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L'Amérique qui avait perdu son ombre

 

 

L'anthropologie logique aurait-elle scellé un pacte secret avec une psychanalyse de l'ombre du genre humain? Dans ce cas, la politique et l'histoire simiohumaines conduiraient l'intelligence transanimale à la dissection du Dieu des singes et la théologie américaine de l'auto-innocentement national deviendrait un document psychobiologique.

1 - Qu'en est-il du Dieu du singe-homme ?
2 - Le psychanalyste du Dieu des singes
3 - Les origines simiohumaines de Dieu
4 - Les premiers pas de l'anthropologie logique
5 - Comment le singe-homme et son Dieu suaient d'angoisse
6 - L'empire qui avait perdu son ombre
7 - Le monologue de l'Amérique
8 - La première balance transzoologique
9 - L'ombre de l'intelligence
10 - La leçon des idoles
11 - Le débarquement de l'anthropologie logique dans la science politique
12 - La chair et les ossements de l'histoire

1 - Qu'en est-il du Dieu du singe-homme ?

Quelle triste aventure, n'est-il pas vrai, que celle d'une espèce qui tente désespérément de peser son encéphale sur une balance des peuples, des nations et des empires qu'elle ne saurait se construire ! Nous ne savons que depuis peu quelle sorte de connaissance de son ombre le singe-homme allait conquérir à la faveur, si je puis dire, de la collision de sa cervelle avec les formes les plus tentatrices d'une peur et d'une mort pourtant simulées, celles dont l'âge atomique lui permettait d'expérimenter le frisson. Ce n'est qu'en 2010 que nous avons commencé de nous apercevoir que les dieux ne sont jamais que les ombres tragiques et redoutables de leurs créatures et qu'il aura fallu des siècles d'exorcismes et de défis de nos ancêtres à leur propre épouvante pour leur permettre d'esquisser l'effigie politique du monstre bicéphale qu'ils avaient fini par installer en solitaire dans leur ciel. Par quel exploit d'une introspection demeurée simiohumaine en diable nos lointains prédécesseurs ont-ils pourtant découvert que leur guerre atomique ressortissait à un art de se faire peur d'une nature fort différente de celle qui engendrait jusqu'alors leur crainte et même leur terreur et qu'ils ont baptisée l'épouvante ?

Parmi les bienfaiteurs les plus mémorables de l'évolution de notre conque osseuse, nous avons réservé une place éminente au simianthropologue de génie qui, vers 2010, a déposé le brevet de la première radiographie d'un dieu épouvanté par le piège que sa masse cérébrale lui tendait ; car cette découverte nous a autorisés à poser la question sacrilège de savoir ce qu'il en est d'un animal capable de s'auto épouvanter à la lumière des chausse-trapes que son intelligence lui prépare. Qu'y avait-il donc dans l'épouvante atomique qui séparât d'une manière décisive l'effroi bancal du singe-homme de celui de tous les autres animaux ? Pourquoi la pesée d'une substance psychique inconnue, l'épouvante nucléaire, dont les paramères psychobiologiques paraissaient préfigurer l'avènement d'une espèce qui se qualifiera d'humaine, s'est-elle révélée le levier qui allait permettre à cette espèce artificielle de naissance de quitter l'enceinte des bêtes apeurées ?

2 - Le psychanalyste du Dieu des singes

Car enfin, la peur de l'enfer, elle aussi, en appelait à un délire de l'imagination, la peur de l'enfer, elle aussi, semblait se nourrir d'une certaine capacité de semi réflexion et de semi introspection dont une théologie de la torture s'ingéniait à alimenter la sainteté . Mais seule l'épouvante nucléaire conduisait l'art de se faire peur au terme de sa logique interne, seul l'atome faisait débarquer un embryon de raison dialectique et introspective dans la politique ambiguë du singe-homme, parce qu'un effroi habité par un début de réflexion critique reposait sur une bravade beaucoup plus attirante que la séduction d'une alliance avec le diable à laquelle notre espèce s'était exercée pendant deux mille ans en vue de goûter aux délices secrètes de sa damnation ; car les blandices de l'enfer atomique contraignaient non seulement le singe-homme à se reconnaître pour seul responsable de sa théologie de la vengeance éternelle qu'il assouvissait sans relâche à l'égard de lui-même, mais dont il avait jusqu'alors délégué l'exécution à son ombre divinisée , mais encore à conduire l'examen critique des formes cosmiques de son sado-masochisme originel jusqu'à s'interroger sur les embarras que le Dieu des nations et des empires rencontrait depuis vingt siècles sur son chemin. Et maintenant le risque était grand que le ciel des singes se retrouvât tout piteux - tellement le déluge s'était révélé un ratage cuisant du souverain de sa propre damnation.

