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L'anthropologie critique et la philosophie de la connaissance

 

Un siècle et demi après Darwin et un siècle après Freud, la pensée philosophique est vouée à assumer une révolution anthropologique aussi profonde que celle qui avait permis à Platon de focaliser d'avance toute la philosophie occidentale sur l'étude du fonctionnement du cerveau humain et d'esquisser une psychophysiologie de l'animal semi rationnel. Si l'Europe entend retrouver un destin à la fois politique et cérébral, elle ne peut qu'inaugurer une synergie nouvelle entre l'intelligence critique et l'action - ce qui était également l'ambition du Platon de la République.

Voici une petite histoire du singe vocalisé. Il s'agit d'un prélude à une analyse anthropologique des trois débats télévisés entre Bush et Kerry (Une analyse anthropologique de la future élection présidentielle américaine)

1 - Le rang du Tibre parmi des dieux
2 - Qu'est-ce que la philosophie ?
3 - Le singe le plus vieux
4 - Le cerveau du dieu des singes et les dieux du vide
5 - La traque de notre encéphale
6 - Comment nous passons derrière le miroir
7 - La simianthropologie expérimentale

1 - Le rang du Tibre parmi des dieux

Sous le règne de Tibère, le Tibre ayant débordé une fois de plus, allait-on se décider à construire des digues pour prévenir les inondations ? Tout dépendait de la définition qu'on donnerait de l'eau : s'il s'agissait d'une masse liquide en proie à des gonflements inopinés, pourquoi ne pas en maîtriser les sautes d'humeur et pourquoi s'y refusait-on stupidement depuis tant de siècles ? Mais si c'était un dieu, n'allait-on pas le fâcher à prétendre contrarier son allure? Personne ne savait s'il accepterait le corset qui allait le serrer à la taille. Ne déciderait-il pas de rugir encore plus fort? Qui pouvait jurer qu'il ne bondirait pas bien davantage hors de son lit et ravagerait Rome comme jamais ? Les sénateurs finirent par donner raison à la définition théologique du Tibre : le projet de maîtriser sa course capricieuse fut jugé sacrilège : prétendre prévenir les lubies d'une divinité, c'était prendre le risque terrifiant de léser sa liberté et sa grandeur et sans doute se livrer en retour à des représailles dont chacun savait qu'elles laissent prostrée une espèce humaine terrassée dans un combat inégal.

Si nous plaçons à un coin du ring la connaissance religieuse du Tibre dont disposaient les augures, les sénateurs et toute la population de l'empire il y a seulement vingt siècles et dans le coin opposé, l'esprit rebelle d'une civilisation fondée sur les relations que les fleuves chrétiens, juifs ou musulmans entretiennent avec leurs ciels respectifs, la différence entre le passé et le présent de l'encéphale simiohumain pourrait nous paraître fort simple : ne sommes-nous pas parvenus à préciser un peu mieux , mais encore fort confusément, le statut anthropologique de l'illusion religieuse, parce que la notion de vérité se confond désormais à nos yeux avec la connaissance exacte des affaires que le ciel et la terre continuent de se partager ? Mais si la répartition des tâches entre la nature et la théologie est devenue plus ardue, elle demeure non moins changeante que les volontés du Tibre ; et elle continue de dépendre des accalmies et des torrents de l'histoire. Les relations de nos têtes avec nos idoles sont devenues si difficiles à gérer qu'aux yeux de la majorité des philosophes d'aujourd'hui, toutes nos représentations du monde demeureront subjectives aussi longtemps qu'aucune prise de vues en provenance de l'extérieur ne sera venue en confirmer le bien-fondé.

Mais suffit-il d'un globe oculaire plus performant pour constater qu'au titre d'un personnage divin, le Tibre ne se réfléchissait pas sur la rétine des Romains, ou bien faut-il nous demander de quel œil nous devons nous doter pour observer le globe oculaire de l'imagination religieuse et pour visionner le film de l'illusion qu'elle déroule dans la chambre noire de notre conque osseuse ? Notre raison a progressé dans la connaissance de nos fantasme sacrés, mais la marche de la civilisation occidentale a été retardée par des obstacles incroyables. Depuis Freud, nous observons comment le croyant se réfléchit dans la figure cérébrale et morale qu'il attribue à son idole et comment il en reproduit les traits sous une forme tantôt adoucie, tantôt rendue plus féroce, mais toujours fort agrandie. Nous savons que tous les dieux sont des décalques oniriques de leurs adorateurs et qu'il n'est pas d'interlocuteurs plus éloquents du singe-homme que les divinités en lesquelles cette espèce se réfléchit aux côtés de ses cités, de ses lois et de ses armées.

