1
- La fin de l'âge d'or de la démocratie
Huit mois ont passé depuis l'entrée de M. Obama à la Maison
Blanche et déjà sa silhouette pastorale a paru brodée d'un
or fatigué sur les coussins de velours de l'évangélisme démocratique
international. Et pourtant, aux yeux des experts du Quai d'Orsay,
les contours de son effigie apostolique sont demeurés flous.
C'est que notre diplomatie ne dispose pas encore d'analyses
anthropologiques qui lui permettraient de situer avec exactitude
ce Président des Etats-Unis dans l'histoire de la vocation
tumultueusement rédemptrice dont la Maison Blanche revendique
la catéchèse heurtée et flottante. Il était pourtant fatal
que le Nouveau Monde se révélerait, le jour venu, le témoin
le plus assermenté du déclin planétaire des démocraties du
salut par la "Liberté" et de leur aura messianique.
Il est donc d'un grand intérêt psychobiologique de se livrer
à l'exégèse des métamorphoses de l'âme sotériologique de ce
régime, parce que l'empire américain se trouve désormais ébranlé
jusque dans les fondements de sa vocation parareligieuse originelle.
Dès
1789, le mythe de la Liberté était un personnage de complexion
eschatologique par définition ; mais les transfigurations
internes de son théâtre et de sa doctrine se sont révélées
parallèles à la chute diplomatique tantôt lente et tantôt
rapide de la grande puissance politique et militaire qu'on
appelle encore quelquefois l'empire d'outre-Atlantique. Le
discours du Caire du 4 juin et celui de Moscou du 6 juillet
ont d'ores et déjà mis en évidence une mutation fort significative
et même spectaculaire de la dialectique du pain bénit qui
commandait le capitalisme évangélisateur sur la scène du monde.
Du coup, l'appel à un vocabulaire sotériologique a commencé
de faire apparaître la démocratie mondiale sous la bannière
trouée d'une anarchie et d'un chaos devenus les souverains
cachés de l'industrie et du commerce planétarisés. Dès lors,
une argumentation plus rationnelle voudrait démontrer qu'une
inspiration salvifique universelle guiderait la civilisation
de la délivrance par la grâce des nouveaux agents du Saint
Esprit dans le temporel que seraient l'argent et le profit.
Mais
aussi bien au Caire qu'à Moscou et au Gana, M. Barack Obama
est allé beaucoup plus loin dans l'apologie d'un droit et
d'une justice séraphiques: il a même semblé soutenir que le
"leadership moral" demeurait la clé de la puissance
politique réelle et pourtant tout idéale que les Etats-Unis
entendent exercer à l'échelle de la planète par l'intercession
d'une démocratie évangélique et salvatrice. Il existe donc
désormais des formes bizarrement diversifiées et imparfaites
de gouvernements légitimes des Etats; et cette multiplicité
confessionnelle, si peu démocratique qu'elle paraisse quelquefois,
répondrait néanmoins et nécessairement à des structures des
sociétés simiohumaines certes fâcheusement incompatibles entre
elles, mais il dont serait nonobstant utile et pertinent de
peser la qualité de leurs performances respectives sur notre
astéroïde. A ce titre la démocratie demeurera un pirate et
un rapace aux ailes d'anges. Mais elle sera censée exprimer
l'organigramme politique le plus parfait et le plus universel
possible, du seul fait que ce régime, si détérioré qu'il pourra
paraître ici ou là, persévèrera contre vents et marée à porter
en lui non seulement la capacité innée, mais l'exigence morale
incompressible de se perfectionner sans relâche, donc de corriger
aussi inlassablement que spontanément les carences qui pourraient
inopinément entacher sa blancheur. Simplement ce piédestal
du monde devra se vanter de son excellence plus discrètement
qu'autrefois. Il n'en servira pas moins que précédemment de
tribune principale à un discours éloquemment orthodoxe, parce
qu'au service d'une magistrature politique toujours sacerdotalement
légitime.
