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Anthropologie statique et anthropologie étonnée

 

Il ne serait pas rationnel de remplacer l'impuissance multimillénaire des mythologies religieuses à rendre compte de la condition humaine par l'incapacité d'une anthropologie d' étudier l'infirmité native de l'encéphale de notre espèce. Puisque l'étonnement est le feu intérieur qui féconde la philosophie et les sciences depuis les Grecs, de quel étonnement des sciences humaines devenues interrogatives se nourriront-elles, sinon de la piteuse nécessité psychobiologique dans laquelle se trouvent les évadés de la zoologie de se donner des maîtres et des protecteurs imaginaires dans le vide de l'immensité ?

Comme la folie théologique demeure articulée sur toute la surface de la terre avec l'expansion des empires, l'anthropologie scientifique s'articulera avec un décryptage de la politique mondiale que G. W. Bush a tirée des Possédés de Dostoïevski, comme le démontre son discours d'investiture du 20 janvier 2005.

Comment répondre par la pensée au commentateur américain qui a écrit: " C'est le pire et le plus terrifiant discours jamais prononcé par un Président américain " ?

1 - L'étonnement scientifique
2 - Dieu en joueur d'échecs
3 - Une psychanalyse de l'inconscient simiohumain
4 - Le cerveau de " Dieu "
5 - Une histoire anthropologique de la philosophie
6 - La refondation de la philosophie dans l'éthique
7 - La folie du singe-homme et de son dieu

1 - L'étonnement scientifique

Heureux les lieux communs, car ils sont le sel de la terre. Si Aristote n'avait pas proclamé que la philosophie commençait avec l'étonnement, nos sciences ne seraient pas devenues, du moins timidement, interrogatives. Du coup, elles ressembleraient encore à la géographie, qui se contente de décrire les montagnes et les plaines, de compter les lacs et les fleuves, d'énumérer les déserts et les mers sans jamais se demander d'où peuvent bien venir les pics et les précipices . Si une géométrie aussi acéphale que celle des Egyptiens ignorait pourquoi la somme des angles d'un triangle fait 180°, si une physique muette ne se demandait pas pourquoi les corps se laissent choir dans le vide, si une astronomie d'huissiers du ciel ne savait pas pourquoi la lune ne nous tombe pas sur la tête, une anthropologie de greffiers de notre espèce n'aurait pas commencé de se pencher sur les bipèdes énigmatiques qui ont terrassé tous les autres animaux.

Mais si l'anthropologie ne saurait devenir scientifique qu'à se rendre interrogative, il reste à savoir quel sera l'objet central de sa curiosité ; car les réponses que suscite notre étonnement embryonnaire révèlent que les mystères de notre condition peuvent changer de place au sein de notre science de nous-mêmes et que les rédacteurs de nos questionnaires sont assermentés en secret et inconsciemment par les arrière-pensées qui pilotent leur indiscrétion. Il est donc nécessaire d'apprendre à décrypter leurs interrogations si l'on ambitionne de découvrir quelle est la véritable source de l'ahurissement ou de la stupeur des enquêteurs. Or, le premier ébahissement de l'anthropologie interrogative n'est autre que l'existence même de notre espèce . C'est pourquoi cette discipline est née à l'école des onguents et des cataplasmes auxquels nos mythes religieux avaient recours et dont la vocation était de cacher des secrets impénétrables sous des secrets plus impénétrables encore. L'aveuglement universel de cette thérapeutique n'a pris fin qu'en 1859, quand nous avons appris que nous devons notre existence sur cette terre à l'évolution d'un animal à fourrure dont une branche égarée a fait de nous tous des chimpanzés semi miraculés. Depuis lors, nous nous demandons ce que vaut ce beau prodige.

Aussi l'étonnement scientifique est-il un oiseau migrateur : si l'ébahissement de l'anthropologie exorcisée ne changeait pas de moteur d'un millénaire au suivant, elle tomberait dans un sommeil aussi lourd que celui de notre historiographie, de notre grammatologie ou de notre herboristerie . Le destin de notre germe d'intelligence dépend donc entièrement de la sonnerie du réveil qui nous jette chaque matin à bas de notre lit . Aux dernières nouvelles, la stupéfaction de notre anthropologie endormie a commencé de concentrer toute son attention encore mal réveillée sur l'organe biphasé qui commande la léthargie centrale de notre espèce. Pour que nous nous décidions à réfléchir un peu sérieusement au fonctionnement de notre encéphale, il a fallu nous faire tomber des nues; et pour cela , il est nécessaire que notre science de nous-mêmes affecte une zone nodale de notre masse cérébrale.

