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Une visite à Zarathoustra
Sur les conditions de la résurrection cérébrale de l'Europe

 

Face à l'industrialisation et à la marchandisation intensives de l'édition française et européenne, M. Renaud Donnedieu de Vabres nourrit une ambition nouvelle et grandiose : puisque le livre se métamorphose en un produit dont la rentabilité commerciale devra s'élever à 25% par an, le Ministère de la culture luttera contre le naufrage du continent de l'intelligence ; et il donnera à la rue de Valois la mission d'un moteur du génie européen .
Ce projet ne peut que se fonder sur une véritable philosophie de la création, donc sur la pleine prise de conscience de ce qu'il n'y a pas de civilisation sans spiritualité. Or, la vie spirituelle de la planète ne passe plus par les croyances religieuses et par les doctrines des Églises. Quelle sera donc la définition du monde de l'esprit si l'on se souvient qu'une spiritualité vivante a toujours soutenu et armé de surcroît un combat politique sur le long terme ?
J'ai pensé qu'il serait profitable d'aller consulter Zarathoustra dans sa caverne. Un siècle après la mort de Nietzsche , la question décisive qui a habité le christianisme du temps où il était pensant n'était-elle pas celle de la nature des idoles et cette question n'a-t-elle pas débarqué au cœur de l'Europe sous une forme hautement politique ? Qu'en est-il de l'Amérique comme idole et comment la connaissance anthropologique de ce faux dieu réarmerait-elle l'intelligence européenne ? En quoi la pensée est-elle le flambeau de l'esprit et l'arme des grandes civilisations ? Comment l'auteur du Crépuscule des idoles place-t-il aujourd'hui l'éthique et l'esprit de justice au cœur de la résurrection cérébrale du Vieux Continent ?

1 - Les pèlerins de Zarathoustra
2 - L'Isaïe de l'intelligence
3 - Les gesticulations théologiques des barbares
4 - La première passe d'armes
5 - La seconde passe d'armes
6 - La troisième passe d'armes
7 - La quatrième passe d'armes
8 - La cinquième passe d'armes
9 - La sixième passe d'armes
10 - La septième passe d'armes
11 - La métamorphose

1 - Les pèlerins de Zarathoustra

Depuis longtemps, le lion, l'aigle et le serpent de Zarathoustra avaient quitté l'ex-continent de la pensée, depuis longtemps une Europe tremblante et piteuse avait rendu les armes de la raison et de la liberté. Son vainqueur d'au-delà des mers avait débarqué sur ses rives au milieu du siècle précédent et tout ce qui respirait se prosternait devant sa grandeur. Le long chemin qui nous a conduits à la caverne de Zarathoustra se trouvait-il encore de ce monde ou traversait-il dans les airs l'empire de la mémoire dévastée d'Athènes, de Paris, de Rome et de Berlin ?

Nous savions tous qu'il serait sévère, le diagnostic que nous allions demander au grand assainisseur des volontés et des courages du Vieux Monde de son temps. Nous nous demandions de surcroît ce qu'il était advenu de l'immortalité douloureuse du dieu-homme et quels rapports son génie entretenait avec son prédécesseur crucifié, puisque Zarathoustra avait écrit : " Une divine souffrance, tel est le contenu de mon troisième évangile " et " L'amour seul doit être juge" . Qu'en était-il des martyrs de la pensée ? Et puis le sage qui avait tiré du limon originel une créature promise aux lauriers de l'intelligence avait rêvé d'enfanter une espèce digne de l'Éveillé ; et c'est pourquoi nous espérions qu'il nous prescrirait des médicaments capables d'alléger les souffrances de la vassalité.

Mais la nouvelle était-elle seulement venue à ses oreilles de ce que sa postérité avait donné naissance à quelques disciples dont les premiers pas leur avaient permis de redécouvrir l'âme et l'esprit de toute philosophie ? Nous avions réappris que l'ascèse propre à cette discipline se ramène à la faculté fort simple, mais communément jugée la plus extraordinaire qui se pût trouver, de raisonner d'une manière un peu plus suivie que les autres mortels, de sorte qu'un embryon de cohérence intellectuelle suffit à rendre purifiantes les propositions du moins exemptes des contradictions internes les plus grossières. Les vérités que nous énoncions clairement et dont nous tirions les conséquences avec rigueur, chacun les connaissait déjà, mais tout le monde les cachait aussitôt sous le boisseau afin de goûter le plaisir de penser de travers. Zarathoustra est le logicien qui nous a enseigné que la peur de raisonner rend la conditions simiohumaine souffreteuse et que la faiblesse de caractère est bien davantage responsable des maladies dont souffre la pensée que la faiblesse d'esprit de ceux qui prétendent s'y exercer.

Nous n'étions donc que quelques-uns auxquels la vaillance du dieu avait inspiré la ferme résolution de tirer les conséquences évidentes et impérieuses de la découverte de l'évolution des espèces, qui remontait à 1859, mais dont la logique demeurait ignorée de tout l'univers. Perdus dans le flot des asthéniques de l'entendement et à demi étranglés par le bâillon de la facilité qui rendait joueuse la cécité de nos congénères, nous avions réussi à retirer suffisamment la tête de l'eau pour murmurer qu'il était absurde de seulement évoquer la prétendue existence d'une espèce censée armée de raison , tellement il était contradictoire par définition de saluer des vivants réputés en voyage et, dans le même temps, de crier haut et fort qu'ils seraient arrivés à bon port .