Aussi nos théologies sont-elles devenues des verres grossissants grâce auxquels notre espèce se peint en pied avec plus ou moins de finesse ou de grossièreté . Nos crânes sont les salles obscures dans lesquelles nous déroulons la pellicule sur laquelle les cinéastes de notre évolution ont gravé la dégaine du Dieu des chrétiens, d'Allah ou de Jahvé. Leurs films se révèlent des autoportraits beaucoup plus fouillés des évadés de la zoologie que le Tibre, dont la complexion rudimentaire se réduisait à étaler sa grandeur et sa force par les rugissement de sa masse. Nous disposons d'une idole dont les débordements ont failli nous noyer tous et qui nous faire cuire pour l'éternité dans ses sous-sols. Le Tibre n'est qu'un gamin à côté dugéant du cosmos dont nous nous sommes dotés.

2 - Qu'est-ce que la philosophie ?

Depuis que nous avons inventé une discipline que nous appelons la philosophie, nous avons placé nos " théories de la connaissance " au cœur de notre entreprise. Notre audace est allée jusqu'à tenter de découvrir, puis de préciser à quelles méthodes notre pensée devait se soumettre afin de cerner la " vérité ". Mais qu'est-ce que la vérité ? S'il s'agit de capturer le monde dans les rets de notre entendement, nous introduirons une scission terrible au cœur de la question que nous osons enfin nous poser. Car nous ne savons comment nous séparerons la capture d'un objet situé hors de notre esprit de la sorte d'existence qui appartiendra exclusivement à celles, parmi nos multiples représentations du monde qui se sont tapies dans l'entendement d'un individu isolé ou d'une nation tout entière leurrée. Cette distinction crucifiante a guidé notre embryon de raison jusqu'à nos jours. Depuis vingt-cinq siècles, nous nous échinons à ouvrir la voie à une faculté nouvelle et singulière, que nous appelons la pensée. Nous tentons de fonder la validité de notre talent nouveau sur l'examen critique des représentations fictives du monde que nos ancêtres s'étaient forgées et sur l'étude des divers modes de prise de possession du monde réel auxquelles ils se sont essayés à l'aide de leurs outillages de plus en plus ingénieux.

Mais au fur et à mesure que nous avons avancé sur ce chemin, nous nous sommes trouvés séparés de la masse de nos congénères ; et, peu à peu, nous nous sommes vus contraints de regarder de l'extérieur l'espèce d'entendement dont ils font usage; car il nous est apparu que leur intelligence se construit sur des définitions diverses de l'extériorité que leur regard est réputé conquérir à l'égard des objets. Comment se fait-il que les critères qui guident leurs jugements demeurent désespérément mutants ? Comment se fait-il qu'ils confient la " vérité " aux bons soins de leurs distanciations inégalement volatiles? Le recul que cerne la notion d'objectivité dont nos congénères brandissent les banderoles se démultiplie entre des champs de leur savoir dont les codes de vérification se contredisent entre eux ou s'excluent même radicalement les uns des autres . C'est pourquoi la voie d'une pesée de l'encéphale simiohumain s'est peu à peu ouverte à une psychanalyse nouvelle de notre histoire et de notre politique.

Nous avons décidé du statut des vérités dont nous confions la définition aux savoirs que nos outils rendent exacts jusqu'à la minutie, parce que nous y employons des instruments d'observation performants . Mais ils ne nous ont pas conduits jusqu'à la connaissance de l'origine et de la nature de notre verbe être. Nous voudrions donc examiner à la loupe comment la notion d'existence s'est forgée dans nos têtes. Aussi notre inquiétude n'a-t-elle pas cessé de croître au spectacle de notre impuissance à préciser le statut de la vérité que nos constats en bonne et due forme semblent pourtant établir clairement. Nous avons beau nous demander ce qui fait exister les objets, nous nous heurtons à la difficulté de capturer leur support à tous, que nous appelons leur durée. Quelle est l'existence propre au temps? Ce personnage ne se lasse pas de nous ébahir par la capacité dont il fait preuve de porter nos vérités sur les fonts baptismaux de notre verbe le plus multiforme, le verbe être .

