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Section Décodage anthropologique
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N'ayez pas peur !

 

Un événement dont jamais l'histoire du monde n'avait présenté un seul exemple s'est produit à Athènes au Ve siècle avant notre ère: une phalange de philosophes y a mis en doute l'existence des dieux de l'époque. Les motifs qu'ils alléguaient étaient d'une grande clarté : les Grecs, disaient-t-ils, avaient la tête faite de telle sorte qu'ils avaient habillé en personnages la terre, la mer, le soleil, les moissons. Comment se fait-il que ces arguments aient déchaîné une si grande fureur des Athéniens que ces premiers philosophes n'avaient dû leur salut qu'à la fuite ?

Depuis lors, la réponse à la question de la largeur et de la profondeur du fossé qui sépare de la masse de leurs congénères une phalange microscopique de citoyens pensants s'est révélée le nœud de l'histoire universelle. Quand cette minuscule avant-garde de la réflexion demeure noyée dans le troupeau, elle se trouve anéantie sur l'heure. En revanche, si elle grossit au point de se donner les armes d'une minorité agissante, le pouvoir politique a le choix de compter avec elle et même de lâcher du lest - et cela au point que les civilisations entrent alors dans leur mission de donner un destin cérébral à notre espèce - ou bien la classe dirigeante ferme les yeux et se bouche les oreilles. Mais puisqu'une scission inattendue et périlleuse du crâne des évadés de la zoologie s'est produite en Attique il y a vingt-cinq siècles, notre histoire véritable est devenue celle de notre cerveau. Dès lors, comment faut-il tenter de comprendre la nature , le parcours et l'avenir du seul animal que la nature a condamné à séparer le verbe rêver du verbe penser ?

Nos malheureux initiateurs athéniens ont jugé que le seul moyen d'aider leurs concitoyens à faire progresser leur matière grise était de leur enseigner à bien raisonner. Alors, nos premiers philosophes ont pensé que leurs congénères souffraient d'un cruel inachèvement du développement naturel de leur conque osseuse. Si une saine et vigoureuse pédagogie leur enseignait à affûter les moyens innés, mais inaccomplis dont ils disposaient, leur entendement se perfectionnerait rapidement et les conduirait bientôt aux plus extraordinaires performances. Pour cela, il fallait leur fabriquer un instrument d'apprentissage dont le mode d'emploi leur garantirait des succès infaillibles. La sûreté des résultats obtenus résulterait de la solidité d'un outillage dont il suffirait de bien respecter le mode d'emploi. Ce levier idéal de leur intelligence, les Grecs l'ont appelé la logique. Quant au guide qui assurerait la mise en service systématique de leur méthode, ils l'ont baptisé la dialectique.

Comment se fait-il que toute cette belle mécanique n'ait pas tardé à tourner sur elle-même à la manière d'une toupie affolée et qu'elle se soit si bien empêtrée dans ses syllogismes que leur rigueur même l'a conduite à des contradictions mortifères ? Comment se fait-il qu'elle se soit bientôt mise au service des petits dieux que les premiers philosophes avaient combattus, puis qu'elle se soit rendue l'esclave d'une gigantesque divinité dont ils n'avaient jamais imaginé l'euphorique débarquement sur l'agora, ni le tragique des utopies politiques qu'elle allait enfanter?

C'est que, tout affairés à fixer des yeux les raisonnements mal construits des ignorants et des sots, les Protagoras et les Prodicos n'avaient pas appris à regarder des cerveaux et des hommes. Si Protagoras s'était dit : " Il est étrange que les Athéniens défendent avec davantage de fureur et de conviction un monde qu'ils ne voient pas que celui qui s'inscrit sur leur rétine . Puisque la persuasion qui fait la force des simples d'esprit est plus grande que celle des savants, c'est que notre encéphale est divisé en deux sections incompatibles entre elles et en guerre l'une contre l'autre. Il faut donc qu'une motivation profonde et enracinée dans une infirmité cachée de tout le genre humain m'explique une si grande folie. "

Si notre Athénien avait raisonné ainsi, il aurait pris deux millénaires d'avance sur l'entendement de son temps. Car nous avons appris tout récemment que nous descendons d'un quadrumane à fourrure. Peut-être ne sommes-nous partiellement sortis de l'animalité que pour tomber dans une folie inguérissable puisque nous semblons avoir besoin de nous faire accompagner dans l'immensité par des personnages imaginaires, tellement nous sommes effarés par le silence et l'immensité sur lesquels nos yeux viennent de s' entrouvrir.