2 - L'Isaïe de l'intelligence

En vérité, nous n'étions pas peu fiers d'avoir découvert que c'est à la tête que le bât blesse les mortels . Nous savions déjà que tous les dieux sont nés de l'alliance d'un poète avec la pensée. Mais l'Isaïe de l'intelligence nous avait appris à tirer sans trembler les conclusions des propositions inscrites dans la logique du vivant. Auparavant, notre refus du courage des dieux nous avait enfermés à chaque pas dans le ridicule et l'absurde de contester la souveraineté de la vérité. Mais le prophète de l'homme nous avait si bien guéris de l'infirmité cérébrale qui nous suffoquait que nous nous étions risqués à observer l'Europe des esclaves avec des yeux nouveaux. Aussi, nous étions-nous attachés, en tout premier lieu, à peser l'encéphale scindé en deux portions du singe-homme et à nous demander comment cette espèce avait raté son évasion de la zoologie au point de s'être précipitée dans des royaumes imaginaires. Nous avons donc observé la greffe du rêve sur la zoologie, ce qui nous a permis d'inspecter les marécages du fabuleux cérébral des animaux bifides. Du coup, nous avions remarqué que des jalons mythiques s'y trouvaient plantés.

C'est ainsi que nous sommes parvenus à observer que les repères cérébraux du singe-homme sont dichotomiques et qu'ils servent de supports mythiques à son identité collective, mais également de rampes de lancement à ses aventures dans les airs ; puis qu'ils se durcissent, se fossilisent et se retournent contre lui. Aussi notre phalange de pèlerins était-elle inquiète, mais confiante et ardente : nous allions demander à Zarathoustra de nous éclairer sur les traits du surhomme dont son époque avait laissé les contours un peu flous, alors que l'Europe terrassée et placée sous le joug de l'étranger illustrait désormais à merveille combien la servitude simiohumaine est volontaire, mais d'une semi volonté précisément simiohumaine en ce qu'elle demeure à demi aveugle et qu'elle entend bien le rester.

Au fur et à mesure que nous approchions de la caverne de Zarathoustra, le chemin devenait plus abrupt et plus rocailleux ; mais nous ne songions qu'à ciseler dans nos têtes les questions que nous allions poser au dieu. Nous lui étions reconnaissants d'avoir détecté l'affaiblissement de l'encéphale européen un siècle avant nous , mais nous souffrions de ce que notre époque vérifiât si cruellement les verdicts impavides de la logique . Aussi notre douleur se nourrissait-elle de notre tragique impuissance à endiguer la propagation du virus de la servilité dans lequel s'abîmait notre continent. Quelle angoisse d'avoir détecté l'origine de la maladie aux côtés du dieu agonisant, du dieu souffrant, du dieu crucifié, mais de n'être pas encore parvenus à une connaissance abyssale des secrets psychobiologiques d'un esclavage secrètement désiré. Comment trouver la voie d'une méditation anthropologique sur l'avenir de la raison européenne ?

D'un côté, rien ne nous réconfortait davantage que la certitude de nous trouver en chemin ; mais de l'autre, grande était la difficulté de redonner les ambitions de la volonté à la pensée moribonde de l'Europe et surtout de soumettre la politique internationale à un commentaire psychobiologique au jour le jour si nous ignorions à quelle borne nous nous trouvions arrêtés. Nous savions que seule une anthropologie critique était en mesure d'ouvrir le chemin aux retrouvailles des sciences humaines avec le génie de Zarathoustra ; mais les derniers secrets de l'asphyxie du "Connais-toi" au milieu des barbares nous demeuraient inconnus. Aussi venions-nous demander à l'annonciateur du devenir cérébral de notre espèce si ces mystères nous demeureraient à jamais inaccessibles .

3 - Les gesticulations théologiques des barbares

Il faut savoir que les malheurs qui accablent notre évolution ne s'arrêtent pas en si bon chemin : la léthargie mentale du Vieux Monde nous paraissait d'autant plus incurable que les conseillers intellectuels du Président des États-Unis nous avaient présenté sans rire un leurre théologique proportionné à l'amollissement de notre boîte osseuse. Puisque la sotériologie marxiste avait fait naufrage, l'expansion de l'empire américain avait besoin de masques religieux d'un type nouveau. Aussi la Maison Blanche avait-elle consolidé en tout hâte la dépendance cérébrale de ses vassaux . C'était dans la précipitation qu'elle avait mis les encéphales de ses valets à l'écoute d'un fantasme plus apocalyptique que celui des Écritures : une " guerre des étoiles " armerait le sceptre du nouveau sauveur du globe terrestre. Puis Satan était réapparu dans la foulée sous les traits d'une hydre plus tentaculaire que jamais et prête à ne faire qu'une bouchée de l'univers du beau, du juste et du bien : le Terrorisme.

Ce qui nous remplissait de la plus grande inquiétude dans les gesticulations théologiques de notre maître, c'était que le Nouveau Monde se montrait maintenant suffisamment sûr de notre sottise pour nous traiter ouvertement en faibles d'esprit. La déliquescence de nos têtes était-elle donc devenue tellement irrémédiable que le nouveau souverain du cosmos tirait ouvertement et au grand jour les ficelle de ses marionnettes ? A ce triste spectacle, nous avions accéléré les préparatifs de notre voyage.

L'air devenait plus sec et plus frais à mesure que nous approchions de la caverne de Zarathoustra. Aussi progressions-nous à pas lents, un peu étourdis, mais lucides, comme si l'altitude alertait et mettait en éveil l'embryon d'intelligence dont nous demeurions convaincus qu'il germait dans la conque osseuse du singe-homme . Quel diagnostic, quel verdict, Zarathoustra allait-il prononcer ? Le juge et le médecin de l'Europe féconderait-il la panique dont souffre notre civilisation? Lui redonnerait-il des motifs d'espérance ou bien serait-elle implacable, la sentence qui tomberait de ses lèvres ?