Notre espoir de réussir le bel exploit de conquérir un regard de l'extérieur sur le temps se heurte à une contradiction terrifiante : nous sommes de plus en plus désarçonnés par l'échec absolu de toutes nos tentatives de capturer le personnage qui nous permet de conjuguer notre verbe être. Car si ce dieu ressortissait à son tour à sa mise en lumière par les feux du verbe exister, nous nous verrions contraints d'adresser nos supplications à une plus haute instance verbale encore, afin qu'elle nous dise comment elle a permis à la précédente d'accoucher de la présence de toutes choses dans le temps, et ainsi de suite à l'infini. Mais qui nous dira comment il se fait que Chronos n'ait ni père, ni grand père , ni aucun ascendant ? Car dans ce cas, toute sa généalogie se trouverait précipitée à son tour dans le temps.

C'est donc que la longue laisse de l'espace et du temps nous conduit seulement dans le royaume illimité de l'espace et du temps, mais que le maître qui tient la laisse, nous ne le voyons pas, puisqu'il ne saurait se trouver à son tour l'esclave des heures sans se présenter en poupée russe. C'est aussi que la durée et le vide s'entendent comme larrons en foire pour se jouer de nous. Aussi sommes-nous tout ébaubis de tourner en rond dans notre nuit, tout ahuris de ne pas capturer notre geôlier , tout pantois de ne pas apercevoir le bandeau des ténèbres que nous portons sur les yeux : notre verbe être est simiohumain en diable.

Mais du moins savons-nous maintenant que si nous interrogeons vainement une kyrielle de géniteurs enchaînés à leur tour au temps et à l'espace, c'est seulement parce que nous nous posons nécessairement la question de notre origine à partir des critères fallacieux qui président toutes à nos tentatives d' " objectiver " le monde; car chaque fois que nous nous mettons en chasse sur la double piste de l'espace et des heures, nous nous condamnons à nous ruer dans une arène fort différemment leurrée que celles où s'ébrouent nos théologies. Avec quelle facilité n'avions-nous pas conquis un regard de l'extérieur sur le Tibre en tant que divinité . Force est de constater que l'encéphale de nos congénères se réfléchissait seulement dans les idoles qui leur servaient de miroirs et que leurs miroirs étaient autrefois les mêmes pour tout le peuple romain , puis pendant de longs siècles, pour les peuples du monde entier, tandis que personne ne se cache derrière le miroir dans lequel le temps se réfléchit.

Nous nous étions dit, non sans vantardise, que c'était un bien bel exploit de nos philosophes d'être du moins parvenus à fabriquer un miroir dans lequel se réfléchissaient nos idoles de toutes dimensions et que nous avions accompli une prouesse plus mémorable encore d'avoir découvert la lentille qui nous a permis d'observer ensuite au microscope les dieux en promenade dans la boîte osseuse de nos congénères au cours de leur évolution poussive vers une scission et un peu moins confuse que la précédente entre leurs personnages sacrés et le monde visible. Mais puisque c'était le temps en personne , si je puis dire, que nous devions maintenant apprendre à traquer, nous devions apprendre à sortir du temps et de l'étendue et renoncer à leur bénédiction de fieffés trompeurs.

Afin de découvrir que le temps est temporel et que l'éternité elle-même est piégée par le diable, nous avons construit des bâtisses dans lesquelles les meilleurs d'entre nous se sont exercés , de génération en génération, à traquer notre contamination native. Après vingt siècles de macérations et de prières , nos milliers de morts par consomption nous ont fait trouver trop lourde l'addition que notre piété réclamait de nos gènes et nous avons décidé que nous appartenons à une race de singes particulière et sans équivalent dans la nature en ce que nous sommes à la fois incapables de nous enfermer dans nos corps et incapables d'en sortir, soit sous le fouet de nos flagellations, soit en nous privant de nourriture jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Et pourtant, nous demeurons taraudés par la question de notre enfermement dans nos charpentes. Notre ossature nous fait une enceinte inappropriée à notre encéphale . Aussi gardons-nous de nos siècles de pénitence un trésor que nous ne cessons de féconder . Car notre œil s'est ouvert sur les idoles de nos ancêtres ; et nous voyons clair comme le jour comment elles les encagent . Nous sommes les singes dernier cri, ceux qui savent que leur verbe exister s'époumone à réfuter l'image d'eux-mêmes dans le miroir du temps qui les leurre. Nous sommes des singes étonnés de se cadenasser dans leur verbe être . Nous refusons de nous reconnaître dans notre reflet. Il n'appartient qu'aux idoles de se donner leur propre image pour interlocuteur. Nous cherchons le singe auquel nous adresserions la parole pour le motif qu'il serait digne de nous. Les eaux du temps simio-humain assaillent en vain leurs digues. Nous avons appris à contrôler leur cours. Mais nous allons dompter à son tour le dieu des singes, celui que nos ancêtres appâtent avec leurs cierges et leurs prières.

