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L'Amérique et l'âge post-idéaliste de la politique

 

Le 1er octobre 1836 Talleyrand intégrait une déclaration politique au texte tout notarial de son testament. On pouvait y lire: " Les vrais intérêts de la France ne sont jamais en opposition avec les vrais intérêts de l'Europe."

Pourquoi le Machiavel français a-t-il tenu à souligner par deux fois qu'une définition bien pesée des vrais intérêts de la France exigeait une réflexion approfondie sur leur nature et sur les racines de leur connexion avec ceux de l'Europe ?

 

1 - La pensée politique et l'Occident
2 - La psychogénétique
3 - L'infirmité actuelle de l'espèce humaine
4 - Les dix commandements de la raison transanimale
5 - Qu'en est-il de l'animalité proprement humaine ?
6 - Les historiens à l'œil mort
7 - Prosopopée de l'Europe

1 - La pensée politique et l'Occident

Il y a maintenant plus de quarante ans que la France a divorcé d'avec une Europe satellitaire. Cette séparation a été mûrie, décidée et réalisée par le Général de Gaulle en pleine guerre froide, en 1966 , onze ans après l'implantation sur notre territoire des garnisons de l'empire né en 1945 . Naturellement, l'impéritie de la petite bourgeoisie de la IVème République lui a fait ignorer qu'elles étaient destinées à s'installer à demeure non seulement sur notre sol, mais sur celui du Vieux Continent tout entier. Et maintenant cette présence, devenue statutaire, semble non moins inscrite dans la nature des choses que l'existence de la lune et du soleil . Aussi l'Europe vassalisée est-elle devenue le tremplin central des expéditions guerrières du Nouveau Monde. C' est pourquoi, le hiatus entre la France et l'Europe n'est plus seulement politique, mais culturel . Qu'en disait Talleyrand? Assurément, qu'une monarchie ou une démocratie ne méritent ce titre qu'à la condition de ne pas se changer en tyrannies au profit d'une puissance étrangère. Mais cette évidence diplomatique n'a pas besoin d'une réflexion intellectuelle pour se soutenir.

Ma question est tout autre : sur quels chemins nouveaux de la pensée politique les vrais intérêts de la France rencontrent-ils désormais les vrais intérêts de l'Europe ? Sur nuls autres que ceux d'une réflexion philosophique et anthropologique d'avant-garde sur la nature même de la politique, tellement le statut d'une Europe vassalisée à perpétuité s'inscrit dans la définition platonicienne, donc idéaliste de la politique, qui remonte au Vème siècle avant notre ère et à laquelle la théologie chrétienne n'a fait que donner un statut doctrinal aussi immuable qu'ancré à jamais dans le culte de idées pures.

L'Europe née d'un penseur de la cité éternelle ne retrouvera donc son rang dans le monde que par une réflexion blasphématoire sur la nature et les fondements d'un idéalisme politique qui associait l'immortalité divine à la pérennité des Etats parfaits, ce qui exige l'élaboration d'une anthropologie iconoclaste. Par bonheur, ce sacrilège est dicté au Vieux Continent par la cruauté de notre assujettissement sine die à l'idéalisme messianisé du Nouveau Monde . Pourquoi les concepts retentissants réputés piloter une démocratie aussi universelle que rutilants recopient-ils le modèle de l'empire athénien , qui se vantait de combattre Sparte au nom des pures idéalités dont son beau masque platonicien feignait de se réclamer ? Pourquoi les vrais intérêts politiques de l'Europe lui ordonnent-ils de commencer par peser la psychophysiologie qui télécommande le mythe idéaliste, dont la culture politique européenne se nourrit depuis vingt-cinq siècles ? Pourquoi , de leur côté , les vrais intérêts de la France cartésienne lui commandent-ils de fonder sa souveraineté retrouvée sur une révolution mondiale de la pensée politique ? Pour le motif que la future renaissance de l'Europe passe par une pesée nouvelle de l'encéphale de l'humanité.

