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Thucydide et la "Guerre du Péloponnèse" entre l'empire américain et l'Europe

 

Le lecteur connaît déjà divers aspects d'une anthropologie désireuse d'ouvrir les yeux sur l'histoire et la politique d'une espèce scindée entre le réel et le songe (Machiavel et l'anthropologie politique de demain, Dieu et le Parrain, L'inconscient religieux américain aux prises avec la torture, Les yeux et les oreilles de l'histoire, théologie de la spécificité des tortures américaines).

A l'heure où le Ministre de la culture tente de convertir le gouvernement à une politique de sauvetage de la raison critique dans une civilisation menacée par l'industrialisation massive du livre, le présent texte articule ma recherche avec l'analyse anthropologique de la postérité intellectuelle de Thucydide. Le conflit entre l'empire américain et l'Europe entre dans une phase nouvelle et aiguë avec la volonté affichée de Washington de conquérir la rive africaine de la Méditerranée en Messie des démocraties. La seconde Guerre du Péloponnèse est-elle ouverte?

1 - La science historique à la recherche de son globe oculaire
2 - Histoire d'une séparation de corps
3 - Un tragique aveuglant
4 - " Un coin de cette vaste étendue… "
5 - La musareigne et nous
6 - Une révolution de la science psychologique
7 - La victoire sur les dieux
8 - Les nouveaux défis du "Connais-toi"
9 - La nouvelle guerre du Péloponnèse
10 - Les yeux de demain

1 - La science historique à la recherche de son globe oculaire

L'histoire de la science historique est celle d'une suite de confusions entre le réel et l'imaginaire. L'homme est le seul animal à rêver tout éveillé, et aussi le seul dont la machinerie des songes n'est autre que son cerveau. Au cours de l'ère théologique des civilisations, l'interprétation des événements revêtait une grande simplicité, parce que tout le monde s'accordait sur l'évidence que l'univers se trouvait dirigé par des chefs invisibles et puissants. Mais si rien n'échappait à l'attention des dieux, il n'était pas démontré pour autant qu'ils prenaient le plus grand soin de régler toutes choses en ce bas monde et dans l'autre et qu'ils y mettaient une lucidité sereine, une sagesse incorruptible et une détermination inflexible. Homère avait démontré que le consortium de l'Olympe défendait ses intérêts avec une hargne méticuleuse et que ses membres pouvaient non seulement se trouver en rivalité entre eux, mais entrer en compétition sur le sort d'un particulier.

L'anarchie se trouvait donc exclue d'avance du train du monde, mais non les chausses-trapes de la politique, ce qui avait donné naissance à une science des moyens d'obtenir les faveurs des Immortels . Aussi, tous les historiens de l'antiquité se trouvaient-ils déchirés entre deux logiques difficilement conciliables; d'un côté, ils tentaient de rendre compte des heurs et des malheurs des peuples à l'aide d'une connaissance aussi sûre que possible des passions, des énergies, des intelligences, des ambitions dont les acteurs du destin des nations avaient fait preuve; de l'autre, les conquérants de l'intelligibilité du passé ne savaient comment reconnaître leur dû aux gestionnaires sacrés du cosmos.

Dans un si grand embarras des historiographes pieux, le récit des entreprises du ciel ne cessait de s'amenuiser. Comment s'assurer de l'efficacité de ses interventions sur la terre, comment décrire minutieusement la mise à exécution de sa stratégie, comment rivaliser avec l'exactitude dont Homère avait donné l'exemple ? L'amertume, la forfanterie, l'allégresse, le dépit ou l'insouciance de la dévotion avaient progressivement abandonné aux poètes le soin d'entrer en cachette dans le conseil des dieux et d'espionner les souverains de l'éternité jusque dans le huis-clos de leurs délibérations. Quand l'heure avait sonné pour un seul maître du ciel et de la terre de prendre possession des prières des hommes et des nations, des prophètes n'avaient pas tardé à s'assurer le monopole de l'interprétation de ses pouvoirs souverains.

