"Au
début de chaque cours, j'explique à mes étudiants que le
but de la politique étrangère est de persuader les autres
pays d'accepter ce que nous voulons . Et à cette fin, le
président et son ou sa secrétaire d'Etat disposent de moyens
allant du recours pur et simple à nos forces armées, au
travail patient du tissage diplomatique, sans oublier l'efficacité
des arguments de la logique."
Dieu,
l'Amérique et le monde, Mémoires de Mme Madeleine
Albright, antépénultième Secrétaire d'Etat, Editions
Salvator 2008, p. 22
1 - Une Clio acéphale
2 - Des
fantômes fort actifs
3 - La trappe du sacré et le
complot des spectres
4 - L'arbre de la connaissance
5 - Le mufle des vassaux
1 - Une Clio acéphale

Depuis qu'il existe des empires, leur victoire n'est définitivement
acquise qu'à l'heure où les peuples miraculés par la gloire des
armes d'un souverain prestigieux ne s'étonnent plus en rien de
l'installation à demeure de soldats étrangers sur leur sol. Sans
doute les relations déférentes que les nations européennes - la
France exceptée - entretiennent désormais avec les troupes des
Etats-Unis d'Amérique à jamais agrippées à leur territoire en
sont-elles arrivées au degré d'inconscience dans la soumission
où les naïfs descendants d'Athènes et de Rome ont fini par juger
fort naturel que les légions du Nouveau Monde campent dans leurs
potagers. Pourquoi personne ne se demande-t-il plus pourquoi elles
se trouvent là? Pourquoi les populations allemande ou italienne
se montrent-elles si peu stupéfaites de les voir installées en
chair et en os sur leurs arpents qu'elles jugeraient saugrenu
de soulever la question de la légitimité en droit international
de leur domiciliation dans leur jardin? Bien plus : par un renversement
des ahurissements de la raison des nations, ce sont les observateurs
américains et les chefs d'Etat étrangers qui se montrent abasourdis
de l'accoutumance des peuples à leur sottise. "Puisque vous
avez un patron, nous préférons nous adresser à lui qu'à vous",
disait récemment Damas à l'Europe.
Le
discours que Mme Hillary Clinton a prononcé à l'Ecole Militaire
de Paris le 29 janvier 2010 appelle donc à ce titre une analyse
particulièrement riche d'enseignements anthropologiques. Quel
regard les futurs historiens du Vieux Continent porteront-ils
sur une civilisation désormais dépourvue des ressources de l'incrédulité,
donc de l'intelligence politique au spectacle de sa propre capitulation
intellectuelle? Il sera bien impossible à des chroniqueurs, à
des mémorialistes et à des historiographes au petit pied de rendre
intelligible leur récit au jour le jour d'une candeur cérébrale
qui métamorphose l'occupant en protecteur des lopins sur lesquels
il a planté sa tente : il leur faudra recourir à une psychanalyse
de l'attachement viscéral des peuples et des Etats au sceptre
des dieux qui règnent sur leur imagination, ce qui élèvera Clio
au rang d'une visiteuse martienne de l'Europe des socs et des
charrues d'aujourd'hui.
2
- Des fantômes fort actifs 
Car
enfin, mes enfants, dira la muse voyageuse, si les Etats-Unis
d'Amérique veulent bien, disent-ils , "former, consolider
et préserver la sécurité de l'Europe", où donc se sont-ils
cachés, les adversaires dangereusement invisibles censés menacer
notre continent et comment expliquer le plus sérieusement du monde
à des nations réputées avoir accédé à l'âge adulte que tout ce
discours s'adresse aux peuples et aux dirigeants d'un astéroïde
imaginaire et soustrait à ce titre au regard par des prodiges
de fabrication démocratique? Comment se fait-il qu'une politique
construite dans les nues puisse faire mine de se consolider sur
la terre? Une science de la mémoire calquée sur un livre d'images
et qui ne disposerait en rien d'une anthropologie et d'une psychophysiologie
en mesure d'expliquer le débarquement sur la terre d'une fantasmagorie
parareligieuse et d'une "liberté" messianisée se montrerait
incapable d'entrer dans les arcanes d'une mythologie laïcisée,
puis d'observer les entrailles d' une positivité politique de
type onirique et enfin de radiographier un rédemptionnisme diplomatique
devenu planétaire. Il nous faut donc nous demander quel fil d'Ariane
nous devrons apprendre à tenir à la main afin de tenter d'expliquer
le basculement subit du cerveau simiohumain dans une version modernisée
du surnaturel du Moyen Age.