2 - La psychogénétique

Quel est le renversement des piliers culturels et philosophiques de la pensée politique mondiale qui se prépare dans les profondeurs de l'histoire depuis quelques années et qui fera sans doute, du XXI è siècle, un tournant décisif du destin de la raison humaine sur les cinq continents? Assurément, le naufrage d'une interprétation du temps arc-boutée à l'idéalisme platonicien et à l'évangélisme chrétien et dont la naïveté avait pris le relais de la candeur théologique du Moyen-Age. Peut-on soutenir, pour autant, que les notions de liberté et de justice sont étrangères par nature à la politique, comme le professe d'entrée de jeu un film récent intitulé "Le déclin de l'empire américain " ? Dans ce cas, il serait temps de réapprendre à penser l'histoire du monde dans la postérité du naufrage intellectuel commun au marxisme, aux principes de 1789 et au mythe d'une "délivrance" et d'un "salut" . Mais dans ce cas, quel serait l'avenir tragique non seulement de la civilisation européenne, mais du concept même de civilisation ?

On sait que la Réforme se voulait plus profondément religieuse que l'Eglise romaine et que la Renaissance n'a fait que retrouver, dans le mythe de la Révélation, les espérances de la pensée à la fois théologique et rationnelle fondée sur les notions de "bien" et de "mal" que la pensée grecque avait élaborées sous Périclès; on sait également que la vocation des démocraties de messianiser un "bien" universel dont l'Amérique actuelle présente une version agressivement guerrière et farouchement rédemptrice - mais qui se trouve inscrite dans les tables de la loi de la religion chrétienne depuis le premier siècle - que cette vocation, dis-je, s'inscrit dans la postérité du rêve de la cité idéale ; on sait, enfin, que cette sotériologie politique s'est ensuite gravée dans les principes de la Révolution française, dont les idéalités eschatologiques font appel au songe indélébile de l'ascension ou de l'évasion de notre espèce hors de la géhenne du monde animal. Mais si le pain et le vin de l'histoire sont désormais censés se transsubstantifier en chair et en sang de la "vérité politique" sur les autels d'une liberté providentialisée par la République et la démocratie, la question de la définition post idéaliste de la politique ne va-t-elle pas se poser dans une problématique du déclin de l'Occident ?

Dans ces conditions, comment se fait-il que l'action publique à la fois conceptualisée et théologisée depuis les origines de la civilisation européenne s'effondre sous nos yeux ? Comment se fait-il que le réalisme politique machiavélien des Etats-Unis se révèle le vrai ressort d'un prétendu évangélisme démocratique mondial ? Comment se fait-il que la planète se trouve scindée entre deux édifices cérébraux de la politique, l'un fondé sur le pragmatisme post marxiste le plus crûment affiché par la Russie , la Chine et , à un moindre degré par l'Inde , l'autre sur la permanence des mentalités idéocratiques et de l'esprit de croisade qu'incarne désormais l'Amérique impériale, celle qui entend lire l'histoire du globe terrestre à la lumière d'une mystique de la "liberté" pilotée par des idées pures ? Observons la course épique d'un prétendu royaume de l'Eden en direction d'une terre d'innocence antérieure au "péché originel" et triomphalement retrouvée par Christophe Colombe en 1492 . Les deux illusions, antinomiques en apparence, feraient-elles vaciller la psychogénétique humaine entre la platitude et la folie ?

3 - L'infirmité actuelle de l'espèce humaine

Telle est la mythologie mondiale du civisme qui attend une mutation radicale de la problématique et des méthodes d'analyse de la politique, parce que l'expansion guerrière de la démocratie américaine réfute la croyance bi-millénaire dont se nourrissait la civilisation occidentale et selon laquelle des idéalités placées sous la houlette de la pensée rationnelle détiendraient les clés d'une espèce réputée en cours d'évasion de la zoologie. Il se trouve, en outre, que cette croyance se lovait à la fois au plus secret de la révélation chrétienne et de la théorie de l'évolution des espèces à laquelle Darwin avait donné un commencement de fondement expérimental par l'observation des transformations du squelette et de l'augmentation constante du cubage de la boîte osseuse d'une espèce prématurément qualifiée d'humaine.