Mais l'exclusivité du déchiffrage de la stratégie du ciel que revendiquaient ses porte-paroles ou ses proférateurs avait bientôt semblé si ostensiblement scellée du sceau du génie des poètes voués à chanter les privilèges de son omnipotence qu'il avait fallu restreindre, sinon suspendre l'exercice public de ses apanages. Des théologiens studieux avaient pris la relève de l'éloquence de Dieu et permis d'éviter les dissonances trop criantes dans le décodage du discours du maître. Malgré ces précautions, les Augustin, les Bossuet , les Ambroise, les Bourdaloue, les Tertullien, les Claudel avaient continué de faire tonner du haut de la chaire les voix des Homère de la Croix.

2 - Histoire d'une séparation de corps

Et pourtant, la séparation de corps entre les mémorialiste des époques, des circonstances et des lieux et les bardes du créateur s'était produite dès le IVe siècle avant notre ère . Hérodote avait fait perdre beaucoup de leur résonance aux irruptions intempestives de l'Olympe dans les affaires des États ; puis Thucydide, le premier, avait pris acte de la sclérose et du ratatinement du mythe dans les sillons étroits du récit historique. Les échos de la colère du nouveau Titan des nues qui avait pris la succession de Zeus se réduisaient au déclenchement ridicule d'une pluie de prodiges qu'occasionnaient de préférence les convulsions les plus dramatiques de l'histoire, celles qui faisaient du destin des nations une nef des fous. Une foudre miniaturisée et parcimonieuse s'est ensuite exténuée au sein du christianisme, mais sans jamais s'éteindre complètement. Mais les hésitations de trois sceptres aux éclairs affaiblis continuaient de mettre dans l'embarras les narrateurs attentifs au décompte des événements. Seul au milieu de ces tergiversations, Thucydide avait montré la résolution la plus ferme et fondé à jamais la méthode historique sur une révolution cérébrale définitive : la finalité sacrilège de la raison n'était autre que de remplacer la pseudo science des prescriptions des dieux par une science de la nature et de l'entendement de l'humanité.

Du coup, la connaissance des secrets de notre espèce et de sa soif illimitée de régner devenait la clé d'une anthropologie encore discrètement critique, mais déjà attachée à rendre compte des ressorts réels de la politique et de l'histoire et bien décidée à y mettre une pénétration d'esprit supérieure à celle des théologiens les plus effrontés. Au siècle de Thucydide, les Grecs instruits n'ignoraient pas qu'il fallait attribuer à Solon et, par delà, à Homère , l'adage qui deviendra la clé du socratisme: "Connais-toi toi-même ". Passé au rang de proverbe et gravé au fronton du temple le plus célèbre de la Grèce, celui de Delphes, ce saint commandement signifiait seulement, aux yeux des Solon et des Périclès, que la sagesse n'appartenait pas aux beaux-parleurs et aux vantards pompeux dont le savoir au-dessus de leurs forces offensait les dieux et pouvait déchaîner leur colère.

Mais était-il rationnel de tenter de connaître les arcanes du genre humain et, par conséquent, était-il légitime de prétendre raconter la véritable histoire de notre étrange espèce si l'on évitait scrupuleusement de poser la question dont dépend toute notre aventure : celle de savoir pourquoi nous nous révélons tellement déments que notre encéphale sécrète des personnages imaginaires ? Puisque nous nous croyons guidés par un maître de l'immensité ou par plusieurs, pourquoi leurs moyens de diriger nos affaires fondent-ils comme neige au soleil ? Pourquoi trois Hercules de l'immensité - l'un pour les Juifs, le second pour les Arabes, le troisième pour les chrétiens - ont-ils réussi, semble-t-il, à écarter leurs confrères, leurs acolytes ou leurs rivaux de l'entretien du cosmos ? Ces géants solitaires seraient-ils mieux armés que les oligarques du ciel d'hier pour paralyser l'embryon d'intelligence qui gouverne notre boîte osseuse ?

