information historique toujours plus riche et comment la place que l’avenir reconnaîtra aux principes que j’aurai énoncés ne sera pas réfutée par l’accumulation de documents nouveaux, mais par une réflexion plus profonde sur la méthode. Or, celle-ci ne change pas de vêtements pour  s’être laissé séduire par quelque brillant couturier .

2 – Les faits et leur interprétation

Ce que la durée met dans la gibecière d’une théorie scientifique, ce ne sont pas des renseignements sans cesse plus nombreux et toujours mieux parés par leur seule exactitude. Toute  recherche placée sur la bonne piste ne manque pas de les découvrir jusqu’à s’en trouver bientôt saturée. Mais comment un fait devient-il un signe du signifiant qu’on appelle l’intelligible ? Ce qui importe, c’est de trouver le chemin qui conditionnera l’accès du réel à son interprétation rationnelle. Seules les bonnes routes fécondent le destin proprement scientifique des faits. Comment ces derniers se métamorphosent-ils en symboles de leur sens théorique ? Exemple : un siècle et demi après Darwin, l’anthropologie  officielle croit savoir de science si sûre comment se définit un homme  qu’elle met toute son assurance à en détecter des traces inespérées chez les singes anthropoïdes. Aussi cette discipline s’enrichit-elle d’un trésor d’observations qui lui paraissent évidentes.  Dès lors, l’interrogation sur la nature du code préjudiciel qui intègre d’avance ce genre de connaissances à une problématique indiscutée ne débarque jamais dans la conscience des observateurs de l’une et de l’autre espèce.

  C’est pourquoi toute l’anthropologie actuelle repose sur l’axiome selon lequel les ressemblances et les différences entre l’homme et le singe rendraient leurs traits respectifs visibles à l’œil nu. On songe à Stephen Wolfram, qui raconte l’histoire d’un ivrogne occupé à chercher ses clés sous un réverbère parce que la rue n’est éclairée qu’à cet endroit. Mais l’anthropologie classique complique cet apologue du fait que la rue est éclairée par le réverbère de l’illusion  et que les vrais chercheurs  doivent commencer par en fabriquer un modèle dont l’ampoule sera appropriée à un usage nouveau. Car si les humanistes au bon cœur répudient un décryptage comparatiste frustrant et aveugle, c’est sans s’être armés d’une science anthropologique en mesure de réfuter le présupposé qu’ils rejettent : les « valeurs supérieures »  dont ils croient s’éclairer sont trop vaporeuses pour ne pas s’élever dans les airs et se perdre dans les nues. Comment la méthode scientifique aménagera-t-elle une voie carrossable entre le Charybde d’un aveuglement sûr de lui et le Scylla d’une cécité de type parareligieux ?

3 – L’inconscient  narcissique de la science expérimentale classique

D’un côté, une anthropologie pseudo scientifique se donne pour modèle et pour guide le spectacle de l’habillage mental dont l’humanité de son siècle s’est revêtue, ce qui ne lui fournit aucun regard de l’extérieur sur le narcissisme intellectuel qui l’inspire, de l’autre, la même  dépendance à l’égard d’une conscience scientifique demeurée inconsciemment spéculaire arbore les banderoles de la vertu outragée : quel  sacrilège de mettre en parallèle un Adam réputé se trouver le dépositaire d’une transcendance quasi divine avec un quadrumane que nous aurions rencontré à quelque carrefour et aussitôt cloué sur place!

 Je crois  que le lopin  qui survivra de la réflexion méthodologique qu’appelle toute anthropologie   désireuse de se doter d’une logique interne rigoureuse sera de tenter de répondre à la véritable nature de l’objet de son ambition. On ne saurait acquérir une science réelle d’une espèce supposée en évolution et se fonder, dans le même temps, sur l’hypothèse contraire selon laquelle elle aurait terminé sa course. Toute anthropologie de ce type ne démontrera jamais que sa propre infirmité méthodologique , puisqu’elle projettera inlassablement sur l’animal qui nous aurait précédés la structure cérébrale moyenne que lui dictera nécessairement et exclusivement l’étape actuelle de notre évolution. A ce compte, le XIIIe siècle aurait tourné vers nos frères inférieurs le bloc oculaire de saint Thomas et dix-sept siècles plus tôt, Cléarque,  le premier chef de la retraite des Dix Mille, aurait braqué sur eux la caméra des dieux de la Grèce, dont on sait que les devins décodaient les avis et les verdicts par l’observation attentive des entrailles des bœufs immolés en leur honneur. Quelle était la simiennité spécifique dont le cerveau de notre espèce était affligé à l’époque et quelle est l’animalité propre à l’encéphale du dieu triphasé dans le miroir duquel les trois quarts de l’humanité actuelle se réfléchissent ? Impossible de ne pas prendre une imperceptible avance sur eux si l’on rejette l’hypothèse selon laquelle notre histoire serait achevée et que la notion d’évolution appartiendrait à un passé sur lequel nous pourrions diriger un télescope installé sur un observatoire fixe.