2
- Le vassalisateur édénique 
Le
contraste n'en est pas moins stupéfiant entre ces sourdines
encore discrètement imposées à l'innocence native de ce personnage
planétaire et qui, pour l'instant, mettent seulement son théâtre
le plus tonitruant en veilleuse d'une part, et d'autre part,
la scène rétrécie et même rabougrie de l'eschatologie de l'Amérique
édénique de l'"hymne à la joie" internationale qui
régnait depuis la seconde guerre mondiale - celle dont l'orchestration
messianique avait servi d'axe et d'aiguillon à l'archétype
paradisiaque de la rédemption démocratique de la mappemonde.
On se souvient qu'en ce temps-là, J. F. Kennedy avait réussi
à hisser les talismans verbaux de l'Amérique sur la scène
du globe terrestre et de les élever au rang de la nouvelle
religion du genre humain. On se souvient également qu'à l'époque
des premières amulettes du mythe de la Liberté, le Président
des Etats-Unis se contentait de brandir les grigris du nouvel
évangile. On se souvient enfin de ce que le vide fascinant
de ce nouveau "In hoc signo vinces" servait à la fois
de crosse et de massue d'une brutalité inouïe à une Amérique
victorieuse du Mal sur la terre. Il avait suffi à ce Président
de prononcer un seul discours au Bundestag pour convaincre
les députés allemands de conduire au cimetière des illusions
la dépouille mortelle de l'alliance que le Général de Gaulle
venait de conclure avec un Chancelier allemand dépouillé de
tout pouvoir politique réel face aux représentants officiels
d'un peuple alors naïvement converti au mythe d'un nouvel
âge d'or.
On mesure à cet exemple, la difficulté, pour les Eschyle du
destin démocratique du monde, de mettre en scène le personnage
sacré et sanglant qu'on appelle l'Histoire. Comme Dieu, la
Liberté est un acteur à la fois meurtrier et auréolé de sainteté.
Ses crimes mêmes sont séraphiques, ses carnages mêmes portent
le blason des anges. Décidément, jamais le génie littéraire
n'avait été appelé à faire monter sur les planches un acteur
toisonné de la sorte. C'est pourquoi le destin de M. Barack
Obama sera tragique. Il lui sera demandé de monter sur la
scène d'un théâtre aux planches glissantes ; et les protagonistes
de la pièce devront symboliser la condition simiohumaine dans
la fatalité de sa dichotomie originelle . Et d'abord, on attend
de Shakespeare qu'il mette en scène un personnage inconnu
de la littérature classique : le vassalisateur édénique.
3
- La rechute dans la barbarie
Depuis
1945, la question est de savoir si toute démocratie moderne
peut se trouver mise invisiblement dans les fers par une puissance
porteuse du sceptre et de l'oriflamme d'une Justice et d'une
Liberté parées des atours de l'universalité de la Vérité.
Qu'adviendra-t-il des banderoles du salut populaire si une
souveraineté des masses saintement aveuglées par leur propre
verbe n'aura jamais été qu'un fétiche et si les sorciers bénisseurs
peignent leurs totems des couleurs qu'appellent les circonstances?
A
ce titre, l'évolution du ton et du contenu du discours messianisé
de la démocratie mondiale à partir J.F. Kennedy le flamboyant
jusqu'au modeste professeur de droit public Barack Obama exige
des analyses non seulement des mascottes et scapulaires verbaux
que l'Occident a brandis, mais également une pesée anthropologique
de la nouvelle parole de la délivrance dont le suffrage universel
se proclame le dépositaire: car il s'agira d'apporter la démonstration
de l'étroite conjonction psychobiologique qui relie les mentalités
primitives aux nôtres. Car ces connexions mettent en scène
une continuité du politique simiohumain dont M. Lévy-Bruhl
- décédé à la veille de la guerre de 1940 - était loin de
se douter. A ce titre, la psychanalyse de l'éloquence messianique
de M. Barack Obama nous renvoie aux évidences aveuglantes
de la théopolitique la plus classique.
