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Une spéléologie de la servitude


1 - La démocratie de Sancho Pança
2 - Cincinnatus et l'Europe
3 - La politique des embrassades
4 - Dis-moi, Caton…
5 - L'espèce au cerveau bifide
6 - La théopolitique démocratique
7 - Les Machiavel du sacré
8 - La gestion théologique de la politique démocratique
9 - Le Moïse nouveau est arrivé
10 - Le cerveau semi animal actuel
11 - Le bon sens et l'Histoire
12 - Le retour de Bérenger

*

1 - La démocratie de Sancho Pança

On cherche le mathématicien de génie qui résoudra l'équation insoluble par nature qui commande la politique et l'histoire depuis les premiers âges et dont l'énigme pourrait se formuler en ces termes: "Comment l'homme d'action d'un grand génie peut-il éviter soit de succomber, soit de s'imposer par la tyrannie, alors que l'adversaire avec lequel il croise le fer s'appelle la médiocrité ? Non seulement celle-ci se rit des armes de la raison, mais elle laisse tout adversaire intelligent raide-mort sur le pré, parce qu'aucun argument n'a jamais percé la cuirasse de la sottise."

Primo la médiocrité n'est jamais terrassée, secundo, elle met seulement un court instant le genou à terre à l'heure où le danger est tellement évident et tellement imminent que les plus myopes semblent trouver un semblant de vue et appellent un géant au secours, tertio, sitôt que le péril paraît s'éloigner, la cécité lève à nouveau ses régiments et triomphe du Titan jusqu'à la prochaine panique d'entrailles des aveugles. Quand une équation s'entête à échapper à ses poursuivants, le mathématicien se demande si la dégaine avec laquelle le problème de la quadrature du cercle montait sur la balance du calcul ne donnait pas un faux déhanchement à l'énigme . En l'espèce, est-il dûment démontré que l'Histoire se trouverait mieux servie de se trouver guidée à toute heure par la foudre du génie politique ou bien si la pauvreté d'esprit serait le moins mauvais des régimes et en quelque sorte le régime de croisière de Clio ? Dans ce cas, le politologue devrait préciser à quel moment Sancho se trouve menacé par un ouragan et si le Quichotte est bel et bien le meilleur thérapeute possible des orages . Puisque l'obstacle à surmonter n'est autre que la difficulté de préciser dans quelles circonstances aléatoires et temporaires par définition, l'homme politique de grande envergure parvient à se servir momentanément et toujours par malentendu de la faiblesse mentale d'un ennemi omniprésent et insaisissable, la politologie aurait donc vocation de prévoir les institutions qui permettront de changer instantanément de type de gouvernement à l'approche des tempêtes.

2 - Cincinnatus et l'Europe

Il n'y a pas à chercher au diable vauvert des exemples d'une sagesse de ce genre. Tite-Live nous raconte qu'en cas de péril mortel pour la République, les Romains mettaient la mule de la démocratie à l'écurie et nommaient, un dictateur (dictator) pour six mois. On sait que le Sénat est allé chercher dans son champ un certain Cincinnatus, qu'il l'a trouvé couvert de boue derrière sa charrue, qu'il l'a hâtivement lavé et revêtu de la tenue blanche de général qu'il avait apportée en grande pompe. Naturellement Tite-Live nous médiatise quelquefois l'histoire de Rome à la manière dont les hussards de la République racontaient aux enfants la République des Rossinante de la démocratie. Comment se fait-il que les patres conscripti connaissaient de réputation ce modeste laboureur ? Comment se fait-il que, selon l'usage, ce paysan crasseux a nommé aussitôt son maître de cavalerie ? Assurément, ce Cincinnatus fréquentait les allées du pouvoir.

Où se cache-t-il désormais, le Sénat européen spécialisé dans la science des catastrophes politiques ? Où sont les sages qui vous diront à quel moment une démocratie banalisée par le suffrage universel et programmée pour n'élire jamais que la mule de Sancho fera sonner le tocsin au beffroi de l'histoire de l'Europe et du monde? On cherche le système d'alerte des civilisations qui mettra en branle toutes les cloches des villes et villages du Vieux Monde dans l'espoir que leur tintamarre parviendra aux oreilles de Cincinnatus.