4 – Une anthropologie   sacrilège

Toute anthropologie qui voudra conquérir un statut scientifique est donc condamnée par la logique même de la question centrale qu’elle se pose à conquérir un regard sacrilège sur le passé du cerveau simiohumain, et cela du seul fait que le regard de l’extérieur qu’une discipline expérimentale ambitionne de conquérir ne saurait se trouver précaire et flottant à son tour en raison  de son immersion inaperçue dans sa propre contingence, donc se révéler insaisissable. Si l’encéphale de Zeus, d’Osiris ou du Dieu de saint Ambroise sont observables en tant que réflecteurs mentaux de leurs adorateurs, il sera impossible d’observer scientifiquement le cerveau théologique des simiohumains du début du troisième millénaire sans avoir appris à connaître le fonctionnement de l’encéphale dont sont dotés les trois ciels entre lesquels près de cinq milliards  de nos semblables sur six se partagent encore le rêve de se connaître  et de se comprendre.

 La logique interne d’une question est un dictateur  dont le sceptre  frappe les fuyards où qu’ils se cachent : toute anthropologie sérieuse devra conquérir un regard  sur le type de simiennité en voyage que revendiquent  sans s’en douter tous les imaginaires religieux connus. Mais si ces derniers ne font jamais rien de plus que de projeter sur nos ancêtres les exigences occultes et compulsionnelles de leur propre semi animalité cérébrale, quelle sera la nature des quelques centaines  de têtes ardentes à radiographier  la simiennité  sublimée que symbolisent  les boîtes osseuses de trois Jupiter censés se fondre en un seul? Sont-elles capables de faire le point, de raconter leur parcours à elles et de décrire l’auberge où elles séjournent actuellement?

5 – La simiohumanité du ciel d’aujourd’hui

 La plupart des comparatistes  nés dans le sillage du darwinisme depuis un siècle  et demi se sont tout récemment ralliés  à une anthropologie   différentialiste ; mais ces convertis de la  dernière heure ont d’autant moins pris la mesure des difficultés nouvelles et extraordinaires de la méthode qui régit désormais leur discipline qu’ils demeurent désemparés  et sans défense  devant les assauts désordonnés et irréfléchis des humanistes. Ceux-là s’imaginent  tenir une revanche  longtemps attendue; et ils s’empressent de célébrer les retrouvailles de la civilisation ex-chrétienne avec le pathétique culturel qui lui tient lieu de religion nouvelle. Comment initier les descendants de la Renaissance à un mode d’expérimentation de la condition simiohumaine beaucoup plus sévère que celle des comparatistes d’hier? Il faut leur rappeler que si le soleil fait mûrir les moissons, ce constat ne prouve pas que cet astre  serait un dieu. C’est tenter de les convaincre d’observer  en premier lieu les présupposés censés donner aux faits leur signification, donc leur rationalité.   Mais comment les persuader  que la notion simiohumaine, donc projective d’intelligibilité  des phénomènes observés doit être soumise au préalable à une radiographie ? On aura beau tourner et retourner en tous sens un constat d’huissier ; les signifiants ne sont pas des choses, ils ne font pas l’objet de constats. Comment un signifiant est-il enregistré au greffe qu’on appelle un cerveau ?

