Retour
Sommaire
Section Décodage anthropologique
Contact


Du suffrage universel à la dictature

 

A la suite du vote pseudo démocratique du 30 janvier en Irak, la question du statut intellectuel des démocraties se situe au cœur de la science politique moderne. Depuis 1789, ce problème fondamental a pu être occulté parce que l'Europe disposait, depuis le XVIIIe siècle, d'une classe politique en mesure de faire contrepoids aux théocraties. Le monde est désormais livré au danger d'une chute dans le sacré des démocraties purement formelles. L'anthropologie critique relève ce défi par un approfondissement de la connaissance de l'animal religieux .

1 - La situation en Irak
2 - L'Europe face à la loi du glaive
3 - L'analyse anthropologique de l'historicité humaine
4 - Une analyse anthropologique du mythe marxiste
5 - Le mythe marxiste et l'anthropologie critique
6 - Une catastrophe intellectuelle
7 - Radiographie politique du mythe de l'incarnation
8 - Le cerveau théologique du genre humain
9 - L'observation clinique de l'encéphale humain
10 - Les fondements psychogénétiques de l'éthique et le meurtre de l'autel
11 - Psycho-pathologie de la déréliction
12 - L'animal au cerveau biphasé
13 - La musique de nos commencements

1 - La situation en Irak

Il est bien évident que le Quai d'Orsay ne manque pas de renseignements concernant les conditions dans lesquelles les élections du 30 janvier dernier se sont déroulées en Irak et que nos services secrets sont pleinement conscients de la volonté de conquête qui a présidé aussi bien à l'organisation minutieuse par la Maison Blanche, d'une apparence de la " consultation populaire " dans ce pays occupé qu'à l'interdiction qui a frappé les journalistes indépendants du monde entier d'observer de près son déroulement et d'en rendre un compte exact dans la presse de leur pays. La diplomatie française se trouve également fort bien informée du comportement du vainqueur, dont les forces armées étaient présentes dans tous les bureaux de vote et qui relevaient dans les rues l'identité des Irakiens dont l'index n'était pas teinté de bleu. Mais nul n'ignore que la population shiite est la plus pauvre et la plus ignorante de l'islam irakien et qu'elle se trouve entre les mains de ses chefs religieux , qui l'ont menacée des foudres d'Allah si elle ne courait pas aux urnes.

Dans cette situation, un Mazarin, un Richelieu, un Vergennes ou un Talleyrand d'aujourd'hui n'hésiteraient pas un instant : ils féliciteraient le " peuple irakien " du bout des lèvres, mais se garderaient bien de congratuler l'Amérique et l'Angleterre, afin de ne pas sembler légitimer indirectement et a posteriori une guerre d'agression, une victoire remportée en violation du droit international et l'oppression sanglante d'une nation de trente millions d'habitants; puis ils tenteraient de prendre le Président des Etats-Unis à son propre piège, en paraissant entrer dans le jeu de sa diplomatie pseudo démocratique. Introduits dans la place, ils mettraient sur la table des négociations non seulement les exigences des sunnites, mais également la question de l'avenir de l'Iran et du Moyen Orient , afin de tenter de s'opposer à la conduite solitaire des affaires du monde dont rêve la Maison Blanche.

Les diplomates d'envergure n'observent que le fond des choses : dès lors que l'ambition sans frein de s'étendre de l'Amérique de G. W. Bush se trouve contrariée, faute que l'Irak puisse devenir la forteresse indispensable à l'expansion de l'empire, l'enlisement de ses généraux entre le Tigre et l'Euphrate constitue un grippage idéal et qui conduira à une dégradation inexorable du prestige de Washington dans le monde. Il s'agit d'ores et déjà d'un processus d'effondrement accéléré de l'influence de cet empire. Il serait donc fâcheux de l'interrompre. La frontière entre le réalisme et le cynisme a toujours été flottante dans les relations internationales.

Face à la stratégie de l'Europe, Condoleezza Rice vient d'entreprendre une tournée de six jours au Moyen Orient et en Europe . On verra donc pour la première fois sous les lambris du Quai d'Orsay une Américaine si solidement plantée sur ses jambes qu'on ne l'a jamais vue les talons joints. Elle tentera de confiner la France et l'Europe dans le rôle de témoins passifs de l'histoire. L'Amérique a besoin de figurants. Sa politique de conquête et d'occupation de l'Irak s'agrémente du spectacle d'un amollissement apparent de son action diplomatique. Le style en a déjà été précisé : en commençant sa tournée par Londres et en insistant sur la fidélité inconditionnelle de cet allié, Condoleezza Rice vient informer une Europe subalterne du regard que son maître porte sur la planète et en préciser le mode d'emploi à l'intention des dirigeants du Vieux Monde. Déjà, elle affecte de parler en leur nom.

2 - L'Europe face à la loi du glaive

C'est ici que l'anthropologie critique explicite sa contribution théorique à la science politique . Cette discipline commence par souligner l'apport de la réflexion logique appliquée à l'étude des fondements philosophiques des démocraties européennes, parce que le Quai d'Orsay court le danger de se trouver entraîné dans une approbation larvée d'élections strictement religieuses et organisées en étroite collaboration entre l'occupant américain et les autorités shiites en Irak, ce qui impliquerait une contradiction intellectuelle et morale intenable sur le long terme.