Mais le transformisme n'a pas tardé à se ruer dans la voie sans issue de soutenir le postulat, contradictoire par définition, selon lequel les scrutateurs de nos traces au cours des millénaires s'appliqueraient à détecter des préfigurations prometteuses de l'achèvement actuel de notre espèce par l'observation minutieuse de l'ossature et de la masse cérébrale des chimpanzés, alors qu'il est illogique en diable de prétendre pister une espèce à la fois en cours de transformation sous la meule des siècles et qui bénéficierait d'ores et déjà d'un accomplissement bienheureux et définitif du capital psychogénétique qui lui serait propre. L'homme devenu partiellement logicien serait-il un vivant aussi provisoire dans son ordre que les primates dans le leur? Dans ce cas, un indice irréfutable de l'infirmité psychobiologique et mentale dont souffre une espèce demeurée à l'état embryonnaire serait l'incapacité dans laquelle elle semble demeurer de raisonner d'une manière cohérente et suivie, puisque, depuis l'invention de l'écriture, les progrès des sciences et de la pensée précipitamment qualifiées d'humaines n'ont cessé de mettre en évidence les fautes les plus grossières dans l'enchaînement rigoureux des propositions qu'appelle un savoir cohérent et dont le stade actuel de notre évolution cérébrale illustre la faiblesse.

4 - Les dix commandements de la raison transanimale

Si l'évolution de notre cerveau se trouve en panne et si nous pouvons préciser à quel endroit de son parcours il nous apporte la démonstration irréfutable de la carence dont il souffre, notre devoir n'est-il pas d'anticiper l'enregistrement des dix commandements qu'écoutera notre pensée à l'heure où elle sera devenue transzoologique ?

Le premier ordre que la loi de l'évolution nous demandera d'exécuter sera de prendre acte de ce que la science historique actuelle ne saurait poursuivre son chemin sans s'interroger non seulement sur ses méthodes d'analyse du sens qu'elle attribue aux événements, mais sur le bien fondé du mode de questionnement de la notion de signification qu'elle leur confère d'avance, puisque la démarche aveugle de l'espèce de raison dont nous disposons banalise d'avance et nécessairement le territoire qu'elle s'imagine défricher.

Le second commandement du décalogue méthodologique auquel nous soumet une Clio pensante sera de nous interroger sur le statut anthropologique de la sœur monozygote de la mémoire, puisque cette discipline, qu'on appelle la science politique, tient la lanterne qui éclaire toute situation historique à nos yeux. A supposer qu'en sourdine notre évolution s'applique à assoiffer nos neurones cogitants, nos élites dirigeantes sont-elles réellement soucieuses d'allumer les feux de l'intelligence future du monde qui nous attend?

Le troisième commandement auquel nous devrons nous plier sera de nous demander combien de temps une civilisation peut se placer en tête d'une espèce condamnée à se demander, siècle après siècle, quelle peut bien être sa véritable nature, tellement son identité réelle demeure une énigme à ses propres yeux . Car si nous qualifions les papillons comme appartenant à une espèce déclinante, alors que nous ne disposons encore en rien des critères qui nous permettraient de juger leurs ailes, à quoi bon déplorer le retour au néant d'une simple chrysalide?

Le quatrième commandement nous fera obéir au devoir de nous informer des performances des antennes de la Russie, de la Chine , de l'Inde et même de l'Amérique du Sud, qui seraient plus affinées que celles de l'Europe. Seraient-elles capables de montrer son chemin à notre tête?

Le cinquième commandement de Clio nous imposera de radiographier les notions de servitude et de vassalité, qui sont demeurées flottantes , alors que soixante ans après la dernière guerre mondiale, non seulement les peuples du Vieux Monde se trouvent si durement fiscalisés par leurs dirigeants qu'il leur est demandé, sous les menaces de saisie de tous leurs biens que le Trésor public leur adresse, de payer plus de quarante pour cent des frais d'entretien des troupes d'occupation américaines stationnées à titre perpétuel sur leur territoire.

Le sixième commandement nous enjoindra d'apprendre à peser l'encéphale des peuples dits souverains, mais dont le suffrage universel ne se trouve même pas informé du renforcement et de l'extension continus des bases militaires de leur souverain d'outre Atlantique sur leur sol.

Le septième commandement nous demandera de placer les restes fossiles de l'empire romain sous la lentille de nos microscopes les plus perfectionnés. Car le peuple italien n'a appris qu'avec trois ans de retard la décision de son gouvernement précédent de l'écraser d'impôts nouveaux à seule fin de permettre au César des sesterces venu d'au-delà des mers d'étendre les arpents qu'occupe la garnison de Vicence.