 En vérité, si l’anthropologie historique enregistre avec satisfaction la conversion forcée des évolutionnistes darwiniens à la conclusion que l’homme est décidément un singe d’une espèce si particulière que sa simiennité  spécifique exige beaucoup d’attention, on se demandera quel autoportrait gigantesque  et habilement déguisé de sa simiohumanité le singe-homme dressera nécessairement sur toutes les places publiques  afin de se reconnaître  et de se saluer sous des traits magnifiques; et l’on ne voit nulle image de lui-même  plus parlante et plus fidèle à l’original que le supersinge glorifié que cet animal ne manquera pas de se donner  à titre de paradigme unique de sa propre grandeur. Mais les vices et les vertus particuliers du singe-homme, ce sera tout inconsciemment qu’ils se réfléchiront dans l'effigie spectaculaire appelée Dieu; et seul le réverbère nouveau de l’anthropologue de la simiohumanité rendra bien visible cette statue proprement cérébrale .

 L’anthropologie historique  ouvre donc un champ d’observation de l’encéphale simiohumain dont la richesse et la complexité se trouvent encore entièrement inexplorées ; car ce qu’il s’agit désormais d’expérimenter n’est rien moins que la simiohumanité dans l’horreur comme dans la sainteté de tous les dieux d’hier et de celui des trois dieux uniques d’aujourd’hui; et elle observe l’idole actuellement régnante  comme l’agrandissement photographique d’une simiohumanité originelle, dont l’étude exige un déplacement de la frontière arbitrairement tracée entre l’homme et l’animal par l’anthropologie antérieure – ce qui, encore une fois, s’inscrit dans la logique de la notion même d’évolution, qui serait contradictoire si sa route n’était pas ponctuée par une succession de réverbères dont chacun change l’emplacement où l’ ivrogne cherche ses clés.

 Si personne n’a jamais observé la simiohumanité de « Dieu », la cause n’en est que trop évidente : comment le singe-homme ne serait-il pas à lui-même sa propre idole sous le déguisement du géant cosmique auquel il voudrait ressembler par l’intelligence et par la puissance qu’il lui attribuera ? Il suffira donc de fabriquer le logiciel qui programmera ses potentialités  et qui les hypertrophiera pour connaître le singe-homme ab ovo et dans toutes les virtualités qu’il rendra délirantes dans la divinité. Mais comment l’idole ne trahirait-elle pas à chaque instant la simiohumanité politique dont elle demeurera l’otage? Comment n’apparaîtrait-elle pas exemplairement divisée sur le modèle de la créature dont elle offrira une reduplication fascinante?

6 – L’éléphantiasis de l’idole

Tous les souverains de la terre tiennent le sceptre  de leur bonté dans une main et la foudre de leur justice dans l’autre. Mais ces deux armes se trouveront embellies en l’idole : l’une s’envolera dans le séraphique, l’autre précipitera ses adversaires  dans les tortures des châtiments éternels. Est-il un singe-homme qui puisse ignorer que la vénération et l’épouvante sont les deux clés de la politique ? Quel est le singe-homme qui ne se reconnaîtrait pas dans la double éléphantiasis  que l’idole sera chargée d’illustrer et sur laquelle il se défausse? En vérité, il n’est pas de source plus abondante et plus sûre d’une connaissance réellement anthropologique du singe-homme que le portrait du maître cruel, patelin et qui se pare de bonté, comme tous les gouvernants : ce guide est déchiré depuis des millénaires entre des félicités sans pareilles  et la dégustation de ses vengeances inépuisables.

 Dès lors, l’anthropologie est une science tributaire de la même  scission interne de sa méthode qu’une science de la mémoire des peuples et des nations qui s’appelle l’Histoire et dont j’ai démontré qu’elle ne saurait persévérer à se présenter comme un bloc, à l’image de feu l’histoire sainte, parce que le récit des événements et l’exposé nécessairement argumenté de leur signification anthropologique ne se laissent plus couler dans le moule d’une raison moyenne et banalisée par l’usage commun (voir Réflexions sur l’après 11 septembre, L’histoire racontée et l’histoire comprise). Si le sens profond du temps de Clio s’éclaire à la lumière  d’une véritable interprétation de l’évolution de l’encéphale de notre espèce, à plus forte raison l’anthropologie  scientifique sera scissipare. D’un côté, l’anthropologue   de terrain recueillera des dents et des ossements ; puis il en déterminera la date par l’observation de leurs formes  et de leurs dimensions, à l’image du mémorialiste qui enregistre les circonstances au jour le jour, puis les enchaîne les unes aux autres  dans un ordre chronologique intellectuellement aveugle. Mais la simiologie dont l’homme-singe fait l’objet ne récolte ni dents, ni os ; elle étend sur la table d’opération d’un cosmos changé en infirmerie de l’encéphale simiohumain les trois gigantesques patients du singe homme que sont ses trois dieux uniques ; puis les chirurgiens qui s’empressent à leur chevet branchent leur triple boîte osseuse sur le scanner qui explorera les plis et les replis les plus secrets de leur espèce d’entendement.