Une théocratie constitutionnelle irakienne ne ressemblerait en rien à la " monarchie démocratique " anglaise : pour qu'un pouvoir du peuple puisse émerger, il faut qu'il existe une classe politique étrangère à l'aristocratie et indépendante de la monarchie de droit divin. Si l'Irak se donnait les apparences d'une démocratie, où recruterait-on des députés étrangers au clergé nobiliaire d'Allah et susceptibles de conquérir un pouvoir réel ? Au Royaume-Uni , la royauté et la chambre des lords ne sont que des hochets rutilants . Le site de MARIALI illustre cette situation par deux caricatures plus parlantes qu'un long discours. L'un représente un chameau dont la tête est celle de l'ayatollah Sistani et dont l'une des bosses représente G. W. Bush et l'autre Condoleezza Rice, avec la légende : " La démocratie est en marche en Irak". L'autre représente Joseph et Marie devant une crèche dans laquelle repose le nouveau né Sistani, Joseph s'écrie : " Il est né, le divin enfant… ", avec la légende : La naissance virginale de la démocratie en Irak. Rappelons avec la plus grande fermeté aux doges de Venise de la France que les principes fondateurs de la démocratie excluent la légitimation politique et juridique d'une " démocratie théocratique ".

MARIALI
Naissance virginale de la démocratie en Irak le 30 janvier 2005

Pour la première fois, l'Occident se trouve contraint de clarifier les statuts cérébraux respectifs de la démocratie et des croyances religieuses, faute de quoi la bancalité intellectuelle de l'Europe la conduira à l'effondrement politique. Or, ce point nodal du débat n'a pas encore été compris par la classe politique tant française qu'européenne, alors que son occultation a permis de légitimer l'élection triomphale de Hitler au suffrage universel, puis, pendant de longues années, la confirmation du génie démocratique d'un " petit père des peuples ". La France officielle mettrait le doigt dans l'engrenage des dictatures confessionnelles ou idéologiques, et cela sur le modèle officialisé depuis deux siècles dans le monde entier, si elle en venait à prêter la main au processus artificiel du passage des rites démocratiques aux tyrannies, dont on sait que les masses illettrées en saluent l'avènement d'un tonnerre d'applaudissements.

Cette dérive résulte de la pauvreté philosophique dont souffre une réflexion politique française et européenne demeurée tout artificielle au chapitre de l'examen des relations illogiques qu'une démocratie croit pouvoir entretenir avec des mythes sacrés demeurés en pleine activité. Si l'histoire devait retenir que le 30 janvier 2005, l'oubli des sources intellectuelles de la démocratie aurait si bien piloté la politique mondiale que le gouvernail de l'Europe aurait été mis entre les mains de navigateurs amnésiques , il serait trop tard pour rappeler que les démocraties ne fondent pas leur politique sur les verdicts irrationnels des dieux. Il s'agit de savoir si, en échange de quelques flatteries de la Maison Blanche, la France et l'Europe approuveront les premiers pas, donc les plus décisifs, d'une future dictature théocratique américaine fort efficacement relayée par celle des shiites en Irak ; et si, pour cela, elles renieront les fondements de la civilisation européenne, qui ne vit et ne respire depuis un demi millénaire que de se réclamer des droits de l'intelligence.

Le naufrage de l'éthique universaliste et républicaine de la France qui en résulterait sur la scène internationale amputerait le monde de tout statut cérébral, mais également de tout souffle de l'éthique. A ce double titre, cette catastrophe intellectuelle marquerait la fin des espoirs du Vieux Continent de jamais reconquérir son hégémonie politique d'autrefois , parce qu'on ne saurait fonder une civilisation planétaire sur la légitimation d'une guerre de conquête et sur la légalisation de l'occupation sanglante d'une nation au sein de laquelle l'éradication systématique sous les bombardement d'une ville de trois cent mille habitants serait censée couronner de lauriers une démocratie en acier trempé. Dans ce cas, l'histoire retiendrait que l'Europe civilisée aurait péri dans les ruines fumantes de Falloudja, et cette ville deviendrait, pour des siècles, le symbole de l'agenouillement du monde devant les gloires du glaive.

3 - L'analyse anthropologique de l'historicité humaine

Puisque le Vieux Monde signerait son arrêt de mort dans l'ordre éthique s'il n'encourageait le peuple irakien à prendre les armes contre un envahisseur plus décidé que jamais à perpétuer l'implantation à demeure de ses troupes sur son territoire, je me résous à préciser les origines de la mutation méthodologique qu'appelle la science historique post darwinienne, ainsi que la logique interne qui commande l'anthropologie scientifique de demain.

Je me suis livré à plusieurs exposés de la problématique qui attend une science politique dûment informée de ce que nous sommes entrés depuis longtemps dans la postérité scientifique de Darwin et de Freud (Aux sources grecques de l'anthropologie critique, 16juin 2004 , Une histoire anthropologique du cerveau européen, 3 janvier 2005 . Mais peut-être un chemin inexploré demeurerait-il grand ouvert à l'analyse anthropologique de l'historicité humaine si nous nous décidions à étudier les secrets psychobiologiques de la conversion, entre 1917 et 1989, d'une partie considérable de l'intelligentsia de la planète à une sotériologie marxiste étroitement calquée sur le modèle du salut chrétien.

Or, cette gigantesque évidence échappe encore entièrement à l'attention de la science historique européenne et mondiale, faute que la connaissance anthropologique des mythes sacrés soit à la portée d'une raison superficielle et privée de toute plongée dans l'inconscient de la politique et de l'histoire simiohumaines. La démonstration la plus frappante de cette impuissance est apportée par le thème du " choc des cultures " ; car si l'on présuppose que les croyances religieuses ressortiraient à la définition de la " culture ", toute possibilité scientifique d'étudier les mythes sacrés en tant que tels se trouvera exclue du champ de la recherche, alors que, par nature, les croyants sont convaincus que la divinité mi dictatoriale, mi irénique qu'ils adorent existe quelque part hors de leur tête, tandis que les gens de culture ne rendent pas un culte à don Quichotte ou à Gulliver et ne vont pas se recueillir sur leur tombe. Mais si la France entend métamorphoser les trois dieux uniques en champions culturels à l'échelle de la planète, on comprend qu'elle puisse s'imaginer qu'une démocratie pourrait légitimer une théocratie. Les civilisations périssent dans la falsification de leur vocabulaire.