4 - La première passe d'armes

Je ne m'attarderai pas à raconter commet nous sommes entrés dans l'antre du dieu, comment il a écouté notre silence, comment nous sommes soudain devenus des arcs tendus , des cordes vibrantes entre la bête et l'homme, des flèches lancées vers l'autre rive, des allumeurs d'étoiles. Seules comptent les paroles prononcées avec lenteur par l'apprenti de l'humanité . Les voici : " Mes amis, il arrive qu'une civilisation meure d'une panique d'entrailles. L'Europe mourra-t-elle de peur? Si ce malheur devait arriver, sachez que cette maladie est propre à une espèce masquée. Quels masques arborez-vous de naissance afin de vous cacher à vous-même la maladie qui vous tue ? Si vous avez le courage de l'apprendre, sachez que la peur humaine, nulle autre espèce ne la partage et qu'elle ne naît pas à la vue d'un adversaire en chair et en os - celle-là, vous la partagez avec tous les animaux - mais à la vue des monstres qui débarquent sous votre calotte crânienne et que vous jugez terrifiants. "

Nous lui avons tranquillement répondu que notre science de nous-mêmes allait désormais jusque là et même beaucoup plus loin: non seulement nous avions commencé d'observer le cerveau du singe-homme à la loupe, mais nous avions constaté dans nos laboratoires qu'il se divise en deux compartiments distincts, dont l'un se peuple de fantômes qu'il déverse dans l'autre sans relâche. Bientôt l'encéphale onirique se trouve tout rempli d'images euphorisantes ou terrorisantes, mais toujours fantasmatiques, ce qui en fait la proie tour à tour comblée et désespérée de ses idoles.

Alors Zarathoustra nous a parlé avec la plus grande douceur: " Dites-moi, mes amis, où en êtes-vous de votre science des idoles ?Disposez-vous d'un embryon de connaissance réelle des personnages imaginaires dont vos têtes sont peuplées ? Vos idoles se laissent-elles observer en laboratoire ? Si ce sont elles qui vous plongent dans la terreur ou vous comblent de félicités, votre imagination apparaît-elle désormais sous la lentille dont vous armez votre œil ? "

Nous avons répondu au dieu que nos microscopes électroniques nous ont armés depuis longtemps d'une vraie science des fantasmes cérébraux qui envahissent notre matière grise et que cet exploit de nos neurones, dont nous ne sommes pas peu fiers, nous le devons indirectement à la sottise de l'empire étranger dont nous sommes devenus à la fois les serfs et les otages ; car il nous a inventé un Lucifer d'un genre nouveau , le Terrorisme, de sorte que le principal recruteur des samouraïs de la foi sur la terre n'est plus le Dieu des chrétiens ou des juifs, mais le géant stupide qui s'appelle le Terrorisme, dont nous aurons bientôt décodé les gènes. Mais nous savions déjà que cet animal conduit des poignées de désespérés au suicide.

Puis nous avons expliqué à Zarathoustra que le microscope de nos psychanalystes a découvert le bacille du malheur, qui est aussi celui de la fureur religieuse ; que les bactéries du mythe rédempteur communiste avaient fait longtemps prospérer des brigades de tueurs enragés, mais que nous étions parvenus à cultiver des souches de ce virus et à le neutraliser, parce que jamais les mortels n'ont réussi à lever des armées entières de vaccinés avides d'affronter la mort. Nous avons également rappelé à notre maître que l'apôtre Paul avait demandé l'interruption du recrutement massif des martyrs chrétiens, bien que l'enjeu fût de taille : il s'agissait de rien moins, disait-on, que de sauver notre espèce tout entière d'une perdition irrémédiable, alors que la théologie de l'empire américain se contentait, pour l'instant, de métamorphoser un fanatisme islamiste fort isolé en phalanges d'immunisés du trépas dont les maigres régiments ne sauraient être vaincus que sous la bannière étoilée.

Nous avons ajouté que le souverain de la liberté du monde nous asservit à ses foudres pour s'être travesti en Messie malin de la démocratie à l'échelle de la planète et que la terreur de type apostolique que brandit notre maître lui permet désormais de soumettre les voyageurs du monde entier, hommes, femmes et enfants à des contrôles de police aussi inquisitoriaux qu'inutiles. De plus, nous avions découvert que le Terrorisme était un surrégénérateur Phénix en état de marche, alors que notre science nucléaire avait échoué à fabriquer ce prodige : l'Amérique alimentait en matière fissile la gigantesque usine à produire du terrorisme, puis appelait le monde entier à éteindre l'incendie sous son drapeau.

5 - La seconde passe d'armes

Zarathoustra demeura un instant songeur. Puis il dit : " Ne vous ai-je pas enseigné que l'homme doit s'évader de ses frontières naturelles? Qu'avez-vous fait pour franchir votre enceinte? Est-ce au microscope que vous avez observé les domestiques qui ne quittent pas l'enclos dans lequel le regard de leur maître les a enfermés? A qui emprunte-t-il son oeil, le microscope capable de regarder de l'extérieur la domesticité de l'Europe ? "

Alors, nous avons tenté de faire valoir au penseur du Crépuscule des idoles que nos chercheurs mettent au point une anthropologie critique dont le microscope sera armé d'une lentille si puissante que son œil artificiel nous permettra d'observer le spectacle entier de la vassalisation cérébrale de l'Europe.