Du coup, la bombe cataclysmique élevait le singe-homme au rang de confesseur satanique des épouvantes de son Dieu. Mais une créature capable de psychanalyser son créateur et de se demander pourquoi son idole était suicidaire inquiétait l'intelligence d'un animal qui se découvrait diabolique à souhait ; car si le seul vrai psychanalyste des idoles n'était autre que le Diable et si son bistouri était celui de la logique, quelle délectation que le sacrilège de coucher sa copie céleste sur le divan ! Pour la première fois, une épouvante propre à l'intelligence véritable conduisait la créature à mener l'enquête de Lucifer sur l'inconscient politique d'un Dieu appelé à faire naufrage dans le cosmos; pour la première fois, toute introspection sérieuse avait pour tâche de faire avouer à un monstre céleste qu'il s'était fabriqué le Bien et le Mal à l'école du diable et qu'il en résultait une épouvante dont il goûtait le funèbre aux côtés de son mime , le singe-homme. Quelle date importante dans l'histoire de la première anthropologie rendue heuristique sous le scalpel de la logique que d'inviter l'homme et son père à se regarder droit dans les yeux . Tous deux découvraient que le prince des ténèbres les avait armés d'une politique et d'une théologie de leur propre destruction. Qu'en est-il de l'épouvante dont le cœur nucléaire était un Bien et un Mal concoctés à l'école de l'apprentissage d'un double trépas dans le vide de l'immensité ?

Mariali

3 - Les origines simiohumaines de Dieu

A peine le singe-homme était-il devenu semi pensant qu'il s'était demandé dans quelle forteresse la cervelle préprogrammée d'un dieu épouvanté par son suicide et menacé d'y laisser sa peau jouait à se faire peur avec la mort dont il brandissait la foudre dans le cosmos et dans quelle mesure il était conscient de ce qu'il ne deviendrait jamais plus intelligent que sa malheureuse créature s'il ne perçait avec audace les secrets de son jeu avec le Bien et le Mal. A l'heure où l'anthropologie transanimale a commencé de décoder avec courage le cerveau suicidaire de l'idole des singes, cette discipline a fait un pas de géant dont nous n'avons pas épuisé la fécondité méthodologique . Mais nous n'avons pas achevé le décryptage minutieux de toutes les théologies de type simiohumain. Quand ce travail aura été conduit à son terme, nous saurons comment les décibels thermo-nucléaires s'étaient tapis dans la conque osseuse d'un père du cosmos . Néanmoins les idoles qu'adorait cette espèce aujourd'hui disparue sont d'ores et déjà devenues les guides secrets de notre simianthropologie expérimentale: elles ne nous ont pas seulement éclairés sur la transition entre le cerveau semi animal et le cerveau " humain " actuel , mais sur les origines zoologiques du Dieu biblique .

L'aiguille courant sur le cadran d'une balance dont le fléau luciférien mesurait l'épouvante d'un dieu par le dieu épouvanté qu'il croyait être devenu à lui-même nous a permis l'analyse des formes semi simiennes de la volonté , des tournures semi animales de la responsabilité et des tourments semi zoologiques de l'angoisse dont souffrait un homme-singe dont les cordages de ses théologies avaient longtemps hissé la solitude dans le ciel de son idole et qui avait découvert, cachés au cœur de sa divinité, les affres de la bombe thermonucléaire qu'il s'était fabriquée à son tour - celle qui, en retour, lui permettait désormais de préciser l'identité bestiale de son créateur mythologique. " Si j'étais seulement un animal, se disait maintenant le singe-homme, comment disposerais-je d'un regard métazoologique sur mon idole, comment l'apercevrais-je sous les traits d'une copie de l'animal suicidaire que je suis à moi-même, comment prendrais-je son effigie en horreur et la jugerais-je hideuse ? "