Ce point névralgique est désormais celui où s'opère la jonction entre les mondes imaginaires que nous sécrétons jour et nuit et la terre ferme à laquelle nous nous tentons de nous arrimer. Pour localiser les neurones douloureux ou euphoriques qui modulent l'alternance de nos félicités et de nos accablements, observez, Mesdames et Messieurs, l'espèce fière de régner jusque parmi les galaxies. Voici l'animal le plus puissant et le mieux outillé qui ait jamais paru sous le soleil, voici les armées d'yeux dont il dispose, voici ses mains plus industrieuses que toutes les pattes de la terre. Regardez bien ces milliards de spécimens capables de communiquer instantanément entre eux par le son et par l'image et demandez-vous ce que son encéphale présente de plus étonnant depuis un siècle et demi qu'il a été réveillé en sursaut. Sera-ce par l'étude de ses exploits ou par celle de ses infirmités que vous nourrirez votre étonnement ?

Car il se trouve que le cerveau de ces bêtes extraordinaires se trouve scindé entre la masse des proies qu'il récolte et les gigantesques personnages imaginaires qui assiègent ses lobes cérébraux depuis des milliers d'années. Or, ces fantômes les jettent sans cesse la face contre terre. Quel contraste entre la puissance de ces animaux et leurs prosternements ridicules! Comment expliquer qu'ils se précipitent le nez dans la poussière devant des acteurs qui n'existent que dans leur tête ? Est-il un ahurissement plus digne de l'anthropologie scientifique que celui-là ? Peut-on seulement parler d'une science de notre espère aussi longtemps que notre raison ne s'ébahit pas d'une folie aussi démesurée?

2 - Dieu en joueur d'échecs

Il est saisissant qu'une science aussi centrale que celle dont l'ambition est de conquérir une connaissance rationnelle de l'étrangeté de notre espèce se trouve prise en otage tant par ses méthodes d'observation que par l'interprétation de son matériau. Quels sont les jugements moraux qui prédéterminent subrepticement l'orientation générale de l'anthropologie scientifique et qui commandent la nature même de ses engagements dans la politique et dans l'histoire ? Certes, il est naturel que les civilisations qui clapotent sur la mer de leurs croyances enfantent une anthropologie dont la navigation témoigne essentiellement de leur souci d'observer la finitude dévote de la créature et de lui dicter une sainte subordination au souverain omnipotent et omniscient que leur piété a installé dans les nues.

Mais comment se fait-il que, de son côté, l'anthropologie dite scientifique s'efforce d'oublier les infirmités du singe évolutif ? Comment se fait-il que, pour sa part, elle voudrait ignorer avec tant de superbe les carences cérébrales qu'exprime pourtant sur toute la surface de la terre la piteuse nécessité psychobiologique dans laquelle se trouve cet animal de se donner des maîtres et des protecteurs imaginaires dans le vide de l'immensité ? Tout se passe comme si la sortie trop hâtive de notre âge religieux avait cadenassé nos crânes d'enfants avec des chaînes qui nous interdisent tout regard critique sur notre encéphale d'hier et d'aujourd'hui, alors que notre masse cérébrale est un organe onirique par nature et qu'il se trouve encore en service à plusieurs milliards d'exemplaires. Depuis le 11 septembre 2001, une recrudescence spectaculaire de nos délires ne pilote-t-elle pas à nouveau notre planète ?