Le
credo triomphal des ancêtres de 1789 avait vu le pain de la
Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité monter dans le four
de la foi politique des modernes. L'empire américain en avait
respiré les senteurs, mais jamais il n'avait connu les parfums
précédents de la parole de la "Justice", notamment
ceux qui fleuraient le glaive de l'empire napoléonien. Certes
la politique internationale n'était pas encore devenue irrespirable;
mais elle n'allait pas tarder d'interdire à l'Amérique de
faire entendre les fifres et les tambours d'une épopée du
mythe de la Liberté devenue méphitique à l'échelle mondiale.
Alors que la colonisation du XIXè siècle tenait le goupillon
d'une main et le sabre de l'autre, celle du XXe exposait les
brûle-parfums de la démocratie sur les places publiques et
serrait le poing sur des liasses de billets verts.
En 1945, après que l'Amérique victorieuse eut brièvement incarné,
comme il est dit plus haut, la rédemption flamboyante d'un
monde qu'on croyait odorisé pour l'éternité par les nouvelles
Ecritures du salut et de la damnation, la guerre d'Indochine
avait conduit le Nouveau Monde au désastre militaire et celle
de l'Irak avait convaincu la patrie d'Abraham Lincoln de réintroduire
manu militari le salut par la torture dans l'appareil
législatif et judiciaire du royaume des saintes idéalités
de la démocratie mondiale. Quant à la guerre en Afghanistan,
déclenchée à la suite de l'attentat du 11 septembre 2001,
elle avait démontré que l'expansion armée de l'empire du Bien
sur la terre se nourrissait de violations vertueuses d'un
droit international frappé d'asthénie, puisqu'un Etat souverain
pouvait être tenu pour coupable de la pestilence d'un particulier
et subir, de ce fait, des canonnades sanctifiées des années
durant et dans le monde entier par les pieux applaudissements
des dévots de la démocratie.
4
- Les nouveaux grelots de la piété 
L'énigme
anthropologique qu'illustre un théâtre du "beau, du juste
et du bien" rendu universel par le culte démocratique
- mais réduit au rang d'otage d'un régime politique auto sacralisé
par la mise en scène de ses idéalités - cette énigme, dis-je
est de savoir si la vassalité est toujours serve des épées
ou si, depuis le fond des âges, la simiohumanité se laisserait
principalement domestiquer par l'encens qui monte des Césars
du moment, quel que soit le masque violent ou patelin du Verbe
sous lequel le souverain en place cache ses crocs. Car depuis
1945, une Amérique rendue prédatrice par une mythologie planétaire
du concept de Liberté a réussi à placer l'Europe du roi Lear
sous son sceptre.
Certes,
la croisade contre le despotisme prolétarien et ses goulags
s'était révélée nécessaire. Mais tout le monde s'était imaginé
qu'à la suite de la chute du mur de Berlin en 1989, la victoire
de l'Amérique sur le manichéisme marxiste entraînerait un
retour triomphal sur leurs terres des évangélistes provisoirement
débarqués d'au-delà de l'Océan, puisque la vocation aussi
naturelle qu'éclatante de cette nation est censée l'appeler
à libérer tout l'univers et ne la prédestine jamais que le
temps d'un clignement de paupières à revêtir la tenue toute
terrestre du guerrier - mais toujours exclusivement pour le
salut in extremis d'une humanité placée au bord du gouffre
et que le point d'y tomber. Hélas, les troupes américaines
se sont angéliquement incrustées sur le territoire de leurs
alliés un instant en perdition ; et les démocraties du Vieux
monde se sont docilement placées, par de nouvelles dispositions
de leurs constitutions elles-mêmes sous le commandement séraphique
d'un empire éternel, ce qui les a entraînées dans les équipées
idéologiques et militaires sans fin de leur souverain au Moyen
Orient et jusqu'au cœur des anciennes "démocraties populaires".