" Sache, Zarathoustra avons-nous ajouté, que la tyrannie informatisée à laquelle l'empire américain nous soumet métamorphose entièrement la mécanisation artisanale du fichage administratif d'autrefois, sache qu'une instantanéité inaccessible aux bureaucrates du passé permet désormais la vassalisation à distance et instantanée de l'homme par l'homme, sache qu'avec l'informatisation des données de notre capital génétique, l'asservissement collectif de nos encéphales a atteint la vitesse de l'électricité ; sache que le totalitarisme électronique s'exerce à l'échelle intercontinentale et qu'il est désormais tout entier au service de l'expansion d'une nation solitaire et bien décidée à assurer le salut de la terre à son avantage et sous la bannière d'une croisade du dieu Liberté ; sache que nous sommes parvenus à la conclusion que la pesée scientifique de la capacité de réflexion du cerveau politique moyen de notre espèce se place désormais au cœur d'une anthropologie devenue résolument prospective ; sache que nous nous demandons avec angoisse quel est l'avenir de notre tête et quels sont les secrets de l'asservissement des civilisations à des sceptres planétaires ; sache que les chefs de gouvernement de l'Europe se sont engagés corps et âme dans une croisade aveugle contre un fanatisme bien plus clairsemé et fantasmatique que celui des Cathares du Moyen Âge. Nous espérons que le microscope géant dont nos verriers ont poli la lentille grossissante nous permettra de comprendre la contamination cérébrale dont nous sommes les victimes et dont nous cherchons désespérément à percer le secret. Comment se fait-il que la maladie de notre auto domestication se propage aussi rapidement que la lumière dans le vide?"

Zarathoustra baissa la tête ; et longtemps il se tut. Enfin, il sortit de sa méditation : " Pauvre Europe ! dit-il. Et pourtant, à qui la faute, sinon à la pauvreté du globe oculaire du géant de verre sur la rétine duquel vous croyez placer votre espèce de logique ? Si le genre simiohumain auquel vous appartenez, à ce qu'il me semble, est évolutif par nature et de naissance, il se trouve nécessairement en chemin entre son cerveau d'hier et celui de demain. Ses armes anciennes sont donc hors service par définition, alors que ses armes à venir ne sont pas encore en sa possession. Comment réussiriez-vous l'exploit de conquérir votre tête de demain si vous ne preniez de l'avance sur votre encéphale d'aujourd'hui? Apprendre à sortir de vos frontières, mes frères, c'est conquérir le regard capable de vous précéder. Comment ferez-vous jamais un œil d'une lentille ? "

Nous avons répondu à notre maître que nous nous sommes si bien mis à l'école de son œil que, même cette difficulté-là, nous commencions de la résoudre . Qu'ont-ils fait d'autre, lui avons-nous fait remarquer, les Platon et les Kant, sinon de s'armer d'une ophtalmologie capable, pensaient-ils, de prévoir les capacités futures de notre encéphale ? Mais Zarathoustra secoua la tête : l'Europe, dit-il, ne redeviendrait la source de jouvence de l'intelligence que le jour où les progrès de notre raison nous permettaient d'observer la distance qui sépare le regard sans cesse changeant et provisoire des opticiens de la philosophie de l'œil dont l'éveil s'appelle la pensée. Comment cet œil-là s'ouvrait-il au plus secret de l'homme-singe? Il y fallait une critique permanente des poids et mesures sont se sert notre boîte osseuse. Comment légitimions-nous les performances actuelles dont nous nous targuions ? Comment jugions-nous nos exploits s'il nous fallait sans cesse soumettre à un examen soupçonneux la notion même de performance dont nous nous vantions? Nous déposions nos faits d'armes sur les plateaux de la balance à peser celles, parmi nos valeurs, que nous jugions les plus glorieuses; mais si l'éclat de nos étoiles ne brille que pour le singe-homme, comment connaîtrions-nous jamais la véritable nature de nos feux ? Qu'en était-il de l'or, de l'argent ou du plomb de notre pesée de la notion de vérité ?

6 - La troisième passe d'armes

" Autrefois, dit Zarathoustra, vous étiez de bons logiciens. Ne tentiez-vous pas de vous observer du plus haut et du plus loin qu'il vous était possible ? L'œil que vous vous étiez donné vous permettait, pensiez-vous, de mesurer la distance grandissante que vous mettiez entre vous-mêmes et vos frères inférieurs. C'était donc l'animal qui servait de repère et de référent à votre pesée de vous-mêmes. Puis vous avez commencé, me semble-t-il, d'examiner de plus près l'outil cérébral que votre Dieu était censé avoir placé sous votre calotte crânienne afin que vous l'adoriez et que vous vous prosterniez devant lui; et vous avez constaté que votre révolte contre le maître rudimentaire du cosmos que vous vous étiez donné était encore celle d'un animal dans les chaînes , puisque votre rébellion vous était commune avec les bêtes qu'on tient en laisse et qui tantôt s'obstinent néanmoins à vous désobéir, tantôt refusent purement et simplement de se laisser domestiquer par vos soins les plus attentionnés. Qu'en est-il aujourd'hui de votre balance à peser votre Dieu ? En avez-vous amélioré la précision ? En suivez-vous bien l'aiguille sur vos cadrans ? Ses engrenages vous livrent-ils le secret du renversement des rôles qui vous a tout soudainement permis de tirer un avantage inattendu de la fausseté même de vos poids et mesures? Car vous vous êtes aperçus que votre idole était construite sur le même modèle que la créature qu'elle s'appliquait pourtant à tromper et que les leurres à l'aide desquels elle s'ingéniait à vous berner ressortissaient à leur tour à la zoologie. "