4 - Les premiers pas de l'anthropologie logique

L'anthropologie logique raisonne de la manière suivante : une bête suffisamment cérébralisée, donc suffisamment dépressive pour commencer d'apercevoir sa propre épouvante dans le miroir où son dieu des tortures éternelles lui renvoyait une image déjà intellectualisée de sa mort à petit feu a nécessairement fait un premier pas en direction de la succulence secrète de sa damnation; sinon la simianthropologie critique se mettrait en contradiction radicale avec ses prémisses et, du coup, sa méthode tomberait tout entière dans le chaos de la raison semi animale qu'elle serait pourtant censée avoir partiellement quittée. Sitôt que nos pères ont donc découvert que la bombe qu'ils venaient de se fabriquer était à l'image et ressemblance de l'apocalypse que leur réservait leur lointain géniteur, leur simianthropologie prénucléaire, si fruste et hâtive qu'elle nous parût, avait du moins découvert la problématique qui allait permettre à leurs "sciences humaines ", comme ils disaient avant l'heure, de rassembler quelques matériaux psychobiologiques de nature à décoder l'encéphale infernal d'un animal dont un camp de concentration souterrain dont il feignait de se menacer lui-même était devenu le jouet principal.

Certes, la première balance dont l'ambition transzoologique était déjà de peser le double jeu des hommes-singes à la lumière des idoles semi animales qui leur en fournissaient de gigantesques reproductions se trouve maintenant exposée au musée de l'hypocrisie psychobiologique où nous admirons la galerie des cerveaux simulateurs dont nos ancêtres avaient cru bon de se doter. Mais cette balance rudimentaire s'est révélée fort utile à nos observations ultérieures sur l'idole unique qui a succédé à leurs premières représentations fantasmées d'eux-mêmes ; car les originaux et leurs copies paraissaient honteux de découvrir, mais un peu tard, que leur apocalypse terminale avait été construite en miroir de toute leur politique bipolaire ; et ils se montraient plus humiliés encore d'avoir attendu leur propre capacité d'égaler leur roi d'un Déluge manqué pour s'apercevoir de leur dichotomie cérébrale.

Nos deux cambrioleurs de la matière cosmique contemplaient donc leur foudre avec des yeux remplis de terreur d'indignation et d'angoisse; et ils se disaient l'un à l'autre : " Quel ratage que celui de notre tête ! N'allons-nous pas nous trouver mis au banc des accusés ? Nos créatures ne vont-elles pas se dire que l'omnipotence et l'omniscience que nous nous sommes ingéniés à nous accorder réciproquement dans l'univers mériteraient une action en justice contre nous ? Comparaîtrons-nous devant leurs juges? Comment prendront-elles encore au sérieux notre jeu avec leur vie et leur mort, comment n'assisteraient-elles pas, bouche bée, au spectacle de notre reculade, de notre débandade et de toute notre mascarade dans le cosmos si elles découvraient , nichés au plus profond de leur boîte osseuse, les secrets inavouables que leur tête et la nôtre se partagent? Maintenant que les fruits de notre arbre de la connaissance les ont conduits au cœur de la matière, nous sommes au pied du mur : qu'allons-nous faire du péché de penser que nous avions déposé au plus secret de leur intelligence politique si leur tour est venu de nous traîner en justice ? "

5 - Comment le singe-homme et son Dieu suaient d'angoisse

En vérité, nos deux lascars de l'immensité n'en menaient pas large: " A ma droite, disait le Président du Tribunal chargé de juger les dieux des singes, voici un spécimen en modèle réduit du créateur de notre espèce. Regardez comment ce grand gesticulateur dans le vide essayait de nous cacher l'apocalypse qu'il cachait dans sa manche, voyez comment il s'est ensuite décidé à transporter aux enfers sa vengeance et sa foudre devenues inutiles dans l'immensité. Et maintenant, à ma gauche, voici sa miniature sur la terre. Je les ai cités ensemble à la barre de nos témoins , parce que leurs statuettes sont encore à notre image dans ce prétoire. Depuis peu, leur double idole est plongée dans les transes, parce qu'elle a fini par découvrir les secrets des atomes ; et vous la voyez toute tremblante de faire exploser la goutte de boue sur laquelle elle se trémousse."