Le 9 mars 2007, Mme Merkel a ouvert la quarante troisième Conférence traditionnelle de Munich consacrée à débattre de la "sécurité générale" de la planète par temps frais. En pythonisse des brises de printemps, elle a expliqué à tous les chefs d'Etat réunis sous le sceptre pesant de leur maître d'outre-Atlantique que, soixante deux ans après la capitulation de l'Allemagne dévastée, les menaces asymétriques de la guerre internationale contre Fierabras s'étaient substituées aux menaces symétriques de la guerre froide, ce qui faisait de l'enregimentation définitive du Vieux Monde dans la guerre de l'Amérique contre le Terrorisme la condition même de la survie de notre civilisation. Puis M. Wladimir Poutine avait joué les trouble-fête en adjurant les Européens verrouillés de claquer purement et simplement les portes mal fermées de l'OTAN. Qu'avaient-ils à suivre les yeux bandés un Etat tellement barbare qu'il n'avait pas encore renoncé aux gibets et qui massacrait des milliers de civils au moindre différend avec un autre Etat ? Ne voyaient-ils pas le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine, l'Afrique et l'Amérique du Sud tracer les sentiers du monde de demain ? Les peuples de l'Europe en livrée oscillaient entre la consternation et l'épouvante. Comment se faisait-il que la civilisation des téléphones portables et des machines à laver frémissait à l'écoute des blasphèmes et des sacrilèges du bon sens?

3 - La politique des embrassades

Pour comprendre le ciel de la démocratie et de ses potences, il faut observer les malandrins entre les mains desquels la civilisation de la raison et de la science est tombée. C'est dire que la politologie du XXIe siècle est appelée à se livrer à une réflexion périlleuse sur les avantages et les désavantages respectifs de la médiocrité et du talent des classes dirigeantes du monde . Considérons en tout premier lieu le temps de mûrissement qu'exige, en ce début du XXIe siècle, une prise de conscience sérieuse de la nature et de la portée des obstacles inédits que rencontrent désormais les peuples ou les nations sur un Continent soudainement rapetissé à l'extrême et dont les territoires se trouvent mille fois plus étroitement interconnectés entre eux qu'autrefois.

Quand Caton adjurait le Sénat romain de ne pas lanterner davantage et de courir détruire Carthage en un tournemain, il obéissait à une vision de l'avenir de l'Empire dont l'urgence ne répondait pas à de profondes considérations anthropologiques, alors que de nos jours, nous débattons de la définition même de la politique et de l'Histoire du simianthrope schizoïde. Quand les esprits de faible amplitude s'impatientent grandement de la lenteur qu'Israël et la Palestine mettent à se montrer des enfants bien sages et à emprunter la main dans la main le droit chemin que des adultes fort avertis des affaires d'autrui leur demandent instamment de suivre sans barguigner davantage, la politologie moderne est menacée par une coupure de courant entre le rétrécissement extrême du temps médiatisé et la nature même de l'ampérage et du voltage de l'histoire dichotomique à laquelle notre temps est appelé à faire face sur le long terme.

Les Caton pouvaient attendre que Rome fût devenue une puissance maritime de premier rang pour repasser en Afrique si longtemps après Scipion, tandis que notre époque n'a plus de temps à perdre. Si l'Europe patientait encore trois décennies, dans l'espoir que la pomme de sa souveraineté grossirait toute seule sur l'arbre de la connaissance anthropologique de l'Histoire, c'en serait fait de ce Continent . L'heure de la spéléologique politique a sonné. Les gènes qui ont produit le langage des Wallons et des Flamands, les chromosomes qui ont enfanté la parole des Castillans et des Catalans, l'ADN qui pilote la grammaire et les sons des Chypriotes et des Turcs font mauvais ménage. Quelle est la psychogénétique des peuples qui rendra compte de leurs incompatibilités cérébrales? Sur quelle balance pèserons-nous l'encéphale bipolaire d'une espèce si diversement vocalisée?