Or,
vous ne trouverez chez aucun dramaturge et aucun romancier
un personnage dédoublé de la sorte. Il faudrait mettre en
scène rien de moins que la condition simiohumaine "en personne",
si je puis dire. Mais comment faire monter sur les planches
d'un théâtre l'acteur schizoïde qu'on appelle l'Histoire et
qui, depuis le fond des âges , rampe sur la terre et vole
dans les airs? Une seule recette connue peut résoudre cette
difficulté : imaginer un homme d'Etat aux prises avec le monstre
dédoublé que sa nation est à elle-même, mais également l'humanité
tout entière. Pour introduire une faille dans ce personnage
compact et pourtant fissuré, il faut un contre-jeu ; et seul
Israël peut jouer cette partie-là, seul Israël peut mettre
le Dieu schizoïde que le simianthrope est à lui-même dans
une situation de conflits d'intérêts entre les deux lobes
de son cerveau.
5
- Une mythologie de la démocratie 
Voyons
donc comment M. Obama va entrer dans le rôle de ce personnage
bifide.
En premier lieu, il lui faudra tenter de comprendre comment
l'auto-vassalisation définitive de l'Europe a pu se trouver
gravée à jamais et en toutes lettres dans les lois organiques
des démocraties . Car l'étroite dépendance d'un Etat pourtant
fondé sur le suffrage universel à l'égard d'un autre bâti
sur le même modèle a été jugée compatible avec les principes
de 1789, et cela sous la plume des juristes les plus chevronnés
de la planète des droits de l'homme et du citoyen. Une souplesse
d'échine aussi théologique du droit des peuples à disposer
d'eux-mêmes, mais sous le contrôle d'un chef mythique et lointain
suffira à démontrer à la simianthropologie shakespearienne
de demain que le besoin des descendants du chimpanzé de se
soumettre à la raideur doctrinale d'un souverain invisible
du Bien et du Mal peut s'accommoder du culte d'une Liberté
et d'une Justice estampillées du sceau d' un dieu en chair
et en os.
Bien plus : aux yeux des Eschyle et des Shakespeare à venir,
une servitude saintement intériorisée peut même servir
de convertisseur à de nouvelles dévotions, tellement les bénéfices
dits "spirituels" attachés au pieux auto-asservissement
d'un peuple et d'une nation à une autre s'incarnent sur la
scène du monde sous la défroque d'un domestique tenu évangéliquement
en laisse, à condition que la laisse réponde au modèle apostolique
et fier à bras du sacré. Comment un valet de ce modèle ne
se montrerait-il pas bien davantage porté à s'enchaîner au
ciel d'un chef venu de loin et à s'habiller joyeusement en
esclave d'une religion universelle que le galérien aux chaînes
de métal , tellement il est plus humiliant, selon Eschyle
et Shakespeare, de traîner à grand bruit et dans la honte
la pesante ferraille qui entrave vos chevilles dans votre
village que de les transporter dans le pays d'Alice. C'est
pourquoi l'ardeur des peuples miraculés de s'être asservis
au dogme d'une Liberté dont le harnais aura été universalisé
sur le modèle parareligieux présente une commodité théologique
reconnue des théoriciens chevronnés de la piété et de ses
grelots. Il importe donc de radiographier davantage cette
ardeur fracassante.
6 - Les fondements
psychobiologiques de la servitude politique 
Quand,
en 2008, l'Amérique en prières dans toutes les Eglises de
la pseudo Liberté du monde a déclenché un naufrage économique
mondial, les dirigeants des Etats européens vassalisés par
leur sainteté démocratique se sont bien gardés d'évoquer crûment
les difficultés de trésorerie soudaines et inattendues de
leur souverain sacralisé, parce que l'or est une relique à
la fois massivement totémisée et mal vue des démocraties héritières
du culte des origines pour les innocents aux mains pleines.
La question des génuflexions et des prosternements aux pieds
d'une statue de la Liberté glorifiée par le veau d'or va donc
bien au-delà d'une connaissance du sacré demeurée au berceau
et encore en attente de son cogito; car cette science d'une
espèce au cerveau dédoublé devra capter les sources psychogénétiques
des psaumes de la servitude simiohumaine.
Mais pourquoi une vassalité cérébralisée et théâtralement
glorifiée par un culte planétaire de la Liberté politique
s'enracine-t-elle toujours et en tous lieux dans une mystique
qui la précède et lui sert de fondement religieux ou parareligieux?
