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Section Défis de l'Europe
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POUR UNE NOUVELLE RENAISSANCE
Abrégé d'un manuel de formation politique des chefs d'Etat européens

 

Depuis la Renaissance, une planète dont Vasco de Gama venait de faire le tour et Copernic d'observer la course dans l'immensité suivait un chemin clairement tracé au sein d'un système solaire réglé comme le pendule d'une belle horloge ; mais la politique des nations était demeurée oscillante entre des Etats censés se trouver pilotés par le ciel de l'endroit et des peuples encore si timidement engagés sur les sentiers que leur embryon d'esprit critique leur ouvrait qu'ils commençaient seulement de pressentir combien l'histoire n'a d'autre guide, hélas, que les faibles lumières de l'entendement humain.

Aussi comptait-on sur les doigts les cerveaux qui avaient tenté de faire progresser la raison de notre espèce ; et l'on avait remarqué que, de Rabelais à Nietzsche , de Montaigne à Gide, de Voltaire à Darwin, de Renan ou d'Anatole France à Freud, tous avaient déclaré à leurs risques et périls qu'il allait se révéler bien impossible de jamais allumer les feux des lucidités prometteuses et des savoirs féconds si l'on ne tentait de délivrer la raison de l'autorité du personnage tour à tour brumeux ou taillé à la serpe qui, du haut des cieux, tenait fermement les rênes des encéphales.

Mais, depuis le milieu du XXe siècle, le débarquement sur la scène internationale de deux théocraties gigantesques, celle de l'Islam et celle de la démocratie messianique du Nouveau Monde, ont donné au combat de l'intelligence européenne et française une direction entièrement nouvelle , parce qu'au siècle du décodage des codes génétiques, au siècle de la découverte des origines de l'humanité dans la zoologie, au siècle de l'infiltration de l'inconscient jusqu'au cœur des théories de physique, il devenait non seulement ridicule, mais entièrement stérile de démontrer l'évidente inexistence, même vaporeuse, des idoles diffusées dans le cosmos à partir du paléolithique; car si des penseurs grecs s'étaient illustrés à soutenir l'inexistence de Zeus, ce serait bien inutilement que la cité leur aurait fait boire la ciguë , puisque leurs démonstrations n'auraient plus d'autre intérêt à nos yeux que de souligner la folie de perdre son temps à réfuter la folie.

C'est dire qu'au début du IIIe millénaire, les armes nouvelles de la pensée critique et des sciences humaines doivent nous permettre d'éviter de gâcher les forces de la raison à suivre Zeus, Osiris, Mithra, Jahvé , Allah ou le dieu trinitaire à la trace dans le cosmos, alors qu'il gîtent exclusivement dans l'encéphale de leurs adorateurs. Car il s'agit désormais de découvrir les raisons psychobiologiques pour lesquelles le cerveau des évadés du règne animal est tombé dans des mondes délirants et inégalement déchirés entre le terrifiant et le merveilleux .

Mais pour tenter de comprendre le tragique d'une espèce affligée d'un cerveau schizoïde, il faut rédiger un manuel de formation des hommes d'Etat européens de demain , afin qu'à partir d'une pédagogie abrégée des cerveaux dirigeants de l'Occident, notre civilisation comprenne que si elle ne formait pas une classe politique dont l'information et le savoir dépasseraient bien davantage l'ignorance des classes moyennes de notre temps que l'élite des humanistes de la Renaissance ne dépassait la cécité des scolastiques de l'époque, la civilisation mondiale tomberait dans une régression cérébrale dont Alexandrie nous a déjà enseigné que le caractère titanesque peut aller de pair avec les plus prodigieux exploits de la technique.

I - Le cerveau est-il un légume ?
II - Les nouveaux frères prêcheurs
III - En route vers une anthropologie politique
IV - Quelques prolégomènes à un " discours de la méthode "
V - L'homme d'Etat en apprentissage
VI - L'homme d'Etat à la recherche de l'esprit
VII - L'homme d'Etat et le droit de punir
VIII - L'homme d'Etat civilisateur
IX - Le bruit des chaînes de la démocratie
X - Le bruit des idoles
XI - Retour à Canossa

XII - Quel est le vrai théâtre de l'histoire
XIII - Une révolution du "Connais-toi"

I - Le cerveau est-il un légume ?

Peut-il exister une civilisation dans laquelle la question du vrai et du faux ne serait même pas posée pour le motif que les croyances religieuses seraient des légumes naturels et qui pousseraient aussi légitimement dans les têtes que l'herbe des chemins ? Dans ce cas, les cultures exprimeraient la richesse florale dont l'encéphale du simianthrope serait tout ensemble le jardin et le jardinier.

Mais l'homme d'Etat pensant tient le destin de la civilisation mondiale entre ses mains : car si les cultes ne sont que des produits culturels, ils ressortissent à l'esthétique, à l'éthique et à l'administration publique des songes; mais, dans ce cas, l'Europe subira un naufrage cérébral définitif, parce qu'une civilisation qui ne fera plus de la connaissance de la vérité sa valeur fondatrice quittera l'empire de l'intelligence pour s'en aller camper sur les lopins du rêve où l'affectivité deviendra la balance à peser le vrai et le faux, le juste et l'injuste, le beau et le laid.

La moitié de l'Europe est sur le chemin de la chute dans cet abîme, la moitié de l'Europe a oublié que l'intelligence est critique par définition et depuis vingt-cinq siècles. Voyez l'Angleterre ou la Hollande ; ces peuples ne se posent pas la question de l'existence d'Allah, de Jahvé ou du Dieu ressuscité hors de l'encéphale de leurs servants, mais seulement celle de la difficulté pratique de dialoguer avec des femmes enfouies sous des housses et dont on ne voit que les yeux.

Mais quand la question de la nature des idoles se trouve interdite d'examen, comment une civilisation peut-elle encore penser la politique, puisque les dieux sont la voix des deux encéphales entre lesquels l'espèce dichotomique se trouve scindée ? Or, cette scission tranche également du statut politique et religieux de la torture, parce qu'elle est la souveraine des récompenses et des châtiments, donc de toute histoire. Aussi les théologies, qui n'ont jamais été pensantes , ont-elles inventé de se proclamer désormais des cultures. Mais peut-on retarder un naufrage intellectuel à se donner une longévité dans l'univers des " sentiments religieux " ? Ce jardin ne fera qu'embaumer le sacré dans un sarcophage odorant.

Mais alors, se dit l'homme d'Etat , comme dirigerai-je mon peuple et ma nation si, faute de connaissance de l'encéphale de mes congénères, je n'ai plus de moyens de distinguer le vrai et le faux ? A coup sûr, un pilote qui ne tient plus la barre de la connaissance rationnelle livre son pays au gouvernement des idoles, qui sont toutes construites sur leurs geôles . Que saurais-je encore de l'espèce à laquelle j'appartiens et de son histoire si son effigie la plus criante me glisse entre les doigts ?

Les civilisations naufragées sont retournées aux odeurs, au goût , au toucher , à l'ouïe , au regard ; mais on ne fait pas une politique avec des saveurs et des sons. A-t-on jamais observé une tête et une âme en tant que telles goûter le parfum que dégagent les simples cultures ? Un continent qui aura perdu l'audace de penser se cherchera en vain un miroir qui réfléchira son image. Il est décidément grand temps de tenter de répondre à la question que le XXIe siècle pose à la planète: qu'en est-il du génie de la politique ?

Quelles étaient les connaissances anthropologiques du moins latentes dont disposaient les grands chefs d'Etat d'autrefois dans la gestion, l'administration ou la direction du cerveau onirique des peuples ou de l'humanité tout entière, et notamment de l'encéphale religieux d'une espèce qui ne semble avoir déserté le règne animal que pour s'en aller vivre dans des mondes imaginaires ? A première vue, une sortie de la zoologie en direction des cosmologies sacrées ne semble pas avoir été comprise et interprétée par le génie politique comme une chute irrémédiable dans des royaumes du songe. Mais comment Machiavel aurait-il pressenti les découvertes récentes du transformisme ou même éprouvé d'instinct l'étrangeté psychobiologique d'un vivant dont l'encéphale vit dans deux univers radicalement séparés et incompatibles entre eux , l'un ouvert à ses cinq sens, l'autre capable de transporter notre espèce dans un fabuleux psychique et mental intensément vécu ?

L'esprit politique n'en est pas moins semi conscient de ce qu'une espèce affligée d'un cerveau dichotomisé de naissance présente nécessairement des avantages et des désavantages aussi dangereux les uns que les autres ; car un chef d'Etat énergique et lucide se trouve condamné à peser les périls et les bénéfices de diriger un peuple oscillant entre deux mondes, ce qui exige une connaissance dépassant l'ordinaire de l'organe schizoïde qui pilote l'histoire et qui dicte un destin aux nations. La masse cérébrale des gouvernés se trouvant bifide de naissance, des guerriers ambitieux transporteront aisément la terre entière dans les nues et se forgeront au ciel des armes invincibles sur la terre. Mais on comprend également que le maniement d'une boîte osseuse flottante dans le vide de l'immensité est un exercice tellement périlleux qu'une seule erreur de navigation précipitera des empires entiers dans le néant.