7 – L’anthropologie historique et la psychanalyse

Que le Dieu unique soit le témoin central du cerveau de l’homme-singe et de sa politique n’est pas une découverte entièrement absente de la psychanalyse, mais seulement à la manière dont Copernic se trouve en germe chez les physiciens grecs, le cogito de Descartes dans  saint Augustin, Darwin dans Lucrèce ou Grégoire de Nysse et tout  le transformisme dans le mythe du salut : ce genre d’observations est de peu de portée anthropologique, parce qu’ici encore,  seules les problématiques nouvelles dans lesquelles les questions sont posées métamorphosent en mutations prometteuses ou fécondes de simples virtualités cérébrales astucieusement mises en lumière  depuis longtemps, mais par des chorégraphes inexpérimentés.

Il est néanmoins utile d’ouvrir une parenthèse amusée sur les relations virtuelles de Jung avec l’anthropologie de son temps, parce que le père du rival de Freud était pasteur, ainsi que deux de ses frères ; et l’ascendance , tant paternelle que maternelle de ce Johann Paul Achilles Jung, décédé en 1896, comptait déjà six pasteurs, ce qui vous forge une hérédité théologique digne d’attirer l’attention de l’anthropologie culturelle. Le futur adversaire de la psychanalyse du grand Viennois fait remonter à sa seizième année la lecture sacrilège qu’il est censé avoir faite d’un ouvrage de Biederman intitulé La dogmatique chrétienne. Le psychanalyste bâlois, devenu zürichois, aurait découvert, raconte sa secrétaire, Aniela Jaffé, que si Dieu est déclaré une personne, il possède fatalement une personnalité , donc un caractère dont il convient d’observer les traits. Or, Dieu paraît « soumis à tous les errements ». Sa complexion titubante et hagarde se manifeste par des sautes d’humeur aussi incessantes qu’incontrôlées, des émotions d’une vivacité et d’une superficialité infantile, des passions primitives et frustes et des péchés à la pelle. De surcroît, le personnage subit force défaites  sur le terrain; et s’il remporte quelques succès incontestés, jamais ils ne se révèlent durables. L’idole se montre en outre erratique, vaniteuse, égoïste, entêtée, bornée, arbitraire, susceptible, irresponsable et son besoin aussi risible qu’exacerbé de se voir adorée demeure dangereusement inassouvi.  

Le jeune Jung est décidément d’une pénétration d’esprit peu commune ! Quant à  son éthique, elle lui permet de s’étonner grandement de la fureur explosive et de la stupidité des vengeances du monstre. Que signifie son comportement hideusement colérique, menaçant et contre productif ? Pourquoi lui  arrive-t-il de s’en repentir devant lui-même ? Et que dire de l’insécurité continuelle dans laquelle les humains se trouvent plongés par le goût pervers du nouveau Polyphème de les mettre sans cesse et cruellement à l’épreuve, alors que son omniscience a infailliblement prévu le résultat de ses expérimentations malheureuses sur ses sujets ? Le psychanalyste précoce s’écrie : « Que dirait-on d’une personnalité humaine qui se comporterait de la sorte ? Je ne me risquai pas à y réfléchir. » 

Quel témoin saisissant d’une espèce tellement instable, incohérente et bancale qu’elle se donne un simple d’esprit pour idole! Comment le singe-homme aurait-il pu imaginer un personnage de théâtre  plus criant de vérité sur la scène de la folie du monde ? Et pourtant, Jung a cru toute sa vie en l’existence d’un acteur du cosmos dont il affinait seulement quelque peu la sottise afin qu’il alimentât davantage son angoisse de mystique protestant ; et il décorait un créateur aussi boiteux d’une majuscule révérentielle. Certes, l’autobiographie de Jung est hautement fantaisiste : on y voit son père célébrer l’eucharistie – il est luthérien -  mais avouer qu’il ne comprend rien  à la Trinité. Mais pour l’anthropologie historique, il est heuristique de se demander pourquoi ni la psychanalyse de Jung, ni celle, pourtant moins naïve  de Freud, et encore moins celle, délibérément parathéologique, de Lacan ne se sont ouvertes à une anthropologie  du singe-homme. 