C'est que Dieu est un personnage mental qui s'auto-légitime
en droit et en fait à se proclamer le souverain solitaire
et incontestable du cosmos. Il s'agit donc de le faire monter
en personne sur les planches du monde, mais d'une manière
fort différente de celle dont usaient les Grecs; car si M.
Barack Obama se passait de servir d'interlocuteur national
et international à cet acteur imaginaire de la planète des
démocraties, le monde moderne n'aurait aucune chance de porter
son histoire à la température shakespearienne. Pourquoi cela?
Parce que les révélations post-homériques sont condamnées
à légitimer a posteriori l'existence géopolitique de trois
divinités vaporeuses, donc privées de support corporel et
réputées exister a priori dans le vide de l'immensité. Par
bonheur nous disposons non point d'une seule, mais de trois
idoles armées d'une valorisation théologique de l'univers
propre à chacune et dont elles font désormais bénéficier leurs
créatures de toute éternité, de sorte que, depuis quelques
millénaires, notre espèce glorifie à pleins poumons des garants
unanimement légitimés de son immortalité.
Depuis
que nous vivons sous le sceptre reconnu d'un propriétaire
immémorial du cosmos, le second volet du credo réputé commun
à toute notre espèce est nécessairement une doctrine et une
foi centralisées à l'extrême et dont le sceptre triphasé est
tenu pour unique, inamovible et inébranlable. Il y faut nos
éloges à haute et intelligible voix d'une obéissance non seulement
inconditionnelle, mais que nous proclamons antérieure à la
promulgation de sa catéchèse, ce qui seul réussit à enfanter
une adoration sans murmure sur toute la surface de la terre.
L'apologie des ordres impérieux et des directives incontournables
d'un créateur mythique de l'univers précède donc nécessairement
leur énonciation grammaticale dans le temps simiohumain. Mais
comment mettre en scène une durée réputée antérieure à son
déclenchement dans le contingent, si le contingent fait l'histoire
réelle ? Et pourtant, nous n'aurons ni Eschyle, ni Sophocle
modernes si notre théâtre de la Liberté et de la Justice sur
la terre se heurte à l'intemporalité de la puissance de ce
mythe politique et de son extension censée contrôler le vide
de l'immensité.
7 - Le mythe de la
Liberté et le temps 
C'est néanmoins avec cette histoire-là de notre espèce que
M. Barack Obama est appelé à se colleter s'il entend piloter
un globe terrestre cérébralisé sur un modèle onirique. On
frémit au spectacle de l'impuissance du génie tragique d'un
Shakespeare moderne à faire déambuler sur la scène un Hamlet
de la liberté et de la justice du monde, un Macbeth des sacrifices
de la démocratie à sa propre idéalité planétaire, un Roi Lear
du pouvoir absolu et précaire d'une humanité auto-immolée
sur l'autel cérébral qu'elle est devenue à elle-même. Je demande
au lecteur de prendre garde aux pièges qui l'attendent et
de dresser une oreille attentive aux sorciers du salut, parce
que l'heure de l'empoignade du monde avec le sacré des modernes
est proche de sonner à "l'horloge du destin", comme
on disait autrefois.
Voyez
ce qui se passe avec la vassalisation de l'Europe: personne
ne lit les textes qui la définissent et en précisent la pratique,
parce que toute servitude politique n'est jamais qu'un corollaire
des prosternements devant l'absolu. C'est pourquoi il s'agit
toujours de mettre en scène une essence qu'il serait sacrilège
de dater. L'auto domestication religieuse est censée aller
de soi, parce qu'elle est toujours collatérale. Elle s'exprime
par le postulat célèbre et bien connu des théologiens: "Je
suis celui qui suis". Ce serait profaner le temps de l'absolu
que de le chronométrer. Il n'y a pas de pendule et de cadran
de l'idole.
M. Obama est donc appelé à paraître sur la scène d'un théâtre
calqué sur le royaume des cieux de la démocratie mondiale.