Or, l'observation démontre que les plus grands capitaines des nations dont l'histoire a conservé la mémoire disposaient d'une science politique rudimentaire , qui leur faisait tout juste comprendre que si plusieurs ciels ennemis les uns des autres se disputaient la tête de leurs sujets , leur propre règne se scindait en autant de compartiments que de théologies et que la nation y perdait l'unité cérébrale sans laquelle tout sceptre politique assiste au naufrage de son autorité.

C'est pourquoi Philippe II, qui se voulait rien moins qu'un subtil disputeur des attributs, prérogatives et apanages de la divinité du pays, savait, par la seule apparence de science attachée à sa fonction, que l'Espagne avait besoin d'une cohérence minimale de sa boîte osseuse, ce que la France n'allait pas manquer de démontrer a contrario: car les catholiques et les protestants ne se sont nullement réconcilés sur le fond sous Henri IV , de sorte que l'édit de Nantes a été abrogé et que seul le surgissement d'un dieu nouveau, la nation messianisée par les idéalités de 1789, a assuré le retour à la paix sociale par la double disqualification de la rédemption calviniste et de celle des Jésuites. Aussi, de nos jours encore, on constate que l'impuissance politique de l'eschatologie de l'Islam résulte de ce que l'autel des nations n'est pas près d'y remplacer le culte d'Allah .

Mais il résulte également de ce constat que la rédaction d'un manuel abrégé de science religieuse à l'usage des chefs d'Etat des démocraties du XXIe siècle se heurte à l'obstacle des démonstrations d'incompétence que l'histoire des rois et des empereurs nous fait connaître avec force détails, de sorte que la réflexion psycho-biologique moderne ne trouve aucun secours dans les exemples pourtant circonstanciés et frappants que les guerres de religion fournissent à la science des fondements politiques du sacré. Certes, Napoléon impose le concordat à la France de la Révolution à seule fin de couronner sa tête de la tiare des empereurs assermentés par le créateur; mais ce n'est nullement pour le motif que le grand Corse disposait d'une connaissance anthropologique de l'espèce au cerveau biphasé, et encore moins parce que son génie politique en aurait fait le précurseur des spéléologues modernes de la vie onirique des fuyards des ténèbres , mais seulement parce que le pragmatisme politique le plus naturel et le mieux répandu lui imposait la criante évidence qu'il existe deux territoires de la vie des nations, celui qui se collète avec l'infini et passe pour délivrer un animal chu dans le vide de l'effroi d'errer éternellement dans l'immensité et celui qui pousse ses racines dans la terre des nations et amarre les peuples à leur sol. L'esprit politique le plus ordinaire comprend d'instinct qu'une alliance habilement construite entre ces deux ancrages cérébraux , l'un dans le mythe, l'autre dans les labours, assure à tout Etat un dédoublement enviable de ses moyens d'action.

Mais aucun chef d'Etat ne raisonne sur ce modèle de la lucidité politique - encore qu'on en trouve quelques prémices chez le Clemenceau de son dernier ouvrage , " Au soir de la pensée " - parce que la science politique enseigne depuis les Grecs que le " commencement de la sagesse est la crainte des dieux ". Il en résule que l'art de gouverner une population à la fois de sens rassis et livrée à la folie originelle de se trouver larguée dans le rêve - celui de quitter son domicile naturel - une telle science politique, dis-je, est inspirée par une prudence de nautonier de l'abîme . De surcroît, les chefs d'Etat du passé croyaient eux aussi au ciel dont ils assuraient au mieux la gestion, de sorte qu'ils ne s'en trouvaient nullement distanciés, parce que, dans leur esprit , la nécessité politique que Dieu existât faisait preuve de sa réalité. Aussi l'idole était-elle censée accepter les offrandes de ses fidèles sur ses autels - et notamment celle d'une victime humaine immolée en échange de son pardon, comme dans le christianisme. Comment, dans ces conditions, douter de la validité d'un marché tenu pour rentable depuis deux millénaires ?

Les chefs d'Etat incroyants ne remontent qu'à Napoléon - et cela, quand bien même un Necker disait déjà, en protestant averti, que la véritable politique est de " régner sur les imaginations " . Il n'y a donc que deux siècles à peine que la politologie se trouve à la fois privée des moyens de persuader attachés aux croyances religieuses et de la connaissance de l'encéphale humain sans laquelle la science des Etats laïcs se trouve privée de toute connaissance anthropologique des armes traditionnelles de l'imaginaire cultuel.

C'est pourquoi les Etats rationnels d'aujourd'hui ne sont pas pilotables sur la scène internationale : il leur faudrait une surnourriture intellectuelle qui armerait leur politologie d'une connaissance du genre humaine et d'eux-mêmes à la hauteur des enjeux du monde moderne . D'un côté , le ciel d'Allah transporte ses fidèles dans un cosmos qui réduit les nations à un rang subalterne ; de l'autre , le ciel américain transforme la démocratie en fer de lance du vieux combat de la Perse entre le Bien et le Mal. Entre ces deux Titans d'un rêve messianique qui transporte à nouveau l'espèce onirique dans une mythologie de la délivrance et du salut, l'Europe demeure tragiquement dépourvue de toute armature épistémologique capable de rendre compte du naufrage mondial de la civilisation de la pensée critique, de sorte que si l'Occident ne conquérait pas une connaissance nouvelle et abyssale des arcanes de l'espèce simiohumaine, elle demeurera privée non seulement de la connaissance de l'arsenal des songes, donc des glaives de la folie qui arment les empires modernes jusqu'aux dents, mais de tous moyens intellectuels de les combattre.

II - Les nouveaux frères prêcheurs

Comment l'Europe de l'intelligence peut-elle rattraper le retard planétaire des sciences humaines qui résulte de ce que les Etats modernes ne peuvent ni tourner le dos à l'étude critique d'une espèce divisée depuis des millénaires entre le réel et l'imaginaire, ni trouver l'audace d'interpréter la scission originelle qui déchire un animal bancal entre le merveilleux et le trivial ? Aussi, l'embarras actuel de la pensée politique résulte-t-il de ce que, pour la première fois dans l'histoire des monothéismes assagis par le temps, les trois dieux uniques se trouvent contraints de cohabiter sur les mêmes territoires, de sorte que leur souci majeur et celui des gouvernements qui les accueillent est d'effacer les traces du sacrilège qui résulterait de la mise en évidence de l'incompatibilité radicale de leurs théologies respectives.

Mais pour aboutir à cette occultation, il faut commencer par déclarer tout net que leur structure mentale, donc leur doctrine n'est pas l'essentiel de leur règne et de leur commandement, ce qui revient à les priver purement et simplement de leur cerveau. Mais les divinités sans tête n'ont pas de poids politique digne d'attention, tellement l'histoire réelle du genre humain est celle de son encéphale, donc de son intelligence. Du refus craintif du blasphème, que peut-il résulter , sinon la chute de l'Occident de la pensée dans une gestion invertébrée de la vie onirique des nations et des peuples , donc un effacement entrecoupé de soubresauts des trois dieux uniques dont on ne sait ni comment préserver l'autorité fatiguée, ni comment fuir les exigences drastiques de leurs formulations doctrinales et de leur éthique.

D'où l'apparition d'un ordre des frères prêcheurs fort nouveau, dont toute la piété s'exerce à annoncer un évangile exclusivement fondé sur l'oubli des dogmes et des doctrines , et cela aux fins de nourrir une pastorale aux angles arrondis. Mais si les trois dieux uniques se disputent des propositions théologiques ennemies les unes des autres, d'un commun accord qu'ils soustraient un seul et même royaume à leurs querelles, celui des tortures souterraines auxquelles ils soumettent les trépassés coupables de leur vivant de récalcitrance à leur égard. Pourquoi se vaporisent-ils dans des paradis posthumes différenciés, alors qu'ils retrouvent leur unité coercitive sous la terre, sinon parce que leur complexion véritable, donc leur statut politique et cérébral est construit en décalque des Etats, qui fonctionnent tous sur deux leviers fondamentaux de l'histoire et de la politique, celui de la distribution des récompenses et de l'administration des châtiments.

Il en résulte qu'à la suite du naufrage des idoles, les administrateurs de l'encéphale bipolaire de l'humanité ne savent sur quel pied danser, tellement la faiblesse de leur pédagogie de l'esprit les conduit à un relâchement généralisé de l'éthique de la civilisation mondiale, tandis que le recours au remède d'un durcissement de la rigueur des constructions théologiques du mythe serait trompeur ; car il pourrait aussi bien aboutir à une rechute de la planète dans le fanatisme des logiciens impavides de l'absolu, dont le " discours de la méthode" rendait le ciel intraitable du seul fait qu'ils étaient convaincus des vérités qu'ils proféraient et n'entendaient pas en émousser le tranchant.

Comment mettre en place la gestion de l'encéphale bifide de l'humanité sans tomber ni dans les périls de la tiédeur - ils liquéfient les Etats - ni dans ceux des musculatures vigoureuses du cosmos qui arment les inquisiteurs et les croisés ? De ces deux apories, observons en premier lieu la politique des émaciations du ciel et de la terre . Les catéchèses de ce type visent à obtenir la conversion des peuples et des nations à " vivre ensemble de façon sereine et respectueuse tout en construisant ensemble notre avenir ". L'évangélisme politique moderne voudrait construire une " religion européenne " dont les platitudes seraient fondées sur des " valeurs communes " et des " responsabilités partagées " . Pour mettre en place cet apostolat sans arêtes , il est recommandé de " sortir de nos ghettos intellectuels , religieux et sociaux respectifs ", d'" éviter les provocations inutiles et la " surémotivité ", car celles-ci " finissent par nous rendre sourds ".