Nous n'en menions pas large. Il était vrai que nous avions commencé d'observer notre idole sous les traits d'un animal sauvage et que notre cerveau, si fruste qu'il fût demeuré, s'est néanmoins révélé un instrument relativement capable d'observer son propre logiciel et même de le faire évoluer imperceptiblement. Mais n'est-ce pas avec la stupeur d'un animal étonné d'avoir subitement changé de tête et de boussole que nous avions commencé de filmer le tyran ? Comment l'avions-nous transporté dans le ciel que nous aménagions pour notre plus grand confort dans l'éternité? Alors notre maître céleste nous était soudain apparu sous les traits d'un souverain somptueux ; et le despote oriental que nous avions mis au service de ses songes et des nôtres, voici qu'il était tout soudainement devenu aussi impuissant que nous-mêmes à cacher sous un épais rideau de fumée les tortures éternelles que sa sainteté prétendait nous infliger à petit feu ou à grand feu - ce qui nous a gentiment ramenés à une pesée plus sûre de notre politique : l'Amérique échouerait-elle à nous cacher le fichage universel auquel sa police nous soumet ? Ne progressions-nous pas dans la lucidité critique qui nous éclairait à la fois sur les tortures que le Dieu du singe-homme nous inflige et sur celles auxquelles l'empire américain nous soumet? Car ce sceptre biface s'exerce, à l'entendre, pour le salut de tout l'univers. Quel est l'œil qui nous permettra d'apercevoir cette catéchèse à double face , cette réduplication de l'enfer, ce camp de concentration bouillonnant que l'Amérique arrache à l'abîme et répand sur les cinq continents soumis au règne de son verbe ?

7 - La quatrième passe d'armes

Nous n'avons pas rompu le combat avec notre accoucheur socratique, notre poisson-torpille, notre maïeuticien au marteau . Nous lui avons fait valoir que notre microscope nous permettait d'apercevoir la morpho-psychologie des idéalités séraphiques dont les démocraties ont fait leurs idoles et qui leur servent de rédemptrices truquées. Mais il nous a répondu: " Où la cachez-vous, la lentille miraculeuse qui vous permet de vous connaître ? Montrez-moi l'œil de la pensée, montrez-moi l'œil qui reçoit sur sa rétine l'effigie des évadés de la zoologie, montrez-moi la balance qui permet au singe-homme de peser l'animal en tant qu'animal. "

Nous nous trouvions de plus en plus sur la défensive devant notre maître d'armes. A quelle distance de la bête étions-nous placés par le divin escrimeur de l'esprit si seule la gare d'arrivée de notre voyage nous permettait de nous localiser? Avec quels yeux regardions-nous l'Amérique qui a fait de nous les esclaves de sa parole ? A quelle distance de cette fausse rédemptrice du monde avions-nous établi notre campement? La lentille de notre microscope géant nous permettait-elle de voir l'empire américain traîner dans son sillage le gigantesque enfer de ses damnés ? Comment lisions-nous le livre de comptes de la divinité? Nous fallait-il un microscope pour déchiffrer les péchés et les bonnes actions que cette idole met jour après jour au crédit ou au débit de ses esclaves ?

Beaucoup d'entre nous rêvaient de revenir en grâce auprès de notre maître d'au-delà des mers, beaucoup faisaient pénitence afin de se racheter à ses yeux . Peut-être un télescope aurait-il mieux fait l'affaire de notre repentance, parce que la lentille des microscopes est myope. Nous cherchions le rétroviseur cérébral dans lequel l'Europe asservie verrait l'Amérique et son dieu triomphant se donner l'accolade par-dessus nos têtes ; et nous commencions de nous dire que si nous ne procédions pas à des pesées parallèles du tortionnaire en chef des chrétiens et de l'empire qui nous plie à sa loi, jamais nous ne verrions l'enfer meurtrier du Dieu des singes et celui de l'Amérique s'épauler l'un l'autre .

Et pourtant, les deux bourreaux se grisaient côte à côte du même encens, les deux géants humaient en complices et à pleins poumons les châtiments qu'ils nous infligeaient. Peut-être manquions-nous encore du troisième œil qui nous permettrait d'observer nos idoles ; peut-être seul un regard du dieu sur les idoles nous livrerait-il le secret de leurs masques et de leurs armures . Longtemps nous avions revêtu nos faux dieux de parures sous lesquelles nous cachions notre nudité ; longtemps, ils nous ont servis de boucliers et de cuirasses ; et maintenant l'animal, nous le voyions debout sur ses pattes de derrière aux côtés de ses idoles, maintenant, nous les voyions côte à côte sous les traits de meurtriers associés à des fous. Mais l'œil de la vérité, celui qui nous avait montré l'idole comme l'animal proprement simiohumain, où s'était-il caché? Nous n'avions pas encore de rétine sur laquelle se dessinerait l'animalité de nos idoles, mais seulement une rétine sur laquelle s'agitaient nos dieux sauvages et aveugles.

Alors, nous avons tenté d'expliquer à Zarathoustra que , depuis des siècles, nous cherchons l'œil du fameux troisième homme d'Aristote. Nous lui avons dit que non seulement nous étions enfin entrés d'un pas aussi assuré que résolu dans la postérité de Darwin et de Freud, mais que nous venions de découvrir des moyens nouveaux et merveilleux d'observer les structures cérébrales et psychiques dont témoignent nos théologies. Nous savions depuis longtemps qu'elles n'ont jamais cessé de modifier leur apparat, de changer leurs mœurs, de négocier siècle après siècle leur statut et celui de leur maître. Nous nous sommes vantés devant Zarathoustra de ce que nous regardions désormais les credos comme des témoins triviaux, figés et fossiles du cerveau de nos ancêtres.

Mais le décrypteur des idoles sourit : " De quelle aurore, dit-il, ces documents fatigués vous entretiennent-ils ? "

Il nous a fallu reconnaître que nos psychanalystes en radiographient les métamorphoses sans jamais nous donner un vrai regard sur la condition dont souffre notre encéphale et sur son évolution au sein de notre espèce .