Blottis l'un contre l'autre sur le banc d'infamie, le singe-homme et son Dieu suaient d'épouvante à la pensée de perdre les gages d'une éternité dont ils se partageaient les bénéfices en compte à demi: " Où se cache notre banquier commun? se disaient-ils. Qu'avions-nous à nous épouvanter nous-mêmes dans l'étendue ? Nous voici condamnés à perdre pied dans un silence que nous aurons défié en vain . Comment sauverions-nous notre double face si le dernier asile à nous partager ne sera autre que le néant et si notre immortalité n'est plus un bon placement sur le marché du temps, faute de créancier de notre durée qui nous garantisse contre notre engloutissement dans l'espace?"

Mais la première balance à peser l'encéphale bifide d'un Dieu dédoublé entre le cosmos et la terre se situait à des années lumières de notre capacité actuelle de nous poser la seule question décisive, celle que nous examinons désormais sans relâche et que nous ne sommes pas près de résoudre - celle de savoir si notre transzoologie accèdera à la pesée définitive de la simiohumanité dichotomique qui caractérisait le simianthrope et sa géopolitique bipolaire ou s'il nous faudra nous résigner à une attente de plusieurs générations pour découvrir où se trouve la soudure entre les deux espèces, et si leur jonction change de place au cours de notre évolution .

6 - L'empire qui avait perdu son ombre

J'ai déjà souligné que nos ancêtres n'avaient réussi à breveter qu'une balance tellement rudimentaire de leur propre tête que leur pesée de l'encéphale de leurs dieux périssables leur avait seulement permis de se démontrer l'épouvante de leur créateur boiteux et comment le démiurge imaginaire auquel ils avaient conféré l'immortalité dont ils rêvaient pour eux-mêmes souffrait en réalité des mêmes paniques que son éphémère créature - mais quant à examiner en laboratoire la nature de cette épouvante, il n'y fallait pas songer. Certes, nos prédécesseurs savaient maintenant qu'il s'agissait de deux singes vaniteux et que le jeu stupide de se terrifier l'un l'autre les amusait un instant, mais qu'ils reculaient bientôt, épouvantés par le spectre de la solitude dont ils se menaçaient eux-mêmes à la fois bêtement et pour rire. Aussi la première balance capable de comparer les paramètres de l'encéphale scindé du singe-homme avec ceux de l'idole schizoïde qu'il s'était fabriquée ne lui permettait-elle pas encore de déposer sur ses plateaux la substance psychique tout à fait singulière et déjà transanimale que j'ai évoquée plus haut et qui s'appelait l'épouvante. Car le singe-homme de ce temps-là se croyait devenu un héros de sa raison dichotomique quand il s'imaginait que le terrorisme cosmique qu'il appelait une théologie et qui avait failli mal tourner était entièrement identique à la doctrine de la dissuasion nucléaire biphasée dont le sceptre ambigu armait maintenant l'encéphale bipolaire de son espèce sur les cinq continents.

En ce temps-là, l'épouvante n'était encore qu'un personnage théologique transitoire dont les performances passagères rappelaient l'aventure de Peter Schlemihl, le pauvre homme dont Chamisso avait raconté qu'il ressemblait tellement à son ombre que tout le monde s'enfuyait à son approche, au point qu'il n'était rien de plus terrifiant que de croiser un singe privé de son ombre, dès lors qu'il s'identifiait aux contours agités de sa silhouette sur le sol et se reconnaissait en elle. Ce que le singe-homme de l'époque désirait le plus ardemment, c'était seulement de remettre la main sur son effigie provisoire. Aussi son épouvante avait-elle atteint le paroxysme de son intensité quand il en était venu à se demander si son corps n'était pas devenu l'ombre momentanée de son âme et si son vrai corps n'avait pas passé tout entier du côté de son épure.

Or, dès le début du XXIe siècle, l'anthropologie logique en était venue à se demander si les peuples et les empires pouvaient perdre durablement en seulement un instant leur ombre en cours de route. Il était hors de doute que leur science historique ne disposait en rien de la problématique et de la méthode que réclamait le récit des aventures d'un animal que son ombre avait abandonné. Aussi était-il devenu d'une importance politique cruciale de se demander comment il fallait établir le diagnostic des ombres malades ou en bonne santé et quelles relations les nations entretenaient avec elles tout au long des siècle. Qu'advenait-il de leur chair et de leur squelette quand leur ombre les avait plantées-là? Quel sort attendait-il leur spectre quand il se trouvait réduit à parcourir le monde en aveugle ? De quelles métamorphoses le corps et l'ombre des nations devenaient-ils les proies quand un malheur ou une chance inespérée les avait disjoints ? Or, au début du XXIe siècle, l'empire américain avait perdu son ombre sans qu'on sût s'il en tirerait un bénéfice impérissable ou s'il périrait d'asphyxie de s'en trouver tragiquement séparé.