Ecoutez tout au long la complainte d'un Scythe arraché à la terre dont sa parole était issue : " Ce serait entreprendre le récit d'un cauchemar que de vous raconter par le menu l'histoire de mes relations avec cet idiome d'emprunt, avec tous ces mots pensés et repensés, affinés, subtils jusqu'à l'inexistence, courbés sous les exactions de la nuance, inexpressif pour avoir tout exprimé, effrayants de précision, chargés de fatigue et de pudeur, discrets jusque dans la vulgarité. Comment voulez-vous que s'en accommode un Scythe , qu'il en saisisse la signification nette et les manie avec scrupules et probité ? Il n'en existe pas un seul dont l'élégance exténuée ne me donne le vertige : plus aucune trace de terre, de sang, d'âme en eux . Une syntaxe d'une raideur, d'une dignité cadavérique les enserre et leur assigne une place d'où Dieu même ne pourrait les déloger . Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaire pour écrire une phrase tant soit peu correcte en cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à mon gré ! Je ne m'en aperçus malheureusement qu'après coup, lorsqu'il était trop tard pour m'en détourner ; sans quoi jamais je n'eusse abandonné la nôtre, dont il m'arrive de regretter l'odeur de fraîcheur et de pourriture, le mélange de soleil et de bouse, la laideur nostalgique, le superbe débraillement. " (Cioran, Histoire et Utopie, Lettre à un ami lointain, Gallimard, 1960, p.9-10)

Que vaut une science politique qui demande tantôt aimablement, tantôt avec quelque agacement aux Hébreux et aux Palestiniens d'oublier leurs querelles de village, puisque leurs divergences ne concernent que leur langue, leur divinité, leur histoire et autres broutilles . Foin du dérisoire : au nom du ciel des droits de l'homme, la civilisation de l'universel leur demande de tomber dans les bras les uns des autres . Allons donc, oubliez une séparation malencontreuse de près de deux millénaires et respectez sans rechigner davantage une décision de l'ONU de 1948! Cette auguste assemblée n'était-elle pas composée de profonds philosophes, d'anthropologues abyssaux, de psychanalystes de première force, d'interprètes éminents de l'évolution des espèces et de jurisconsultes formés à l'école des siècles du droit romain ?

4 - Dis-moi, Caton…

Dans cette situation, est-il préférable que la classe scolastique mondiale demeure moyennageuse en diable ou qu'elle tente de devenir un peu plus savante ? Paradoxalement, l'anthropologie politique, dont je ne suis qu'un très modeste porte-parole

- Voir mes Lettres persanes , 3 avril 2007

met provisoirement la question en délibéré ; car, dit-elle, il n'est plus de Louis XI, de Charlemagne, de Solon, de Lycurgue qui puissent hâter la maturation de la réflexion de la simianthropologie générale concernant l'hypertrophie des identités locales des descendants actuels du chimpanzé, tellement le monde s'est minusculisé et découpé en arpents. Dans ces conditions, l'Europe est-elle condamnée à se laisser piloter par une classe politique résolument aveugle, muette et sourde, parce que les éclairages de la lucidité sont cruels à leur tour et peuvent conduire les peuples à de grands malheurs politiques ?

Dis-moi, Caton, faut-il laisser mûrir les abcès, les ulcères et les cancers ? Faut-il les tenir pour des fruits naturels de l'Histoire? Hippocrate te demande s'il doit trancher dans le vif à l'heure où les chancres ont brisé leur enveloppe amollie et commencent d'envahir le corps du patient . Les chirurgiens demeurent divisés sur la question : la bombe atomique iranienne nous fournit un excellent paradigme de leurs embarras, parce que la réflexion anthropologique - que je représente si mal, hélas ! - n'est accessible qu'à quelques encéphales, tandis que tu n'avais pas besoin de faire enfler les boîtes osseuses des sénateurs romains pour leur faire comprendre ton Carthago delenda est.

Impossible, pour l'instant, de seulement tenter de convaincre la classe dirigeante européenne de l'évidence que deux simianthropes allègrement armés de l'arme exterminatrice ne vont pas se suicider d'un cœur léer et côte à côte pour la seule beauté du spectacle, parce que l'un et l'autre désirent flairer le cadavre de l'ennemi ou du moins assister à sa vaporisation dans l'atmosphère. Il est donc vital que l'Iran dispose de l'apocalypse onirique dans laquelle l'encéphale du simianthrope se dédouble, afin d'éviter que l'Etat juif le volatilise sans crier gare avant de s'en trouver empêché par la certitude de partager le sort de son rival . Mais, ici encore, un approfondissement accéléré de la réflexion politologique sur la retombée en fines particules de la charpente osseuse d'une nation entière sur la terre dépasse tellement les capacités cérébrales du simianthrope actuel que le débarquement subit et brutal d'une armée d'encéphales d'une autre espèce ne saurait suffire à assainir la planète.