Pour expliquer un si grand prodige, il faut que des armes psychobiologiques d'une puissance fascinatoire inouïe et entièrement inconnues de notre "Connais-toi" paralysent encore de nos jours le jugement des disciples de Clio. Quelle est donc la puissance impitoyable qui, depuis vingt-cinq siècles place la connaissance de notre espèce sous le joug de la théologie de l'endroit ? Quel est l'interdit psychique dont l'omnipotence laisse la raison occidentale dans l'ignorance de notre fonctionnement cérébral ? Un animal que son évasion manquée de la zoologie a rendu malade de son intelligence tente d'étouffer la voix de sa lucidité, et cela au point qu'il échoue à s'expliquer ses croisades, les guerres sacrées qu'il a menées du XVIe siècle à nos jours, l' " axe du mal " du Nouveau Monde ou l'Islam . Mais, du coup, sommes-nous dignes de l'audace intellectuelle d'un historien grec du IVe siècle avant notre ère ? Notre "Connais-toi" veut si peu se connaître que la seule perspective d'un apprentissage cruel de nos possibilités intellectuelles et de nos handicaps remplit nos hôpitaux psychiatriques, comme en témoigne l'épidémie de névroses et de psychoses qui a suivi l'effondrement du rêve du paradis marxiste en 1989. Il faut donc découvrir le terreau dans lequel nos rêves sont plantés et à quelle profondeur ils plongent leurs racines.

3 - Un tragique aveuglant

Le XXIe siècle sera celui du débarquement des effets de notre aveuglement volontaire dans le tragique de l'histoire. Le désir de nous en guérir ne s'est pas encore emparé de nous. Longtemps encore, la science historique mondiale se mettra semi inconsciemment un lourd bandeau sur les yeux. Mais la dernière tentative de notre espèce de ne pas apprendre à se connaître sera désespérée et se retournera contre nous, puisque nous rendrons incompréhensibles les exploits que nous continuerons de nous raconter les yeux fermés. Alors, nous serons pris à la gorge par notre peur d'apprendre à nous connaître : car de nouveaux Olympe ont débarqué à grands frais sur la terre entière. Déjà tous les cieux du singe-homme mènent sur les cinq continents le bal de leurs masques sacrés. Ménandre écrivait : " Beaucoup soutiennent que le "Connais-toi" est mal énoncé : il était plus utile de dire : " Connais autrui ". Depuis Thucydide, notre science historique croit apprendre l'histoire à bien observer autrui : les archontes d'Athènes ou les éphores de Lacédémone , mais non les dieux dont les effigies leur servaient de bannières.

Et pourtant, ce sont à nouveau nos effigies divinisées qui s'affrontent sur le théâtre du monde . Aux dernières nouvelles, Allah vient de s'adresser à Saddam Hussein en ces termes: " Si tu veux montrer ton visage à ton peuple, remets la barbe du prophète. Vois ce que ton impiété t'a coûté. " La cécité apprise de l'espèce qui se réfléchit dans les gigantesques miroirs qu'elle se forge dans le ciel est donc inscrite dans une psychobiologie énigmatique : quelle est l'identité masquée de l'animal dont la dégaine de ses dieux charrie les vrais secrets, qui se fabrique les personnages titanesques dont ses chromosomes ont besoin, qui se soumet humblement à leur autorité, mais n'en tire pas moins les ficelles ? Car nous sommes mis en mouvement par les pantins que nous engageons à notre service dans les nues afin de mieux feindre de nous agenouiller devant eux sur cette terre. Un singe condamné à se dédoubler dans les figures gigantesques qu'il manipule et dont il feint de se rendre l'esclave est digne d'éveiller notre curiosité, parce que ce double jeu est bien étrange.

Pour tenter de répondre à une question que nos historiens refusent de se poser, il faut se demander non seulement pourquoi les fuyards de la nuit déraisonnent d'effroi et perdent la tête sitôt qu'on entend les priver du chef mythique du cosmos dont on leur a appris à rêver dès le berceau , mais surtout, pourquoi ce sont précisément les esprits les plus éminents qui se montrent les plus effrayés par une menace si terrible . C'est un fait que l'épouvante de l'animal grandit avec son intelligence et qu'il faut une raison déjà bien aiguisée pour seulement prendre conscience du tragique d'une vérité qui fait encore trembler tous les États .