De même que Dieu est scindé entre son empyrée et ses marmites
souterraines, la Démocratie s'est dichotomisée entre ses carnages
et ses dévotions ;de même encore que Dieu fulmine et foudroie
d'un côté et balance de l'autre ses encensoirs bénisseurs,
le chef du royaume de la Liberté ne sait sur quel pied de
l'histoire il doit apprendre à danser; de même encore que
Dieu, il est à lui-même son maître et son paltoquet; de même
encore que Dieu, il brandit ses hochets et ses Déluges; de
même enfin, que Dieu est l'otage de ses ciboires et de ses
chambres des tortures dans les profondeurs de sa démiurgie,
la Démocratie est une copie conforme de nos trois dieux
bibliques.
8 - Décidément plus
on avance…
Décidément,
plus on avance dans la théâtralisation démocratico-théologique
de la planète et de son histoire, plus on s'arrache les cheveux
devant les difficultés que rencontrent les Shakespeare du
monde d'aujourd'hui à peindre les porte-drapeau, les manutentionnaires
et les accessoiristes la très sainte épouse du Dieu Démocratie
- la Liberté. D'abord, vous observerez que le non-temps du
ciel simiohumain se confond à celui de ses esclaves et que
l'intemporalité de cette livrée nous introduit dans les arcanes
les plus cachés de la démocratie.
Car l'empire de M. Barack Obama est d'autant plus pieux que
plus vassalisateur, puisque sa logique interne dispose des
deux armes fondatrices du type de domination qu'exerce la
sacralisation du monde depuis le paléolithique, à savoir,
d'une part, la sainteté d'un maître inaccessible par nature,
puisque soustrait aux contingences de la durée, d'autre part,
la piété qui s'attache par définition à la soumission du fidèle
à un froc céleste placé hors de l'atteinte de ses adorateurs.
Les démocraties consommatrices de l'hostie de la Liberté se
trouvent donc chargées des chaînes d'une théologie du pain
bénit de l'obéissance ; et ces chaînes sont les mêmes que
celles des victimes des cultes le plus primitifs, dont la
langue latine avait conservé la trace sans s'en douter. Pour
signifier qu'on se trouvait entre l'enclume et le marteau,
on disait proverbialement: "Inter caesa et porrecta"
, c'est-à-dire entre l'immolation et l'offrande ou: "Inter
sacrum et saxum stare" c'est-à-dire entre le couteau du
sacrificateur et la pierre de l'offertoire. L'Europe est l'offertoire
où le dieu "Liberté" tient le couteau du victimaire.
Mais
si M. Barack Obama est à la fois l'otage et le maître d'œuvre
de l'histoire de la Démocratie mondiale, il nous faudra un
Shakespeare en mesure d'éclairer l'autre face de l'histoire,
celle de la crucifixion , de la mort et de la résurrection
du Dieu Démocratie. On attend de M. Obama qu'il illustre également
la face agonique de l'histoire de l'Amérique , parce que le
nouveau théâtre élisabéthain nous demande : "Qu'est-ce que
l'immortalité?"
9 - La démocratie
placée inter sacrum et saxum 
L'inconscient auto-bénédictionnel qui sous-tend le suffrage
universel, donc les liturgies du salut par le vote populaire
aurait-il secrètement retrouvé le vieux sang des victimes
de grand prix qu'on présentait à égorger sur les autels des
dieux primitifs et malins, dont on se souvient qu'ils ne se
laissaient pas aisément tromper sur la valeur de la marchandise
qu'on leur offrait? Les meurtres rituels des origines auraient-ils
seulement trouvé des déguisements plus discrets et moins desséchés
que dans le catholicisme, dont la théologie des masques dont
s'affuble le meurtre sacré est demeurée la plus physiquement
trucidatoire de toutes les confessions chrétiennes, puisque
le culte romain proclame encore et le plus résolument du monde
la crue matérialité du sacrifice de l'autel: on sait qu'aux
yeux du Saint Siège, la viande et l'hémoglobine de Jésus-Christ
dûment exposées sur l'étal de la messe sont à la fois symboliques
et censés dûment présentés au sens moléculaire sur
l'offertoire.