Exemple:
"La Russie n'est plus un adversaire, mais un partenaire sur
des dossiers mondiaux essentiels", déclare Mme Clinton. On
cherche où le "principe de réalité" d'un certain docteur
Sigmund Freud peut bien s'être dissimulé; car pour défendre la
"sécurité" d'une Europe qu'aucun adversaire ne menace,
l'ombre d'un personnage inoffensif à souhait va surgir des coulisses
et monter d'un pas résolu sur les planches. Que dit cet acteur
habillé en "partenaire"? "C'est une Europe qui inclut
les Etats-Unis comme partenaire".
Tiens
donc, si le protagoniste russe de la pièce joue exactement le
même rôle sur la scène du monde que son confrère d'outre-Atlantique,
comment se fait-il que les deux acteurs censés se montrer les
armes à la main face à un adversaire absent affichent une si grande
inégalité du poids de leur armure? Impossible de douter que l'un
soit plus casqué que l'autre sur nos terres; impossible de douter
que le premier se garde comme de la peste de faire allusion à
sa gigantesque panoplie, puisque son arsenal pèse deux cents places
fortes en Allemagne, cent trente sept en Italie et que son quartier
général se trouve installé en Belgique depuis plus de soixante
ans, pour ne rien dire des ogives nucléaires partout répandues
et si coûteuses à entretenir année après année.
Il
est d'autant plus extraordinaire que les nouveaux "hallucinés
de leur arrière-monde" (Nietzsche) n'aient pas d'yeux pour
les cohortes de séraphins présents dans leurs champs, alors que
leurs munitions nucléaires et conventionnelles s'entassent sur
de vastes étendues crûment appelées des " bases militaires. C'est
donc qu'il faut psychanalyser une cécité et une obéissance politiques
secrètement désirées, mais dont il serait indécent de faire étalage
- cécité et obéissance qui seules peuvent rendre invisibles les
armées en chair et en os des démocraties célestes. Mais voici
que le "partenaire" armé jusqu'aux dents salue le désarmé,
et voici que sa puissante musculature feint de traiter celle de
son comparse en alliée de taille, voici qu'il la convie gentiment
à partager avec elle la puissance benoîte de son propre sceptre:
"C'est une Europe qui inclut la Russie"
3
- La trappe du sacré et le complot des spectres 
Quel
est le vrai rôle d'une Russie flattée de la sorte? Décidément,
il doit y avoir anguille sous roche, décidément, tant de générosité
diplomatique cache un vilain calcul, décidément, le génie de la
politique a émigré loin de l'Europe de Machiavel et de Talleyrand.
Car le second partenaire est seulement appelé à donner une apparence
d'étoffe au vaporeux art. 5 du traité de l'OTAN qui "fonde
la solidarité des alliés en cas d'attaque de l'un d'entre eux".
Puisque l'histoire est devenue une maison hantée, pourquoi ne
pas ajouter un fantôme de plus à une assemblée de spectres? Quel
sera donc l'ombre d'un attaquant désigné du doigt par ses comparses
et comment appellera-ton ce complice de mèche avec les autres
vapeurs comploteuses?
Allons-nous
enfin le voir paraître sur l'écran, le géant réputé agresser les
autres acteurs l'épée à la main, le Hercule qui leur donnera l'occasion
inespérée de brandir des glaives solidaires face à un péril imaginaire?
Comment conjurer le plus héroïquement possible une apocalypse
de plumitif spécialisé dans le roman de cape et d'épée de la démocratie
mondiale? De plus, dit la conférencière "la Russie est invitée
à participer à des projets communs" et même à collaborer à
la construction d' "une nouvelle architecture de défense antimissile"
dont la vaillance protègera "tout le territoire de l'OTAN".
Décidément
un Shakespeare du fantastique historique mène le tragique de l'histoire
en bateau: voici que le metteur en scène de l'évangile des démocraties
invoque une "transparence" annonciatrice d'un grand mystère,
voici qu'il donne dans le surnaturel démocratique, voici qu'il
nous vaporise dans une eschatologie prometteuse, voici qu'il enveloppe
la planète dans le mythe de la liberté , voici que la rédemption
américaine copie le mythe chrétien de la délivrance. Pourquoi
cet évangile a-t-il basculé dans l'inconscient salvifique des
démocraties modernes ? Qu'en est-il de la trappe du sacré, comment
y tombe-t-on sans s'en apercevoir et peut-on s'en retirer sur
le modèle résurrectionnel?