3 - Le singe le plus vieux

La difficulté qu'éprouvent les singes à saisir le temps des singes par les cheveux n'est pas passée entièrement inaperçue de notre vieux Platon , qui en a traité indirectement à partir de la définition qu'il nous donnait de la mer des objets qui nous assiègent; car il était passé maître dans l'art de les emprisonner en masse dans les vocables par lesquels il les désignait et qu'il appelait des concepts. Dans son Théétète, il avait conclu à l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de jamais connaître le nez camus de Théétète, parce que notre langage semi animal ne cerne cet organe que dans l'approximation que capture sa généralité sonorisée. Comment extraire d'un vocable enchaîné à la globalité de tous les nez camus de la terre un savoir portant sur le singulier, alors que notre larynx est façonné d'avance pour ne jamais évoquer que des fantômes auditifs? Notre Aristote, qui avait les pattes sur terre, en avait conclu que nous ne disposons d'aucune science du singulier. En vérité nos modulations verbales se regardent en chiens de faïence. Il faut savoir que nous avons attendu encore quatorze siècles avant qu'un certain Abélard fût parvenu à nous faire remarquer la pauvreté de notre concept de singe et à proclamer que seul le singulier est réel.

Alors, seulement nous avons réussi à observer notre simiennité propre, celle qui s'attache à notre faculté même de penser. Car nous pensons à mi hauteur des choses et des sons. Nous sommes suspendus quelque part entre la matière qui nous attache à ses piquets et les vocables qui jaillissent de nos poumons et qui nous répandent dans l'atmosphère où nos voix paraissent nous loger. Notre museau hume le sonore comme un parfum - mais c'est notre encéphale qui en produit les effluves. C'est pourquoi notre réflexion la plus récente sur les fonctions qu'exerce notre tête diffère radicalement du tâtonnement de nos congénères, les singes nominalistes : leur verbe être fait retentir dans leur poitrine un type de fausse objectivation du monde qui n'est pas le nôtre. Nous savons pertinemment qu'à prétendre porter un regard de l' extérieur sur le temps qui nous encapsule , nous nous colletons avec une difficulté tout autre que la leur . Que nous importe de saisir des brassées de faits musicalisés par nos larynx. Nous observons leur idoles comme les dieux des animaux parlants . Ils sont demeurés les otages du Tibre , nous sommes devenus les otages du temps.

C'est dire que nous nous méfions de plus en plus des arpèges d'un monde matériel orchestré par l'exactitude de notre savoir scientifique, comme si la fidélité de nos photographies pouvait rendre intelligible le cosmos dansant et tourbillonnant autour de nous. Comment l'univers courrait-il à la rencontre de nos oreilles pour nous crier à haute et intelligible voix : " Regardez comme je me rends rationnelle à si bien me répéter , voyez comme je sors de mon mutisme à seulement vous présenter l'appât de ma constance, voyez comme je me rends parlante à vous faire mordre à l'hameçon de mes ritournelles. Votre objectivité n'est que l'oracle qui rend volubiles des singes condamnés à tourner en rond dans l'arène des heures.

Du temps où nous étions demeurés de fieffés théologiens, nous nous étions imaginé que nous connaissions notre finitude sur le bout des doigts pour l'avoir jaugée à l'aune de l'idole que nous avions forgée. Aussi servait-elle de rallonge à nos yeux , à nos oreilles , de notre appendice nasal . Son omniscience avait reçu de nos mains la mission de mesurer la distance qui la séparait des maigres performances de nos cinq sens. Puis nous nous étions aperçus que les paramètres dont nous l'avions dotée dans les nues demeuraient calqués sur ceux de nos arpenteurs au petit pied. Maintenant, nous cherchons un critère bien plus décisif de notre finitude : nous nous posons enfin la question du vrai et du faux hors de l'enceinte fameuse de l'adaequatio rei et intellectus - la conformité du réel à notre entendement - dans laquelle nous campions depuis notre Aristote. Certes, notre savoir demeure irréfutable à nos yeux, mais seulement dans le champ rétréci qui nous permet de nous représenter le monde des apparences à l'école de nos expériences.