Rien n'est plus dangereux que de " polariser dangereusement les positions ", puisque penser, c'est désormais neutraliser, égaliser, niveler les aspérités. Mais comment ouvrir un " débat profond et raisonnable " sur des vœux pieux si le tragique ne se laisse pas apprivoiser? Comment éviter les " conflits de perceptions " si la notion même de " perception " est tellement chatoyante qu'elle ne mérite d'autre attention que celle des couturiers de la culture? Comment fuir les " identités fermées " si la question de " l'ouvert " ou de " fermé " peut trouver un sens bergsonien ou signifier seulement qu'une porte doit être ouverte ou du fermée ? Comment " revisiter " nos programmes d'enseignement pour les rendre " plus inclusifs " si nous manquons des référents valides pour " travailler sur le sens de l'appartenance " ou pour " encourager les partenariats sur le terrain citoyen " ? Comment une pastorale de " l'intégration religieuse et culturelle " se concentrerait-elle sur les " vrais problèmes " , comment cesserait-on de les " islamiser " et de les " essentialiser " si les dérobades intellectuelles d'une civilisation entière conduisent à une forme de " respect de part et d'autre " dont la candeur conduit aux funérailles de la pensée critique ?

Si l'Europe de la pensée s'interdit la recherche anthropologique sur la généalogie de l'encéphale d'une espèce rassemblée en conglomérats de peuples et de nations et si elle veut ignorer pourquoi les rescapés de la zoologie sécrètent des personnages fabuleux, qu'ils appellent des dieux , notre continent se rendra non seulement le complice, mais le principal pourvoyeur d'une civilisation de la cécité intellectuelle; et si la capitulation cérébrale de l'Occident face aux responsabilités scientifiques et morales du XXIe siècle devait l'empêcher de percer les secrets de la boîte osseuse de l'espèce simiohumaine, notre génération sera un géant de la mort aux yeux des historiens des décadences, un géant du refus de la connaissance rationnelle de nous-mêmes et du monde.

III - En route vers une anthropologie politique

Quel spectacle que celui d'une civilisation dite de la science et de la pensée, mais dans laquelle on verra les augures d'une divinité se rencontrer afin de s'entendre en catimini sur la complexion qu'ils entendent accorder à un créateur mythique du cosmos dont les écrits se contredisent au gré des époques, des climats et des moeurs ; quel spectacle que celui d'une civilisation dans laquelle une idole au cerveau aussi dichotomique que celui de ses créatures fait l'objet des débats les plus sérieux entre ses dignitaires et ses docteurs; quel spectacle que celui d'une civilisation où l'on entend de graves législateurs de l'éternité décider entre eux des attributs, apanages et prérogatives d'un créateur imaginaire du cosmos ; quel spectacle que celui d'une civilisation dans laquelle les devins et les sorciers se partagent l'encéphale d'un démiurge tour à tour bienveillant et terrible. Mais si l'on y regarde de plus près, on découvre que l'essentiel de ce théâtre n'est pas d'exprimer les sentiments compatissants ou les fureurs vengeresses d'un acteur fantastique du cosmos, mais de façonner un mime parfait de la structure cérébrale et politique des chefs d'Etats. Gide disait que les bons sentiments font la mauvaise littérature ; l'anthropologie critique enseigne que les bons sentiments d'une nation du ciel font la mauvaise théologie, parce qu'une idole vaporisée et mal branchée sur la terre est un impotent des nues. Mais quel personnage de théâtre, aux yeux d'une Europe de la pensée, que celui d'un Zeus aussi biphasé que ses adorateurs !

Puisque l'homme d'Etat moderne est devenu un incroyant décérébré dont la sous-information religieuse handicape la gestion politique de l'encéphale des peuples et des nations et puisque, comme il est dit plus haut, cette carence doit être mise à profit pour doter la politologie d'une science du genre simiohumain nourrie des connaissances les plus modernes concernant l'origine , la nature et le fonctionnement cérébral de cette espèce dont nous bénéficions depuis la parution de l'Essai sur l'origine des espèces de Darwin de 1859. Certes, depuis Freud, les théologies étaient devenues des miroirs parlants; mais encore fallait-il non seulement découvrir des moyens nouveaux d'observer de l'extérieur ces réflecteurs du cerveau simiohumain , mais apprendre à les décrypter à l'aide de radiographies spéléologiques.

Pour cela, l'homme d'Etat européen doit conquérir un regard de généalogiste-né sur la logique interne qui commande l'évolution logique de l'encéphale d'une espèce que sa nature condamne à sécréter des chefs qui la dédoublent dans le cosmos et qui la soumettent en retour à un commandement impérieux. Une vision globale sur les ressorts d'un animal à la fois craintif et furieux n'est accessible qu'à l'homme politique en mesure de saisir la fatalité interne qui contraint les peuples primitifs de se doter d'une carapace cérébrale et psychique capable de métamorphoser une masse d'individus fragiles en une forteresse psychobiologique garantie par une intelligence souveraine et bien décidée à couler l'unité du groupe dans le bronze.

Les premières cuirasse d'acier de ce type ont été forgées sur l'enclume des théologies . Mais ces instruments du cerveau collectif n'ont trouvé toute leur robustesse qu'à partir du moment où ils ont trouvé la précision que la forme écrite a donnée à leurs rouages. Sitôt objectivée par des signes graphiques , la parole cosmologique exigeait un chef armé d'un savoir crypté, celui de déchiffrer le mystère d'un langage caché sous certaines formes linéaires et en attente de leur débarquement mystérieux dans le vocal. Aussi les Druides ont-ils longtemps caché les secrets du sonore en stockant leur alphabet dans leur mémoire afin de conserver de génération en génération l'essentiel de leur autorité, qui tenait aux prestiges du secret et que profanait le décodage bruyant des signes.

Aussi l'homme d'Etat moderne doit-il connaître la source première de la puissance publique, celle qui s'inscrit toujours et nécessairement dans des formes théologiques de l'autorité. Aujourd'hui encore, l'Eglise demeure entièrement fondée sur le prestige du secret, donc sur la gestion d'un silence et d'un mystère somptueusement revêtus. L'or et les pierreries exercent leur fonction la plus fascinatoire au profit des momies. L'omniscience muette de la divinité est la source même de son omnipotence ; et si cette omniscience n'était pas inconnaissable , inaccessible, et sans voix, elle ne serait pas couronnée de l'auréole de l'impénétrable et de l'incapturable sans laquelle un chef d'Etat, même démocratique, se trouve privé du surréel, et en quelque sorte, de la magie qui le rend souverain. Le secret n'est pas seulement une armure, mais une force de frappe qui jaillit du vide et dont la puissance résulte de ce qu'on ne sait d'où il lance ses flèches.

Si un chef d'Etat démocratique n'a pas de connaissance anthropologique des formes du pouvoir qu'exercent les Eglises, il manque du seul modèle qui lui permettrait d'observer et d'interroger l'histoire du monde, parce qu'il ignorera qu'un assaillant n'est invincible que s'il ne se laisse pas localiser. L'idole n'a pas de repaire. Ses traits partent du vide . Le néant, voilà son bouclier . Si elle ne se cachait dans son immensité et son éternité , elle ne serait pas la souveraine de la terreur et des félicités de l'univers. Pourquoi les peuples et les nations d'autrefois obéissaient-ils aveuglément à l'idole, sinon parce qu'il n'y a rien d'autre à faire que de se prosterner devant l'invincibilité du nulle part de l'ubiquité.

IV - Quelques prolégomènes à un "discours de la méthode "

Comment un homme d'Etat formé par les maîtres d'école de la laïcité et dont l'espèce de raison n'est qu'une pâle copie de celle des rationalistes du XVIIIe siècle porterait-il un vrai regard sur les centaines de millions d'humains qui avaient fait de Hitler, de Staline, de Mao des divinités, donc des oracles du salut et de la rédemption, des souverains infaillibles de la délivrance et des despotes d'une eschatologique universelle ? Comment un homme d'Etat qui ne porterait pas un regard d'anthropologue averti sur les peuples et les nations aurait-il sa place dans l'histoire du monde? Comment un homme d'Etat qui n'aura pas acquis une connaissance d'anthropologue des documents qu'on appelle des orthodoxies se targuerait-il d'avoir reçu une éducation appropriée à l'exercice de ses futures responsabilités politiques , puisque seule une pédagogie approfondie est en mesure d'armer sa fonction d'une connaissance réelle de l'encéphale des peuples et des nations .

C'est pourquoi le chef d'Etat de l'ère post théologique de l'Europe de la pensée tomberait dans une naïveté politique sans remède s'il en venait à s'imaginer que les récents évadés de la mort animale auraient subitement changé de cerveau sous le sceptre des démocraties devenues saintement laïques . La meilleure preuve du contraire n'est autre que la fascination que continue d'exercer sur des centaines de millions de citoyens le spectacle resplendissant d'un haut clergé romain dont tout le prestige politique tient à sa participation rutilante à la souveraineté d'un monarque magique et indéchiffrable du cosmos. Pourquoi les cardinaux et le pape se rendent-ils reconnaissables à l'éclat que leur confèrent des vêtements qui les séparent radicalement du tout venant de l'espèce, sinon parce que leurs parures et leurs dorures sont les signes visibles de leur connivence et même de leur intimité avec l'idole , donc des preuves éclatantes de leur accès à sa personne ? Le souverain pontife est un initié à la stratégie à long terme du créateur à l'égard de nations entières.