5 - L'espèce au cerveau bifide

La pesée des capacités cérébrales des classes dirigeantes actuelles et l'examen des critères qui permettent de hiérarchiser les encéphales changent de coordonnées au gré des époques et des lieux. Longtemps les paramètres qui pilotaient les jugements craintifs du simianthrope se sont pelotonnés dans une problématique de type religieux. En ce temps-là, la question de l'intelligence larvaire des classes dirigeantes posait à une politologie en attente des premiers pas de l'anthropologie critique des modernes une question insoluble par nature, puisque les anciens évadés de la zoologie ne disposaient encore d'aucune connaissance spectrographique des relations semi animales que les orthodoxies entretiennent depuis les origines avec la raison politique de leur époque. Philippe II d'Espagne faisait-il brûler vifs force gentilshommes espagnols pour le pieux motif qu'ils s'étaient laissés contaminer à mort par le protestantisme ou bien sa lucidité fort avertie pour son siècle lui faisait-elle clairement comprendre que l'unité cérébrale des nations est aussi indispensable à l'expansion de leur puissance que la santé de leur corps, parce que le simple bon sens enseigne qu'on ne saurait fonder un empire doté d'un cerveau d'une solidité à toute épreuve si l'on laisse un peuple se scinder de l'intérieur pour s'être mis à l'écoute de plusieurs divinités farouchement ennemies les unes des autres et qui, non seulement regardent le monde avec des yeux différents et raisonnent à partir de logiques opposées , mais se montrent bien décidés à en découdre entre elles les armes à la main. Ce monarque "aux pieds de plomb" se disait-il que la théologie romaine avait surdémontré l'unicité et la cohérence de la vérité proférée par son ciel sur toute la terre habitée, puisqu'il en avait cuit à la France de son impiété? Car cette nation se trouvait empêtrée dans des guerres cérébrales depuis le début du XVIe siècle, ce que avait permis à Madrid de conquérir le monde . Depuis lors, nous avons appris que l'homme est un animal au cerveau bifide et qui se laisse diversement bipolariser entre le réel et le rêve selon les dieux que sécrète son territoire .

6 - La théopolitique démocratique

Même si la science politique encore embryonnaire de l'époque n'avait pas suffi à faire comprendre aux rois d'Espagne que toute peuplade frappée de schizoïdie cérébrale par tel Dieu ou tel autre se rend infirme sur la scène internationale, l'hypothèse anthropologique n'en faisait pas moins ses premiers pas dans les souterrains de la Renaissance. On avait déjà remarqué que le cerveau simiohumain conjoint viscéralement la vérité théologique et la vérité politique et qu'il s'agit d'une assise psychobiologique native - sinon Cervantès n'aurait pas créé un personnage biphasé sur le modèle d'une histoire du christianisme visitée par le comique et le tragique alternés de la folie du simianthrope.

Mais le monde moderne n'est plus soumis à la lettre de la pesée théologique de la politique : une idéologie messianique greffée sur les idéaux proclamés rédempteurs de la démocratie mondiale a pris la succession des cosmologies d'autrefois. Aussi la question n'est-elle plus de savoir comment l'encéphale théopolitique de Charlemagne, de Philippe II ou de Charles Quint fonctionnait à l'école du Golgotha, mais comment l'encéphale de Mme Merkel, de M. Tony Blair, de M. Nicolas Sarkozy , de M. Berlusconi, de M. G.W. Bush ou de M. Olmert s'articule avec le modèle idéo-salvifique forgé par une démocratie mondiale de la délivrance. Mme Merkel croyait-elle ce qu'elle disait quand elle s'exprimait en ces termes à la susdite 43è Conférence de Munich sur la sécurité de l'Europe en mars 2007 ? "L'Iran a volontairement - je suis effrayée d'avoir à le dire - et consciemment dépassé les bornes. Je dois ajouter que nous sommes, bien sûr, contraints de répondre aux provocations totalement inacceptables du Président iranien. Je dois d'autant plus le dire que c'est mon rôle de chancelière d'Allemagne. Un Président qui conteste le droit d'Israël à l'existence , un Président qui nie l'Holocauste ne peut espérer que l'Allemagne montrera la moindre tolérance sur ces sujets. Nous avons appris les leçons de notre passé."