Supposons que l'anthropologie désireuse de se doter d'un véritable statut scientifique se soit mise en tête de soustraire craintivement, elle aussi, toute pesée sérieuse de notre crâne à la connaissance audacieuse en diable qu'on qualifie d'expérimentale; supposons que ce simulacre de science jette par-dessus bord la recherche des secrets d'une espèce forgée par les millénaires de son obéissance à un maître imaginaire. N'est-il pas évident qu'une discipline de cette sorte se cacherait à son tour sous un tabernacle et que sa proie lui échapperait tout autant qu'aux rets d'une théologie ? Car la foi avait du moins capturé dans ses mailles trop larges un savoir de la grosseur d'une baleine: à savoir que, depuis les Grecs, l'homo prématurément promu au rang de sapiens par les sacrilèges d'un certain Prométhée était revenu sur ses pas et proclamait à nouveau urbi et orbi que sa sagesse n'était pas encore celle du fieffé voleur du feu de Zeus et que l'intelligence véritable devait commencer par la " crainte des dieux ". Soutenir que l'anthropologie moderne se passera allègrement de connaître les secrets d'un animal tellement terrorisé de naissance qu'il se cherche de siècle en siècle des protecteurs fantasmés dans l'éternité et qu'il travaille d'arrache-pied à les dégrossir ne mérite qu'un haussement d'épaules. On ne saurait substituer un obscurantisme pseudo scientifique à l'obscurantisme affolé des autels .

Depuis Darwin, l'anthropologie scientifique s'est principalement attachée à observer une espèce dont la progression se trouve jalonnée par les conquêtes d'un outillage de plus en plus terrifiant. C'est la puissance de ses instruments qui est censée lui donner un destin transzoologique . Mais si toute armature cérébrale devient transanimale à partir d'un certain degré d'hypertrophie de ses moyens, à quel moment les performances d'une machine la feront-elles passer du quantitatif au qualitatif ? A ce compte, les jeux d'échec électroniques seraient devenus géniaux à l'instant où ils ont battu les plus grands maîtres ; mais, dans ce cas, on devrait juger singulier que Bobby Fischer fût devenu le " Mozart des échecs " et Capablanca un " joueur divin " sans qu'une l'anthropologie scientifique au petit pied eût seulement songé à théoriser la mystérieuse métamorphose d'un exploit technique en un exploit musical ou céleste.

N'aurait-il pas été plus scientifique d'observer comment le singe-homme outille le cerveau de ses dieux et comment il le leur fabrique sur le modèle d'un champion de l'échiquier capable de prévoir tous les coups d'une partie ? Prenez la description détaillée des facultés cérébrales du créateur du monde chez un saint Thomas d'Aquin et vous verrez que le Dieu des chrétiens passe pour un joueur plus invincible que les Murphy et les Philidor sur l'échiquier de la rédemption , et qu'il met le péché originel échec et mat par une stratégie du salut programmée par l'omniscience d'un empereur des soixante quatre cases. Mais une science qui dépeint le singe-homme sous les traits d'un animal dont le cerveau aura été multiplié par mille, puis qui aura élevé les trois dieux uniques qu'il a vaporisés dans l'atmosphère au rang de singes multipliés par cent mille, une telle science ne demeure-t-elle pas aussi infirme que la théologie de saint Thomas en ce qu'elle empruntera les vêtements du " docteur angélique " pour s'imaginer que dix mille ans de piétinement de notre espèce autour de ses autels étaient sans objet ? Comment se fait-il que notre anthropologie dite scientifique étudie toutes choses comme des outils ? Le silex biface et le concept, le langage et les tombes, l'écriture et l'image sont-ils sur la piste du " propre de l'homme " ? Si nos dieux nous ont façonnés à leur image, nous le leur avons décidément bien rendu ; mais nous commençons de prendre notre revanche : nous plaçons leur cerveau sous la lentille de nos microscopes.

3 - Une psychanalyse de l'inconscient simiohumain

La mort précipitée de nos dieux nous a du moins révélé que nous appartenons à une espèce déjà imperceptiblement capable de s'élever au rang d'un apprenti-zoologue de son créateur. C'est dire qu'une anthropologie qui demeurerait incapable de peser le degré d'animalité dont demeure entaché le regard imperceptiblement transanimal que le singe évolutif s'efforce de porter sur les animaux qu'il avait hissés au ciel devrait renoncer à observer les singes dont les singes ont fait leurs dieux. En revanche, si nous tentons d'observer en tant qu'animal en cours d'évolution la bête capable de reléguer progressivement les dieux de ses ancêtres dans la zoologie, nous devrons fabriquer une balance dont les plateaux pèseront parallèlement la finitude du dieu des échecs et celle de ses saints imitateurs; et nous nous demanderons à quel moment l'intelligence simiohumaine et celle de son Dieu quittent de conserve le règne animal dans lequel toutes deux demeuraient profondément immergées.