Depuis qu'il se refuse à faire du temps son esclave , nous faisons de " Dieu " le pantin et la poupée de son éternité ; et nous écoutons en nous la voix qui vous conjure de démantibuler l'idole rebelle à sortir du temps. Nous sommes les dieux du vide d'où nous regardons notre super-singe secouer de ses quatre pattes les barreaux de la cage du temps et nous lui disons : " Idole du dieu des singes , nous voyons grimacer les heures de ton éternité. "

4 - Le cerveau du dieu des singes et les dieux du vide

Le cerveau du Dieu des singes est désespérément biphasé. Sa dichotomie cérébrale le condamne depuis la nuit des temps à catapulter sa malheureuse effigie dans des mondes fantastiques et de s'y forger l'identité schizoïde de la créature qu'il est à lui-même . Le chemin qu'a suivi son esprit bipolaire pour tenter de se délivrer du levier de ses illusions se trouve désormais vérifié par notre découverte de la seconde face de sa finitude, celle qu'illustre sa fausse science du cosmos. L'idole, nous la voyons handicapée par sa rage de rendre loquace tout ce qui se répète autour d'elle et qui se rend profitable à ses intérêts à seulement se rendre prévisible.

Le Dieu des singes est une machine à l'usage de son fabricant ; mais ce n'est pas sans surprise que nous voyons notre faculté déjà ancienne de nous mettre quelque peu à distance de nous-mêmes houspiller notre idole. Notre avance sur elle ne se cache plus dans l'idée pure de notre vieux Platon, mais dans le regard que nous portons sur l'encéphale du créateur de nos congénères, lequel avait besoin d' interdire à la matière de se redire sans piper mot. Nous, les dieux du vide, nous laissons les singes et le cosmos qui leur sert de jouet parlant se donner la réplique sur la planète aux idoles ; nous, les trans-simiens , nous portons un regard de l'extérieur sur le singe adorant , priant et gesticulant devant ses autels.

Toute notre science se réduit à savoir que nous ignorons ce que nos congénères s'imaginent savoir depuis la nuit des temps. Nous disons que leurs géomètres, leurs danseurs, leurs physiciens, leurs acteurs ne savent un traître mot de ce qu'ils sont à exceller dans la pratique de leur art ou de leur science. Précisons donc en quoi l'extériorité nouvelle du regard que nous tentons de conquérir à l'égard de notre boîte osseuse inaugure une connaissance inédite du singe-homme en général et de ses idoles en particulier.

5 - La traque de notre encéphale

La lente évolution de notre minuscule encéphale nous a conduits à ne dessiner que peu à peu des chemins plus difficiles à emprunter que les précédents, mais dont le tracé suivait la bonne direction, ce qui nous a permis de soulever progressivement la question décisive que nous évitions de nous poser depuis tant de siècles ; car nous avons cessé de nous demander seulement si nous étions capables, à l'instar de notre idole, de prendre le monde entier dans nos filets ou si le ciel se moquait de nos plus fins limiers . Notre crainte que notre gibier échappât à nos prises provenaient de ce qu'elles avaient été si longtemps assermentées par notre créateur qu'à l'heure où elles avaient commencé de se vaporiser pour le motif que nous avions eu l'imprudence de priver notre démiurge de ses pieds et de ses mains, nos ancêtres avaient été pris d'une telle panique qu'ils s'étaient demandé si, pour leur part, ils continuaient de jouir du privilège inouï de demeurer présents en chair et en os sur la terre, alors que leur idole avait été privée de tous ces avantages.