Si Protagoras avait su tout cela, il se serait dit : " Décidément, c'est une folie de traquer les dieux avec les armes de la dialectique : il faut que j'étudie les turbulences que le capital psychogénétique des Athéniens a traversées, il faut que je me forge les armes d'une logique du devenir de leur tête, il faut que je visite les auberges dans lesquelles l'encéphale de leurs ancêtres a fait halte ; alors seulement je saurai s'ils se colletteront un jour avec le néant qui les environne, alors seulement je pourrai répondre à la question de Socrate : " Auront-ils un jour le courage de devenir des hommes ? "

Qu'est-il arrivé ensuite à la Grèce ? N'a-t-elle pas achevé sa course dans une agonie politique ponctuée par l'heureuse invention de la machine à vapeur, de la vis sans fin, des plus gigantesques machines de siège, de la monnaie fiduciaire, de la lettre d'amour, de la galanterie, des paquebots titanesques, des parfums, du principe d'Archimède, de la logique d'Euclide, des loupes à incendier les vaisseaux ? Pourquoi, au milieu de tant de prouesse, cette nation n'a-t-elle jamais songé à renoncer à aucun de ses dieux ? Tout au contraire, ne s'est-elle pas ingéniée à les multiplier ?

C'est donc que la portion de notre cerveau qui traque les secrets de la nature ne cesse d'avancer dans son ordre, mais sans qu'aucun progrès véritable de notre intelligence proprement dite apparaisse - celle qui saurait pourquoi notre boîte osseuse fonctionne sur un modèle qui lui fait sécréter des idoles. Mais qu'est-il arrivé à la première civilisation de l'alliance des mathématiques avec le sacré? Un jour, ses dieux multipliés n'ont plus suffi à désaltérer son encéphale assoiffé de songes et elle s'est subitement précipitée, la face contre terre, devant le Dieu d'Israël. Pourquoi l'a-t-elle ensuite cloué sur une potence ? Pourquoi a-t-elle rendu un gibet tellement payant qu'elle en tire des bénéfices inépuisables ? Pourquoi nourrit-elle l'éternelle repentance d'avoir perpétré un assassinat qu'elle ne cesse pourtant de recommencer pieusement sur ses présentoirs? Dis-moi , Protagoras, que signifie la roue d'Ixion d'une mise à la torture d'un dieu ? Vois-tu Protagoras, les Athéniens sont devenus beaucoup plus compliqués, mais ils ne se demandent pas encore pourquoi leur cerveau fonctionne sur le meurtre qu'ils appellent un sacrifice.

Courrons-nous donc d'idole en idole sous les ordres de nos gènes et de nos chromosomes ? Nos divinités deviendront-elles de plus en plus gigantesques et nous affoleront-elles sans cesse davantage? Leur ombre couvrira-t-elle à nouveau les cinq continents ou bien allons-nous enfin aborder avec courage la question que Protagoras ne s'est pas posée ? Souvenons-nous de ce qui est ensuite arrivé à notre encéphale : pendant plus de quinze siècles, notre nouvelle idole nous a interdit la science. Entre temps, l'invasion de l'Espagne par les adeptes d'un dieu nouveau nous a du moins autorisés à réapprendre la physique d'Aristote et à nous initier à l'algèbre ; puis, au XVIe siècle , une maigre phalange d'humanistes intrépides nous a enseigné à dénoncer les fautes de grammaire d'un ciel ignare. Au XVIIIe siècle, nous avons vu apparaître des disciples nouveaux de Protagoras et le XIXe siècle a encore davantage éclairé les évadés de la nuit. Qu'allait-il il arriver à notre encéphale au XXIe ?

Le 11 septembre 2001 nous a fait découvrir que nous n'avons pas fait un pas depuis Protagoras . N'avons-nous pas été tout surpris d'apprendre que tous les États du monde sont demeurés religieux des pieds à la tête sous les dehors trompeurs de leur législation ? Et voici que notre ignorance étend ses ravages à notre politique : notre État affolé agite les effigies de tous les dieux du monde face au souverain solitaire du ciel de la puissante Amérique. Quel combat désespéré que celui d'une civilisation rendue acéphale et qui tente de combattre l'ascension de l'empire qui la menace en battant le rappel de toutes les superstitions de la terre!

Tout cela ne prouve-t-il pas que nous devons changer de camera ? Aussi longtemps que nous n'observerons pas l'évolution de nos têtes dans le temps mémorisé par l'écriture, nous irons d'échec en échec.

N'ayez pas peur de penser!

27octobre 2003