8 - La cinquième passe d'armes

Nous sommes revenus une fois encore à l'assaut de notre maître : maintenant, à nous entendre, nous étions parvenus à appliquer le transformisme de Darwin à une histoire de notre tête dûment documentée par nos écrits les plus sûrs ; maintenant, nous savions que l'encéphale de Xénophon n'était pas encore celui de Pascal ; maintenant, nous comparions leurs volumes et leurs capacités respectives. Mais à nouveau, il nous lança : " Le regard que votre éveil porte sur vous, le connaissez-vous? "

Comment n'aurions-nous pas reconnu que la lentille fameuse qui nous permettait, pensions-nous, de distinguer l'apologie de la foi dont usait Tertullien de celle dont l'auteur des Pensées avait endossé l'armure nous renvoyait seulement à notre cécité ? Du coup, que signifiait comparer si nous croyions observer à la loupe l'histoire entière de nos idoles depuis Isaïe, alors que nous ne disposons en rien du recul qui seul nous permettrait de savoir quelle est la nature de la distance qui sépare notre globe oculaire de la rétine de l'animal ? Car si nos lentilles grossissantes nous montrent seulement le singe-homme de plus près, mais sans nous livrer les secrets de sa nature et de ses configurations, alors à quoi bon placer sur l'un des plateaux de nos balances notre cerveau pragmatique et sur l'autre notre cerveau onirique ? Nous voudrions connaître les feux qui nous permettraient d'observer de haut la signification des alliances toujours passagères, des querelles sans cesse recommencées, des négociations tour à tour reprises et abandonnées, des intransigeances d'un instant et des compromissions à l'épreuve du temps entre nos deux espèces d'entendements . Pour comprendre comment notre idole et notre politique font alliance dans le vaste empire de la zoologie dont elles se partagent l'étendue, il nous aurait fallu ouvrir un œil d'ailleurs sur l'animalité commune à nous-mêmes et à notre idole. Comment Zarathoustra toisait-il l'idole ? Quel était le voltage de Zarathoustra ?

9 - La sixième passe d'armes

Nous étions de plus en plus honteux de la complaisance suspecte des critères de nos jugements que la lentille de nos microscopes fournissait à nos encéphales. Quand nous déclarions " performante " telle ou telle de nos orthodoxies et "contreproductive " telle ou telle de nos doctrines - nous nous hâtions alors de la qualifier d'hérétique - c'était encore l'animal politique et lui seul qui définissait d'avance les valeurs que nos deux cerveaux pilotaient de conserve et c'était notre place dans le règne animal qui nous faisait proclamer tour à tour positives et négatives nos armures théologiques du moment.

Zarathoustra se disait étonné de ce que beaucoup de nos théologiens rejetaient ceux de nos rêves sacrés que nous avions farouchement surarmés et empanachés d'un cimier. Pourquoi cette catégorie de nos devins refusaient-ils avec autant de vigueur que d'indignation les connaissances allègres dont nos ciels casqués se vantaient ? Pourquoi les plus éminents de nos saints proclamaient-ils haut et fort qu'ils ne disposaient en rien d'un œil surnaturel, alors qu'ils en attribuaient plus ardemment encore la possession exclusive à leur divinité inconnaissable ? Certes, il était réjouissant de rendre " contre performantes " à souhait nos définitions les plus obscures de la foi et les plus insaisissables - mais était-ce une bien grande victoire de la dévotion d'abandonner la partie sur la pointe des pieds ? Au reste, toutes nos églises jugeaient peu digne de nos guerriers de la piété de quitter l'arène du salut en catimini et de laisser à notre idole toute latitude de disposer de sa créature à son gré.

En vérité, nous commencions de nous apercevoir de ce que Zarathoustra le socratique nous appelait avec quelque ironie à prendre les armes sur un champ de bataille qu'il jugeait hors de notre portée, celui de la conquête d'un regard sur l'animalité spécifique de notre espèce . Quel était le combat nouveau et secret de notre sainteté dans lequel il nous engageait, alors qu'il lui semblait que son escrime demeurait inappropriée aux capacités de notre encéphale et de sa lentille grossissante? Au cœur même de nos théologies simiohumaines, au cœur même de l'évolutionnisme de Darwin, comment allions-nous rencontrer notre troisième oeil?

10 - La septième passe d'armes

A nouveau, nous avons tenté de croiser le fer: n'avions-nous pas appris à spectrographier avec une grande vaillance les rêves pieux dont se nourrissaient les théologies dites positives de nos ancêtres ? N'avions-nous pas commencé de cerner avec de grands succès les formes de la folie appropriées à notre espèce et à elle seule? L'étude de l'animalité qui nous caractérise et que nous ne partageons avec aucune autre espèce s'était focalisée sur l'analyse courageuse de nos rêves théologaux . Nous savions maintenant que notre nature schizoïde nous a dotés d'une armure mentale qui nous donne la faculté inespérée de nous aveugler semi volontairement et de fuir l'épouvante dont nous sommes menacés jour et nuit. Alors, nous nous cachons à demi sous le bouclier de nos cécités apprises et nous veillons à nous peser sur les balances truquées de celles, parmi nos Églises, dont les orthodoxies se sont suffisamment stratifiées à l'école de notre étiage cérébral pour que leurs hiérarchies ecclésiales aient jugé prudent de les officialiser. Nos mirages cérébraux garantis par nos autorités publiques reflètent les structures politiques auxquelles obéit un sacré que nous avons rendu secourable. A ce prix, nous nous agenouillons devant des théologies relativement indépendantes des couleurs locales que prennent nos encéphales au gré des climats et des lieux.