Malheureusement , le spectacle qui s'offre à la vue de l'anthropologue du sacré n'est que de quatorze siècles de l'Islam, de vingt siècles du christianisme , de vingt-huit siècles du judaïsme et du bouddhisme, ce qui fait une récolte d'autant plus maigre que les traces des premiers sorciers du genre humain sont perdues. Mais par bonheur , l'école des futurs chefs d'Etat des démocraties n'est pas l'histoire universelle des mythes religieux , mais une initiation à la généalogie du cerveau simiohumain . A ce titre, les croisades , les guerres de religion ou l'inquisition font une masse de documents suffisante pour guider l'intelligence en herbe du grand politique qu'attend l'ère post-théologique de la pensée rationnelle, l'intelligence devenue l'observatrice de l'encéphale d'une espèce qui ne cesse de négocier ferme les relations qu'elle entend mettre sur pied entre les deux mondes qui se partagent sa boîte osseuse. Pourquoi échoue-t-elle à tracer un chemin assuré entre le réel et l'imaginaire ? C'est que, d'un côté, les événements qui menacent sa survie engendrent une surproduction subite de ses songes et même des excroissances oniriques à titre de remèdes fabuleux au tragique , tandis que de l'autre les périodes iréniques conduisent à des orchestrations plus paisibles d'une dichotomie cérébrale innée et toujours prise en étau entre les sauve-qui-peut et les amollissements du mythe.

Les mondes surréels sont donc instables et flottants par nature . Il en résulte que l'essentiel, pour un Etat devenu relativement pensant est de porter toujours et exclusivement son regard sur l'espèce humaine tout entière, afin de tenter de capturer la documentation la plus profonde et la plus cachée ; car l'ère post-animale de la science politique ne peut conquérir une science de l'animalité proprement simiohumaine que par l'accès de la raison à un regard transcendant à celui que l'idole porte sur sa créature , et cela du seul fait que le ciel simiohumain est nécessairement enfermé dans le crâne schizoïde qui sert de modèle à la divinité.

V - L'homme d'Etat en apprentissage

Si l'homme d'Etat de demain devenait réflexif, il ne saurait passer d'un rationalisme superficiel à une politologie de la platitude qui réduirait son intelligence des nations et des peuples à une gestion pragmatique du quotidien. Il lui faudra donc disposer d'une philosophie de l'esprit en mesure de le doter d'une connaissance scientifique de la nature mythologique de l'homme et de son histoire. Pour cela, il devra se demander en tout premier lieu pourquoi le " spirituel ", comme on dit, est le fruit d'une victoire toujours locale et partielle de l'intelligence critique . Du coup, il sera conduit à s'interroger sur la véritable nature de la musique, de la peinture , des mathématiques et de toutes les sciences pratiques ou théoriques , afin de découvrir leur statut d'objets proprement cérébraux. Dans un premier temps, il se dira que la peinture se rend décidément visible en tant que telle sur la toile. Puis sa réflexion se portera plus avant, et il remarquera qu'aucun animal ne regarde une peinture comme une œuvre d'art , de sorte qu'un certain monde cérébral et affectif, qu'on appelle la peinture, doit nécessairement habiter son cerveau pour qu'il perçoive un tableau comme tel. Passant ensuite à l'examen d'un morceau de musique, il sera surpris de faire la même observation, à savoir qu'une succession de sons aura pris place d'avance dans son esprit comme ressortissant à une mélodie, tellement la nature propre à une chanson ne devient perceptible que si un univers à part et proprement mental lui a réservé bon accueil.

Du coup, sachant qu'il ne saurait capturer les réminiscences d'une vie antérieure dans laquelle un Eden de la peinture , de la musique et des sciences l'aurait comblé de ses grâces , notre homme d'Etat passera également outre à l'examen de toute partie d'échecs particulière et de toute œuvre littéraire isolée, et il se refusera à les saisir dans la prétendue incarnation de leur nature ; car il aura découvert que, non seulement il ne capturera jamais le génie des mathématiques, des échecs, ou de la littérature à observer une équation, une partie d'échecs ou un roman au microscope, mais que son intelligence véritable des arts et des sciences se rend vers des lieux propres à l'esprit qui les inspire et qu'il pourra se trouver fort éloigné de leurs domaines respectifs, tellement la route est longue pour seulement s'approcher de leurs demeures. Se tournant ensuite vers la politique, il se demandera ce qu'il en est de cette discipline au plus secret de l'esprit qui lui appartient en propre et dans quelle mesure elle semble s'incarner dans les Etats qui lui servent de leviers. Un Etat, se demandera-t-il, est-il observable en tant que tel si aucune science et aucun art ne se laissent incarner, substantifier ou instrumentaliser ? Mais comment les Etats montent-ils sur la scène du monde si le seul théâtre qui les rend visibles est tout intérieur?

Alors, notre néophyte de la politique éprouvera un grand étonnement en son embryon d'intelligence ; car son espèce de raison lui montrera que la distance n'est pas moins grande entre l'observation des organes d'un Etat et la connaissance du génie de la politique qu'entre l'écoute d'un morceau de musique et l'intelligence de la musique en son génie propre, ou entre l'audition d'un poème et l'intelligence du génie poétique , ou encore entre le spectacle d'un tableau et l'intelligence du génie de la peinture . C'est donc, se dira l'homme d'Etat en attente de son accouchement de lui-même, c'est donc que l'intelligence du politique en tant que tel ne se donne pas davantage en spectacle à l'école des Etats visibles que la peinture ne se montre à se réfléchir sur une rétine ou la musique à se graver dans les oreilles ou les mathématiques à s'inscrire dans les formules équationnelles qu'il aura emmagasinées dans sa mémoire .

Qu'est-ce donc qu'un Etat si la politique est la maïeutique de l'histoire? Alors notre apprenti quittera l'établi pour écouter la voix qui le guidera vers la coupe socratique de la politique. Quelle sera l'initiation à la ciguë qui fera de son intelligence le creuset du génie de la politique, ou du génie des mathématiques ou du génie de tous les savoirs et de tous les arts , si l'Etat et le peuple qu'il sera appelé à " servir " , comme on dit, ne seront pas ses pédagogues assermentés et s'il lui appartiendra de les éduquer à leur tour ? Forgera-t-il donc sa nation à l'école d'un maître plus grand que le peuple et l'Etat réunis ? Ecoutera-t-il la démocratie ou la République lui dire que c'est à elles seules d'enseigner aux peuples et aux Etats le génie de la politique , que c'est à elles seules d'allumer les torches de l'intelligence qui éclaireront les nations sur les appels qui leur seront adressés ?

Mais qui donne leur autorité aux Républiques et aux démocraties ? Ces personnages sont-ils plus purs et d'une plus haute extrace que les peuples et les Etats ? Qui les a éduqués, qui leur a enseigné leur esprit ? L'homme d'Etat aura beau chercher leur souffleur, l'homme d'Etat aura beau s'interroger sur les oracles que ces hauts personnages auront écoutés, l'homme d'Etat aura beau dresser l'oreille pour entendre les chefs d'orchestre de l'histoire qui s'appelleraient la République et la démocratie, l'homme d'Etat aura beau contempler ces effigies sur leurs chevalets , il ne trouvera que dans son âme le cœur et l'esprit de la politique, comme il ne trouvera jamais que dans sa tête le génie de la peinture, de la musique, de la littérature et de toutes les sciences . Serait-ce donc cela, l'esprit ? L'esprit serait-il un personnage sans corps et qui ne se laisserait-il pas saisir, le souverain qui n'habiterait nulle part ?

Mais alors, se dit l'homme d'Etat en apprentissage, serai-je jamais digne du génie de la politique si j'ignore quel est l'esprit qui inspire ma discipline ? A l'écoute de quelle voix entendrai-je ma propre voix ? Qui, en moi-même, tente de se faire entendre de moi ? Qui essaie de m'habiter ? Si l'esprit n'a pas de domicile , si l'esprit n'est pas incarné, si l'esprit n'est pas une idole, la voix de l'histoire me dit que le génie politique des peuples et des nations ne se cache pas dans les organes des Etats .

VI - L'homme d'Etat à la recherche de l'esprit

Mais si l'homme d'Etat de demain ne saurait se passer d'une réflexion d'anthropologue sur la vocation surréelle de la raison politique, comment ne se ferait-il pas un fécondateur de la politologie de son temps ? Bien plus : si le naufrage des idoles qui habitaient la science politique classique ne nous livrait pas les secrets de leur fabrication, comment la gouvernance des peuples et des nations ne serait-elle pas plus désarmée encore qu'auparavant, puisque les idoles armaient du moins l'homme politique le plus médiocre des rudiments d'une science véritable du genre humain , donc d'une sorte de connaissance instinctive des ressorts d'une espèce née pour se prosterner devant un maître ?