L'un de nos philosophes les plus avertis, un certain Renatus Cartesius , avait jugé fort insuffisant de s'en assurer à se tâter des pieds à la tête . Pour tenter de s'assurer, pièces en mains, qu'il n'avait pas la berlue quand il se regardait de haut en bas dans une glace, il s'était dit qu'à l'instar de notre idole, il fallait qu'il se démontrât d'urgence que s'il existait, c'était seulement pour le motif qu'il disposait, lui aussi, d'un cerveau capable de penser par lui-même et qu'à ce seul titre, il était non moins capable de peser sa propre tête que le créateur de la Genèse, qui persévérait à cogiter bien que nous l'eussions privé de ses cinq sens. Puis, poussant l'audace aussi loin qu'il était possible en son siècle, il en avait conclu qu'il n'existe pas de doute sans douteur, comme il n'y a pas de montagne sans vallée ; et que si Renatus Cartesius existait du seul fait qu'il était capable de se poser la question, donc de douter qu'il existât, il n'y avait pas de raison qu'il se trouvât seul à exister en ce bas monde; et il avait demandé à l'idole telle qu'elle se trouvait apprêtée en son temps de jouer des coudes pour lui confirmer, preuves à l'appui, que le monde jouissait de l'existence, ne serait-ce qu'en raison du bon cœur d'un démiurge qui ne pouvait pousser la ruse et la méchanceté jusqu'à laisser sa créature imaginer faussement qu'elle existait.

Nous avons radiographié la terreur folle qui s'était emparée du microscopique encéphale de nos frères inférieurs il y avait seulement quatre siècles et qui les avait contraints à exorciser la menace de perdre leurs corps et leurs têtes en chemin. Nous avons donc décidé de peser leur crâne de décennie en décennie sur la balance de leur idole du moment. Mais nous nous disions également qu'il nous était beaucoup plus difficile de quitter le règne animal que nous ne l'avions cru d'abord, parce que le déchaînement foudroyant de la capacité de rêver comme des déments qui s'était emparée d'une tribu de singes africains, puis le catapultage subit de leurs corps velus dans des mondes fabuleux les avait conduits jusqu'à douter de l'existence de leurs os et de leurs muscles. Si, après tant de millénaires de notre sortie de la forêt vierge nous avions encore cru nécessaire de nous démontrer savamment que nous ne sommes pas des fantômes, comment étions-nous maintenant parvenus à observer nos idoles comme les dieux des singes ?

Et maintenant, nous plongions nos regards dans l'escarcelle de notre verbe comprendre . Et maintenant, nous mettions notre ridicule encéphale sous haute surveillance ; et maintenant, nous observions son fonctionnement en nous plaçant à quelque distance de sa masse, et nous lui demandions de se mettre en examen de sa propre autorité et par ses seules forces. Mais les verdicts du tribunal que notre tête est devenue à l'égard d'elle-même ne seraient-ils pas trompeurs à leur tour ? Dans un premier temps, nous avons pensé que notre cervelle se trouvait pilotée par des catégories innées qui commanderaient de l'intérieur tous nos jugements. Puis nous avons contesté ce premier diagnostic, parce que les catégories inscrites dans notre matière grise avaient été forgées , puis fossilisées, puis sacralisées à notre insu par les millénaires de notre accoutumance aux routines sempiternelles du cosmos . Quelle était l'intelligence qui permettait à notre cerveau de se mettre à bonne distance de ses rouages ? Depuis lors, nous nous échinons à résoudre la question de savoir par quelle magie nous transformons notre capture des choses de ce monde en signifiants, puis ces signifiants en clés d'une prétendue intelligibilité en soi de l'univers et en témoins ensorcelés, hier par nos dieux, puis à l'école des dieux que nous sommes devenus à notre tour.

6 - Comment nous passons derrière le miroir

Nous avons réussi à mettre sur pied une extériorité d'un type nouveau à l'égard de notre boîte osseuse; car nous sommes parvenus à observer du dehors comment la moitié des engrenages de notre cervelle sont construits d'avance pour nous faire rêver et l'autre moitié pour nous aider à bien observer le monde tel qu'il va; puis comment nos deux lobes cérébraux se communiquent cahin caha les informations qu'ils recueillent, le premier fournissant de bric et de broc au second le matériau dont il s'alimente goulûment et qu'il métamorphose sans relâche en signes, signaux, écriteaux et bannières. Tous ces aliments, nous les donnons à moudre à nos moulins à prières. Nos frères inférieurs étaient demeurés bien trop soucieux de capturer leurs proies et de les soumettre aux recettes de leurs cuisiniers pour seulement songer à se tourmenter, comme nous le faisons, nous qui cherchons désespérément un miroir qui ne nous tromperait pas à feindre de ne rien nous cacher. Eux nourrissaient leur estomac à se donner l'air de penser ; nous essayons de nourrir notre cerveau à effacer nos traces dans le monde animal.