Mais Zarathoustra nous dit d'une voix tranchante : " Si vous entendez faire débarquer de force le tragique dans la zoologie, jetez dans le vide des animaux suffisamment réveillés pour que le silence les atterre. "

Nous lui avons répondu avec une certaine fierté: " Sache, Zarathoustra, que nous avons cessé depuis longtemps de perdre notre temps et notre peine à réfuter à la sueur de notre front les sornettes et les bavardages auxquelles nos idoles d'hier et d'aujourd'hui nous livraient. Nous savons aussi bien que toi que celles de nos divinités dont les pépiements ne se sont pas encore éteints égalent le ridicule de celles qui ne cessent, depuis des millénaires, de trépasser sous nos yeux. En revanche, si le sage Protagoras s'était essayé à réfuter les sottises du Zeus de ses contemporains sur l'agora, nous saurions mieux comment fonctionnait le cerveau des Athèniens de son temps. "

Mais le terrible archer nous décochait maintenant une flèche après l'autre: " Pourquoi, nous dit-il, faites-vous tenir au cosmos le même discours de l'ordre et de la loi qui régit vos cités? "

Nous lui avons répondu tout d'une traite que le cosmos avait cessé de se présenter à nos yeux en supplétif de notre régisseur en chef des atomes et que nous commencions d'ouvrir un œil d'anthropologues avertis jusque sur nos sciences de la matière et sur notre physique mathématique ; que nous portions maintenant un regard si éveillé sur l'évolution de notre matière grise que Freud lui-même n'en avait aperçu que le germe ; que notre grand Viennois n'était pas descendu dans les dernières profondeurs de l'inconscient politique de notre espèce, ce qui l'avait empêché de décrypter les arcanes religieux des déchiffrages de la nature auxquels se livraient nos équations ; que nous commencions d'enregistrer les résultats les plus heureux de nos analyses des composantes théologiques de la notion simiohumaine d'intelligibilité appliquée aux choses inertes; que déjà un regard transanimal sur nos fuyards de la nuit était sur le point de nous fournir un instrument de pesée ultra performant de l'encéphale qui pilote nos civilisations bicéphales.

Nous avons ajouté sans reprendre haleine que les religions de nos ancêtres s'étaient toutes appliquées à rendre le cosmos oraculaire ; qu'ils l'avaient mis à l'école de leur interprétations pythagoriques des routines auxquelles se plient les phénomènes naturels ; que seul l'Occident avait élaboré une science du droit astucieusement appliquée aux routines de l'univers ; que nous avions flanqué la terre et les étoiles d'un créateur chargé de siéger jour et nuit dans son prétoire ; que ce magistrat suprême, nous l'avions si bien mis à notre service que nous avions ordonné à son tribunal de rendre un arrêt solennel selon lequel les rencontres constantes des habitudes de la matière avec le mutisme de ses procédures se métamorphoseraient en signifiants théoriques merveilleusement profitables à nos intérêts ; puis, à bout de souffle, nous avons soutenu que nous observons désormais avec une grande ironie le miracle législatif auquel répondait la volubilité des redites du cosmos ; que nos sarcasmes hilares ridiculisaient les dieux verbaux que nos ancêtres avaient introduits dans la matière inanimée. En quoi notre maître avait-il à se plaindre de notre faiblesse d'esprit ? Ne plongions-nous pas dans les profondeurs animales qui nourrissaient nos théories scientifiques de législateurs du cosmos ? Nous connaissions maintenant les derniers secrets de la folie du singe-homme ; alors que cet animal croyait réfuter le mutisme de l'univers, nous étions devenus capables de radiographier les effets fascinatoires qu'exerçaient sur son encéphale les répétitions aveugles de la matière. C'était à l'école de Zarathoustra que nous nous moquions des savants simiohumains qui croyaient entendre le cosmos s'expliquer dans leurs cornues .

Je nous entends encore : " Sache que nous radiographions la notion même de " rationalité " qu'enfantaient les litanies du monde dans l'entendement simiohumain ; sache que nous avons appris que la croyance selon laquelle les liturgies impavides de l'univers seraient intelligibles en elles-mêmes et indépendamment de notre volonté de les rendre parlantes n'était pas moins semi animale que les mythologies de nos autels vieillis. Pourquoi l'animal rend-il bêtement proférateur tout ce qui se redit autour de lui, sinon parce que Messire Gaster s'en nourrit?"

Mais nous allions désormais plus loin que lui : la psychanalyse à laquelle nous soumettions les rites du cosmos nous révélait non seulement comment les signifiants théoriques qui servaient de blasons aux sciences de la nature du singe-homme remplissaient seulement l'estomac de leurs sciences exactes , mais de surcroît comment les ritournelles du monde devenaient " eucharistiques " à leurs yeux, puisqu'elles transsubstantifient en sous-main les coutumes de la matière en un discours de leur intelligence - et ce discours de leur pseudo science, ils l'envoyaient en cachette rendre bavard un cosmos mis tout entier au service de leur panse.

11 - La métamorphose

Le regard de bonté et de compassion que Zarathoustra nous a lancé nous a transpercés comme un dard ; et nous avons aperçu un instant l'animal tapi sous nos cérémonies codifiées, nos masques somptueux , nos camouflages enchantés, la pompe et les ors qui faisaient rutiler nos théologies aux bannières largement déployées ; mais tout cela, comment se faisait-il que nous nous nous étions imaginé l'avoir appris à une vitesse accélérée pour le motif que l'empire policier et vengeur qui avait débarqué sur nos rivages aurait fait bénéficier d'un coup de fouet inespéré notre intelligence effrayée et nous aurait ouvert les yeux sur les châtiments dantesques sur lesquels le Dieu des singes fondait son autorité ?

Avions-nous pour autant aperçu notre idole de nos propres yeux ? Nous disions que cet animal se trouvait divisé, comme nous-mêmes, entre son cerveau entouré d'anges et de séraphins tourbillonnants et ses cruautés de chef rageur du cosmos. Cela pouvait-il nous suffire si nous n'avions pas résolu la question décisive de savoir ce que valait la lentille géante du microscope électronique avec lequel nous observions les neurones de nos théologies? Nous commencions de nous méfier de nos oculistes : comment observeraient-ils jamais le cerveau sur lequel nos théologiens bipolaires nous avaient construits ? Nos opticiens nous révélaient seulement comment nous sommes scindés entre nos idéaux séraphiques et le camp de concentration qui bouillonne sous les pieds de notre divinité . Mais quant à la nature de l'œil qui nous permettrait d'observer l'œil dont notre ciel semi animal s'était armé, leur rétine ne reproduisait que l'image de notre bipolarité cérébrale , jamais le globe oculaire du dieu qui nous aurait montré l'animal.