L'homme d'Etat pensant du IIIe millénaire ne saurait donc se priver des renseignements abondants et précis sur la nature semi animale des peuples et des nations que les faits et gestes des idoles d'autrefois lui fournissaient ; et seule la dissection anthropologique du Dieu unique lui permettra de comprendre que sa raison devra prendre de l'avance sur celle de son temps, afin de tenter de percer les secrets d'une idole soustraite à tout corps. Car, se dira-t-il, aucune idole n'est visible en tant que telle par l'observation de ses organes. De même qu'il ne sert de rien d'écouter un morceau de musique ou de regarder de tous ses yeux un tableau pour découvrir les secrets de l'art musical ou pictural , de même il ne sert de rien d'observer une divinité à la loupe puisque les idoles ressemblent aux œuvres de l'art et de la science en ce qu'elles ne sauraient s'incarner.

Il est donc évident que l'espèce simiohumaine se trouve encore dépourvue de toute connaissance des idoles en tant que telles, puisque les instruments mêmes de notre raison et de notre science dite expérimentale et censées, à ce titre, nous permettre de nous emparer ou de disséquer des idoles n'observent en rien ces personnages cérébraux et passent davantage au large de leur véritable nature qu'un tableau sur son chevalet passe au large de l'art de peindre en tant que tel. Mais il existe une grande différence entre la science des idoles qui nous est promise et celle de la peinture , de la musique ou de la littérature ; car si Hokusaï exprimait, au soir de sa vie, le fol espoir de devenir encore un peintre, sa longue navigation l'avait du moins rapproché du port, tandis que celui qui prétendra avoir navigué sa vie durant en direction du havre qui s'appellerait l'esprit et qui ferait valoir ses prosternements de jour et de nuit devant son idole ne saura même pas qu'il n'aura cessé de s'en éloigner non seulement pour s'être trompé de route, mais pour avoir emprunté un chemin tout opposé à celui sur lequel il fallait s'engager.

Si l'esprit en tant que tel ne s'incarne donc pas davantage que le cogito de Descartes ne se chosifie dans la science cartésienne ou la cause dans " l'action causale " censée propulser le concept de causalité, rien ne sera plus contraire à la prise en chasse du gibier du ciel que de s'arrimer au leurre qu'on présentera pour son effigie ou de dresser le simulacre de sa prétendue statue entourée de bougies vénératrices ; car il faut avoir déjà appris ce que l'esprit n'est pas pour savoir qu'une l'idole n'est pas seulement son contraire, mais sa négation absolue . En revanche, les œuvres musicales ou picturales illustres, les théories de physique géniales ou les parties d'échec célèbres, qu'on appelle les " immortelles ", nous donnent un aperçu des arts et des sciences dont leurs exploits sont habilités à se réclamer .

Il faut donc définir les idoles à partir de ce qu'elles ne sont pas et de ce dont elles ne sont pas autorisées à se réclamer, puisqu'il faut nourrir un contact avec " l'esprit " en tant qu'absent de tout corps pour reconnaître non seulement leur contrefaçon dans une matière, mais leur négation absolue dans des substances qui voudraient les concrétiser. Mais si l'esprit n'a pas de domicile et si le vide lui-même ne saurait lui servir d'habitacle, comment anéantir une idole, sinon en détruisant sa prétention originelle, celle de réfuter le néant, ce qui signifie qu'elle pousse le ridicule jusqu'à se tromper d'adversaire. Car elle s'imagine que l'ennemi de l'esprit serait le vide. Dieu est donc l'idole intérieure qui sert de rempart à la créature face au silence de l'immensité, Dieu est donc la négation absolue de l'esprit en tant qu'il se présente sous la forme d'une protectrice mentale du sujet. Connaître l'idole en tant que conscience, c'est l'observer dans sa fonction de cuirasse cérébrale; mais alors, la négation de l'esprit , c'est le refus de descendre dans les ténèbres. C'est ce qu'écrit à sa manière Jonathan Littell : " Un écrivain pose des questions en essayant d'avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir pour arriver dans un noir encore plus noir que le noir de départ. "

C'est pourquoi la connaissance de Dieu comme idole est si nécessaire à l'homme d'Etat du IIIe millénaire. Car l'idole armée de bras et de jambes qui le défie n'est autre que l'Etat ; et il se croit appelé à servir cette idole, de sorte que s'il n'a pas de connaissance anthropologique de l'Etat, il ne saurait observer comment cette machine s'époumone depuis la nuit des temps à réfuter le néant. Mais comment acquerrait-il jamais une science réelle de l'Etat et de la politique s'il se trouve soit empêché d'avance de jamais connaître les secrets de fabrication que les idoles et les Etats se partagent et s'il invoque sans cesse la " République " ou la " démocratie ", au titre de véritables pédagogues des Etats ? Comment la démocratie ou la République échapperaient-elles par nature au péril de servir de berceaux aux idoles qu'elles deviennent à elles-mêmes. Qu'est-ce donc que l' " esprit " pour le chef d'Etat devenu réflexif s'il devra en recevoir le souffle de plus loin?

Pour l'apprendre, voyez de quelle nature sera l'avance de l'intelligence et de la pensée que l'homme d'Etat moderne devra tenter de prendre sur son siècle ; car dans un monde dont l'idole principale n'est autre qu'un créateur mythique du cosmos dont le judaïsme, le christianisme et l'islam se partagent encore les apanages, il lui appartiendra d'étudier les secrets de fabrication communs à l'Etat et aux trois monothéismes, afin de donner à voir aux peuples et aux nations les matériaux de construction que toutes les idoles se partagent. Mais, du coup, l'intelligence critique de demain se révèlera un instrument " spirituel " par excellence, puisqu'elle fournira à la pensée son pain de résurrection . Alors il appartiendra à l'homme d'Etat de fonder la politique sur une connaissance anthropologique de Dieu, afin d'armer les Etats athées d'une science des idoles sans laquelle le monde moderne aura oublié l'esprit .

Observons donc comment l'Etat et " Dieu " sont construits sur le même modèle politique qu'un droit international public qui reproduit leur double effigie d'une manière révélatrice des fondements anthropologiques des idoles.

VII - L'homme d'Etat et le droit de punir

Dans l'état actuel de l'évolution de notre espèce, le terreau de toute politique demeure la double nécessité à laquelle l'idole est soumise de récompenser et de punir . Comment serait-elle viable, la société dans laquelle les individus ne seraient solidaires du groupe auquel ils appartiennent qu'à proportion de l'intérêt particulier de chacun qu'on châtiât les voleurs et les assassins au nom de la divinité? Et pourtant, la politique est née aux côtés et parallèlement à la vocation primitive de la religion; aussi l'ordre public n'est-il jamais sacré que par l'application d'une force physique à la répression divine des meurtres et des délits ; aussi " Dieu " en tant qu'idole n'est-il jamais qu'une copie céleste et une projection dans l'intemporel des codes répressifs qui servent d'armature aux nations sur la terre et dans un au-delà sublimé.

Mais si l'homme d'Etat moderne s'en tenait au seul rappel de quelques vérités connues depuis les temps les plus reculés , on ne comprendrait ni pourquoi des banalités proférées par le sens commun auraient subitement grand besoin du renfort d'une science des relations que le cerveau simiohumain actuel entretient avec les idoles qu'il sécrète, ni pourquoi il serait jugé indispensable d'installer dans le cosmos un ordonnateur imaginaire des châtiments et des récompenses, au titre de support proférateur de la légitimation des fondements punitifs de l'ordre politique. Car le droit de châtier existe dans de nombreuses sociétés animales, tout simplement parce que les individus aberrants menacent non seulement l'unité psycho-politique du groupe, donc son éthique, mais son existence même ; quant à la distribution de récompenses bien calculées, elle exige si nécessairement une hiérarchie sociale que, dans toutes les espèces constituées en collectivités, un chef subordonne à son autorité la masse plus ou moins informe qu'il a la charge de commander et de diriger.

Dans ces conditions, pourquoi les sociétés humaines ne récompensent-elles ni ne punissent-elles sur le modèle animal , c'est-à-dire par l'élimination physique et sans phrase des sujets nuisibles ou jugés tels, comme l'a proposé le célèbre criminologiste italien Lombroso - 1835-1909 - qui a tenté le premier de qualifier de malades les coupables? Mais les déviants de l'orthodoxie soviétique n'étaient-ils pas des malades mentaux ? Les hérésies n'étaient-elles pas des pathologies originelles ? Jusqu'au milieu du XXe siècle, on enseignait encore la " philosophie du droit " aux futurs juristes dans les facultés ; et cette discipline enseignait principalement l'histoire des fondements du droit de punir.

C'est que l'idole permettait du moins aux sociétés humaines de s'armer d'un regard critique et de l'extérieur sur elles-mêmes ; et l'acuité du regard que la divinité de l'endroit était censée porter du dehors sur sa " créature " s'élevait quelquefois jusqu'à la cruauté des plus hautes intelligences. Aussi le trépas du créateur mythique du cosmos que les plus grands esprits s'ingéniaient à mettre à l'écoute de leur propre génie peut-il entraîner la chute et même le naufrage de la lucidité politique et de l'éthique des prophètes au sein des Etats démocratiques les plus épris en apparence d'une connaissance scientifique du genre humain. Quel est le psychologue, le psychanalyste , l'historien ou l'homme politique athée d'aujourd'hui qui oserait porter sur les évadés de la zoologie le regard d'Isaïe , de Jérémie, d'Ezéchiel, de Daniel ou de Saint Paul ? Qui oserait écrire, comme l'apôtre des Gentils , que les hommes " sont remplis de toute espèce d'injustice, de perversité, de cupidité, de méchanceté ; pleins d'envie, de meurtre, de querelle, de ruse, de perfidie ; rapporteurs, calomniateurs, ennemis de Dieu, insolents, orgueilleux, fanfarons, ingénieux au mal, indociles aux parents, sans intelligence , sans loyauté, sans cœur, sans pitié " (Rom. I, 29-31) ?