 C’est que ces explorateurs de l’inconscient n’étaient en rien des observateurs-nés d’une espèce dont le théâtre naturel est l’arène de l’Histoire. Aussi aucun d’entre eux ne comprend-il  le prodigieux génie politique dont l’idole s’est progressivement dotée par les soins de ses adorateurs et dont le christianisme l’a remplie à ras bords, au point qu’elle est devenue, en retour, le véritable biographe de leur espèce de raison. Jung note seulement, avec une indignation d’enfant de chœur, que Dieu a « créé  les hommes de telle sorte qu’ils devront nécessairement tomber dans le péché » ; et que « malgré cela, il leur interdit le péché au point de les livrer à la damnation éternelle dans les flammes de l’enfer » . Pourquoi les châtier de céder à la pulsion invincible qui les plie à sa loi et à laquelle ils ne sauraient résister sans réfuter le modèle sur lequel ils ont été créés ? C’est donc, conclut Jung –  à quatre-vingts ans, il souligne encore la phrase, terrible et scandaleuse qui le bouleverse depuis son enfance - « que la volonté de Dieu les a condamnés d’avance à pécher ». Mais tout chef d’État lèvera les épaules  devant tant de candeur parce que l’esprit politique enseigne que les crimes sont aussi irrépressibles que la nécessité de les réprimer. On n’a jamais vu  un tyran rejeter l’alliance  du ciel : tous sont pieux.

8 – La psychanalyse politique de l'idole

Dès le premier siècle de notre ère, la profondeur nouvelle du génie politique de l’idole lui fait dépasser de cent coudées les futurs Richelieu, Louis XI et Machiavel. L’anthropologie historique consulte la divinité autant qu’elle l’ausculte et la dissèque, parce que les secrets les mieux gardés de l’homme-singe se cachent dans ses oracles et qu’il convient à une discipline encore juvénile de faire son apprentissage en se mettant à l’écoute des trois monstres du ciel que deux millénaires et demi de cogitations à la fois naïves et retorses du singe-homme ont suffi à façonner; car ces ogres célestes ont accumulé dans leur cerveau tant de recettes et de secrets de l’astuce politique de la créature qu’à la vérité, ils sont à la fois les orateurs les plus révélateurs de chaque siècle et les seuls narrateurs fiables du parcours psychogénétique de leurs adorateurs depuis le paléolithique.  

Quand le catéchisme romain écrit que l’homme a commis le crime le plus abominable qui se pouvait concevoir en tuant le fils de son créateur et que, dans le même  temps, l’offensé a aussitôt métamorphosé le plus épouvantable des forfaits en l’instrument unique et parfait de son pardon et de la rédemption éternelle  des coupables, comment se fait-il que le crime fût  le seul moyen d’accès décisif à la récompense suprême que les assassins pouvaient attendre de leurs rêves les plus fous ? Comment le dieu simiohumain descend-il  dans les profondeurs de la science politique où l’anthropologie historique convie les chefs d’État et toute la puérilité psychanalytique à descendre côte à côte ? 

 Ce que l’idole dit en clair, c’est que tout maître outragé dans sa chair et auquel on aura quasiment arraché son sceptre - on lui a enlevé son bien le plus précieux, le symbole de sa paternité – conservera son règne s’il a le génie de paraître avoir préservé de la profanation la puissance la plus souveraine de toutes, celle de pardonner du haut de sa majesté inaccessible à ceux qui paraîtront l’avoir terrassé sur le devant de la scène; et il renforcera encore davantage la légitimité de sa puissance – et cela au point de la rendre plus intouchable qu’auparavant - à la condition qu’il souligne la vanité d’un sacrilège qui le laisse immaculé. S’il étend l’empire de ses prérogatives réputées hors d’atteinte, et cela à l’école même du désastre que sa sainteté intouchable ne saurait avoir subi, il modifiera l’économie interne de sa souveraineté et semblera en partager trompeusement les apanages avec ses créatures censées être devenues peu ou prou ses égales  et ses doubles. Comment se rendre plus incontestable qu’en rendant volontaire, mais en apparence seulement, la servitude éternelle et inévitable de ses sujets  subjuguées et flouées à nouveaux frais? Alors l’idole brandira jusqu’à la fin du monde devant les yeux effarés de ses créatures terrassées le forfait qui l’aura, en retour, installée à jamais sur un trône  désormais rendu inébranlable;  et ce sera inlassablement que le crime réputé pardonné par la bonté suprême deviendra la source nouvelle et inépuisable de l’omnipotence retrouvée du souverain. Voilà une leçon de politique trop profonde même pour les Machiavel, les Richelieu et les doges de Venise. 