Mais quand la politique européenne des sacrifices humains
entraîne les peuples issus des Ecritures de 1789 à suivre
les légions américaines, donc protestantes dans leurs conquêtes
aussi pieusement meurtrières que celles des goupillons et
des croix d'autrefois, et cela du seul fait qu'elles sont
désormais qualifiées de saintement démocratiques, on se demande
si les immolations politico-religieuses que les modernes consentent
à leur démocratie du "salut"
par l'intercession de la Liberté ne répondraient pas à nos
retrouvailles les plus dévotieuses avec les propitiatoires
de nos ancêtres, qui approvisionnaient leurs dieux en cadavres
et en entrailles à tout vat. Car, parmi les premiers évadés
de la zoologie il y a une centaine de millénaires seulement
de cela, ce type de réapprovisionnement des autels était aussi
constant que précautionneusement ritualisé. Mais comment fleurir
les cadavres, comment endimancher les sacrifices, comment
remplacer les morts par des poupées ? France telecom a trouvé
la réponse en anthropologue de génie : après le vingt-quatrième
suicide de ses employés, elle leur a offert à tous un ours
en peluche.
Mais,
les boucliers anti missiles démocratiquement, donc saintement
placés hier encore aux avant-postes du grand sacrificateur
en Pologne, en Tchéquie ou au Kosovo n'étaient pas des jouets:
ils se trouvaient exposés "inter caesa et porrecta"
ou "inter sacrum et saxum" avant que M. Barack Obama
décidât de les retirer , mais non sans les considérer comme
une monnaie d'échange profitable au dieu Démocratie - à savoir
le désarmement nucléaire de l'Iran, qui serait imposé à Moscou
et à Pékin par Washington et par son alter ego miniaturisé,
Israël. Simplement, la Perse est trop vieille pour se laisser
tromper par un ours en peluche.
Commencez-vous d'apercevoir les acteurs du théâtre caché du
monde, commencez-vous d'apercevoir le personnage dont le sang
de l'autel joue le rôle sur les planches du théâtre élisabéthain
de demain? Car le sang de l'autel fait du dieu Démocratie
l'imitateur et le sosie du dieu biblique . Vous savez tous
que celui-là nous noyait sous les eaux, puis s'en repentait
piteusement - mais non sans forfanterie: "Je me pardonne,
disait-il, mais voici le tribut que tu paieras pour ma
contrition." De même, le Dieu Démocratie se présente en
guerrier armé jusqu'aux dents aux portes de la Russie, puis
consent à battre en retraite , mais non sans apostropher l'interlocuteur
qu'il a outragé et humilié: "Que me donnes-tu en récompense
si je cesse de t'offenser?"
10 - La vassalité
sacrée 
Voilà
une scène à porter toute crue et saignante sur le théâtre
des Shakespeare de demain: la peinture au vif du personnage
caché sous l'offertoire et qui met le couteau entre les mains
du Dieu Démocratie, ce saint cambrioleur, ce tueur angélique,
ce séraphin de l'histoire éthérée et toute voletante dans
le royaume des cieux. Les Shakespeare de la Démocratie ne
savent pas encore comment faire prendre son vol à ce sacrificateur.
Ils savent seulement qu'il nous colle le front sur les planches
et qu'il ne nous montre que les nains et les esclaves du dieu,
mais ils ne nous mettent pas le dieu lui-même en scène. Pourquoi
cela?
Parce qu'il y a un siècle et demi seulement que Jules Michelet
a pu écrire : "La France est une personne".
Mais qui soutiendra que Braudel aurait réussi à faire de la
France un personnage historique et à le mettre en scène sur
le théâtre du monde? C'est que la vraie postérité historiographique
de Michelet appelle Shakespeare à faire de la Justice une
personne, de la Monarchie une personne, de la Démocratie une
personne. Montesquieu a esquissé cet avenir-là de la science
historique; et également Hippolyte Taine, dont le tableau
de l'Angleterre comme personnage insulaire frise la peinture
d'un personnage. Mais pour mettre en action la Liberté comme
un acteur de l'histoire universelle, il faut une spectrographie
de la théologie inconsciente d'elle-même qui soutient ce monarque.