La vraie question qui nous tourmentait maintenant nous plaçait devant une difficulté bien plus grande que prévue : nous nous disions qu'il était inutile de perfectionner notre vision si notre méconnaissance de la nature même de l'œil de Zarathoustra nous interdisait de disposer un jour d'un regard sur le singe-homme. Cet œil-là nous était tellement refusé par l'appareil de prise de vues que nos lunetiers nous avaient fabriqué que nous nous trouvions contraints de congédier nos experts ès lentilles grossissantes. Mais à quelles sources autorisées devions-nous nous renseigner sur la nature de notre divorce d'avec l'animal s'il nous fallait renoncer à initier Zarathoustra aux secrets de l'évolution de l'espèce de semi entendement dont nous paraissons dotés? Nous n'étions même pas en mesure de disqualifier à nos propres yeux le leurre cérébral qui avait piégé les sciences expérimentales de nos ancêtres quand ils s'étaient imaginé que les lois de leur physique leur adressaient des signes d'une intelligibilité substantifiée , comme si la matière était capable de concrétiser des symboles !

Certes, nous nous hâtions maintenant de prétendre que notre anthropologie scientifique était enfin devenue "dérélictionnelle " ; mais à observer notre " déréliction " au microscope, nous n'apercevions jamais que les gènes et les chromosomes d'un animal tellement désemparé qu'il s'était cru apostrophé par les redites du cosmos. Quant au recul de confection auquel nous tentions de donner des ailes, il nous ouvrait seulement les portes d'une politologie, d'une ethnologie, d'une science historique et d'une psychiatrie un peu plus distanciées, mais non moins sourdes et aveugles que les précédentes. Décidément, la seule balance sûre pour une pesée de la dichotomie du cerveau simiohumain était celle de Zarathoustra. Mais par quel prodige ce pédagogue nous apprendrait-il comment son globe oculaire s'allumerait à la lumière des créateurs et des donateurs ? Il fallait une lanterne transanimale pour éclairer un leurre zoologique nourri par l'étrange démence qui nous faisait qualifier de matérielles les preuves de nos signifiants ! Au plus profond de nous , l'œil du dieu de pitié allait-il nous apprendre la compassion des grands agonisants?

Alors, nous avons récapitulé dans nos esprits l'histoire de l'animal prosterné dont nous descendions. Au début, nous dansions autour d'un veau dont l'or nous paraissait répondre à l'éclat de notre gloire et de notre grandeur. Puis, nous avons jugé aveugle, muet et sourd le quadrupède devant lequel nous nous étions agenouillés; et nous lui avons substitué un animal somptueusement paré de nos dévotions et dont le doigt avait gravé en hébreu nos coutumes et nos lois sur des tables de pierre. Comment les avait-il hissées au sommet d'une montagne, comment Moïse les a-t-il descendues sur son dos en un seul voyage ? Nous n'avons jamais réussi à percer ces mystères, mais notre nouveau veau d'or s'appliquait maintenant à nous appâter dans les nues et à nous précipiter dans la géhenne . Si nous refusions de porter les armes de ce monstre invisible et lointain, qu'allait-il nous arriver sur la terre? Un seul dieu pouvait nous délivrer de nos oscillations entre ses gâteries et ses fureurs , et ce dieu-là, c'était nous. Mais comment faire exister un maître privé de sucreries et de tortures ? Un tel dieu serait agonisant à jamais, mais toujours renaissant parmi nous . Quel travail de Titan de rendre visible ce dieu-là !

Alors Zarathoustra nous a parlé avec une autre voix: " Je m'aperçois, dit-il, que vous avez cessé d'observer les idoles qui se gravaient sur votre rétine. Mais où sont-elles passées ? Votre œil ancien ne recevait que l'image du bois, de la pierre et du fer de vos dieux. Vos paupières se sont-elles ouvertes sur les idoles? L'Amérique n'est pas davantage de bois, de pierre ou de métal que le veau d'or que vous avez hissé au ciel, l'Amérique aussi demeure invisible à vos yeux de chair. Et pourtant, je la vois s'y prendre à son aise avec le cerveau du singe-homme! Apprenez comment les idoles se réfléchissent dans leur propre tête, apprenez comment elles s'y enferment, apprenez comment elles s'adorent à travers vous. Puisse votre logique ouvrir l'œil de votre raison sur l'idole à laquelle vous vous êtes asservis. Mais sachez que seul l'éveil de la pensée ouvre l'œil sur l'idole prédatrice et bénisseuse venue d'au delà des mers se mirer dans sa propre image sur vos terres. Je vous enseigne l'œil qui cloue sous son regard les idoles aux ailes d'anges. A cela seul se réduit tout mon enseignement. "

Alors nous nous sommes réveillés ; et nous savions que la pensée ouvre l'œil de l'éveil, que l'œil de l'éveil regarde l'animal qu'on appelle une idole et que l'Europe rallumera les feux de l'intelligence. Le maître d'armes nous a seulement dit: " Je vous enseigne votre droiture. Si vous écoutez votre droiture, vous deviendrez à vous-même vos propres disciples. Alors la vérité bénira votre justice et votre justice vous clouera sur la croix de votre agonie et de votre résurrection. "

Nous sortîmes de la caverne sur des pattes de colombe ; et nous nous disions les uns aux autres : " N'était-ce pas lui? Ne l'avons-nous pas reconnu quand il a rompu pour nous le pain de l'éveil? "

Le 1er septembre 2004