Le huitième commandement ordonnera aux indigènes de fabriquer le télescope géant qui leur permettra de savoir si le déclin de la civilisation européenne résulte de la corruption de ses élites municipales, régionales et nationales.

Le neuvième commandement qui se trouve gravé dans la bible de la raison transzoologique permettra d'étudier à la loupe les neurones des peuples russe, chinois, indien ou sud américain, afin de découvrir si ces cerveaux seraient en mesure de régénérer la boîte osseuse demeurée ptolémaïque de la classe dirigeante du Vieux Monde.

Le dixième commandement du Nouveau Testament de l'intelligence fondera une simianthropologie spécialisée dans l'étude des origines de la politique humaine chez les primates anthropoïdes.

Les origines animales du politique

1 - Politologie et Simianthropologie, 12 février 2007
2 - Les masques angéliques de la politique , 21 février 2007

Certes, le peuple russe lustre ses plumes pour avoir retrouvé les richesses en gaz et en pétrole de son sous-sol, certes, le peuple de Confucius est heureux de la croissance industrielle et commerciale de l'empire du Milieu, certes les fiers héritiers des conquistadors qui peuplent l'Amérique du Sud sont interloqués par la mollesse de la guerre contre une Amérique aussi cuirassée par son ciel que celui de l'Inquisition et ils n'en reviennent pas de voir une Russie et une Chine sans ciel se substituer à l'Europe dans l'entreprise d'endiguer l'expansion mystique des Etats-Unis sur toute la terre. Mais faut-il espérer que ce décalogue des tâches qui attendent les anthropologues des démocraties décérébralisées suffira à l'historien de demain et que Clio se trouvera tout subitement armée d'une connaissance si profonde de la nature des empires qu'elle pourra se contenter de réciter les dix commandements de la raison de demain ? Car la simianthropologie actuelle est d'ores et déjà en mesure de dresser le bilan de la science historique du second Moyen-Age de l'Europe, mais non encore de rédiger le " Discours de la méthode historique " devant lequel le mémento de Descartes fera pâle figure. La politologie d'une espèce devenue transzoologique aura besoin d'intellectuels d'un type nouveau afin d'armer les peuples de l'avenir d'instruments de la raison appropriés aux tâches qui attendent les travailleurs de la pensée critique .

5 - Qu'en est-il de l'animalité proprement humaine ?

J'ai déjà dit que nous assistons à la lente l'agonie d'une culture politique ancestrale et qui était devenue planétaire, mais qui se trouve aujourd'hui au terme de son parcours en raison du naufrage mondial de l'humanisme démocratique issu de la Renaissance . Car cet humanisme avait pris, notamment chez Erasme, la relève platonicienne et allégorisante des analyses vétérotestamentaires de la séparation multimillénaire entre l'homme et l'animal . Depuis cinq siècles, des idéalités vaporeuses tentaient de se substituer à un Saint Esprit dont l'impuissance à faire débarquer sur la terre un " Bien " désespérément séraphique avait été constatée. A la suite de la cessation des averses de la grâce divine que nous avions pourtant chargée de la tâche la plus rude, celle de nous conduire à notre "délivrance", il n'appartenait plus à la scolastique romaine de féconder l'élan éthique et intellectuel des fuyards bénits de la zoologie. Mais que valait notre raison bien prébendée et qui se voulait inspirée par un ciel des concepts s'il nous était aussi difficile de les planter et de les faire pousser que d'assurer la croissance du verbe de Dieu sur la terre? Et voici que tout ce que notre humanité appelait le " Bien ", voici que tout ce qu'une saine et solide alliance du temporel avec l'éternité nous avait promis se révélait un miroir grimaçant. Qu'en était-il de l'animalité proprement spéculaire des anges de l'abstrait ? Que valaient nos prosternements devant les idées pures de Platon? Quelle docilité attendaient-elles de notre dévotion pour consentir à prendre le relais de nos piétés à la gloire d'Athéna?