7 - Le monologue de l'Amérique

La question était d'autant plus angoissante que l'Amérique se disait, in petto: " Est-ce bel et bien mon ombre que j'ai perdue ? Peut-être cette géante est-elle maintenant devenue mon vrai corps ? Mais qui me dira si elle a cessé de m'accompagner ou si elle m'est demeurée fidèle ? Autrefois, elle faisait si bien corps avec moi qu'il me suffisait de lui jeter de temps à autre un coup d'œil complice , et aussitôt j'étais plus sûre que jamais de sa présence, tellement mon ombre s'appelait mon ombre et mon corps, mon corps. Du reste, elle semblait soucieuse de me rassurer sans cesse sur ce point , comme si elle me soupçonnait d'en douter. Peut-être craignais-je déjà de la voir partir ? Pourquoi me disait-elle à tout bout de champ qu'elle me suivrait jusqu'au bout du monde, alors qu'elle me collait à la peau ? Et maintenant qu'elle faisait semblant de n'être plus là, qui pouvait me certifier qu'elle n'avait pas tout simplement décidé de se rendre invisible à mes côtés ? Pour longtemps ou pour toujours? Même dans l'hypothèse qu'elle reviendra, toute contrite de m'avoir joué un vilain tour, le mal sera fait. Mon sort sera-t-il de laisser ma musculature courir toute seule sur la terre ? La garce ne va-t-elle pas profiter de ma cécité pour condamner ma chair et mes ossements à errer de ci, de là ? J'en suis venu à me demander jour et nuit ce que je vais devenir si me voici réduit à vérifier l'existence de ma charpente ici bas."

Mariali

Quelquefois, je me dis que le secret des empires est de se rendre reconnaissable à leur ombre. S'ils négligent de sceller une bonne alliance avec leur ombre, mal leur en prendra. Il m'arrive maintenant de me demander si j'ai gardé toute ma tête. Je ne m'étais jamais posé la question. J'étais de mèche avec elle. Que de tracas m'attendent maintenant!"

Toute l'Amérique venait seulement de découvrir qu'un empire privé de son ombre n'est plus qu'un vagabond sur la terre et que tout le monde le fuit. Quant à l'anthropologie logique de l'époque, elle commençait seulement d'observer l'allure d'une nation qui ne savait plus où elle allait et ce qui l'attendait et qui se demandait à chaque instant si son ombre était toujours là . De l'Alaska à la Californie, le nouveau monde se disait à voix basse: " Serais-je devenu un animal errant et privé de mémoire ? Je crois me souvenir qu'au fil des ans mon ombre était devenue ma meilleure agence de renseignements. Je garde la mémoire des exploits de ses yeux grands ouverts et de ses larges oreilles. Elle espionnait mes amis et mes ennemis sur les cinq continents. Depuis qu'elle semble bel et bien avoir pris le large, je me demande si j'avais raison de croire en sa fidélité. Peut-être me trompait-elle depuis longtemps. Le pire, c'est que je me méfie de tout le monde maintenant.

" Peuples et nations, craignez de devenir les otages de l'ombre qui aura cessé de trottiner à vos côtés ; peuples et nations, apprenez à vous méfier de votre ombre. Qu'il vous suffise de l'observer pour vous reconnaître à votre pas sur toute l'étendue de la terre, qu'il vous suffise, quand votre soleil est au zénith, de vous exercer à vous rapetisser un instant, qu'il vous suffise de vous allonger le matin pour que votre couchant vous conserve votre grandeur. Peuples et nations, que votre âme ne se gêne pas de faire la leçon à votre ombre : vingt fois admonestez-la , redressez-la, enseignez-lui la droiture. Le jour où vous ne saurez plus où votre ombre s'est rendue, le jour où elle aura passé à l'ennemi, le jour où elle vous narguera, sachez que les rôles auront été inversés. Alors, ce sera à elle de vous enseigner le soir et le matin. Car votre corps et votre âme auront atteint la " masse critique ", comme disent maintenant nos savants atomistes. Votre ombre fera-t-elle exploser le réacteur?"