4 - L'arbre de la
connaissance 
Ecoutez-en la formulation catéchétique: l'objectif irénique et
à long terme d'une politique édénique de ce type, dit
Mme Clinton, est de faire entrer le monde dans un paradis à jamais
guéri du péché originel, ce pommier du nucléaire sera déraciné
et jeté au feu et le diable se verra privé à jamais de ses pommes.
Il se trouve seulement que, de toutes façons, les armes suicidaires
sont l'attrape nigauds que "l'arbre de la connaissance"
a produites et qu'elles sont inconsommables par nature et par
définition, puisque leur mûrissement est précisément conçu pour
servir de garantes de la paix aux matamores de leur propre trépas.
Ce
montage théologique serait-il donc à lire à l'envers de la première
ligne à la dernière? S'agirait-il seulement d'exorciser une menace
inutilisable et construite sur le modèle des fours crématoires
dont une divinité de sauvages s'est doté sous la terre? La foudre
mouillée d'une apocalypse imaginaire serait-elle un moyen détourné
dont userait Satan afin de se redonner en cachette les bonnes
et vieilles armes de ses guerres d'autrefois, avec leurs troupes
bien exercées, leurs uniformes tirés à quatre épingles, leurs
stratèges galonnés, leurs casques à pointe et leurs champs du
carnage fleurant bon le champ d'honneur, afin qu'une humanité
orpheline de ses héros mémorables retrouve ses stèles commémoratives
et ses plus beaux monuments aux morts?
Mais
peut-être l'Europe va-t-elle retrouver la vertu d'étonnement qu'elle
a égarée en chemin, peut-être va-t-elle se demander pourquoi "ils
sont là", peut-être va-t-elle s'indigner ou éclater de rire
de ce qu'ils soient encore là, peut-être va-t-elle se frotter
les yeux à ce spectacle, peut-être va-t-elle se dire: "Nous
avons fait un songe de soixante dix ans. Pendant trois quarts
de siècle, nous ne les avons pas aperçus, pendant trois-quarts
de siècle, ils se sont rendus invisibles à nos yeux , et maintenant,
nous, les miraculés de la vue, nous nous rendons grâces à nous-mêmes
d'avoir retrouvé notre globe oculaire d'autrefois, qui nous fait
découvrir qu'ils sont toujours là."
5 - Le mufle des vassaux
Qui
aurait cru que le fond du génie politique des démocraties se révèlerait
bénédictionnel ? Mais peut-être le leurre messianique que l'Amérique
agite au mufle de ses vassaux est-il plus colorié qu'on ne croit,
puisque les peuples asservis à la trame de leurs idéaux n'attendent
que les caresses de leur souverain du salut et puisque leur crainte
n'est que de voir leur rédempteur jeter du haut des cieux un regard
de mépris à leur livrée. La sage gestion des rubans de la liberté
n'exige-t-elle pas de changer l'Europe et ses drapeaux en l'appendice
décoré et docile d'une alliance élargie à l'ex-empire des tsars,
afin de donner à l'Amérique à la fois la plateforme du sacré et
la rampe de lancement des patenôtres en mesure de "faire le
poids", comme on dit, face aux nouveaux alpinistes de l'Olympe,
la Chine, l'Inde, l'Amérique du Sud, qui frappent à coups redoublés
aux portes de la planète des géants de demain? Pour cela, ne faut-il
pas à la fois flatter l'encolure d'une vieille civilisation et
empêcher que Moscou, Pékin, New-Delhi, Mexico, Buenos- Aires,
Montréal en prennent tout de suite ombrage?
Certes, le risque est mince de voir le Vieux Monde tourner résolument
casaque et prendre appui sur les Titans en formation - mais deux
auto absolutions valent mieux qu'une. "Au début de chaque
cours, écrit Mme Madeleine Albright, j'explique à mes étudiants
que le but de la politique étrangère est de persuader les autres
pays d'accepter ce que nous voulons. Et à cette fin, le président
et son ou sa secrétaire d'Etat disposent de moyens allant du recours
pur et simple à nos forces armées, au travail patient du tissage
diplomatique, sans oublier l'efficacité des arguments de la logique."
Mettons
deux fers au feu, dit Blanche Neige; et attendons que les petits
fils déboussolés d'Athènes et de Rome aient pris un retard suffisant
sur la marche réelle du monde pour leur faire manquer le train.
Alors nous les chasserons de l'arène sous nos applaudissements
.
15
février 2010