4 - " Un coin de cette vaste étendue… "

Cette vérité, Pascal l'explicite en ces termes :

" Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même ; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses ; je ne sais ce que c'est que mon corps , que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces terribles espaces de l'infini qui m'enferment , et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue , sans que je sache pourquoi je suis placé en ce lieu plutôt qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui le suit . Je ne vois que des infinités de toutes parts , qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. " ( Ed. Brunschvicg 194,-213-214)

Il s'agit d'une obsession tellement centrale qu'elle ne cesse de revenir à l'assaut sous la plume de Pascal:

" Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l'éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l'infinie immensité des espaces que j'ignore et qui m'ignorent, je m'effraie et m'étonne de me voir ici plutôt que là, car il n'y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. " (id.205 , 67)

Ou encore :

" En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même , et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. " (id. 693)

Ces lignes ont frappé de terreur Valéry lui-même: pour la première fois, M. Teste détourne les yeux et se dérobe. La phrase, dit-il, est trop parfaitement cadencée. Si vous demandez à un sot de s'effrayer du mutisme de l'immensité, il vous répondra qu'il ne se préoccupe que d'affaires sérieuses et qu'il n'a que faire de ces balivernes. Mais si Wittgenstein répond comme l'idiot de village : " Les questions qui n'ont pas de réponse, il faut les laisser ", c'est que les paniques de la lucidité sont si difficiles à maîtriser que l'encéphale des grâciés de la zoologie sécrète le seul antidote efficace au poison de l'effroi pascalien : le sacré.

5 - La musareigne et nous

Il semble que notre cerveau se soit diversifié et spécialisé au détriment de l'étendue de son champ de vision: un géomètre pourra se révéler un enfant de chœur en politique, un musicien demeurer rebelle à la science des nombres, un poète se montrer un piètre capitaine. Comment convaincre des cerveaux fiers de leurs performances locales qu'il n'existe pas la plus infime différence entre l'ignorance du savant et celle de la musaraigne devant l'infini ?

Sitôt que le chef paraît affaibli, tout le monde s'en cherche un autre, pourvu qu'il fasse rumeur, tellement le besoin de se trouver placé sous un commandement est pareil à une citerne sonnant le creux et cherchant à se remplir. Encore de nos jours, la panique d'entrailles de Pascal est le cancer caché de la politique: quel est l'homme d'État auquel l'impossibilité de légitimer un pouvoir seulement humain ne donne des sueurs froides ?

Mais si le silence nous terrifie jusque sur nos lopins , qu'en sera-t-il du silence de l'éternité ? L'éclair et la foudre de Dieu ont toujours fait un vacarme capable d'étourdir notre solitude et de nous guérir de notre terreur devant le mutisme de l'immensité. Au reste , religio renvoie à religere, relier : pour nous rattacher au cosmos, il nous faut rendre fascinatoire une puissance séparée de tout le reste. L'étymologie suffit à rendre existentielle toute philosophie : sacer signifie séparé. De nos jours, la foi en l'infaillibilité des majorités issues du suffrage populaire n'est-elle pas plus branlante encore que les rallonges un peu moins éphémères qui s'appelaient Zeus, Osiris, Allah ou le Dieu de la Croix ? La folie des modernes selon laquelle un dogme jailli des urnes à des dates convenues veillerait, le temps d'une législature, à rendre rationnels les verdicts des masses est un grigri de calendrier dont on pourrait dire avec Pascal qu'il ressortit au " divertissement " et qu'il résulte " d'un enchantement incompréhensible " ou d'un " assoupissement surnaturel " de notre cerveau.

6 - Une révolution de la science psychologique

En revanche, la connaissance des ressorts psychologiques de l'effarement de notre espèce devant le néant est devenue accessible à notre embryon d'entendement. Nous sommes désormais capables d'observer les leurres sacrés qui servent d'emblèmes aux empires et derrière lesquels ils s'ingénient à cacher leur ambition; nous sommes également en mesure d'examiner les cuirasses et les boucliers imaginaires du seul vivant dont les armes offensives ou défensives sont exclusivement sécrétées par son imagination religieuse. Mais celle-ci ne perd pas le nord: c'est les pieds sur terre qu'elle fabrique les dii ex machina qu'elle met au service de son expérience politique. Certes, le singe-homme se tapit dans des abris cérébraux - mais ses forteresses oniriques ont la tête politique.