Mais cette adultération de leur langage s'inscrit dans une déroute de leur morale politique. Les neurosciences commencent seulement de comprendre que les civilisations sont normatives et que leur effondrement résulte d'une dégénérescence des gènes de l'éthique proprement humaine. L'anthropologie critique observe, entre autres, les effets que ces détériorations du capital psychogénétique humain exercent sur le vocabulaire de leur science historique. La crise irakienne met la civilisation européenne à l'épreuve de son éthique. Elle en fournit un test décisif.

4 - Une analyse anthropologique du mythe marxiste

C'était avec un grand soulagement, sinon dans l'euphorie, qu'on suivait, de siècle en siècle, les lentes retrouvailles de l'Europe des ténèbres avec la lumière des sciences et de la pensée philosophique. Certes, le Quattrocento n'avait conduit à aucune victoire décisive de l'intelligence, parce qu'il fallait s'attarder longtemps à seulement tenter de retrouver, avec l'aide des savants arabes, le fil interrompu de la mémoire du monde; mais un XVIe siècle prometteur s'était situé entre Copernic, Montaigne et ce premier humoriste du christianisme qui s'appelait Cervantès, le XVIIe s'était placé entre Descartes , Galilée et Newton, le XVIIIe avait lancé Voltaire, Diderot et Montesquieu à l'assaut de la sottise, le XIXe avait frappé les rêveries de la Genèse de la foudre de Darwin, le XXe avait vu Einstein relativiser l'espace et du temps et Freud percer quelques secrets de l'inconscient simiohumain .

Et voici que l'assise même d'une espèce qui se croyait redevenue rationnelle et se montrait si fière d'avoir retrouvé son cerveau s'effondrait dans la sotériologie de Karl Marx sur la moitié de la terre ! Je me souviens de Kravchenko, ce Russe qui avait eu l'emprudence, au grand scandale de la presse communiste des lendemains de la Libération, de révéler l'existence des camps de concentration soviétiques. C'était trente ans avant Soljenitsyne - mais les esprits informés les connaissaient depuis le rapport d'un diplomate anglais, Walter Citrine, publié en 1936. Je vois encore un grand savant, Joliot-Curie, témoigner à la barre du fameux "procès Kravtchenko ". Quelle ne fut pas la stupéfaction du jeune homme que j'étais de découvrir la sincérité entière avec laquelle ce grand dadais croyait dur comme fer en la réalité du " paradis soviétique " !

Il est ahurissant de découvrir à vingt ans que la plus haute spécialisation des intelligences n'empêche pas des savants de haut vol de porter un regard d'enfant de dix ans sur le genre humain et sur son histoire! Il avait suffi que le mythe religieux empruntât les vêtements de l'utopie politique pour faire surgir de terre et pour convertir au messianisme de Karl Marx des bataillons serrés d'intellectuels apostoliques, et cela aussi soudainement que les sermons de saint Ambroise et de saint Augustin avaient enfanté, au IIIe et au IVe siècle, une intelligentsia chrétienne mythifiée pour deux millénaires. Quel ébahissement que la raison humaine n'eût pas progressé en profondeur depuis le 1er siècle après Jésus-Christ ! Nietzsche allait me rappeler à l'ordre : le genre humain ne s'applique nullement, disait-il, à séparer le vrai du faux, mais seulement à distinguer les propositions qu'il juge nuisibles à ses intérêts politiques immédiats de celles qui semblent profitables aux majorités de l'ignorance et de la peur.

Mais comment se fait-il que la terreur religieuse parvienne à plier les intelligences les plus éminentes à sa loi ? Alain Badiou vient d'oser s'étonner de ce que la lucidité à l'égard des dogmes de la démocratie, notamment celui de l'infaillibilité des majorités, demeure rigoureusement interdite, comme si le seul fait que le régime populaire soit " le moins mauvais de tous ", selon Winston Churchill, suffisait à soustraire cette doctrine à toute analyse critique.

Et voici que le drapeau de la démocratie mondiale sanctifie l'ignorance des masses shiites qu'une menace de fatwa a conduites de force aux urnes ! Mais cette fois-ci, l'Occident se trouve le dos au mur : ou bien notre continent rappelle au monde que la démocratie se définit comme une pédagogie politique dont l'ambition est de favoriser le progrès cérébral de l'humanité ou bien l'Europe tourne le dos à sa vocation et convertit le suffrage populaire en une arme de l'obscurantisme religieux. Mais a-t-on jamais vu une civilisation survivre à la perte de sa raison d'être et de sa spécificité ?

5 - Le mythe marxiste et l'anthropologie critique

Le combat entre les riches et les pauvres remonte aux cités grecques. Mais l'histoire de Rome allait illustrer plusieurs siècles d'une guerre à mort entre les patriciens et la plèbe avant que la révolution de 1789 commençât de mettre en scène le dernier avatar - le messianique - de la rivalité millénaire entre les possédants et les miséreux. Puis, la doctrine marxiste a présenté un spectacle entièrement inédit sur le théâtre du monde. Quelle tragédie nouvelle que celle de la vocation rédemptrice de la politique ! Souvenons-nous de la vision messianique de l'histoire qui inspirait la marxisme, de la fonction ecclésiale du parti unique qui le dirigeait, de la foi ardente qui grisait ses militants et leur insufflait la certitude absolue qu'ils détenaient les clés de leur délivrance sur cette terre, souvenons-nous de leur adoration éperdue pour un chef apostolique et de l'aspect catéchétique du mythe du salut qui remédiait à leur déréliction.