Or, pour cela, c'est Dieu lui-même qu'il faut se décider à
coucher sur la table de dissection du psychisme du simianthrope,
tellement le créateur est coulé dans le même moule que la
Liberté, la Justice, la France et Clio elle-même; et pour
procéder à une telle autopsie, il faut changer l'échiquier
de l'anthropologie scientifique superficielle d'aujourd'hui;
et pour faire débarquer une telle science dans le cerveau
du simianthrope, qui demeure précisément construit sur le
Dieu biphasé devant lequel il s'agenouille, il faut oser donner
son véritable avenir philosophique au génie
du siècle de Voltaire.
11 - Le valet de
pied de l'OTAN 
Et
pourtant, la récolte actuelle n'est pas stérile: on y voit
le victimaire suprême déléguer à un homme de main haut comme
trois pommes - hier un Hollandais, aujourd'hui un Danois,
mais toujours un laquais - la tâche d'apprêter l'offertoire
: M. Rasmussen est chargé de convaincre le Vieux Monde de
s'engager davantage en Afghanistan, c'est-à-dire d'y porter
l'uniforme du Pentagone. Il refusera, proclame-t-il, "tout
débat qui remettrait en cause la légitimité de sa mission".
Ne retrouvons-nous pas le "noli me tangere", le "ne
me touche pas" qui, depuis la nuit des temps, protège
le sacré de tout débat afin d'affubler d'un masque d'ange
l'animalité de l'idole? "Certes, ajoute le valet de
pied, l'OTAN a été créée pour la sécurité dans la région
euro-atlantique. Néanmoins nous devons prendre conscience
de ce que, dans le monde d'aujourd'hui, la protection de nos
territoires débute bien souvent fort loin de cette région
du monde, par exemple dans les montagnes de l'Afghanistan."
On retrouve le mythe de l'ubiquité du Mal, on retrouve les
menaces du Démo au profit du ciel des Démocraties. Mais, encore
une fois, comment faire monter sur la scène et déambuler en
chair et en os sur les planches l'idole cachée sous l'offertoire,
le dieu biface, le sacrificateur au couteau entre les dents,
le créateur dédoublé sur le modèle de sa créature et qui fait
attiser sous la terre par Lucifer, son valet, les fournaises
de sa justice censée resplendir au plus haut des cieux ? La
difficulté que rencontre le théâtre contemporain pour mettre
en scène les vrais acteurs de l'histoire et de la politique
du monde ne fait que commencer ; et pourtant, M. Barack Obama
est un acteur dont il ne faut pas désespérer que son génie
du théâtre finisse par incarner le tragique d'une espèce placée
entre sacrum et saxum.
Certes, il sera difficile de faire monter sur la scène l'intemporalité
de la puissance religieuse et le caractère non localisable
et non chronométrable de l'autorité désormais saintement conférée
à l'absolu de la dernière cuvée. Mais lisez seulement le texte
des pieuses félicitations que M. Rasmussen a dispensées à
la France pour avoir réintégré l'enceinte des dévotions de
l'OTAN, goûtez seulement la saveur doucereuse de la servitude
des modernes, respirez seulement l'odeur de l'auto-domestication
du croyant sanctifié à ses propres yeux par le spectacle même
de sa vassalité, écoutez seulement le bruissement de la piété
dont la catéchèse a souillé les principes de 1789 et vous
découvrirez que les offrandes jugées payantes se révèlent
bel et bien des prébendes de chair et de sang, qu'elles s'étalent
bel bien sur l'offertoire des démocraties, que les dévotions
tenues pour profitables se trouvent bel et bien en décomposition
sur l'autel de la Liberté, que ce sont bel et bien leurs os
et leurs hématies récompensées par le ciel de la démocratie
planétaire qu'on voit sacrifiés au dieu du nouveau rachat
de l'humanité par la sainte et sanglante intercession du débarquement
mythologique de la justice sur toute la terre.
Le
12 octobre je tenterai de vous raconter la suite de l'histoire
sainte des modernes.
Le 5 octobre 2009