C'est dire que si une anthropologie réellement scientifique apprenait à observer l'outil suprême dont le singe hyper-outillé s'était doté et qui n'était autre que le créateur imaginaire de son espèce, il faudra que cette discipline recoure à une psychanalyse ambitieuse d'explorer l'inconscient de la condition simiohumaine tout entière, et cela aussi bien dans la politique que dans l'histoire auxquelles elle s'exerce depuis le paléolithique ; puis il faudra que cette psychanalyse élabore des instruments de pesée de l'encéphale en gestation d'un animal encore dichotomisé entre le réel et le rêve; puis il faudra qu'elle observe à la loupe comment notre espèce en devenir sécrétait des protecteurs maladroits et des maîtres aux mains sanglantes et comment elle les chargeait de se colleter avec le silence et le vide faute de s'y risquer elle-même .

Les plateaux et le fléau de la balance qui permettra la première pesée transanimale des systèmes immunitaires que le singe-homme se fabriquait dans le ciel de ses théologies ne seront donc pas de même facture que ceux en usage sur les autres chantiers de cet animal , parce que les pathologies proprement religieuses de nos ancêtres en appellent au diagnostic de nos Esculape futurs, qui porteront le titre mérité d'anthropologues de l'évolution de notre espèce . Comment sera-t-elle garnie, la trousse du médecin spécialisé dans la radiographie des maladies dont souffraient les paltoquets de l'infini - les dieux uniques que le singe-homme installait dans le néant afin d'y exorciser la peur dont son espèce demeurait frappée ? Qu'y aura-t-il dans la trousse d'une science tellement transanimale que le tragique simiohumain s'en révèlera la plus éloquente maladie? La simianthropologie réellement scientifique sera condamnée à se colleter avec un athéisme d'une tout autre pointure que celui d'hier, parce que la découverte de l'absence de tous les dieux d'hier et d'aujourd'hui dans l'étendue où ils paraissaient trôner même à l'état gazeux conduira nécessairement une science de la bête en cours de métamorphose cérébrale à ausculter ses idoles là où elles se trouvaient blotties, donc dans les encéphales de leurs adorateurs .

L'anthropologie réellement scientifique sera au pied du mur : car elle découvrira l'impossibilité de progresser dans la connaissance de l'évolution du singe onirique sans observer de plus haut et de plus loin les personnages célestes à l'aide desquels cet animal pourtant imperceptiblement métazoologique tentait de fuir sa condition semi animale, mais ne parvenait qu'à se cacher sous les sceptres rusés de ses dieux simiohumains. L'anthropologie scientifique sera condamnée à radiographier les interlocuteurs fantastiques que se donnait une espèce certes viscéralement désireuse d'apprendre à se connaître, mais dont les gènes et les chromosomes n'avaient pas encore le courage d'observer les doublures spéculaires dont il s'affublait dans le néant.

4 - Le cerveau de " Dieu "

Une anthropologie réellement rationnelle inaugurera une connaissance nouvelle de la boîte à outils de l'espèce simiohumaine ; car l'instrument cérébral le plus extraordinaire que l'homme-singe avait commencé d'observer n'était autre que le cerveau dont il avait armé ses trois dieux uniques. Ce qu'il s'apprêtait à examiner après un long et difficile apprentissage, c'était le monstre en lequel il s'était inconsciemment transformé à ses propres yeux dans le ciel ; et ce qu'il se préparait, en réalité, à découvrir , c'était l'outil biface et dont il avait appris à faire usage aux côtés de la divinité biphasée à laquelle il s'était associé . Ce qu'il osera découvrir demain ne sera autre que son propre masque hissé dans son ciel bipolaire; ce qu'il se risquera enfin à dévoiler, ce sera le dieu trompeur avec lequel il s'était mis en ménage ; ce qu'il tremblera de connaître dans le miroir de ses théologies, ce sera le camouflage de sa propre finitude sous les traits d'un super joueur d'échecs. En vérité, le singe-homme et son dieu des singes s'entendaient comme larrons en foire . A eux deux, ils faisaient la paire dans le néant, à eux deux, ils n'avaient pas leurs pareils pour passer sous silence le vrai drame des faux miraculés de l'intelligence. Une bête qui n'avait d'autre interlocutrice dans le vide que sa propre figure angélisée se changeait en un gigantesque outil entre les mains d'une divinité simienne ; et cette divinité pour les singes était construite sur le modèle d'une hypertrophie des promesses et des châtiments que les Etats de ce type étaient condamnés à miniaturiser: car " Dieu " feignait de récompenser ses créatures dans les nues ; mais il les châtiait durement dans ses souterrains , et il surabondait en grâces mirifiques, alors que ses tortures éternelles n'étaient pas en modèle réduit.