Tout cela se trouvait si pharaoniquement calqué sur la promesse vétéro-testamentaire d'une évasion de l'humanité de la géhenne du monde que le marxisme se définissait tout entier comme une forme nouvelle et despotique du prophétisme. La classe ouvrière se disait et se voulait la dépositaire privilégiée et l'avant-garde d'une forme moderne et tyrannique de la sortie d'Egypte: si elle se libérait de sa servitude, elle entrerait tout entière dans le paradis d'un Canaan radieux . Marx était tellement devenu le Christ international des prolétaires de combat et l'évangéliste guerrier de la Liberté que tous les intellectuels inspirés par cette annonciation se donnaient les galons des apôtres dont Engels figurait le Saint Paul. On sait que ce messianisme, aussi totalitaire dans sa doctrine que celui de tous les monothéismes, a péri dans la révolution catéchétique dite des " cent fleurs ". Une science historique qui ignore les secrets d'une espèce ivre d'aromates ne sera jamais que la fabrique de parfums d'une nouvelle scolastique.

Il faut donc se demander comment la propagation foudroyante d'un mythe du salut à l'échelle d'une planète de la rhétorique a pris appui sur un mysticisme dont le fameux " processus historique " figurait le glaive et comment ce Saint Esprit armé jusqu'aux dents a cru pouvoir se greffer sur les lents progrès d'une civilisation de la raison et de la science . Si, un demi millénaire après le Quattrocento, la planète de l'intelligence n'a réussi qu'à refouler dans les profondeurs de l'inconscient de l'Histoire une pulsion onirique inscrite dans le capital olfactif des trois religions du livre, il faut tenter d'expliquer comment, à la suite de la chute de l'empire romain , le cerveau cuirassé des semi évadés de la zoologie a subitement basculé dans l'amollissement d'une dichotomie cérébrale d'un type nouveau. Dix ans après l'évaporation de l'encens marxiste , la planète a retrouvé les anciennes odeurs du combat de sauvages entre les riches et les pauvres. Mais qu'est-il advenu des vapeurs d'une " délivrance" séraphique, d'une " rédemption " odoriférante, d'une finalité grisante du genre simiohumain ? Notre espèce peut-elle vivre sans aromatiser les nues? Les sources psychogénétiques de notre démence se seraient-elles taries ?

6 - Une catastrophe intellectuelle

C'est pourquoi, dans Aux sources grecques de l'anthropologie critique, 16juin 2004, j'ai tenté d'observer le traumatisme psychique et politique sans égal que la chute de l'empire romain avait provoqué dans le monde entier de l'époque. Comment un millénaire de gloire des armes romaines avait-il pu tomber en poussière sous les coups de quelques hordes de barbares aux cheveux graisseux ? Les dieux n'avaient-ils pas consenti à nous accompagner pas à pas sur cette terre, n'avaient-ils pas soutenu nos travaux et nos jours pendant de longs siècles, n'avaient-ils pas reçu d'un cœur généreux la récompense de nos offrandes ? Certes, ils ne s'étaient pas toujours montrés reconnaissants pour les prébendes précieuses que nous déposions sur leurs autels. Et voici que tout l'Olympe de nos dieux ingrats nous tournait le dos; et voici qu'un dieu nouveau se substituait subitement aux animaux de boucherie que nous immolions sur leurs offertoires ; et voici que ce dieu montait lui-même sur l'étal, afin de parachever l'œuvre de mort de son " père " par un coup de massue : le sac de Rome par les barbares en 410 . Notre piété avait-elle vraiment mérité tant de malheurs ?

On mesure mal l'étendue d'un désastre religieux aussi spectaculaire. Le christianisme agonisant d'aujourd'hui glorifie l'édification pathétique des cathédrales de l'espérance , mais il oublie de rappeler que leurs flèches se dressent sur le champ de ruines du plus puissant des empires que l'histoire ait connu et que la religion du Golgotha ne s'est jamais remise de l'océan de cendres sur lequel il est bâti; on oublie de rappeler que, depuis le 1er siècle jusqu'au XVIe, la religion du gibet n'a pas permis une seule découverte scientifique ou philosophique sérieuse ; on oublie de rappeler que l'histoire n'avait jamais connu de calamité cérébrale aussi longue que les seize siècles de stérilité intellectuelle et scientifique de l'Europe du Golgotha; on oublie de rappeler qu'à la seule exception de l'analyse du concept par Abélard au XIe siècle , pas une ombre de progrès de la pensée n'a pris la relève du Théétète de Platon ; on oublie de rappeler qu'à la frêle lueur du premier démythologue du langage ensorcelé des hommes que fut l'amant d'Héloïse, il a fallu attendre encore un demi millénaire parmi les décombres des sciences exactes pour que Copernic publiât son De Revolutionibus, mais sur son lit de mort , tellement il craignait de périr sur les bûchers des dévots d'une potence.

7- Une radiographie politique du mythe de l'incarnation

Ces prémisses posées, il devient possible de fonder l'anthropologie scientifique sur l'examen de la métamorphose cérébrale de la politique que le christianisme a mise en scène et qui découle tout entière du mythe de l'incarnation.

L'antiquité s'était forgé des hommes délibérément récompensés par leur divinisation officielle après leur mort ; mais seul Alexandre avait réussi l'exploit de se proclamer fils de Zeus de son vivant. En déclarant que le Dieu des Juifs s'était incarné en un homme marchant sur la terre, le christianisme modifiait profondément les ressorts sacrificiels de la politique et de l'histoire, parce que toutes les nations se trouvaient appelées non plus à métamorphoser leurs armées en instruments des dieux de l'Olympe, mais en héroïnes christiques sur les champs de bataille. Le soldat s'illustrait désormais aux yeux de la patrie par l'imitation d'une divinité dont l'éclat reposait sur l'élévation glorieuse de Jésus au rang d'une divinité.