Certes, la chancelière d'Allemagne n'ignore pas que le Président Ahmadinejad n'a jamais nié l'holocauste et qu'il songe d'autant moins à détruire Israël qu'il en a démontré l'impossibilité logique : ce dialecticien n'est-il pas le premier dirigeant politique au monde qui ait proclamé le caractère onirique de l'arme apocalyptique, ce qui a provoqué sur la terre entière un silence aussi consterné que la déclaration démente de Bérenger au XIe siècle, selon lequel la croyance millénaire en la transsubstantiation eucharistique était absurde et faisait de tous les chrétiens une immense " troupe de sots ". On sait que le premier mouvement de stupeur passé, la réitération d'une déclaration aussi folle a conduit l'Eglise à le menacer du bûcher s'il ne se rétractait et s'il ne brûlait ses stupides écrits, ce qu'il fit...

Pour tenter d'approfondir un débat dans lequel l'anthropologie critique propose des spectrographies de l'encéphale idéopolitique des évadés actuels de la zoologie, il faut signaler la naissance , au cours de la même Conférence de Munich d'un commencement d'instrumentation scolastique du messianisme démocratique contemporain. Il s'agissait de tenter de donner un fondement éthico-religieux définitif à la guerre qu'Israël et les Etats-Unis projetaient alors de mener contre l'Iran. Mme Livni commença par soutenir qu'aucun Etat au monde n'avait les mains plus pures au Grand Moyen Orient qu'Israël, qui y cherchait la paix avec tout l'esprit irénique qui caractérise cette nation depuis l'Exode. Puis elle évoqua le camp d'extermination d'Auschwitz : il fallait prévenir la répétition de cette tragédie, ce qui exigeait une prise de conscience de ce que la politique d'Israël au Moyen Orient se situait dans le contexte religieux contraignant qui lui était imposé. Qu'était-ce à dire? Que les problèmes religieux ne sauraient se trouver réglés par la voie diplomatique, parce que " les extrémistes ne se battent pas pour défendre leurs droits, mais pour priver leurs ennemis des leurs".

7 - Les Machiavel du sacré

Cette dialectique est significative aux yeux de l'anthropologie critique, parce qu'il était bien évident, pour ne prendre qu'un seul exemple, que le débat théopolitique du XVIe siècle sur la présence réelle ou seulement métaphorique de la chair du Christ dans l'eucharistie ressortissait si peu à la science pure du religieux parce que l'édit de Nantes avait été révoqué le 18 octobre 1685 du seul fait que si un Etat protestant campait à demeure et de plein droit sur le territoire de la France catholique, ce prodige ne pouvait résulter seulement d'un accord théologique; et les Calvinistes n'auraient pas eu besoin de l'assise militaire qui leur avait été accordée - à savoir la possession de plusieurs places fortes, dont celle de La Rochelle - ce qui leur avait aussitôt permis de signer un accord proprement politique avec l'Angleterre protestante. De même , le concile de 1962 allait tôt ou tard, mais fatalement, conduire à un durcissement doctrinal du catholicisme, parce que l'œcuménisme n'est jamais que la façade d'un irénisme politique trompeur: on ne saurait négocier entre diplomates sur des dogmes soustraits à l'argumentation rationnelle, puisque réputés révélés par l'autorité du ciel de l'endroit, donc censés transcendants au monde visible. La compréhension anthropologique de l'intérêt proprement politique que masquait la stratégie religieuse de Mme Livni appelle une analyse simianthropologique des modifications du mythe de la création qu'elle proposait aux fins de consolider, en Machiavel du sacré, la position de l'Etat d'Israël au Moyen Orient.

8 - La gestion théologique de la politique démocratique

Mais alors, quelle est la politique des Talleyrand du mythe de la Liberté démocratique que Mme Merkel a mise en place ? Pourquoi a-t-elle affublé son approbation inconditionnelle en apparence de la mythologie messianique américaine, alors qu'elle affichait dans le même temps et fort habilement sa solidarité diplomatique avec Moscou ? Car, disait-elle, les sanctions contre l'Iran seraient obligatoirement débattues au sein du Conseil de sécurité de l'ONU, c'est-à-dire en étroite consultation avec la Russie, ce qui n'avait d'autre sens que de permettre à M. Vladimir Poutine de bloquer le dossier - et cela d'autant plus souverainement que la Chancelière avait eu soin d'enfoncer le clou : la position de Moscou, avait-elle souligné avec force, déterminerait celle de nombreux pays.