Mais l’observation et encore moins la compréhension du génie politique ne fait pas partie de la culture occidentale – sans doute parce que son enseignement ne serait pas pédagogique. Et pourtant, il serait instructif de connaître le regard de Charles Quint, de Philippe II, de Pierre le Grand, de Frédéric II, de Henri IV, de Napoléon sur les cerveaux  théologiques  de leurs sujets, alors que Quinte-Curce nous fait connaître en profondeur celui d’Alexandre, qui s’est fait proclamer  fils de Jupiter pour des motifs pleinement concertés. 

Apprendre les plus profonds secrets de la politique à l’école de la simiohumanité de Dieu, c’est ouvrir à l’humanisme occidental et à la science historique un royaume de la connaissance de notre espèce dans lequel l’anthropologie devient le nouveau pays de Canaan des sciences humaines. La seconde Renaissance ne rompt pas les ponts avec la théologie : elle fait de ces miroirs des idoles les observatoires les plus puissants de l’homme-singe.

9 – L’évolution du cerveau humain dans le temps historique

J’ai déjà dit que le harassement et l’auto enfermement d’une anthropologie dotée d’une optique quasi officielle depuis Darwin se focalise sur une aporie liée à une erreur de sa méthode et que mon entreprise de modeste ordonnateur des voies et chemins d’une science de l’évolution de notre boîte osseuse plus digne que la précédente de la logique interne qui commande la question survivra aux progrès continus de la documentation ; mais mon mérite est d’autant plus mince que l’histoire du cerveau de notre espèce  s’est accélérée  au point de s’être rendue observable sur moins de trois millénaires. On a vu que ce motif contraint l’anthropologie scientifique à devenir une discipline sacrilège ; car si l’imaginaire du sacré est la scène où la simiohumanité trouve son théâtre mental spécifique, le fond de la difficulté n’est autre que celle de l’interprétation du  débarquement inespéré de la notion d’évolution dans l’actualité religieuse contemporaine, tellement il est évident qu’aucun regard surplombant sur l’humanité actuelle ne pourra se proclamer rationnel sans un examen critique du degré de simiennité dont témoignera  la religion de l’observateur. 

 Il se trouve, de surcroît, comme je l’ai déjà dit, que la simiohumanité est soumise à des avancées et à des régressions dont la pesée ne sera fournie que par les plateaux d’une balance imperceptiblement en avance sur les cerveaux demeurés les otages inconscients de leur propre dédoublement dans des mondes illusoires. Du coup, l’avenir de l’anthropologie scientifique se confond avec le destin de l’intelligence simiohumaine. Si celle-ci devenait un jour proprement humaine et si nous apercevions le miroir truqué dans lequel nos ancêtres s’imaginaient observer l’encéphale  des singes anthropoïdes, nous saurions que l’homme proprement dit n’est pas encore apparu. C’est ainsi que Xénophon aurait pris pour un homme un singe sacrificateur de bœufs et qui en aurait scruté les entrailles avec la plus grande et la plus savante attention, et aujourd’hui encore, nous prendrions les yeux fermés pour l’un de nos semblables un singe qui croirait au prodige eucharistique dont s’alimente notre propre culte. Quelle est la simiohumanité spécifique du mythe de la transsubstantiation  en chair et en sang humain du pain et du vin sur nos autels ? 