Pendant des siècles, les Etats chrétiens se sont donné l'armure d'une idole dont le mythe eucharistique illustrait le prolongement de son incarnation dans le rituel de la messe: si l'on mangeait le dieu et si l'on buvait son sang, c'était parce que le créateur du monde s'était substantifié en un homme en chair et en os, donc en un dieu doté d'un acte de naissance et d'un acte de décès. La chute de l'empire romain avait provoqué un ultime sursaut religieux, celui d'une supplication désespérée aux dieux d'autrefois de venir s'incarner en des Brutus ou des Cincinnatus divino-humains. Pendant plus de vingt siècles , ce type de sacrifice de l'autel a servi de fondement doctrinal au courage militaire de type latin - celui que le Maréchal Pétain résumait pour la dernière fois en s'adressant pieusement à la France vaincue de 1940: l' " esprit de jouissance " , disait-il, "l'a emporté sur l'esprit de sacrifice ".

Face à l'alchimie romaine du mythe de l'incarnation, un tout autre type d'alliance du sacré avec la politique coulait le métal en fusion de sa foi dans le creuset de l'histoire - l'alliance dont l'acier allait trouver sa trempe sous le ciel de l'Amérique . Le soldat-citoyen ne serait plus ni un Christ en miniature, ni une victime sacrificielle offerte en holocauste sur l'autel païen de la patrie, mais un élu désigné par la grâce de Dieu pour former les phalanges des anges et des séraphins de la démocratie. Rassemblés dans l'Eden du Nouveau Monde, ces légions de justiciers sacrés fourniraient les bataillons de la Liberté chrétienne dont la terre entière saluerait les trophées.

Cette forme du mythe de l'incarnation avait connu des débuts moins ardents chez Luther et Calvin, qui ne s'étaient pas glorifiés outre mesure du rôle de porte-sabres et de porte-étendards du dieu du salut et qui, surtout chez Calvin, livrait plus que jamais les fidèles au péché originel, puisqu'ils ne disposaient plus ni d'un créancier fiable et contrôlable, ni d'une hiérarchie ecclésiale capable de tenir le compte exact du montant de la dette de l'humanité. Comment fallait-il enregistrer au jour le jour les sommes méticuleusement remboursées ? Mais l'Amérique des conquistadors de la démocratie ne l'entendait pas de cette oreille - comment des fidèles qui se voulaient le flambeau et le harpon du nouveau Saint-Esprit auraient-ils maille à partir avec le péché ?

8 - Le cerveau théologique du genre humain

Je m'interrogeais depuis de longues années sur le prodige cérébral central du messianisme dont l'anthropologie dite scientifique se gardait bien d'analyser l'origine et l'évolution dans le temps de l'histoire ; et j'avais cru comprendre que si, par extraordinaire, les sotériologies les plus folles se trouvaient rejetées, du moins par les cerveaux les plus solidement construits, qui les tiendraient pour des tissus d'absurdités, elles n'auraient jamais pu répandre leur délire rédempteur, parce que les armes de l'inquisition elles-mêmes n'auraient pas suffi à convertir tout subitement des esprits éminents à confesser des utopies. Il fallait donc, me disais-je, qu'il se produisît une paralysie si forte du jugement que la raison la plus saine d'apparence tombât dans un état hypnotique aussi invinciblement que le lapin se met à trembler et se tétanise sous le regard du serpent qui va l'avaler tout cru.

Cette hypnose collective m'a paru illustrée d'une manière exemplaire par Erasme, dont l'audace intellectuelle s'était pourtant montrée à la hauteur des vrais enjeux de la Réforme dans la Ratio verae theologiae de 1519 . Treize ans seulement plus tard, l'homme dont tout le monde reconnaissait qu'il avait pondu et couvé les œufs que Luther et Calvin allaient faire éclore, écrivait à Martin Bucer : "Où mes écrits diminuent-ils le nombre des sacrements, où renient-ils la messe, où rejettent-ils le purgatoire , où nient-ils que, dans l'Eucharistie se trouve la substance du corps du Seigneur ? "

(Correspondance d'Erasme, L. 2615 à Martin Bucer, évêque de Carpentras, Fribourg, 2 mars 1532 ; in Opus Epistolarum de Allen , t. IX.)

Et le même homme, auquel la Réforme devait ses retrouvailles avec la littérature grecque et avec la philologie scientifique des textes sacrés ajoutait " Qui peut ignorer que l'Eglise a déclaré le vrai corps du Christ présent dans le pain consacré et le vrai sang dans le vin (…) ? Si l'Eglise n'en faisait pas une exigence, on pourrait mettre cela en question. Mais actuellement, on n'est plus en droit de le faire. "

(L 2615 à Martin Bucer, Fribourg 2 mars 1532)

9 - L'observation clinique de l'encéphale humain

J'ai commencé de tenter de décrypter le phénomène stupéfiant de la crédulité désirée le jour où j'ai compris qu'il n'y aurait jamais d'anthropologie réellement scientifique si cette discipline ne se fondait pas résolument sur l'observation clinique des prodiges auxquels l'encéphale simiohumain sert de théâtre. Je me souviens comme si c'était hier de l'occasion qui m'a imposé cette évidence. Depuis longtemps un vieux chanoine fort savant et moi, nous lisions les œuvres des Pères grecs et latins sans jamais nous permettre des réflexions autres que syntaxiques et grammaticales. Et pourtant vint le jour où, à propos d'un texte de saint Grégoire de Naziance concernant l'invisibilité du corps du Christ réputé physiquement présent dans le pain consacré, mon chanoine, qui n'avait jamais quitté la soutane et la messe en latin, me dit tout à trac: " Croyez-vous qu'avec les microscopes électroniques d'aujourd'hui, on pourrait découvrir les cellules du corps invisible de Dieu ? "