La question de la pesée anthropologique du cerveau biphasé des dirigeants actuels de la démocratie mondiale est donc de même nature que celle de la pesée du cerveau bipolaire des rois et des empereurs chrétiens d'autrefois, en ce sens qu'il s'agit, comme hier, de savoir comment la raison schizoïde du simianthrope ruse avec la raison mythologique qui lui sert de masque, ce qui signifie que la prétendue sincérité idéologique des chefs d'Etat désormais dichotomisés par le mythe de la rédemption démocratique n'occupe jamais que l'avant-scène du politique, l'essentiel se déroulant dans les coulisses de l'Histoire schizoïde des descendants du chimpanzé.

C'est dans cet esprit que Mme Livni s'est appliquée à élaborer une nouvelle distribution des cartes proprement théologiques du messianisme simiohumain : alors que l'ancienne construction onirique censée piloter la planète des songes mettait en scène un monde déchiré par le combat que la divinité menait en personne dans le cosmos pour le triomphe du "Bien" contre un rival non moins doté d'ubiquité qu'elle-même - le "Mal" incarné par un adversaire aux sortilèges redoutables , un certain Lucifer - Mme Livni bouleverse le décor de la représentation et tout le déroulement de la pièce par une habile métamorphose de la donne manichéenne primitive : le nouveau théâtre voit le globe terrestres obéir à une tout autre scission originelle que celle dont le judéo-christianisme avait assuré l'instrumentation, celle qui est réputée scinder désormais le globe terrestre entre deux courants de l'Islam.

Ce nouveau partage cérébral de l'humanité autorise Israël à distinguer sur la mappemonde les fanatiques shiites, des tempérés sunnites . La politique sous-jacente à laquelle cette théologie sert de masque sacré permet en outre à Jérusalem de présenter la défense des intérêts nationaux du peuple juif dans un cadrage entièrement inédit, celui d'un monothéisme si profondément réaménagé que la défense de la paix du monde passe maintenant par une guerre à mort pour la défaite militaire des shiites et pour la victoire des sunnites.

9 - Le Moïse nouveau est arrivé

Quelle sera la méthode - le nouveau cogito cartésien - qui permettra à l'anthropologie politique de demain de peser l'encéphale simiohumain en l'état actuel de son évolution s'il y faut une simianthropologie en mesure de rendre compte du fonctionnement schizoïde de la boîte osseuse des descendants du chimpanzé? Inutile de souligner derechef que Mme Livni s'exerce à mettre en place une nouvelle instrumentation moïsiaque du sacré à seule fin de servir les intérêts nationaux de l'Etat juif, puisque, depuis la nuit des temps, toute théologie est contrainte de se construire sur un biphasage d'origine psychobiologique de l'entendement semi animal.

Le nouveau décalogue descend du Mont Sinaï de 1789 pour combattre le veau d'or autour duquel dansent les shiites. Le prophète du Bien apporte les Tables de la Loi sur lesquelles la Démocratie a gravé les nouveaux commandements qu'appelle la religion des droits de l'homme . Ce modèle est archétypal en ce qu'il fait seulement changer de nom au pouvoir politique du nouveau Jahvé . C'est ainsi que le combat des Réformés contre le mythe de la transsubstantiation eucharistique - j'y reviens - a privé le clergé catholique du rituel unifié qui accordait à Rome le monopole liturgique au sein du culte chrétien. Il n'est pas d'hérésie qui ne conduise à la contestation d'une prérogative politique attachée à une orthodoxie.

Après cinq ans de lutte contre le Démon - le spectre d'Al Qaida - il était opportun de modifier les composantes du manichéisme classique afin d'élever tous les sunnites au rang des anges et de précipiter tous les shiites en enfer. Du coup, le Hezbollah shiite était réputé saper la sainteté de la souveraineté du Liban ; et le Hamas, pourtant sunnite, cessait soudainement d'incarner les aspirations légitimes des Palestiniens. Ici encore, inutile de souligner l'incohérence politique que le sacré ne parvient pas à surmonter : les bombardements israéliens du Pays du Cèdre violaient la souveraineté du Liban, le Hezbollah est devenu central dans ce pays et le gouvernement désigné par le Hamas est désormais majoritaire en Palestine.