Encore une fois, je suis convaincu que mes cinq mille documents deviendront rapidement insuffisants, mais non l’ambition qui les inspire, parce que la route à suivre est tracée par la problématique qui, de toute nécessité, gouverne la question. Si ma problématique se trouvait démentie, ce serait la logique interne de toute anthropologie   scientifique future qu’il faudrait réfuter – mais cela ne se pourrait que si un Dieu pouvait exister hors de l’encéphale de ses adorateurs. Dans ce cas, on se demande bien comment tous les dieux anciens sont morts de vieillesse pour ne laisser en vie que celui censé surplomber le territoire sur lequel le hasard m’a fait naître et dont l’identité n’est déjà plus celle d’hier ou d’avant-hier.

10 – Une généalogie du sacré

L'anthropologie historique se livre à une " généalogie existentielle " de l'imaginaire religieux simiohumain. Elle en retrouve les étapes depuis les origines jusqu'aux formes actuelles du sacré. Il s'agit de reconstituer la logique interne à laquelle obéira nécessairement une espèce animale dont l'évolution aura fait croître le volume de son encéphale de telle façon que l'augmentation même de ses capacités cérébrales l'empêchera d'intégrer ses représentations oniriques à son ancien instinct de conservation. Une bête de ce type ne sera-t-elle pas inévitablement frappée de plein fouet par une forme de simiennité dont les armes seront imaginaires? Afin de vérifier l'hypothèse de sa chute dans des rêves qu'elle jugera propices à sa conservation il faudra examiner pas à pas le contenu psycho cérébral d'un vivant voué à devenir progressivement l'otage de son propre cerveau. On remarquera premièrement que les représentations délirantes qui assureront l'évasion de cet animal dans un irréel auto-défensif seront toutes fondées sur la prolifération de divers maîtres de l'univers, secondement que ces souverains seront modélisés en décalques de lui-même et qu'elles serviront de guides et de propriétaires de l'esprit et du corps de cette espèce.

La fonction pratique de ces représentations de personnages en déplacement dans le vide sera à la fois libératrice et carcérale. Elles apporteront un remède provisoire et instable à un traumatisme originel inguérissable, parce qu'un cerveau subitement livré à une étendue immense, inhabitée et silencieuse souffrira à titre congénital d'un contraste ineffaçable entre la noirceur qui l'environne et l'ossature minuscule dans laquelle il se voit logé. Ce sera en vain que la chair de la bête fera le plein de l'espace étroit qu'elle occupera. Comment un tel animal ne souffrirait-il pas d'un déhanchement qu'il jugera inexplicable entre sa charpente ridiculement saisissable et l'étendue incapturable dans laquelle il se verra immergé ? Il aura beau remplir cette vacuité de vivants invisibles et capables de se déplacer avec rapidité, ces peuplements du vide se révéleront peu durables et sujets à des redistributions incessantes des rôles, des attributs, des prérogatives, des facultés et des pouvoirs des acteurs. Pour pallier ces difficultés, l'animal en viendra à imaginer une seule instance protectrice et secourable dont l'omniprésence, l'omnipotence et l'omniscience serviront de contrepoisons à sa panique native. Il suffira donc à l'anthropologie nouvelle d'observer les multiples formulations tour à tour bienveillantes, craintives, rassurantes, affolées ou furieuses qui architectureront le crâne de l'homme-singe pour détecter avec précision les divers emplois et les finalités psycho-politiques générales qui caractériseront les systèmes immunitaires proprement cérébraux de la bête.

Il est fatal qu'avant de se décider à l'apprentissage patient du monde extérieur, cette espèce vouée au tragique de sa précarité fera tourner pendant des millénaires le cosmos tout entier autour de sa tête - mais quand elle commencera de connaître le réel, ses sciences elles-mêmes demeureront secrètement animistes. La matière se mettra à parler toute seule à la place des démons qui avaient un peu négligé de la rendre bavarde à leurs côtés. Les atomes ne se résoudront au mutisme absolu qu'avec l'apparition d'une espèce toute nouvelle, qui saura les faire taire définitivement à leur tour.

La conquête d'un regard de l'extérieur sur la volubilité intarissable de l'homme singe passe donc par des analyses précises et minutieuses de la généalogie de ses délires incurables et de leurs effets thérapeutiques passagers. Dans les accalmies de son histoire, cet animal oublie l'épouvante de ses neurones dans laquelle le déboîtage de la zoologie qui le régissait auparavant l'a subitement précipité. Mais sitôt qu'il se voit menacé d'anéantissement par de terribles ennemis, l'effarement s'empare de son esprit et il tente de conjurer son extermination en se réfugiant sous le sceptre d'un maître invincible.