L'homme d'Etat rationnel en quête de sa raison, donc ardent à s'informer de la nature profonde des peuples et des nations se passera donc d'autant moins de la documentation anthropologique sans égale que " Dieu " fournit à la politologie moderne qu'il s'agira de soumettre l'idole à l'histoire des fondements du droit de punir dont elle ne manquera pas de se réclamer à son tour; et ce document anthropologique essentiel présentera l'avantage de servir de miroir saisissant au type de droit pénal simiohumain que l'espèce a rédigé pendant de longs siècles à l'école du ciel de son idole; car on pourra juger " sans loyauté, sans cœur, sans pitié " elle aussi , une idole dont les ruses, la perfidie ou la perversité de son espèce de justice auront piégé une créature livrée par son juge à des tortures éternelles pour s'être laissée tenter par les fruits de " l'arbre de la connaissance " . Mais les tribunaux du ciel sont des spectrographes abyssaux des relations que la politique entretient avec le " droit de punir " ; car, depuis les origines, les Etats et leur Dieu châtient de conserve le péché de connaissance sitôt qu'il menace leur privilège le plus régalien, celui de décider des fondements de l'autorité publique, donc du droit de punir. L'idole révèle à la politologie critique de demain les origines profanatrices des sciences humaines.

VIII - L'homme d'Etat civilisateur

L'homme d'Etat qui se sera mis en mesure d'étudier et de comprendre les écrits des idoles en anthropologue de la politique et de l'histoire devra apprendre à bien connaître les avantages et les inconvénients de la lecture des œuvres complètes d'un roi du ciel. Car si les prophètes et les auteurs sacrés font exprimer à leur souverain mythique des vérités à faire blêmir les Tacite , les Freud , les Pétrone, les Cervantès, les Shakespeare, les Molière et les Swift et si les philosophes occidentaux de la politique demeurent des enfants apeurés au regard des grands catalyseurs du génie littéraire qu'on appelle des prophètes, il n'en reste pas moins que l'idole se révèle également un gigantesque masque des terreurs dont la pensée est l'otage, tellement ce masque permet aux hommes d'Etat de se décharger sur le ciel des faiblesses de leur lucidité et des léthargies de leur courage ; car il est habile de confier à un souverain imaginaire du cosmos devant lequel on feindra de se prosterner la tâche d'exprimer des vérités difficiles à entendre. Le ciel revendiquera donc à votre place le péril de les proférer publiquement et solennellement . L'alibi qui permet à l'orateur sacré des enfants de chœur de se défausser sur un discours céleste dangereusement accusatoire favorisera la banalisation et même l'effacement progressif du sacrilège de la lucidité, pour ne rien dire des ressources oratoires de la repentance tartufique.

Aussi la pénétration d'esprit exceptionnelle que le génie religieux a parfois attribuée à l'idole ne doit-elle pas retenir l'intelligence du chef d'Etat d'observer de près et de comprendre non seulement la structure psycho-politique de " Dieu ", mais d'analyser la logique interne de la conscience simiohumaine qui interdit de jamais fabriquer une divinité autre qu'une fieffée idole ; car il serait bien impossible de concevoir une divinité privée d'un système répressif redoutable, puisque sa vocation naturelle est de prétendre délivrer le cosmos de l'emprise du Démon. Mais pourquoi, de toutes les idoles recensées depuis le paléolithique, aucune ne s'est-elle présentée sous des traits plus sauvages que celle dont les trois religions du Livre se réclament? Peut-on imaginer un tortionnaire plus effroyable que l'inventeur du camp de concentration le plus gigantesque qui se puisse rêver , celui dans lequel les malheureuses victimes de sa justice se trouvent tantôt ébouillantées dans des marmites qualifiées d'infernales, tantôt rôties à grand feu ou à petit feu, puisque l'éternité de leur crémation fait toute la bonté de l'idole et de son tribunal ?

Mais si l'homme d'Etat du IIIe millénaire a une vocation de civilisateur du seul fait qu'il est condamné à se doter d'une philosophie de " l'esprit " , donc d'une connaissance des idoles simiohumaines d'hier et d'aujourd'hui, sa mission intellectuelle trouvera son élévation précisément dans le regard qu'il sera appelé à porter sur les peuples et les nations tels qu'ils se réfléchissent dans le miroir de leurs théologies du ciel et de l'enfer. Car, par un renversement pascalien " du pour au contre ", le spectacle sanglant de lui-même et de sa justice que le créateur présente au regard de l'esprit en fait le mime de sa créature dans le cosmos. Du coup, le globe oculaire du pécheur devient transanimal ; et il voit l'idole sous les traits d'une bête réfléchie sur sa rétine, donc d'un monstre qui ne se présente en souverain de l'épouvante et de la fureur que parce qu'il s'agit précisément d'une idole . Bien plus, il est impossible à un semi animal de jamais se fabriquer une divinité qui ne serait pas une idole du seul fait que si elle ne se trouvait branchée d'avance sur son code de la répression tout bouillonnant sous la terre, elle se vaporiserait dans un paradis détaché de la politique et de l'histoire des Etats .

Or, dit l'homme politique du IIIe millénaire , cette idole que je vois de mes yeux , cette idole que je connais maintenant clairement , cette idole qui me glace d'horreur et d'effroi , ne me montre-t-elle pas le chemin vers une divinité qui ne serait pas une idole , une divinité qui ne s'incarnerait en aucun Etat et aucune politique, une divinité qui ferait de moi un civilisateur de mon espèce et de son histoire ? . Mais alors, peut-être connaîtrais-je le souffle de " l'esprit " ; car je verrais les idoles sous les traits de leur refus de l'intelligence .

IX - Le bruit des chaînes de la démocratie

Qu'est-ce qu'une politologie qui saurait non seulement que Dieu est nécessairement une idole, mais qu'un Dieu unique figure l'empereur des idoles , le souverain absolu qui concentre en sa personne toutes les idoles de la terre, des plus douces aux plus sanglantes ? Car une idole ne saurait s'élever à la maîtrise universelle de toutes choses sur la terre et au ciel qu'en montant sur le trône du roi de la torture qui siège au plus profond de l'histoire de tous les peuples et de toutes les nations .

Mais s'il en est nécessairement ainsi, l'homme d'Etat de demain se fera de l'idole qui règnera sur son peuple l'instrument même de la délivrance de ce joug, car il observera le monde dans le miroir aux idoles qu'on appelle le droit international . Quelle image du ciel des nations que le miroir de la loi dans lequel la planète se regarde ! Qu'y voit-on, sinon des peuples entiers livrés à la torture sous le soleil . Comment se fait-il que des peuples agenouillés devant leur idole se laissent précipiter en enfer, comment se fait-t-il que le sceptre des droits de l'homme fasse resplendir les évangiles de la torture?

Décidément, se diront les chefs d'Etat de l'avenir, tantôt l'idole et le droit international contemplent le monde côte à côte , tantôt leurs effigies se font face et s'adressent des signes de connivence. Comment le camp des tortures en plein air et celui qui se cache sous la terre se feraient-il jamais concurrence ? Les deux compères se clignent de l'œil, et s'il leur arrive de comparer leurs talents , croyez bien qu'ils ne sont pas rivaux pour un sou, même si les morts souterrains sont les immortels de la torture et si la plénitude de leurs souffrances se nourrit du pain de leur éternité, tandis que les geôles des Etats ne connaissent que la grâce passagère des sursitaires de la mort.

Si Dieu et sa créature se trouvent donc portraiturés en sosies dans leurs enfers complices et s'ils se contemplent dans le même miroir, croyez bien que le bourreau et la victime échangent leurs recettes et que les mêmes " droits universels de la créature " leur font une auréole commune. Comment se fait-il , se dira l'homme d'Etat à venir, que les théologiens de leur idole n'aient jamais combattu ni la torture , ni la peine de mort sur cette terre ? Comment se fait-il que seuls les Etats modernes soient quelquefois devenus des guerriers de l'esprit de justice? Et pourtant, c'est à l'image de l'idole que les démocraties se sont couronnées; car elles aussi font de la famine la porte d'entrée dans leur royaume des cieux, elles aussi portent le sceptre de leur sainteté.

Mais si le génie de la politique se veut étranger au culte d'une idole flanquée d'un salut de pacotille et d'un enfer de l'épouvante, comment son esprit se ferait-il reconnaître à son mutisme ? Puisque le tapage de l'idole fait un grand tumulte dans les têtes , se dit l'homme d'Etat, il faut que le génie de la politique se branche sur le silence afin que j'entende le bruit des chaînes de la démocratie , et le chant de ses séraphins, et les pleurs des torturés à mort tout parfumés de leurs saintes offrandes au dieu " Liberté ".