Mais peu importe la parole fluctuante de Jahvé . L'essentiel est dans la mutation impérieuse de la logique interne de la sainteté qui permettra au peuple de l'Exode de s'installer manu militari sur la terre promise de la Démocratie et d'exiger des anciens occupants qu'ils déposent les armes et quittent pieusement les lieux . La question centrale est donc d'observer le fonctionnement interne des dévotions du simianthrope de type messianique quand sa théologie lui a permis de substituer au récit ancien du salut et de la rédemption le récit de la délivrance par une sotériologie démocratique aux yeux de laquelle la nouvelle pierre philosophale de la rédemption s'appellera la Liberté.

10 - Le cerveau semi animal actuel

On aurait cependant grand tort de s'imaginer qu'un cynisme démocratique lucide et savamment calculé à l'école du Prince de Machiavel piloterait le mode d'organisation et d'ajustement du théologique à la politique et à l'histoire des fuyards de la nuit animale. Le cerveau simiohumain fait flèche de tout bois. On le voit assembler en désordre des éléments hétéroclites à seule fin de fabriquer une machinerie cérébrale dont l'incohérence interne n'obéit jamais qu'à une finalité globale dictée par une psychogénétique. En l'occurrence, il s'agit seulement d'empêcher qu'une autre nation qu'Israël en vienne à disposer dans la région de la foudre mythologique - donc inutilisable sur un champ de bataille , mais demeurée bêtement prestigieuse - qu'est la forme moderne de l'apocalypse ou de l'excommunication majeure. Une construction théopolitique faite de bric et de broc suffit à l'affaire. La boîte osseuse du simianthrope actuel ignore encore à ce point les impératifs de la pensée logique qu'un peu de politique et un peu de rigueur intellectuelle lui fournissent des ingrédients dont le mélange se révèlera inégalement efficace. Du coup, le simianthrope juge de la qualité de sa "raison" à l'aune du profit qu'il tire de ses performances.

Faut-il en conclure que la pesée de la médiocrité des classes dirigeantes désormais propulsées à l'échelle planétaire par le mythe de la "liberté démocratique" en appellera à une balance anthropologique semblable à celle que réclamait la pesée de l'encéphale de Charles Quint, de Philippe II ou de Charlemagne ci-dessus évoquée ? Nullement. Outre que des documents secrets du Département d'Etat américain démontrent que les classes dirigeantes européennes sont régulièrement achetées en sous-main par la CIA et que leurs raisonnements délibérément chaotiques sont, en réalité et le plus souvent, monnayés contre espèces sonnantes et trébuchantes, le fait politique nouveau et décisif à considérer n'est autre que le débarquement du jugement politique des peuples dans la cacophonie ou le capharnaüm mentaux auxquels s'exercent leurs élites politiques. Quatre-vingt cinq pour cent de la population allemande désapprouve la présence de cent quatre-vingt dix-huit bases militaires américaines inutiles pour la défense du territoire national et un pourcentage presque égal règne en Italie, où cent trente sept garnisons massives campent à demeure. Quant à la France, la population y est hostile à l'hégémonie américaine à soixante quinze pour cent seulement, parce que l'occupant a quitté le pays il y a quarante-deux ans, en 1966.

11 - Le bon sens et l'Histoire

Ces faits donnent une dimension nouvelle à la pesée simianthropologique de la médiocrité cérébrale des classes dirigeantes de type démocratique. Car, d'un côté , le génie politique de quelques-uns y demeure impuissant à modifier le mode de sélection des élites politiques moyennes , tandis que de l'autre, l'avance intellectuelle des phalanges du savoir y est bien plus grande qu'au Moyen-Age ou à la Renaissance, quand les plus grands esprits demeuraient prisonniers d'une interprétation théologique globale de l'histoire et de la politique. Pour comprendre les mécanismes religieux qui rendent encore l'arme thermonucléaire crédible à la grande majorité des chefs d'Etat actuels, il faut des cerveaux autrement armés que celui de Luther ou de Calvin, qui parvenaient à se faire comprendre de chacun en expliquant le plus simplement du monde à un peuple encore illettré que Jésus était plus pauvre que leur curé et que le clergé couvert d'or et de pierreries de Rome ne répondait pas à l'esprit du Christ . Mais comment expliquer aux corps électoraux d'aujourd'hui le fonctionnement spéculaire du cerveau dichotomique des descendants d'un quadrumane velu ? Dès lors que la vraie pesée de la politique du monde ne passe plus par la médiation des élites politiques ordinaires, la sagesse est-elle de laisser les événements suivre leur cours et s'attacher seulement à éviter les catastrophes sans remède de la vassalité politique par un judicieux aménagement des circonstances et des encéphales au gré des "travaux et des jours" , comme disait le vieux Pindare?