Le Dieu de tous les siècles est ton sûr asile ;
Ses bras éternels te soutiennent.
Il a chassé devant toi l'ennemi,
Et il t'a dit : Extermine ! (Deutérome 33, 26-29)

Alors ses exorcismes deviennent gesticulants et il conjure ses malheurs par des cris, des chants, des récitations conjuratoires. Ses refuges, devenus proprement cérébraux, en appellent à une parole incantatoire.  

11 – L’avenir de la science politique

Schopenhauer parlait du « ciel de l’endroit ». Depuis lors, l’anthropologie historique est en butte aux floraisons culturelles dont la sacralisation larvée peut entraver les chemins de la pensée rationnelle avec autant d’efficacité que l’Eglise du Moyen Age. Soixante quinze ans après la parution de L’Avenir d’une illusion, cent vingt ans après celle du Zarathoustra et cent quarante ans après celle de L’Évolution des espèces, le fossé est devenu de plus en plus infranchissable entre les séductions esthétiques des simples cultures et le rude, mais salutaire remède de la vérité que conquièrent les sciences. L’anthropologie critique ne suivra la route qui lui appartient qu’à l’école des contributions imprévisibles de chercheurs isolés. Jamais elle ne trouvera accueil ou refuge dans un centre officiel ou semi officiel de la recherche scientifique, parce que la résistance que les imaginaires religieux opposeront, comme toujours, aux progrès de la connaissance rationnelle du genre humain se montrera aussi acharnée qu’autrefois sous des dehors plus discrets et se révélera d’autant plus invincible que le 11 septembre 2001 a démontré à nouveaux frais et sous l’œil des caméras du monde entier que les soubresauts politiques les plus spectaculaires de la planète du singe-homme se donneront pour longtemps encore l’arène tragique  des songes de l’islam, du judaïsme et du christianisme pour acteurs. 

Mais on ne peut rien comprendre à la politique internationale actuelle sans une science anthropologique du sacré, donc sans une connaissance d’État des croyances religieuses (Réflexions sur l’après 11 septembre, Pour une connaissance d’État des croyances) . Israël est l’expression du débarquement dans le XXIe siècle d’une théologie vieille de près de trente siècles. Cette nation est psychiquement légitimée par le sionisme ; et sans le mythe selon lequel  une certaine terre lui aurait été donnée par une divinité, la politique de ce peuple n’aurait plus de fondement  psychogénétique. La nation de Jahvé n’est pas seulement soutenue par le conscient ou l’inconscient religieux de la judaïté dans le monde entier : contrairement à ce que l’on imagine, son principal appui est le protestantisme américain, qui est essentiellement vétéro-testamentaire et qui se fonde bien davantage sur le Dieu de Moïse  que sur celui des mystiques chrétiens, évacués du christianisme par Luther et Calvin. L’absence, au début du IIIe millénaire, d’une véritable science politique est un objet de stupéfaction pour l’anthropologue  - mais l’étonnement est né avec la philosophie  et l’on ne s’étonne pas  bien longtemps avant de se risquer à penser.

12- Conclusion

L'anthropologie historique inaugure une mutation méthodologique irréversible du seul fait qu'elle s'inscrit dans la logique de la postérité commune à Darwin et à Freud.

Le XVIIIe siècle avait conquis la distantiation du ridicule et de la moquerie à l'égard des rituels magiques, le XIXe le recul de la science historique, de la biologie et de la philologie, le XXe celui de la connaissance de l'inconscient. Le XXI siècle conquiert un regard de généticien et de psychanalyste sur l'encéphale politique d'une espèce dont les armes offensives et défensives sont fondées sur des mondes imaginaires.

Telles sont les quelques indications que je puis donner sans déflorer ma recherche. La vie théologique de la politique de la planète ne fait que recommencer ; et puisque ce ressaut universel  se produit au siècle de l’atome, de la psychanalyse et du décodage du génome humain, une science plus profonde du singe-homme ne saurait se trouver longtemps retardée – la logique est la pierre philosophale de l’Histoire.

22 mai 2002