X - Le bruit des idoles

Mais la politique de la torture est-elle invisible et secrète dans le miroir du droit international, ou bien s'étale-t-elle au grand jour et y fait-elle un grand spectacle ? Dans ce cas, quel est le théâtre sur lequel elle se présente, sur quelle scène orchestre-t-elle sa chorégraphie, comment écrit-elle l'histoire de la torture à l'école de son évangile de la liberté? Pour le comprendre, l'anthropologie critique revient un instant sur ses pas afin d'observer à nouveau l'encéphale schizoïde d'une espèce que le biphasage originel de son cerveau entre le réel et l'imaginaire a rendue idolâtre de ses idéalités meurtrières; car si les deux étages qui se partagent cet organe bipolaire illustrent les acteurs de sa politique, l'un voué à embrasser et à gérer le territoire agité du temporel, l'autre , dûment superposé au premier et non moins tumultueux , mais qualifié d'intemporel , il faudra étudier les prouesse théologiques et les prouesses terrestres alternées de cet empire et connaître leurs articulations les unes avec les autres.

Car les deux royaumes sont de mèche et passent des accords tantôt à l'amiable , tantôt solennels entre eux . Aussi la science politique de demain observera-t-elle les pactes qui scellent leurs accords de fond ou de circonstance et qui ne portent jamais sur la connaissance de la nature et du fonctionnement de " Dieu ". Sachez que l'existence de l'idole va non moins de soi que celle de l'Etat. De même que les serviteurs de leurs autels ne s'étonnent en rien de ce que leur divinité soit toujours censée se trouver déjà là, de même les serviteurs de leur espèce de politique ne sont pas surpris le moins du monde de ce qu'il existe des peuples et des nations. Comment se fait-il que, dans les deux clergés, personne ne s'interroge ni sur la provenance de l'objet de leur cultes respectifs , ni sur leur nature, ni sur leur esprit ?

Et pourtant, si l'idole existait quelque part hors de l'encéphale de ses adorateurs, il est sûr qu'elle ne se rendrait pas visible dans les ostensoirs, les liturgies, les ciboires, l'encens , les chasubles , les mitres, les chapeaux rouges des cardinaux , les crosses des évêques, les murs des temples, des synagogues, des mosquées ou des cathédrales. Mais si les Etats, eux, ne souffrent pas du ridicule d'aller siéger quelque part dans l'étendue ou de s'y diffuser sous forme de vapeur à la manière des idoles et s'ils ne se trouvent donc, eux aussi, que dans les têtes, l'homme d'Etat pensant n'aura-t-il pas conquis un champ du regard et du savoir approprié à l'examen et à la pesée des idoles ? Car nous allons nous trouver en mesure d'observer une première ressemblance, et combien frappante, entre les Etats et les Eglises , puisque ni les uns, ni les autres ne s'entretiennent de leur philosophie de l'esprit ; et quand leurs porte-parole qualifiés se rencontrent en grande pompe , ils se gardent comme de la peste de se faire les porte-voix de leur espèce de raison.

L'homme d'Etat livré au silence des idoles devra donc ouvrir toutes grandes ses oreilles à un seul et même tapage, celui qui monte des Eglises et celui qui rend bruyantes les nations. Car ni l'une, ni l'autre idole ne se demande quelle est sa provenance et sa nature et comment elle écoute ses oracles. Mais l'homme d'Etat qui se sera mis à l'écoute du génie de la politique saura comment la gestion de la cécité ressortit à l'administration des idoles Quand Benoît XVI rencontre en grande pompe le Mufti de Constantinople en Turquie, de quoi ces deux diplomates de leurs ciels respectifs vont-ils faire l'objet de leurs négociations les plus serrées? Débattront-ils du statut de leur paradis et de leur enfer ? Nenni. Le plénipotentiaire d'Allah dira-t-il du moins au fondé de pouvoir du Dieu trinitaire : " Vois comme ton ciel et celui de Jahvé condamnent de conserve à la famine le peuple de Gaza et de la vallée du Jourdain. Penses-tu, puissant augure du ciel d'une croix sanglante, penses-tu , prophète d'une potence dont tu as fait l'instrument de salut par la torture, crois-tu qu'en échange, ton bourreau de là-haut accordera son salut au peuple de la Palestine? Penses-tu, homme de main de l'enfer, fléchir ton idole par tes prières ? " Et l'homme du gibet répondra seulement à son hôte : " Prions côte à côte , tournons-nous ensemble vers la Mecque . Car si mon Dieu à moi et le tien se déchiraient en public, nous y perdrions tous en puissance et en majesté. " Telle est la voix des idoles.

XI - Retour à Canossa

Qu'en sera-t-il demain du politique revisité par Darwin et par Freud, du politique armé d'un recul d'anthropologue à l'égard du genre humain, du politique informé des arcanes psychobiologiques des évadés de la zoologie et qui relèguera la politologie classique à l'embryon de la chimie que préfigurait la phlogistique ?

Pour tenter de mesurer la difficulté, il faut commencer par se livrer à une analyse anthropologique avant la lettre d'une histoire à la fois symbolique et d'un réalisme saisissant des relations politoco-religieuses d'Henri IV d'Allemagne avec le pape Grégoire VII. On sait que ce dernier avait mis l'empire romain-germanique à terre avec une arme encore plus imaginaire que la bombe thermonucléaire militairement inutilisable d'aujourd'hui, qu'on appelait l'excommunication majeure. Celle-ci avait si bien livré les armées de l'empereur au camp des tortures souterraines qui servait alors et qui sert encore de nos jours de geôle au créateur de la Genèse que le pauvre monde d'ici bas n'avait trouvé d'autre contre-attaque que d'épouvanter encore davantage ses propres guerriers que ne le pouvaient les flammes éternelles. Car en ce temps-là, il y avait encore ni équilibre de la terreur, ni dissuasion réciproque, ni suicide partagé, ni réconciliation des apocalypses. Aussi l'humilié de Canossa n'avait-il d'autre ressource que de pendre haut et court un grand nombre de ses capitaines et de ses colonels afin de les châtier de leur faiblesse cérébrale; car ils avaient été conduits à la désertion non point sur le champ de bataille et face à un adversaire en chair et en os, mais exclusivement face au glaive du fantastique que le Saint Siège avait appelé à la rescousse. Mais, ce jour-là, le choc entre les boîtes osseuses est devenu la clé de l'histoire simiohumaine, parce que la suite allait démontrer que deux excommunications majeures qui se neutralisent, donc s'annulent logiquement, ne suffisent pas à augmenter de quelques millimètres cubes le volume du grain de raison du singe livré à l'imaginaire, parce que le cerveau de cette espèce est la proie d'une panique irraisonnée et inscrite dans sa psychophysiologie .

Quels enseignements la politologie du IIIe millénaire doit-elle retenir de l'histoire des défaites et des victoires militaires de l'humanité si l'art de tirer l'épée de la folie est la clé de l'ascension et des déclins des Etats ? Car les véritables Machiavel se sont toujours fondés sur une problématique vieille comme le monde et dont notre époque redistribue seulement les cartes, à savoir que le vrai souverain de l'histoire s'appelle la terreur et que l'idole n'en est jamais que l'effigie dans les imaginations. Aussi, toute la difficulté politique, pour Henri IV d'Allemagne, était-elle de recourir à une arme de la terreur supérieure en efficacité à celle dont disposait la religion du gibet récompensé et dont le Pontife romain se servait pour la première fois à cette échelle. Mais comment renouveler et approfondir la sainte juridiction d'une papauté armée des marmites du diable?

Si le politologue moderne se contentait d'observer la version théologique de la décimation romaine, il se tromperait de logique interne à l'esprit de discipline des légions, parce que la potence sacrée substituait un autre terrain de jeu à l'ancien. Le nouvel échiquier de l'histoire enseignait-il donc que l'humanité est bien plus soucieuse de perdurer quelques instants de plus sur cette terre que de faire le saut dans la mort en échange des promesses les plus certifiées des théoriciens du paradis ? Mais si l'empereur a si rapidement ramené son armée à l'obéissance et s'il a pu, à la tête de ses divisions de bons chrétiens, aller expulser de Rome le Pape Grégoire VII, cela signifie-t-il qu'il avait remporté la victoire d'une politologie réaliste sur celle des songes ? Nenni. La victoire d'Henri IV était théologique à son tour: le glaive de Dieu avait seulement changé de camp et tranché en sa faveur.

C'est dire qu'une politique européenne encore privée du recul dont seule une réflexion sur les problématiques pourra la faire bénéficier ne portera jamais sur le véritable théâtre de l'histoire du monde; car il s'agit de définir le génie politique moderne à la profondeur où seule une pesée anthropologique des capacités et des infirmités de l'encéphale simiohumain dotera Clio d'une science généalogique et critique du " vrai " et du " faux " que l'entendement semi animal sécrète depuis des milllénaires. Certes, la sagesse politique des Anciens savait déjà qu'à l'instar des autres espèces, l'homme n'a jamais que les convictions qui répondent à ses intérêts. Mais la notion d'intérêts répond à des enjeux psychobiologiques, alors que les historiens classiques ne disposaient en rien d'une anthropologie critique qui leur aurait permis d'observer les chemins de la psychobiologie qu'empruntent des intérêts surréels et sublimés pour enfanter le type de convictions qui fait le ciment des certitudes religieuses.