On observe en outre que les repaires spéculaires du " singe tragique ", comme disaient déjà les Grecs, sont soumis à des mutations brusques de leur logique interne. Aussi, les rencontres les plus décisives de la science historique avec les révolutions de la raison simiohumaine enregistrées par l'écriture ont-elles toujours été déclenchées par des événements cataclysmiques. L'issue désastreuse de la guerre du Péloponnèse avait offert à la science historique athénienne un théâtre propice à la naissance d'une lucidité nouvelle. Mais l'intelligence bousculée par l'épouvante prend de l'avance sur son temps : Thucydide n'avait pas attendu le tremblement de terre de la défaite d'Athènes pour comprendre le déroulement de toute la tragédie dont il ne connaîtra pas le dernier acte. Il fallait qu'il eut pris la mesure de la catastrophe et de la fatalité qui la régissait pour écarter à jamais les dieux de la science à venir de la mémoire. La logique est la reine de la raison : si Sparte et Athènes invoquaient les mêmes dieux et si l'entrée de la flotte de Pisandre dans le port du Pirée signait l'arrêt de mort de l'empire athénien, comment ne pas s'avouer que Clio se trouve entre les mains de ceux qui la font parler? L'œuvre de Thucydide est la victoire de la première civilisation de la pensée. Le Parthénon ne rendra pas les armes , la ville de la philosophie soustraira les verdicts de l'histoire aux pouvoirs des dieux.

7 - La victoire sur les dieux

Athènes avait été saisie par l'hubris. Mais n'avait-elle pas vaincu les Perses à Salamine? L'hégémonie ne lui revenait-elle pas de plein droit ? Pourquoi les Lacédémoniens n'étaient-ils pas au rendez-vous de la bataille de Platée ? Leurs devins attendaient la pleine lune : encore une affaire de dieux ! Pourquoi Sparte s'était-elle opposée à la construction des murailles d'Athènes ? Pourquoi avait-il fallu les édifier quasi en cachette? Ces remparts ne menaçaient en rien Lacédémone : ils avaient vocation de protéger les habitants des dangers extrêmes que les Perses leur avaient fait courir et qui avaient contraint toute la population à quitter précipitamment les lieux pour aller combattre l'ennemi sur mer. Thucydide sait que les dieux ne se rangent dans le camp de la justice que si le sort des armes en a décidé à leur place. Puisque Zeus et les siens se mettent toujours du côté du vainqueur, l'historien décide que les jugements immortels de la pensée ressortiront au génie de la déesse dont le roi des dieux sollicite et suit les conseils depuis Homère. Oui, le châtiment d'Athènes vaincue était un triomphe de l'iniquité - mais les dieux n'ont pas d'autre tête que celle dont les hommes les ont dotés. Les raisonnements bien conduits supplanteront à jamais l'injustice de l'Olympe.

Depuis un demi siècle, c'est au tour de l'empire américain de se vanter d'avoir délivré l'univers. Les nouveaux guerriers de la " Liberté " réclament de nos cités le salaire de leur victoire. Mais Thucydide demeure le veilleur de notre lucidité politique. Il affûte en secret l'intelligence des fils de la Grèce fatiguée, il prépare dans nos têtes la seconde révolution de Clio, celle qui nous permettra d'observer les camouflages cérébraux sous lesquels les empires assurent leur progression. L'historien grec nous enseigne que le messianisme démocratique a seulement fait changer de visage à nos dieux, que ceux-ci ont désormais établi leur demeure dans notre langage et que notre défaite est injuste. A son tour, le Dieu des chrétiens a tort de se ranger du côté de l'empire qui tire les ficelles de son ciel. Mais qu'importe la pleutrerie du créateur : il fera les frais de l'intelligence des guerriers de Minerve.