Avec quelle persévérance nous tentons maintenant de réfuter notre reflet en ce bas monde , avec quel entêtement nous nous mettons en suspens dans le vide, avec quelle obstination nous essayons d'éperonner des proies qui ne seraient pas seulement de passage ! Mais pour nous faire un spectacle de toute notre politique et de toute notre histoire, il ne nous suffisait plus d'observer les exercices auxquels se livraient nos deux encéphales à la fois séparés et incapables de se passer l'un de l'autre, puis d'enregistrer les négociations pleines de chausse-trappes qui les autorisaient à échanger leurs butins trompeurs : encore nous fallait-il conquérir un regard sur le maître d'œuvre intérieur qui aveugle et éclaire tour à tour notre matière grise et qui a pris la place de nos idoles. Nous pensons que ce nouveau souverain de nos erreurs et de notre lumière n'est autre qu'une forme singulière de l'inconscience naturelle dont nous sommes affligés. Car nous sommes des singes ni entièrement aveugles, ni entièrement éveillés, et toute notre politique nous est dictée par le clair obscur de notre demi attention et de notre demi sommeil.

C'est dire combien les routes nouvelles que nous avons ouvertes pour nous apprendre à mieux déchiffrer notre cervelle sont plus larges et plus sûres que les chemins de traverse que nos ancêtres ont empruntés pour apprendre à se regarder sous leur toison. Mais il peut se révéler plus difficile de franchir sur deux pieds le seuil d'une porte grande ouverte que de se glisser à quatre pattes par une porte entre bâillée . C'est pourquoi notre évolution nous contraint désormais à décrypter non seulement les arcanes des idoles qui s'étaient logées malgré nous et quasi de force sous notre os frontal et devant lesquelles notre espèce se prosternait tout entière, mais également de nous initier aux moindres recoins de notre politique et de notre histoire, afin de tenter de comprendre l'alchimie simiohumaine qui faisait sécréter à nos encéphales des effigies scindées d'avance entre nos mondes semi imaginaires et semi réels .

Du moins l'extériorité que nous tentons de conquérir présente-t-elle l'avantage de rendre carrossables des chemins certes difficiles, mais guidés par une boussole. Il vaut mieux se trouver arrêtés dans une auberge placée sur notre vrai parcours que de nous croire arrivés à destination, alors que nous nous serions trompés de route et de cocher.

7 - La simianthropologie expérimentale

Nous pensons que notre philosophie se trouve dans une situation bien plus prometteuse qu'après la victoire navale que nos ancêtres ont remportée sur les Perses à Salamine, parce que le nouvel empire des Xerxès et des Darius s'est armé d'un ciel aussi bicéphale que celui de Babylone, mais qui se proclame innocent quand il se repent du forfait d'avoir noyé toutes ses créatures, à l'exception d'une seule ; et même quand l'éternité des tortures auxquelles il les soumet sous la terre défie tous nos Goulags et toutes nos Shoahs .

Nous sommes des singes décidés à observer de près la simio-humanité de notre idole ; nous sommes des singes résolus à nous regarder dans le double miroir de notre histoire et de notre ciel ; nous sommes des singes déterminés à observer à la loupe la nature de notre ambition de changer d'encéphale. C'est pourquoi nous nous demandons les uns aux autres comment nous allons tenter de quitter le cerveau biface qui nous scinde entre nous-mêmes et l'espèce inconnue qui nous attend de pied ferme.

Notre simianthropologie se veut expérimentale. Sachant que nous ne sommes sortis que tout récemment d'une espèce velue, nos méthodes d'analyse de notre complexion sont empruntées à l'art de la vivisection . A ce titre, nous parvenons à diagnostiquer des événements non encore survenus, puis sitôt que l'horloge de l'histoire les a enregistrés , de vérifier sur le vif les méthodes d'analyse qui nous auront permis d'archiver d'avance la simio-humanité de leur nature et de leur déroulement.

C'est dans cet esprit que je propose à l'examen de mes collègues une analyse darwinienne de la future réélection à la présidence de l'empire américain de GW Bush ou de l'élection de son rival John Kerry .

Le 20 octobre 2004