8 - La première balance transzoologique

On voit qu'une Amérique réduite à l'ombre d'elle-même avait commencé de croquer la pomme de l'arbre de la connaissance dans le vieux jardin que l'on sait et que, de ce fait, cet animal n'avait cessé de nourrir la peur, l'effroi ou la crainte propres seulement aux bêtes, qui ne craignent jamais que de perdre leur ombre.

Aussi l'empire mondial de sa justice se découvrait-il épouvanté aussi bien d'avoir perdu son ombre que de la retrouver sous mille formes devenues hostiles. Quand nous avons compris que les nations simiohumaines se dédoublaient en l'idole qui convenait à chacune d'elles et qui marchait, les oreilles bouchées, à leurs côtés, nous avons pu commencer d'observer tous les Etats de la terre comme des personnages accompagnés par les dieux aveugles qui leur servaient de gardes du corps. Car l'Amérique se trouvait maintenant possédée par le démon de l'introspection ; et ce démon avait précipité l'empire mondial de sa justice dans un long cauchemar. Voyez comme le spectre de cette justice la poursuivait maintenant dans le jardin ; et voyez comme elle se cachait sous les bosquets bibliques, épouvantée par le fantôme qui lui disait : " Quel est ton Bien et ton Mal ? Montre-moi l'arbre qui t'a donné les fruits de ta justice."

Et l'Amérique fuyait dans la nuit, et l'ombre de sa justice la poursuivait. Alors l'anthropologie logique a commencé d'observer tous les Etats de la terre comme des personnages accompagnés par l'ombre de leur justice.

9 - L'ombre de l'intelligence

Souvenons-nous de ce que l'immense majorité des simianthropes, nos ancêtres, ne faisait pas encore clairement la distinction entre, d'une part, la substance inconnue qui débarquait quelquefois dans leur encéphale et qui préfigurait leur entrée prochaine et prometteuse dans un empire mystérieux où régnait l'épouvante, et d'autre part, les simples paniques d'entrailles qui s'emparaient des nations. Il en est résulté un fossé de plus en plus infranchissable entre la connaissance infirme qu'ils avaient acquise de l'ombre qui les allongeait ou les raccourcissait le soir et le matin et le regard que les premiers cerveaux humains commençaient de porter sur le double qui les accompagnait depuis leur sortie du jardin. Car toutes les nations de l'époque tenaient leur ombre de justice bien en laisse ; et toutes s'exerçaient à la faire tour à tour aboyer et réciter force patenôtres.

Naturellement, les sacristies hurlantes des nations s'imaginaient connaître l'histoire véritable de leur ombre, alors que nous commencions de découvrir les ingrédients transzoologiques de notre épouvante d'avoir perdu notre ombre - ce qui nous mettait dans un état précontemplatif et tout empreint, semblait-il, d'une tristesse relativement lucide. Certes, nous étions bien loin de disposer de la science politique transzoologique dont nous bénéficions aujourd'hui ; mais l'épouvante propre à l'intelligence livrait notre cervelle à une sorte de surprise glacée dont nous ignorions la composition. Du moins la mèche d'un étonnement transanimal allumait notre ombre et nous changeait quelquefois en un feu ardent ; et la grâce de notre étonnement incendiait parfois notre ombre. Quand l'étonnement de notre intelligence éveillait une stupéfaction lumineuse au plus secret de notre masse cérébrale, la stupéfaction d'avoir perdu notre ombre et d'être partis à sa recherche laissait filtrer une lueur par une lucarne encore faiblement éclairée.

Alors, l'anthropologie logique a commencé de s'adresser aux nations d'une voix forte et de leur dire que leur ombre était un personnage à admonester ; et que si elle s'était rendue invisible à leurs yeux, ce n'était pas une raison de renoncer à la suivre à la trace . Car déjà, l'épouvante allumait la mèche de la pensée ; et on l'entendait murmurer: " L'ombre de l'homme s'appellerait-elle l'intelligence? " Et c'est ainsi que nous avons commencé de construire une balance à peser une ombre nouvelle, l'ombre de notre intelligence.