Si quelques spécimens transsimiens apparaissaient un jour prochain dans nos ténèbres ils observeraient à la loupe le cerveau des dieux de leurs ancêtres. Du coup, leur génie politique se trouverait décuplé du seul fait qu'ils connaîtraient les secrets de la psychophysiologie des Etats simiohumains . Guéris de la peur dans un cosmos désert, ces voyants du silence et du vide acquerraient un degré de lucidité transanimale qui leur permettrait d'éjecter peu à peu de la conduite de leurs affaires les Etats devenus idolâtres de leur propre folie.

5 - Une histoire anthropologique de la philosophie

Mais, pour cela, il leur faudra apprendre à spectrographier l'histoire interne de toute la philosophie occidentale et en observer la psychophysiologie . Car la discipline de la pensée était demeurée une réflexion continue sur l'encéphale d'une espèce devenue la négociatrice des relations de sa boîte osseuse avec le monde extérieur. A ce titre, elle avait décidé, à partir d'Aristote, que les idées ne pouvaient siéger hors du monde et qu'il convenait de les localiser dans les choses au point de les faire périr avec elles. Cette bancalité s'est perpétuée sous divers apprêts jusqu'à Descartes, qui décida que le sens commun, aidé par le " sentiment d'évidence", deviendrait le fondement ultime de la vérité scientifique et qu'il était donc utile de faire cautionner la logique la plus ordinaire par l'autorité du ciel. Puis Kant s'est essayé à naturaliser les verdicts de notre raison naturelle par le jeu des catégories de la logique d'Aristote, qui seraient proclamées innées et aptes à capturer la rationalité interne des phénomènes. Puis, la question posée à la pesée de notre cerveau a subi une révolution éthique : puisque la plupart des animaux collectifs obéissent à une morale propre à chacune de leurs espèces, quelle est l'éthique de l'homme et en quoi peut-elle se trouver définie comme transzoologique ?

C'est cette mutation de la définition même de la philosophie qu'inaugure l'anthropologie moderne, et cela pour la raison évidente qu'une connaissance scientifique du genre humain qui n'aurait rien à connaître de la politique et de l'histoire serait une discipline aussi vaine qu'une scolastique . La philosophie a toujours fait de la connaissance de la condition humaine dans sa totalité le véritable objet de son savoir ; mais alors que sa quête principale passait par l'analyse des relations de notre cerveau avec le monde physique, la totalité sur laquelle porte désormais la recherche de cette discipline passe par le creuset d'une réflexion sur les relations de l'espèce simiohumaine avec son éthique.

6 - La refondation de la philosophie dans l'éthique

Du coup, c'est la question du statut commun à l'animalité de la politique de notre espèce et à celle du Dieu qui la dédouble dans les cieux qui pose à la pensée philosophique la question centrale de savoir si notre espèce est en voyage vers une éthique transanimale. Cette question définit désormais la pensée proprement philosophique ; et cela non seulement comme la conséquence logique de la révolution darwinienne , mais à la suite de l'histoire génocidaire de tout le XXe siècle .

Car il est devenu évident que le premier des génocidaires simiohumains est le dieu que les juifs, les musulmans et les chrétiens ont harnaché de son déluge et de son enfer ; et que ce dieu n'est jamais que le portrait en pied d'une créature qui se caractérise, elle aussi, par l'élévation de ses carnages à une éthique du " salut ". Ce dieu paraissait un peu endormi et même oublié ; mais la preuve qu'il demeure au cœur de l'encéphale simiohumain est son resurgissement subit et brutal à l'échelle de la terre entière. Il aura suffi d'une piqûre d'insecte pour réveiller le monstre. Que fait d'autre le plus puissant empire du monde que de mêler aussi étroitement que le Dieu de la Genèse une éthique semi animale à la coulée d'un métal en fusion ? De quel métal s'agit-il, sinon de celui de l'alliage multimillénaire de ses massacres avec son évangélisme ? Qu'est-ce que le dieu de l'Amérique et du monde, sinon celui d'une éthique étroitement calquée sur celle du Dieu de la Genèse ?