XII - Quel est le vrai théâtre de l'histoire

Les croyances simiohumaines se révèlent des constructions mentales immunisées par leur sincérité. Aussi le pape Grégoire VII brandissait-il la foudre magique de l'idole avec une bonne foi égale à celle d'Henri IV quand il condamnait à la pendaison des soldats coupables d'avoir cru trop fermement en l'existence de Dieu et de son enfer. L'expérimentation théologique de l'histoire à laquelle Canossa avait servi de preuve préfigurait donc celle d'aujourd'hui, puisque huit puissances thermonucléaires parient que le singe-homme ne met sa vie en péril que jusqu'à l'auto-pulvérisation non incluse, de sorte que tout Etat doté de l'arme de l'apocalypse est aussitôt reçu à bras ouvertes dans le ciel dont le Dieu virtuellement génocidaire s'appelle désormais l'atome. Mais, encore une fois, il n'y a jamais de victoire du temporel sur l'intemporel dans un monde onirique par définition: Grégoire VII avait seulement mal compris les vraies volontés du ciel.

Pourquoi les intérêts les plus évidents de l'Eglise faisaient-ils fonction de preuves irréfutables de leur légitimité théologique dans l'encéphale du souverain Pontife , tandis que les intérêts non moins incontestables , mais tout contraires, de l'empire, enfantaient les convictions religieuses opposées dans l'encéphale d'un Henri IV aussi sincèrement chrétien que son adversaire ? La politologie moderne est appelée à porter le regard d'une science historique post-darwinienne et post freudienne sur la boîte osseuse de l'humanité onirique. Aussi longtemps qu'elle n'aura pas conquis un recul anthropologique sur la politique , elle ne sera pas encore rationnelle au sens où le nouveau millénaire attend du genre simiohumain un bond qualitatif , donc une pesée nouvelle de la notion d'objectivité. Mais, comme toujours, une percée de l'intelligence critique exige le préalable d'une révolution de la méthode, parce que seuls des chemins nouveaux donnent les armes d'un recul nouveau à l'égard de la problématique dans laquelle les savoirs anciens se trouvaient enfermés. Autant dire que la conquête d'une définition anthropologique du génie politique a besoin d'un électrochoc et que seul le déclenchement d'une seconde Renaissance permettra de relativiser l'avance qu'avaient prise les Erasme, les Valla ou les Marcile Ficin à l'égard de la scolastique du Moyen-Age . Comment la première Renaissance aurait-elle su que le cerveau simiohumain est dichotomique de naissance et que l'espèce simiohumaine est condamnée à titre psychogénétique à la folie de vivre dans deux mondes à la fois ?

Mais cette évidence a reçu une confirmation mondiale et spectaculaire depuis le milieu du XXe siècle, quand un débarquement tonitruant sur la scène internationale de deux théocraties gigantesques et qu'on croyait endormies, celle de l'Islam et celle de la démocratie messianique du Nouveau Monde, ont donné au vieux combat de l'intelligence européenne et française une direction entièrement nouvelle. Comment ne pas approfondir la notion de raison au siècle du décodage des codes génétiques, de la découverte des origines de l'humanité dans la zoologie, de l'infiltration de l'inconscient jusqu'au cœur des théories de physique ? Ne devenait-il pas non seulement ridicule, mais entièrement stérile de démontrer l'inexistence, même à l'état de vapeurs, des idoles diffusées dans le cosmos à partir du paléolithique ? Si des penseurs grecs s'étaient illustrés à soutenir l'inexistence de Zeus dans le monde extérieur, ce serait bien inutilement que la cité les aurait condamnés à mort, puisque la pertinence de leurs démonstrations n'aurait plus d'autre intérêt aux yeux de l'anthropologie d'aujourd'hui que de souligner la folie de perdre son temps à réfuter la folie.

Il s'agit donc désormais de découvrir les raisons psychobiologiques pour lesquelles le cerveau des évadés du règne animal est tombé dans des mondes délirants et inégalement déchirés entre le terrifiant et le merveilleux . Si notre civilisation ne comprenait pas qu'il lui appartient de former une classe politique dont l'information et le savoir dépasseront bien davantage l'ignorance des classes moyennes de notre temps que l'élite des humanistes de la Renaissance ne dépassait la cécité des scolastiques de l'époque, la civilisation mondiale tomberait dans une régression cérébrale dont Alexandrie nous a déjà enseigné que le caractère titanesque peut aller de pair avec les plus prodigieux exploits de la technique.

Quand le génie politique européen aura conquis son regard sur le cerveau actuel de la planète, il saura comment l'imaginaire et le réel se côtoient, se mélangent , se complètent ou négocient des accords intéressés , tellement la connaissance du parallélisme entre le réel et le songe se révèle le fondement du politique .

A ce titre, l'apport à la science historique aussi bien de la documentation événementielle que de la documentation anthropologique se confondront à l'heure où l'empereur tiendra la bride du cheval du souverain pontife dans les rues de Rome, ce qui soulignera que les intérêts respectifs du ciel et de la terre seront censés conjoints et même confusibles . Du coup, la démonstration publique, mais fallacieuse, de la suréminence de l'intemporel sur le temporel pourra à nouveau s'afficher sur le mode symbolique, puisque l'empereur tiendra, en réalité, le vrai glaive de l'intemporel, celui qui fait basculer le ciel du côté des verdicts des Etats.

Mais l'étude des deux cerveaux révèle deux visions du monde et deux hiérarchies des valeurs inconciliables. Le " spirituel " éprouve un mépris insondable pour l'homme du temporel, qu'il tient pour son subordonné naturel et quasi pour son domestique ; et l'homme de pouvoir regarde d'un œil condescendant les rêveurs dont l'histoire se déroule dans les airs. Mais l'esprit détient les clés de la mémoire , tandis que le cerveau d'ici-bas se dissout dans la fosse. La guerre à mort entre ces deux espèces a écrit l'histoire réelle de l'humanité. Le déchiffrement de la guerre entre les têtes et les squelettes est la clé de la connaissance anthropologique de l'espèce bicéphale.

XIII - Une révolution du "Connais-toi"

Quelle sera la première conséquence méthodologique de la redéfinition du génie politique qui seule sera en mesure de fonder le recul intellectuel de l'homme d'Etat sur une véritable anthropologie critique, sinon le déplacement de tout le champ de la politologie classique depuis Montesquieu , dont on sait qu'elle s'attachait principalement à l'étude des formes traditionnelles de gouvernement et à théoriser leur nature , leur principe et les chemins de leur dégénérescence.

Mais en raison de l'extension à la planète entière du régime qualifié de démocratique, la science politique moderne devra s'attacher à observer les métamorphoses que l'esprit monarchique ou oligarchique subissent au sein des peuples et des nations. Il n'existe pas de modèle démocratique en soi. Les différences de mentalités et de comportements entre les démocraties " réelles " d'aujourd'hui sont bien plus profondes qu'entre les diverses formes de gouvernement recensées par les juristes de Cicéron à nos jours. L'Iran, le Congo, la Belgique, la Russie se définissent comme des démocraties ; mais que dire du régime politique de la France et de l'Angleterre si les cerveaux de ces deux nations sont d'autant plus séparés que la définition des Etats démocratiques et celle de leur gouvernement peuvent renvoyer l'anthropologue à des planètes différentes : car l'Etat anglais est une monarchie et son gouvernement une démocratie, alors que jamais une monarchie ne s'est coulée dans un autre moule que le théocratique, même si elle se trouve qualifiée de constitutionnelle pour les besoins de la cause.

En tous temps et en tous lieux, les trônes se rattachent au ciel de l'endroit. Un roi se veut toujours le chef suprême de l'Eglise du lieu , un sacre se déclare toujours une intronisation . Mais quand la référence au sacré devient l'expression d'une majorité d'esprits réputés rationnels, comment une démocratie dite " constitutionnelle " fonderait-elle les droits individualisés de cerveaux inégalement pensants sur les droits uniformes du ciel, alors qu'une religion n'est pas un théâtre de la pensée , mais un héritage ou un legs. Dans une vraie démocratie la raison n'est jamais une orthodoxie, tandis que les cerveaux religieux demeurent, leur vie durant, des vases communicants de l'eau de baptême qu'ils ont reçue à la naissance.

Mais s'il existe autant de cerveaux dichotomisés que d'Etats et de civilisations au sein d'un mythe démocratique dont l'ossature juridique unifiée n'est qu'un fantôme, qui ne voit que la pauvreté théorique de la politologie moderne a conduit à un désastre sans mesure un empire américain téléguidé par sa mythologie de la rédemption démocratique : il s'agissait de convertir aussi massivement que tout subitement les fidèles d'Allah au messianisme d'une idéologie de la liberté guidée par un Henri IV du pétro-dollar.

Une politologie privée de regard sur le cerveau simiohumain écrit d'ores et déjà l'histoire réelle du monde ; il est donc temps de mettre un terme au présent abrégé d'un manuel de formation anthropologique des chefs d'Etat européens. Puisse une esquisse brévissime des fondements politiques d'une nouvelle Renaissance passer, comme toujours, par une révolution du "Connais-toi" .

Voir :

A propos de la mort sacrificielle de Jean Paul II , 12 avril 2005

Le défi de la torture, 29 novembre 2006: Présentation, I - Le conflit Israélo-palestinien et la complicité européenne dans la légitimation internationale de la torture ; II - Aux sources anthropologiques de l'histoire; III - L'observatoire de l'encéphale schizoïde de l'espèce; IV - Les " systèmes de la liberté"

Lettres philosophiques à un jeune anthropologue ,1er septembre 2006 Esquisse d'une histoire du cerveau humain ;Qu'est-ce que l'homme? Le mythe de l'Eden

Le 16 décembre 2006