Cette question angoissée fut le trait de lumière que j'attendais : si des centaines de millions de fidèles nullement tenus pour des déments par les psychiatres, croient dur comme fer en l'existence objective d'une chair humaine tapie au plus secret du pain acheté le matin même chez le boulanger, alors que le statut à la fois entièrement humain et entièrement divin des cellules de cette chair merveilleuse se dérobait à leur regard sous les " apparences " de cet aliment quotidien - afin, disait Richelieu, que le croyant n'en fût pas épouvanté - il était bien évident que le cerveau de l'espèce humaine est malade ou du moins infirme de naissance et que cet animal souffre, même chez des hommes fort instruits, d'une pathologie tellement incurable que la connaissance médicale qu'on peut en acquérir ressortit à une médecine d'un type entièrement inconnu des anthropologues actuels.

Il fallait donc se demander pourquoi la science d'Hippocrate, qui se veut résolument expérimentale depuis Claude Bernard, n'étudie ni en laboratoire, ni sur le terrain l'étiologie, l'épidémiologie, la guérison ou l'aggravation d'une nosologie aussi évidente. Comment se fait-il que, depuis les origines, les mythes religieux sont tous fondés sur des prodiges unanimement tenus pour vrais, alors qu'ils sont tellement ahurissants qu'aucun encéphale en bonne santé ne saurait en soutenir la crédibilité ? Comment se fait-il, me répétais-je jusqu'à l'obsession, qu'une folie collective aussi démontrée recueille l'adhésion de sociétés entières et relativement équilibrées pendant de longs siècles, au point que ceux qui en doutent sont poursuivis devant les tribunaux et punis de mort encore de nos jours dans de nombreuses régions du globe ?

10 - Les fondements psychogénétiques de l'éthique et le meurtre de l'autel

Je me suis alors demandé si l'encéphale simiohumain ne souffrait pas de maladies en quelque sorte préventives et dont la fonction parfumante serait de protéger l'espèce contre des maux encore plus tyranniques. Je n'allais pas tarder à trouver un encouragement à cette hypothèse dans l'étude approfondie des indignations de Calvin, qui rejetait avec violence le bouclier protecteur de la "présence réelle " du corps du Christ sur l'autel, ce qui avait conduit plusieurs générations de fidèles du réformateur à une angoisse dont les causes n'étaient que trop évidentes : le chrétien dont la foi avait paru garantie pendant un millénaire par un dogme tenu pour intangible et infaillible par définition n'avait soudain plus rien de " réel " et de " concret " à se représenter sur l'autel de ses illusions, ce qui en faisait la proie d'une panique cérébrale incoercible. En vérité, il se trouvait précipité dans le vide le plus douloureux.

Qu'était-ce donc qu'une idole protectrice et quelle était sa fonction anthropologique anti dépressive dans l'évolution cérébrale d'un animal terrorisé? Il fallait introduire l'étude des personnages cérébraux de type théologique dans l'interprétation post darwinienne et post freudienne du transformisme. Quel était le héros qui fournissait à Calvin l'idole dont son équilibre psychique avait grand besoin et sur lequel sa foi prenait maintenant appui ? C'est qu'il croyait en un Christ assis dans un fauteuil à côté du trône de son père dans le ciel ; et il ne refusait d'admettre le prodige de la messe que pour un motif non moins stupéfactoire que celui de la tétanisation eucharistique : la dignité du Christ en majesté s'opposait, disait-il, à ce qu'il se précipitât sans relâche du haut du ciel afin de faire manger son corps et boire son sang sur tous les autels du monde. De plus, c'était son assassinat inlassablement recommencé qui se trouvait perpétré à toute heure du jour et de la nuit sur tous les offertoires de la chrétienté, alors que, selon les Ecritures, une seule mise à mort avait suffi non seulement à assurer le salut par le gibet de tout le genre humain, mais à certifier l'effacement définitif du péché originel - à la seule condition qu'Adam se le tînt pour dit et cessât une fois pour toutes de se livrer au péché.

11 - Une psycho-pathologie de la déréliction

Quand j'ai cru comprendre que l'homme appartient depuis des millénaires à une espèce cérébralement malade et que la nature lui a fait la faveur, si je puis dire, de l'immuniser à l'école des exorcismes de l'autel afin de le préserver de tomber sans cesse dans le pire, j'en ai conclu que l'arrimage de cet animal à des idoles lui est imposé. Il existait des folies de taille à conjurer les signes avant-coureurs d'une démence sans remède. Seule une thérapeutique vaccinatoire énergique peut consolider des encéphales trop faibles pour supporter leur larguage dans un cosmos sans repères. Du coup, l'éthique de l'évolution trouvait son fondement auto-salvateur: les civilisations meurent quand les phalanges de leur courage renoncent au combat intellectuel. L'Europe politique allait tester sa santé éthique, mais également cérébrale en Irak : si elle y légitimait une démocratie théocratique, l'Occident quittait la guerre de la pensée inaugurée depuis Périclès .

J'ai alors mieux compris mon chanoine. Il n'était pas aussi innocent qu'il y paraissait. Je l'avais cru un peu candide. Que pensait-il d'un jeune philosophe qui étudiait les théologies avec une passion d'anthropologue et de méthodologiste ? Mais il me voyait bien conscient de ce que la documentation cérébrale que j'accumulais en appelait à des interprétations de leur tragique. Je me demandais si notre espèce est devenue globalement trop lucide pour continuer de s'accrocher aux basques de ses idoles et si elle était demeurée trop affolée pour supporter le drame de l'incroyance qui la frappe de " déréliction ". C'étaient les notions mêmes de santé et de maladie mentales qu'il fallait déposer sur les plateaux d'une balance spécialement construite pour la pesée des armes d'auto protection dont le cerveau simiohumain fait usage depuis des millénaires.