L'Europe n'est plus une apprentie des mésaventures de la gloire: son expérience de la liberté et de la servitude fête ses deux millénaires et demi. Elle n'a pas oublié qu'Alexandre a découvert ses vêtements de messie de la Grèce impériale à Athènes; elle n'ignore pas que le Macédonien avait donné des accents apostoliques à ses victoires. La Révolution de 1789 fera de la France le cœur macédonien de la liberté, Napoléon se voudra le conquérant d'un évangile de la justice sur la terre. Et maintenant, c'est encore avec les yeux de Thucydide que nous voyons l'Amérique placer les serviteurs de sa puissance à la tête des gouvernements abâtardis de l'Europe, à la manière d'un Alexandre des démocraties qui prendrait à sa solde des surnuméraires et des mercenaires de sa gloire.

8 - Les nouveaux défis du "Connais-toi"

Une fois de plus un bouleversement centauresque du monde conduit la science historique européenne à la seule révolution de sa méthode capable de l'instruire, de la guider et de la placer en sentinelle sur les remparts du "Connais-toi" de demain. Il aura fallu un siècle et demi après Darwin et un siècle après Freud pour que Clio découvrît que nous appartenons à une espèce au cerveau dédoublé par le cataclysme de notre sortie mal maîtrisée du règne animal. C'est pourquoi nous avons à la fois honte de notre asservissement à un maître et heureux de nous en donner un tel sublimé dans les cieux. Le siècle de Thucydide préparait une anthropologie critique capable de radiographier le langage simiohumain de " Dieu ". Nous avons franchi le seuil des temples, mais c'est encore sur les traces de Thucydide que nous entrons dans la connaissance scientifique de l'inconscient politique des théologies de la vassalité. A suivre ce géant, nos yeux s'ouvrent tout grands sur les arcanes d'une Europe aux prises avec un nouvel empire des mers.

Quels chemins une anthropologie fondée sur l'analyse de l'encéphale onirique de l'humanité ouvre-t-elle à la science historique et à la politologie? Son premier mérite est de rendre compte des impasses méthodologiques du rationalisme idéaliste qui s'égarait sur deux routes sans issue. La première peinait à réfuter la métamorphose d'Actéon en sanglier ou la marche de Jésus sur les eaux. La seconde partait du principe selon lequel l'homme appartiendrait à une espèce tellement lucide et perspicace qu'on l'insultait à égarer sa grandeur dans les billevesées des religions. Tantôt le rationalisme classique s'épuisait à tenter de convertir les prêtres d'Isis ou de Zeus à la logique d'Aristote , tantôt il substituait à l'observation un homme idéal, donc mythologique à son tour. Comment, dans ces conditions, aurait-on pu expliquer que Jahvé entrât dans le vingt-huitième siècle de son âge, son successeur chrétien dans son vingtième et Allah dans son dix-septième ? L'anthropologie critique prend acte de ce que les croyances religieuses du singe-homme sont articulées avec les impératifs politiques et sociaux qui commandent son encéphale dichotomisé et elle tente de rendre compte de la généalogie de cette bipolarité (voir Machiavel et l'anthropologie politique de demain). Dès lors que Darwin et Freud entrent dans leur authentique postérité scientifique, le tragique pascalien trouve sa signification anthropologique. La généalogie des supports oniriques de la vie sociale fait entrer la politique et l'histoire dans le champ d'observation d'une science des évadés de la zoologie .

Un exemple pathétique en a été donné par la longue agonie publique de Jean-Paul II. On sait que ce pape avait édicté une éthique de la vieillesse qui contraignait les évêques à démissionner à l'âge de soixante-quinze ans. Devenu impotent et atteint de la maladie de Parkinson, qui le rendait inaudible, sa volonté de prolonger sa souveraineté était demeurée si irrépressible qu'il donnait au monde entier son infirmité en spectacle. A ses côtés, l'Église s'épuisait à sanctifier sa décrépitude et à la présenter comme un signe de la volonté divine. Je ne cite ce douloureux exemple qu'à titre d'illustration anthropologique du conflit entre les deux encéphales de l'humanité, le second servant de prisme au travers duquel le réel se convertit à l'imaginaire. La caricature devient heuristique aux yeux de la science historique quand elle hypertrophie un trait universel de la condition simiohumaine . Il est essentiel, pour le politologue et pour l'historien, de disposer d'une science de l'espèce bicéphale qui lui permette d'observer de l'extérieur la condition d'un vivant dichotomisé à titre psychogénétique et dont toute l'histoire et la politique témoignent de ce qu'il regarde le monde sur l'écran du fantastique.