10 - La leçon des idoles

Dès le début du IIIe millénaire, le singe évolutif était devenu suffisamment méditatif, donc introspectif pour se faire un début de spectacle du pitoyable embarras dont son ombre souffrait male mort. Certes, en ces temps reculés, elle marchait encore aux côtés de son maître et elle le consolait, le rassurait, le raffermissait, l'orientait sous le soleil et lui montrait la direction à prendre de l'aube au couchant. Mais depuis qu'elle avait quitté les corps, elle s'occupait d'affaires plus sérieuses . Aussi n'accordait-elle plus son pardon aux nations, sinon du bout des lèvres ; et elle négligeait fort de les combler des bienfaits de sa grâce, les jugeant décidément prématurés. A quoi bon, disait-elle, les revigorer vainement, à quoi bon consoler leurs Etats, à quoi bon ensevelir leurs empires sous une pluie de bénédictions rituelles , alors qu'elle avait bien d'autres soucis et bien plus dignes de son attention: car elle se demandait maintenant dans quels vases précieux elle allait verser le nectar et l'ambroisie du Bien et du Mal proprement humains.

J'ai déjà dit qu'en ce temps-là une Amérique glorifiée par l'éclat de sa propre sainteté se ruait tête baissée dans les ténèbres , ce qui avait du moins des chances de l'élever à la dignité d'un Œdipe aux yeux crevés. Mais de courir en tous sens à la recherche de son innocence perdue, cet acteur posait à l'anthropologie logique la question de savoir si un empire peut illustrer le drame antique de la cécité semi volontaire. Une Amérique ivre de sa vertu et orpheline de ses plus vieux compagnons d'armes, le Bien et le Mal, allait-elle voir son innocence grandir en intelligence et en grâce ? Et elle se disait : " Qu'en sera-t-il du ciel que je vais devenir à moi-même ? Saurai-je le féconder? Sèmerai-je à mon tour le grain de sénevé que l'Europe appelle l'épouvante et dont elle prétend qu'elle enfante la pensée? M'instruirai-je à épouvanter mon ombre?"

Au début du XXIe siècle, un miroir du Bien et du Mal aussi transzoologique était encore entièrement inconnu non seulement en Amérique, mais de toute la science historique et de tout l'humanisme occidental. Et voici que, pour la première fois sur la terre, un empire regardait son ombre droit dans les yeux ; et voici que, pour la première fois le fléau d'une balance à peser l'ombre d'un empire avait trouvé sa place dans les sciences humaines encore titubantes d'un Vieux Continent qui commençait de tracer d'une main tremblante sur le cadran de l'évolution cérébrale des peuples et des Etats la double effigie de deux gesticulateurs multiséculaires, le semi singe et le demi homme.

11 - Le débarquement de l'anthropologie logique dans la science politique

On sait qu'à partir de cet instant, la science politique a connu une mutation psychogénétique mondiale de son ombre et que le premier œil transzoologique sur l'histoire du singe-homme est apparu sur la terre. Jamais, jusqu'alors, en aucun lieu et en aucun siècle, un animal n'était parvenu à se raconter l'histoire de son ombre; et maintenant le singe semi pensant pesait le destin de l'ombre des nations sur les plateaux d'une balance encore tellement imparfaite, il est vrai, qu'un demi siècle plus tard, elle ne déclenche plus que l'hilarité de nos anthropologues - mais l'humanité, si je puis risquer ce terme, observait maintenant les vestiges que son ombre de justice avait laissées dans le jardin d'innocence de son histoire. Jamais notre espèce n'oubliera le premier regard qu'elle a porté sur sa justice.

En vérité, la simianthropologie de ce temps-là était encore si peu en mesure de peser le degré exact de simiohumanité de notre justice qu'il nous faut maintenant avouer combien la vraie nature de notre double onirique échappait encore entièrement à notre vue: et pourtant, le tout petit pas que nous avions fait en direction de notre ombre d'aujourd'hui avait mis notre patte velue sur l'itinéraire qui nous attendait; car nous savions maintenant que nous avions besoin de nos idoles, parce que seuls ces monstres étaient capables de nous ouvrir lentement les yeux sur le passé de notre ombre de justice.