La question de mon chanoine concernant le pouvoir supposé des microscopes électroniques de résoudre l'énigme de la croyance à un prodige était à la fois une manière de me donner le change et une provocation concertée. Il y avait longtemps que mon microscope électronique artisanal avait découvert une tout autre substance dans l'eucharistie : à savoir, le gène du meurtre de l'autel. Le crime sert de fondement psychobiologique à l'éthique religieuse simiohumaine - mais les neurosciences ne sont pas près de trouver cette "substance ". Sous la lentille d'un culte fondé sur l'assassinat crypté de la messe, je voyais que le décodage des rites immolatoires écrit l'histoire réelle de l'humanité . Bientôt, le 11 septembre 2001 allait débarquer à grand fracas sur la planète. Allait-il enfin démontrer à un humanisme pris de court et peu conscient de son retard intellectuel que les religions sont offensives et auto défensive par nature et que les idoles qui les représentent sont totalitaires ? L'assassinat sacré est l'arme cérébrale déguisée en offrande que le singe-homme offre à son propre corps collectif menacé par le vide . C'est à l'école du judaïsme que l'Islam a dévié cette sauvegarde sur le mouton ; mais, depuis deux mille ans, le christianisme glorifie à nouveau le meurtre " sauveur " d'un Isaac livré au couteau d'Abraham.

L'encéphale simiohumain révèle à la fois sa fragilité et sa férocité à orchestrer silencieusement les accords guerriers que la collectivité conclut en secret avec le feint irénisme qu'elle affiche dans ses rites cultuels. Aussi suffit-il d'un resserrement des moyens de coercition dont dispose une orthodoxie mise sur la défensive pour ramener les esprits les plus audacieux au bercail. L'encéphale de mon savant chanoine craignait de ne plus se trouver à l'unisson de ses congénères dans l'Eglise. Tout prêtre doit chanter dans le chœur ; et c'était dans un grand effroi qu'il se sentait abandonné sur une île déserte. Le microscope électronique pouvait-il le délivrer de sa solitude ? Je ne lui ai pas dit que les religions ont des crocs et que l'encéphale religieux est la caisse de résonance de la vie secrètement armée jusqu'aux dents de l'humanité, je ne lui ai pas dit que l'angoisse d'un animal à jamais suspendu dans le néant arme la tyrannie des Eglises protectrices de l'espèce, je ne lui ai pas dit que le singe-homme est appelé à se colleter avec le rien dans lequel la décomposition de ses idoles ne cesse de le jeter.

Pour décrypter le drame d'une espèce affolée par son abandon dans le cosmos, c'est la notion même d' " intelligibilité " élaborée par les sciences de la nature qui appelle une analyse anthropologique préalable des motivations inconscientes qui inspirent la collectivité politique , comme le démontre la peur dont toute la physique mathématique classique avait été pénétrée : on se souvient de ce que les routines immuables de la nature s'y affublaient d'un " discours de la raison " qui les " légalisait " afin de les plier à l'autorité de type juridique d'une divinité de la Genèse revue et corrigée à l'école du droit romain.

12 - L'animal au cerveau biphasé

Les années qui ont suivi l'effondrement du messianisme communiste ont démontré à quel point la science historique ne pouvait plus se fier aux leçons de la Renaissance, car le marxisme avait démontré que le progrès des sciences et de la pensée n'avait jamais figuré l'axe central de l'évolution cérébrale réelle de notre espèce . Il me fallait entreprendre la rédaction d'une histoire proprement anthropologique de toute la théologie chrétienne depuis les origines, afin de démontrer l'articulation des métamorphoses internes du messianisme avec l'histoire événementielle des peuples et des nations.

Cette longue recherche sur l'avenir précaire de notre boîte osseuse demeure pour l'instant tellement étrangère à l'air du temps que sa parution ne deviendra utile qu'au cours d'un écroulement de l'empire américain dont la lenteur ou l'accélération révèleront à quel point l'impérialisme théologique avait pris, à partir de l'attentat du 11 septembre 2001, la relève du messianisme marxiste. Cette publication exigera, de surcroît, la difficile conversion d'une fraction importante de l'intelligentsia arabe aux méthodes de la pensée rationnelle ; mais la paralysie intellectuelle dont le christianisme a frappé l'humanité entière pendant un millénaire et demi et dont l'Europe a continué de souffrir à la suite du raidissement doctrinal du concile de Trente se poursuit depuis le VIe siècle dans l'Islam sans que celui-ci en tire les leçons .

Si personne ne conteste le désastre que fut l'ère chrétienne de l'humanité dans le champ des sciences et de la philosophie, il est également grand temps d'en finir avec le mythe de la fécondité musicale et artistique de cette religion. On oublie que la peinture chrétienne est demeurée hiératique et engoncée dans une imagerie naïve jusqu'à l'apparition d'une peinture italienne appliquée à figurer des thèmes sacrés - saintes vierges, descentes de croix, enfants divins, etc - dépourvus de tout sentiment du sacré ; on oublie que la musique religieuse est demeurée enfermée dans la litanie monocorde et les gémissements de la dévotion, on oublie que le concile de Trente a condamné les polyphonies des Gesualdo et des Monteverdi, on oublie que les messes de Mozart, de Beethoven, de Berlioz, de Haydn et même les oratorios de Haendel sont pour l'oreille, non pour l'autel. Aujourd'hui encore, a-t-on jamais entendu le Vatican appeler l'humanité a progresser dans les Lettres et les arts ? Les religions enseignent leur doctrine et n'y ouvrent que des vasistas.

