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Section Les défis de l'Europe
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Qui étiez-vous, Monsieur Aznar ?

 

Après la chute de José Maria Aznar, l'Europe saura-t-elle s'ouvrir à une Espagne qui lui apporterait le gigantesque renfort de quatre cents millions d'hispanophones ? Pour la première fois un gouvernement est renversé en raison de sa politique anti européenne.


M. Aznar, c'est sur la pointe des pieds que vous vous retirez des affaires publiques, mais votre discrétion apparente voulait faire un grand tapage parmi les saints de la politique. Avec la modestie rusée qui fait toute l'habilité des petits esprits, vous compariez votre sortie de l'arène à celle de Charles Quint quittant l'empire du monde pour une cellule monastique. Qui étiez-vous , M. Aznar ? Pendant huit ans, vous n'avez médusé l'Europe que par un prodige à votre mesure: vous avez réduit l'Espagne à votre taille.

De Rabat à Karachi, un empire des croisés du pétrole s' est lancé sur les traces de Rommel; mais vous avez beau vous être dressé sur la pointe des pieds, votre vue ne portait pas si loin. Nous avons tous vu un César au petit pied bafouer le droit international au nom des idéaux de la démocratie, nous vous avons tous vu l'enrichir de la vassalité à laquelle vous avez abaissé le peuple des conquistadors. Vous avez fait fructifier les milliers de milliards de dollars de dettes d'un empire étranger. Qu'avez-vous fait de la nation de la fierté à laquelle le monde doit Vespasien , Titus, Trajan, Hadrien?

Quand le Président des États-Unis venait donner l'accolade au gardien de son torril à Madrid, ce n'était pas sur les terres de Charles Quint qu'il descendait entouré de quelques prétoriens, le doigt sur la gâchette, c'était dans l'enceinte protégée des places fortes qu'il a dressées, sur nos terres qu'il vous adoubait en anglais. Qui étiez-vous, M. Aznar ? J'aime l'Espagne du sarcasme et de la satire, j'aime la patrie des Sénèque et des Martial, des Pétrone et des Juvénal . Pendant huit ans, vous avez profané le courage de la nation ; pendant huit ans, vous lui avez fait endosser la livrée de Sancho Pança au yeux de la terre entière.

En 1821, mon arrière grand-père a signé l'acte d'indépendance de l'Amérique centrale, parce que le peuple des chevaliers ne partage avec personne la terre sur laquelle il porte les armes. La langue du Quichotte fait battre quatre cent millions de cœurs. Un cri jaillit de toutes nos poitrines : " Europe , nous t'apportons un Continent né de notre sang . Cinq siècles de nos morts demandent aux Cortès de signer l'acte d'indépendance de l'Espagne à l'égard du Nouveau Monde. "

Qui étiez-vous, M. Aznar ? Une vieille connaissance de notre littérature: il y a quatre siècles que Cervantès vous a immortalisé sous les traits d'un apothicaire et d'un barbier. L'instinct des apothicaires et des barbiers des nations les avertit que l'histoire se venge des Pygmées qui tentent de lui faire perdre sa stature et son rang .

Déjà l' Espagne des âmes colle à vos chausses; déjà l'Espagne de la grandeur ne vous lâche pas d'une semelle. Vous vous êtes dit qu'il était temps de jeter sur vos épaules la toge des Cincinnatus, vous vous êtes dit que la nation humiliée allait vous piétiner. Mais vous n'êtes pas quitte de votre dette de profanateur : ni l'officine de l'apothicaire, ni la boutique du barbier n'oublieront le petit homme à moustache qui s'était pris pour un monarque et qui a trébuché dans les fastes et les fanfreluches des noces de sa fille dans l'or et la pourpre des cours.

L'Espagne de la mémoire du monde est à vos trousses. Elle vous pourchassera, elle vous demandera des comptes. Vous vous êtes trompé de terrorisme, M. Aznar. Le peuple espagnol a l'esprit droit. Il marie la liberté avec l'honneur. Il salue la dignité des guerriers. Mais l'histoire lui a enseigné que si l'on pardonne l'orgueil et la folie des grands conquérants, leurs esclaves n'appellent que le mépris sur leur tête. Le peuple espagnol sait que l'Espagne ne portera jamais la casaque de l'étranger. Il s'est senti insulté par votre vassalité. Il ne se reconnaissait pas dans l'humiliation que vous lui infligiez. C'est la rage au cœur qu'il a ramassé ses morts à Madrid. Il ne pardonnera pas au petit apothicaire qui aura tenté de le placer sous le joug de l'étranger ; il ne pardonnera pas au palefrenier la honte d'avoir reçu d'un maître étranger la médaille des bons serviteurs.

Cette honte, vous ne l'avez partagée qu'avec Tony Blair ; mais l'Angleterre déteste l'Europe depuis Charles Quint. M. Aznar, savez-vous que notre sang charrie sept siècles de Rome et de sa mémoire de plus que la France? Savez-vous que notre expérience des empires a gravé l'image du globe terrestre sur notre rétine? Que la Suède, la Finlande, la Hollande, la Pologne ne portent pas de regard sur les cinq continents, voilà qui est dans l'ordre naturel des choses ; mais que l'Espagne dont l'empire et la grande âme cherchaient un coin d'ombre sous le soleil ne porte plus de regard souverain sur les trophées de sa mémoire, c'est un abaissement de sa gloire que le peuple espagnol ne vous pardonnera pas. Il sait, depuis Hannibal et Scipion l'Africain que l'histoire chasse du pouvoir ceux qui n'osent la regarder en face. Il quittera plus des yeux le petit homme qui rêvait de revêtir son pays de la livrée de l'étranger.

le 15 mars 2004