Si notre vraie nature nous apparaissait peu à peu dans le miroir que notre évolution cérébrale nous tendait , c'était parce qu'il y avait, dans le roman de Chamisso, un passage énigmatique où Peter Schemihl rencontre l'ombre d'un homme invisible et se bat avec lui pour la lui arracher . Or, l'un de nos premiers anthropologues des ombres , Miguel de Unamuno, avait écrit que " même les animaux, même le fauve le plus intrépide " fuiraient " épouvantés " de voir s'approcher une ombre privée de son maître. C'est qu'une ombre dépourvue de corps est un animal tel qu'il suffit de le regarder pour apercevoir, grossis jusqu'à l'hypertrophie, l'animal à la recherche de son âme, l'animal à la recherche de son ombre, l'animal à la recherche de sa justice .

Or, l'Amérique de l'époque nous avait enrichis d'une grande et tragique leçon : car c'était son âme qu'elle avait perdue avec son ombre. Alors , si faible que notre intelligence proprement humaine fût demeurée , nous nous sommes dit : " Comment le singe-homme perdrait-il son ombre, sinon pour avoir perdu le soleil ? Si nous cherchons l'ombre perdue de l'Amérique dans l'innocence satanique de ses geôles et de ses camps de torture, nous y perdrons notre temps et notre peine, car toute ombre est l'enfant d'une lumière. On n'arrache pas une ombre à un corps, mais à un soleil. Quel est le soleil que l'Amérique a perdu ? Décidément, ce n'est pas notre ombre que nous devons chercher, mais notre soleil - et alors seulement nous ferons la connaissance de notre ombre."

12 - La chair et les ossements de l'histoire

La longue histoire du singe vertueusement semi pensant et de l'encéphale de ses nations n'en demeurait pas moins entièrement à décrypter ; car aussi longtemps que l'homme-singe était demeuré visible dans ses miroirs sacralisés - ses autels odorants, ses tabernacles ombreux et les gibets sanglants qu'il avait dressés à tous les carrefours de son histoire - il n'était nullement nécessaire qu'il changeât d'effigie quand son ombre changeait de dégaine, de fourrure ou de parfum. Mais dès l'instant où sa silhouette n'était plus reconnaissable à sa ressemblance avec celle de son ancêtre des forêts, quelle balance de son ombre et de son soleil fallait-il tenter de construire afin de nourrir l'espérance d'observer un jour, les yeux grands ouverts, un animal devenu invisible précisément d'avoir débarqué dans la lumière? Depuis lors, nous cherchons avec fébrilité le miroir dans lequel nous apercevrons en pleine lumière l'ombre qu'un œil de nulle part aura effacée.

Telles sont les premières mutations du regard que l'homme-singe a porté sur sa chair et sur ses ossements. Elles nous ont appris à observer non seulement la chair et les ossements des peuples et des nations, mais la chair et le squelette des empires ; et chaque fois que nous avons aperçu ces chairs et ces os, c'est à leur soleil que nous avons reconnu leur ombre; et c'est à leur soleil que nous avons su si elles avaient rencontré leur ombre dans sa lumière et si ces deux personnages s'étaient rejoints ou demeuraient séparés, et comment les corps et les ombres souffraient ensemble, rêvaient ensemble, mouraient ensemble d'avoir perdu leur soleil.

La problématique et la méthodologie de notre science des ombres nous a éclairés sur l'usage que les dieux des singes avaient fait de leur encéphale tout au long des siècles. A partir d'un élargissement aussi décisif du champ de notre géopolitique, l'observation de la bipolarité de l'encéphale simiohumain s'est mise à notre portée ; et nous avons su que cet organe s'était toujours scindé entre un monde des ombres et la terre. Quand nous avons reconstitué en laboratoire l'animal politique construit sur ce modèle, nous avons pu commencer de peser la moitié solaire de sa conque osseuse et nous avons suivi à la trace de son ombre le dieu bancal qu'il avait rêvé de devenir à lui-même . Et nous nous sommes dit: " Décidément, nous allons découvrir notre cerveau futur comme Christophe Colomb a découvert l'Amérique ; et quand nous en aurons fait le tour, nous saurons mieux pourquoi l'astre des singes se trémoussait et se convulsait à l'écoute de leur ombre."

En vérité, il a suffi de quelques années à la simianthropologie logique pour découvrir et décoder le réseau entier des combinaisons internes entre leurs rêves et le monde que les cerveaux schizoïdes de nos malheureux ancêtres avaient tissé.

10 mai 2006