Qu'on mesure l'étendue, primo, de la révolution que la méthode anthropologique impose à notre science dite historique et, secundo, la profondeur du bouleversement de la problématique inconsciemment spéculaire qui sous-tendait toute notre raison abusivement idéalisée dans l'ordre politique. Décidément, nos dévotions cérébrales ne nous procuraient en rien les ressources de l'intelligence et du savoir qui nous auraient permis de prophétiser le destin de notre boîte osseuse. Les lumières clignotantes de notre ciel de pacotille et nos vagissements de nourrissons n'allumaient le flambeau d'aucune vérité oraculaire, tellement le berceau de l'angélisme dont nos vocables faisaient balbutier notre raison d'enfants se révélait la mâchoire d'un prédateur universel . Etions-nous donc des animaux d'un type nouveau ? La nature nous avait-elle voués à forger sur l'enclume de notre parole de nouveaux-nés de l'histoire l'effigie dont nous alimentions nos fantasmes cuirassés ? Qu'en est-il d'une bête dont la voix mélodieuse a remplacé en vain les cris ?

En vérité, une civilisation soudainement privée de ses instruments séraphiques d'auto-analyse nous renvoie aux dernières heures du monde antique, quand les grandes invasions avaient si bien dépossédé le génie romain de la ténacité de sa mémoire et de la rudesse de sa politique que le peuple de la Louve ne savait plus où donner de la tête. Comment expliquer sous la nuée des anges qui avaient envahi le forum et qui voletaient jusque dans l'enceinte du Sénat que les règles du droit et de la sagesse sur lesquelles l'empire s'était construit au cours de tant de siècles étaient subitement trépassées? La débâcle des augures égorgés parmi les abatis des poulets du sacrifice accompagnait les naufrages militaires en chaîne . Et soudain, les masses avaient été livrées pieds et poings liés aux ivresses d'un ciel privé des bœufs de l'autel.

Les armes vocales et mentales du nouveau Zeus étaient aussi déroutantes qu'incompréhensible, puisqu'une potence autrefois réservée au châtiment des esclaves illustrait maintenant tantôt le clouage de l'empire sur la croix de la mort, tantôt le transport des âmes dans un ciel bruissant de séraphins. Comment une civilisation de sens rassis et dont les immolations avaient été si bien calculées pouvait-elle soudain se prosterner la face contre terre au spectacle d'un Dieu en guenilles et ridiculement en promenade dans un recoin de l'empire ? Mais quelle qu'ait été l'étendue des massacres ailés et des carnages sacrés auxquels nous nous étions livrés sous le sceptre du Jupiter qui livrait les espérances de notre esprit à un paradis posthume , l'Europe ensevelie sous les prières avait du moins fait flotter sur les décombres de sa gloire militaire la double bannière du sang et de la sainteté d'un fils unique de Jahvé .

6 - Les historiens à l'œil mort

Selon les dernières nouvelles, la plus grande de nos démocraties, celle du Nouveau Monde, a remis notre histoire à l'école de l'expansion guerrière d'Athènes. Depuis plus de deux millénaires, l'alliance tenace des lois de ce bas monde avec les plumages de notre ciel faisait couler le fleuve de notre politique dans le lit des empires en chair et en os; et voici que les pieuses idéalités de la démocratie mondiale se paraient du sceptre dévotement prédateur de nos Etats. Certes, l'Europe désormais rudement sermonnée à l'école du salut démocratique dont son maître lointain lui jette la manne n'a pas encore pris pleinement conscience de sa vassalisation subreptice sous les homélies des nouveaux croisés de sa domestication libératrice.