Certes, le destin s'applique spontanément, semble-t-il à obéir à une manière de logique supérieure. Ne montre-t-il pas une propension naturelle à se plier en dernier ressort aux règles du plus simple bon sens ? On constate qu'à la dernière minute, le simianthrope découvre des évidences que les longues vues de quelques-uns avaient détectées depuis belle lurette. Il en est ainsi de la psychophysiologie des peuples et de leurs dieux : quand Israël aura pris acte de ce que l'encéphale de l'Islam et celui d'Israël ne peuvent se partager une seule et même terre, les conquêtes de la connaissance de l'humanité par elle-même auront suffisamment progressé pour que le "Connais-toi" socratique et le mot d'ordre de Voltaire : "Pensez par vous-même" se rencontrent - et peut-être également le timide "Qui suis-je ?" de Montaigne avec l'épouvante de Pascal.

12 - Le retour de Bérenger

Est-ce à dire que les peuples demeureront inexorablement livrés à une cécité native sous prétexte qu'il sera bien impossible de jamais les initier aux secrets immémoriaux de la politique ? Dans ce cas, leur dira-t-on ce qu'un dictionnaire d'histoire et de géographie de 1842 disait de Bérenger ? "Ce célèbre hérésiarque imagina de se distinguer par des opinions singulières et attaqua le mystère de l'eucharistie et de la transsubstantiation". Au début du XXIe siècle, les catéchistes de la démocratie diront-ils - dans les paroisses qu'on appelle maintenant des circonscriptions - que des esprits mal intentionnés auraient tenté de jeter le doute dans l'âme des peuples de la Liberté et d'ébranler leur orthodoxie à soutenir que le pain et le vin de 1789 ne se changeraient plus en chair et en sang de la vérité sur les autels de l'OTAN ?

Le pieux Charles X avait réduit les kilomètres, cette invention satanique de la Révolution, en "lieues de poste" de 2000 toises, soit 3898 mètres. Comment Bérenger défendrait-il son calcul de la distance entre la raison et la folie s'il revenait parmi nos mesureurs neuf cent vingt ans après son trépas en 1088 ? Sans doute ce nonagénaire demanderait-il aux nouveaux peseurs de la justice et de la vérité d'apprendre aux enfants des écoles de la République à distinguer clairement les esclaves du passé des citoyens de l'avenir, et cela à l'aide des raisonnements bien conduits et étroitement ajointés entre eux par les règles du système décimal. Qu'est-ce qu'un esclave de cinq toises, dirait-il, sinon un Adam attaché à un autre Adam de cinq toises par des liens reconnus pour légaux , de sorte que si l'esclave demande à son maître de l'affranchir de sa servitude , l'octroi de son indépendance dépendra en toute légitimité du bon vouloir de son propriétaire. Mais si les nations de l'Europe d'aujourd'hui demandaient au souverain campé à cinq mille kilomètres de leurs rivages de les délivrer de leurs chaînes, n'auraient-elles pas oublié qu'il ne leur appartient pas de réclamer un bien qu'ils possèdent de naissance et qu'ils n'ont jamais aliéné au profit d'un tiers?"

"Il en est ainsi, mes enfants, dirait aux peuples de l'Europe un Bérenger de la Démocratie : l'OTAN n'est pas la chair et le sang de votre histoire, l'OTAN n'est que le propitiatoire où une fausse justice endosse la cuirasse d'un Empire ; l'OTAN n'est pas la vraie tenue de votre esprit , mais celle d'un César qui a fait de vous ses valets d'armes. Mais si vous saluez son glaive comme celui du pain et du vin de vos nations, qui êtes-vous donc devenus, sinon une troupe de sots ? Voilà ce que j'ai dit, il y a mille ans à mon Eglise de la servitude; voilà ce que je redis aujourd'hui à vos démocraties de la transsubstantiation de votre Justice et de votre Liberté en chair et en sang de votre vassalité ; car la vérité est une hérésie dont le Saint Esprit s'appelle la raison."

Le 29 septembre 2008