Quant à la littérature, la seule œuvre féconde que le christianisme ait enfantée est une biographie introspective dont Rousseau, puis tous les romantiques se sont inspirés, Les Confessions de saint Augustin, dont il faut retrancher les deux tiers consacrés à des appels interminables à la divinité. Que reste-t-il des écrivains chrétiens dont Erasme écrivait sur le tard et à titre d'acte de contrition pour l'audace de ses œuvres de jeunesse : " C'est un affront de comparer le talent oratoire de Basile avec ceux dont la Grèce a admiré l'éloquence (…) " Que reste-t-il de la gloire littéraire des pères de l'Eglise que l'auteur de L'Eloge de la folie élevait au sommet du Parnasse ? " Lysias est presque froid. (…) Isocrate, orateur de cabinet, a perdu le charme d'un mode d'expression empreint de naturel dans les rythmes recherchés de l' art d'arranger les mots et dans des périodes oratoires. " Que reste-t-il des écrivains de génie auprès desquels ceux du reste du monde faisaient figure de Pygmées ? " Démosthène, que Cicéron présente comme un modèle achevé d'éloquence sous tous les rapports , s'est vu reprocher que ses discours sentaient l'huile et il ne manque pas de gens pour se plaindre de son manque de sentiments et d'urbanité. " Mais que reste-t-il de Grégoire de Naziance ou de Jean Chrysostome face aux auteurs païens ? " Eût-il existé un écrivain chez qui l'on ne regretterait l'absence ni de dons naturels, ni des moyens de l'art, ni de l'expérience pratique, qui me rappelleras-tu dont la plume aurait, je ne dirai pas égalé, mais suivi à faible distance le cœur rempli de la divinité de Basile ? Qui me désigneras-tu qui aurait uni tant de philosophie et l'ensemble de toutes les connaissances avec le plus haut talent oratoire ? Mais, comme je l'ai déjà dit, c'est une sorte d'affront que de comparer avec des profanes et de simples humains un grand homme inspiré d'en-haut. "

Correspondance d'Erasme, L. 2611 à Jacques Sadolet, évêque de Carpentras, Fribourg, 22 février 1532 ; in Opus Epistolarum de Allen , t. IX.

Mais qui lit encore le Traité du Saint Esprit de saint Basile ou le Traité de la virginité de saint Ambroise ?

De même qu'on n'écoute pas la théologie de l'Iliade dans Homère, mais le poète, on n'entend Bossuet que pour l'éloquence, Claudel que pour l'amoureux d'Isé, Bernanos que pour l'éclat de Satan sous son soleil, Jean de la Croix que pour l'incendie de son ciel, Chateaubriand que pour les chances et les dangers littéraires de la piété. Puisse l'Islam, qui n'a ni tragédien, ni romancier, ni poète d'Allah sur le théâtre du monde, faire l'économie du chant des Sirènes et apporter à l'Europe de demain des cerveaux pensants et des cœurs vivants.

13 - La musique de nos commencements

Le caractère tantôt illusoire, tantôt superficiel, mais toujours pseudo scientifique de la connaissance de l'espèce humaine et de son encéphale dont témoigne la raison historique européenne depuis le XIXe siècle est désormais apparu avec un tel éclat que je me suis décidé à mettre sur internet des analyses anthropologiques en direct de l'inconscient théologique de la géopolitique contemporaine. Depuis plus de trois ans, chaque jour apporte au monde entier la démonstration télévisuelle non seulement des exploits théologiques de l'empire américain mais de leur greffe secrète sur l'utopie eschatologique marxiste dont il prend le relais.

Le dernier en date de ces prodiges est celui de la conversion apparente de l'Irak aux idéalités " rédemptrices " de la démocratie à la suite du vote du 30 janvier 2005. Mais faute d'une connaissance anthropologique de l'histoire, comment la croisade qui se déploie entre le Tigre et l'Euphrate illustrerait-elle à quel point le mimétisme avec lequel le Nouveau Monde fait succéder une croisade planétaire contre un " axe du mal " hérité du manichéisme perse à la guerre contre le péché originel qui avait servi de fer de lance mondial à la religion de la Croix ? Quel spectacle que celui d'un Département d'Etat qui range en ordre de bataille les légions casquées d'une démocratie censée combattre en tous lieux " l'avant-garde de la tyrannie " !

A l'heure où l'Europe court le risque de signer l'arrêt de mort de la civilisation de la pensée ; à l'heure du dernier face à face de la politique occidentale avec une Amérique théologisée par une démocratie rédemptrice; à l'heure où l'envahisseur sanglant de l'Irak sanctifie ses massacres sur l'autel de la Liberté du monde; à l'heure où trois cent mille habitants de Falloudja ensevelissent leurs morts et leurs chiens; à l'heure où les actions de grâce des barbares se mêlent aux charognes en décomposition dans les rues, je rappelle seulement que la science historique du XXIe siècle ne saurait se donner les émollients d'un humanisme de bergerie. La vraie connaissance de l'encéphale des descendants actuels d'un animal à fourrure se joue sur les champs de bataille où l'anthropologie moderne se penche sur les métamorphoses oniriques du singe-homme.

Toutes les civilisations qui nous ont précédé ont péri dans la démission de leurs élites de l'intelligence. Si nous refusons de devenir les sous-traitants du Tamerlan des démocraties, l'arène où se jouera notre destin politique est toute désignée : il s'agit d'une vieille connaissance de l'Europe. Puissent le Tigre et l'Euphrate faire sonner à nos oreilles les sons familiers de nos commencements. L'Europe de la nouvelle Renaissance est celle où la civilisation occidentale scellera l'alliance de demain de Socrate avec le "Connais-toi" du troisième millénaire.

Le 7 février 2005