En vérité, l'Europe de Talleyrand a grand peine à en croire ses yeux et ses oreilles. Elle ne savait pas que l'on forge les valets sur l'enclume de leur délivrance. Quel spectacle que celui des cargaisons de prisonniers de guerre voués à la torture . C'est couverts de chaînes qu'ils traversent le ciel de la civilisation de la liberté. Les Goths et les Wisigoths de la démocratie ont livré le Pays des Mille et une Nuits aux oraisons d'une religion des idéalités. Les noms des camps de concentration les plus célèbres de la planète sont sur toutes les lèvres. Le parfum d'encens des prédateurs monte des autels du suffrage universel. Les catéchètes du salut du monde chantonnent les noms d'Abou Ghraib, de Guantanamo, de Gitmo. Les voûtes de l'éternité couronnent une église des potences. Comment se fait-il que le Continent des psaumes et des alleluias déverse sur toutes les têtes la gigantesque poubelle de la Révélation? Comment se fait-il que l'esprit de sainteté de l'Amérique rende carnassières les canines des aboyeurs de la liberté ? Comment se fait-il que la civilisation de la raison ensanglante les ailes des anges de la démocratie, comment se fait-il que la puanteur de nos idéalités offense nos narines, comment se fait-il qu'il aura suffi que l'Europe cessât de guerroyer pour son propre compte pour qu'une démocratie au couteau entre les dents se retournât contre les séraphins de la politique et pour que le continent de la pensée découvrît la sauvagerie des masques sacrés du genre simiohumain? Mais le fait que nous ne sommes plus des guerriers dévots , mais les victimes de la civilisation des idées pures ne nous met encore entre les mains ni les armes des molosses de la liberté, ni celles du reniement de nos vingt siècles de génuflexions devant nos concepts délivreurs. Comment se fait-il que nous nous retrouvons placés sous le joug d'une sotériologie qui nous a trompés, comment se fait-il que nous nous trouvons réduits au rang de vassaux prosternée devant les porte-parole de la civilisation des valeurs que nous avions portée sur les fonts baptismaux de notre pensée idéaliste, alors que notre miroir nous renvoie notre effigie de bourreaux tartuffiques?

Quand une culture a égaré en chemin les clés de sa noblesse, elle tente de coller à ses oreilles les écouteurs d'une autre musique. Mais c'est en vain qu'elle tente de changer le gouvernail de son histoire et de sa mémoire. L'heure a sonné où les historiographes et les mémorialistes de la civilisation ne sont plus à l'échelle de l'histoire véritable du monde, l'heure a sonné où l'Europe observe les aiguilles d'une horloge dont le cadran ne marque plus l'heure des narrateurs et des récitants des idées pures. Quand Clio cherche un autre regard sur elle-même que celui de ses conteurs d'autrefois, elle se demande si la tragédie qui se déroule sous l'œil du cyclope qu'elle est devenue à elle-même se fermera à jamais sur le silence de la servitude de l'Europe. Que reste-t-il aux historiens à l'œil mort et qui s'appellent " Personne " ? Ils étaient taillés sur mesure. Chaque année, ils jaillissaient en rangs serrés de la boîte de Pandore d'une école d'apprentissage de la minutie historiographique . Leur laboratoire de greffiers du temps des nations s'appelait l'école des Chartes. Ses élèves ignoraient que l'histoire de l'Europe n'est plus celle qu'égrenaient les calendriers . Comment raconteraient-ils l'aventure d'une espèce qui avait cru s'évader de la zoologie à l'école du devenir de son encéphale et qui voit la marée de la mort refluer sur elle et l'engloutir ? Quand le simianthrope semi pensant commencera-t-il de se dire: " J'étais l'animal qui donnait des ailes d'ange à l'oiseau de proie qui s'appelle l'histoire. Comment raconterai-je le bâillon qui a étouffé et étranglé la civilisation des idéalités? "

7 - Prosopopée de l'Europe

L'heure est venue pour moi de vous mettre à l'école de ma mort. L'un de mes écrivains vous a dit : " Ecrivez comme si vous étiez compris , comme si vous étiez aimés et comme si vous étiez morts. " Mais il est facile d'être compris et aimés à l'école de mes jours . En vérité, c'est de tous temps que je vous ai mis à l'écoute de vos tombeaux . Un autre de mes porte-parole vous a rédigé des mémoires d'outre-tombe. Mais si ma tombe n'avait pas fait entendre sa voix en tous mes poètes, je n'aurais pas été une civilisation. C'était ma mort qui vous faisait courir à la recherche du temps perdu, parce que c'était ma mort qui parlait de comédie humaine à empoigner mes siècles, c'était ma mort qui faisait de Dieu le comédien divin de notre résurrection. Si vous ressuscitez à l'école de ma mort , vous aurez appris mon âme et la vôtre. Car je vous le dis, une civilisation fait entendre la parole de la résonance de votre mort ; et cette résonance est celle de votre éternité.

le 5 mars 2007