9 - La nouvelle guerre du Péloponnèse

Puisse Athéna ouvrir nos yeux sur une connaissance réelle et courageuse de notre histoire, puisse la déesse vivifier le pacte que son cimier et sa lance avaient conclu avec le rameau d'olivier de la science. Pour ma modeste part, j'ai seulement tenté de tenir, trois ans durant, le journal de la seconde guerre du Péloponnèse dans laquelle l'Europe se trouve désormais engagée et qui illustre les efforts de ce Continent pour s'aveugler sur le sort que l'empire américain tente de lui réserver. Mon récit commence en plein déroulement de la tragédie, en mars 2001. Le Nouveau Monde tentait alors de brandir l'épouvantail mythique d'une terreur qu'il s'ingéniait à propager à son seul profit et à l'échelle du monde entier afin de mener, pour le salut de l'univers, une " guerre des étoiles " aux allures de croisade. Le 11 septembre 2001 allait donner l'occasion à ce Goliath de l'imaginaire des modernes de se ruer, la bible à la main, sur l'Afghanistan. Il y fallait le soutien d'une coalition de ses vassaux rassemblés sous la bannière d'un évangile des démocraties. Je me suis attaché à mettre Périclès à la tête de l'empire des Atlantes et de leurs saintes écritures et à lui faire prononcer l'un de ces discours fictifs dont Thucydide nous dit qu'il les a rédigés " en considérant ce qu'il eut été le plus approprié d'exposer au public dans les diverses situations politiques où se trouvaient les personnages ".

L'étude de la volonté de cécité du singe-homme prend une tout autre portée quand elle parvient à se donner l'assise d'une anthropologie critique. C'est dans cet esprit que j'ai également enregistré un dialogue authentique entre le spectre du Général de Gaulle et Jacques Chirac sur la terrasse du château d'Elseneur. Ma tâche de greffier infidèle des paroles prononcées par les acteurs de cette guerre porte le sceau de l'avenir spectrographique de la science historique. De cette Clio-là, je suis indigne de seulement lacer les sandales. Depuis quarante mois, j'essaie tant bien que mal de concilier le récit des événements avec les vérités qu'une science historique devenue radiographique pourrait nous raconter. Quel scanner de l'âme des peuples serons-nous en mesure de présenter aux Thucydide de demain quand l'Athéna du IIIe millénaire nous les montrera réfléchis dans le miroir de leurs théologies? On mesurera, à me lire, combien la science de l'inconscient des empires et des secrets qui assurent leur puissance sur les esprits en est encore aux balbutiements.

10 - Les yeux de demain

Du moins ai-je entendu cliqueter le squelette de l'empire américain. Pour l'instant, il semble rester debout. Mais les pièges de la folie conquérante qui le menace se divisent entre les séductions de l'asservissement auquel cette nation plie ses serviteurs et l'orgueil qui redresse un instant leur échine . L'Espagne, l'Italie, la Pologne ont été ballottées entre la vanité de porter les chaînes forgées par leur maître et la fierté de redresser leurs ossatures fatiguées. Quel spectacle que la guerre du Péloponnèse des modernes ! On y voit les peuples de la vieille Europe se rassembler ou se disperser au gré des succès et des revers des armées d'un empire ensablé entre le Tigre et l'Euphrate! Athènes et Sparte nous ont déjà raconté tout cela il y a vingt-cinq siècles . Puisse la raison des Thucydide de demain nous conduire vers l'Acropole où la déesse pensive défie les ruines du temple de l'intelligence.

J'ai confiance que cette longue guerre permettra aux historiens de l'Europe de remporter une victoire digne de la terrifiante lucidité du narrateur inaugural qui inventa l'histoire : la victoire d'une connaissance spectrale de nous-mêmes. Clio est désormais condamnée à prendre plusieurs longueurs d'avance sur la raison de notre siècle. Puisse-t-elle répondre à l'appel que Thucydide lui adresse, celui d'apprendre à regarder l'humanité avec des yeux encore à naître.

le 19 août 2004