Puisque la pesée réelle de l'humanité en tant qu'espèce en quête d'une éthique transanimale passe désormais par l'étude philosophique de l'animalité de son ciel, il n'existe pas de témoin plus éloquent de l'universalité multimillénaire de l'homme que l'animalité de son Dieu. Le champ d'observation et d'analyse de la philosophie est devenu celui de l'éthique qui commande toute la géopolitique contemporaine - et ce champ nouveau de la pensée dispose d'un témoin gigantesque - l'Amérique de G. W. Bush , ce metteur en scène mondial de l'animalité du dieu simiohumain .

Du coup, qu'en est-il de la refondation de toute la philosophie occidentale sur l'éthique politique dont l'anthropologie interrogative se révèle la clé ? La pensée simiohumaine d'hier n'était-elle pas déjà une réflexion d'un type singulier en ce qu'elle opérait des mutations internes de toute la problématique chargée de définir l'histoire et la politique de notre espèce? Depuis Isaïe , n'était-ce pas déjà par le canal d'une métamorphose continue de l'éthique d'un créateur mythique de type semi animal que l'homme tentait de s'auto définir comme une bête capable de dénoncer sa propre appartenance à la zoologie dans le miroir de ses divinités vengeresses ?

7 - La folie du singe-homme et de son dieu

Mais on n'entend rien au dieu de la Genèse - celui que les trois religions du Livre se partagent - si l'on n'écoute pas la voix de sa folie.

Le lecteur de ce site sait que, de Shakespeare à Kafka et de Swift à Cervantès, le génie littéraire est un grand connaisseur de la folie du singe-homme et qu'il nous raconte dans Les Possédés qu'André Antonovitch avait demandé à une commissaire de police de faire son possible pour " ramener le gouverneur Lembke à la maison quitte, en cas de danger, à user même de la force ".

Dans son discours d'investiture du 20 janvier 2005, son chef , un certain G. W. Bush s'est écrié : " Dans cette nation, les dizaines de millions de personnes ont conquis leur liberté. Et de même que l'espoir allume l'espoir, des millions d'autres le trouveront. Par nos efforts nous avons allumé un incendie dans les esprits des hommes. Il réchauffe ceux qui sentent sa puissance ; il brûle ceux qui combattent son progrès. Et un jour ce feu indompté de la liberté atteindra les coins les plus obscurs de notre monde."

Ce fou ignorait qu'on lui avait fait réciter les propos du gouverneur Lembke, ce personnage de Dostoievski tombé dans la démence et qui s'exclamait au milieu des badauds dans Les Possédés : " Nous avons allumé un incendie dans les esprits des hommes . L'incendie est dans les esprits non sur les toits des maisons ".

Ce Lembke, " pâle, les yeux étincelants, disait les choses les plus stupéfiantes " - celles qui permettent à l'anthropologie étonnée, donc scientifique, de se demander s'il faut tenter de faire descendre G. W. Bush des toits de ce monde et le " ramener à la maison " ou s'il vaut mieux suivre de près le récit de Dostoïevski . Car le fou se met à crier: " Qu'on abandonne tout ! Il vaut mieux abandonner, il vaut mieux abandonner ! Que cela s'arrange tout seul. " (IIIe Partie, chap. 2)

Deux jours plus tard, Condoleezza Rice répétait à sa manière la phrase de Lembke et de G. W. Bush : " Par nos efforts nous avons allumé un incendie, un incendie dans les esprits des hommes ". Et elle annonçait au monde, parmi des images de prisonniers torturés à Guantanamo et en Irak par les troupes d'occupation du pays de la liberté, ce que le nihiliste russe avait annoncé à sa manière en 1871: " Nous allons répandre la liberté et la démocratie à travers le monde".

26 janvier 2005