Retour
Sommaire
Section Défis de l'Europe
Contact

L'âge théologique de la barbarie

 

Nous assistons à une mutation de la science politique. De même que les philologues du XVIe siècle découvraient la nature humaine des textes sacrés, parce que Dieu ne pouvait avoir dicté tant de fautes de syntaxe et de grammaire à ses évangélistes, de même, le XXIe siècle découvre que l'encéphale de notre espèce est devenu dichotomique à la suite de notre évasion de la zoologie et qu'on ne comprend ni la politique, ni l'histoire si l'on ignore les structures schizoïdes qu'illustrent les diverses théologies.

Du coup l'interprétation de la civilisation et de la barbarie se fondent sur la radiographie anthropologique des dogmatiques religieuses.

1 - La pesée du réalisme politique
2 - L'irréalisme de l'empire américain
3 - Les limites du réalisme politique des empires dans le monde d'aujourd'hui
4 - La France occupée
5 - Les marionnettes de la servitude dévote
6 - Qui construit la balance de la justice et du droit?
7 - Un théâtre anthropologique
8 - L'âge théologique de la barbarie
9 - Le fiasco de l'empire
10 - La science politique de demain

1 - La pesée du réalisme politique

La pesée psychobiologique de la définition du réalisme dans l'encéphale simiohumain est centrale pour l'interprétation du terme convenu de politique internationale. Le réalisme grec exigeait la condamnation à mort des généraux qui n'avaient pas enterré les morts. Le réalisme bancaire ou commercial de la Suisse lui interdit d'entrer dans une Union européenne dont la volonté politique, si elle se dessinait, serait préjudiciable à ses intérêts financiers mondiaux. L'Édit de Nantes donnait des places fortes aux chrétiens protestants que leur théologie de l'eucharistie empêchait de cohabiter avec les catholiques. Le réalisme irlandais répond à une politique compatible avec la croyance en la présence de la chair et du sang de son Dieu sur les autels. Vous ne ferez pas collaborer un encéphale chiite avec un encéphale sunnite, et encore moins l'un de ceux-ci avec le dieu de Moïse . Une politique non initiée aux secrets de la vie onirique d'une espèce errante entre la terre et les royaumes de ses songes ne mérite pas le titre de science .

Il résulte de ces évidences anthropologiques que la Realpolitik appelle à circonscrire les faits psychobiologiques qui définiront en retour le politique en tant que discipline scientifique et qui nous renseigneront sur la place qu'une civilisation occupera dans le temps proprement historique - celui où l'histoire et la politique sont faites par le cerveau semi onirique de notre espèce.

2 - L'irréalisme de l'empire américain

C'est pourquoi un cynisme politique maladroitement affiché et en rupture de ban avec la morale et les dieux d'une époque peut se révéler irréaliste et étranger à la science politique. Quand l'empire américain conquiert par la force des armes une nation de vingt cinq millions d'habitants et se croit réaliste, primo, parce qu'il lui faut bien disposer d'une base territoriale s'il entend assurer son expansion politico-militaire dans le monde arabe et secundo, parce que, du même coup, il met la main sur les gigantesques ressources pétrolières de la région, c'est bien à tort qu'il s'imagine avoir compris la nature des relations de la politique avec le réel: puisque l'éthique, pense-t-il, n'existe jamais en elle-même, comme le nazisme et le stalinisme l'ont à nouveau démontré, mais seulement aux fins de bien servir les empires, la puissance des armes suffira à convaincre les masses de ce que la justice aura passé du côté des verdicts du glaive. Ce faisant, l'empire américain ne réinvente ni le nazisme, ni le stalinisme, mais seulement la plus vieille loi du monde, celle que Pascal a fort bien résumée: " Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. " (298, éd. Brunschvigg)

3 - Les limites du réalisme politique des empires dans le monde d'aujourd'hui

C'est dans cet esprit que l'empire américain a cru pouvoir demander sans danger à un Conseil de sécurité de l'ONU soumis à son sceptre de légitimer a posteriori une conquête guerrière menée tambour battant et en violation ouverte du droit international. Si la force dit le droit, il suffira que cette autorité mette une justice docile devant le fait accompli pour que la morale vende ensuite à des nations asservies la caution d'une " conscience universelle " que leur vainqueur casqué viendra leur réclamer comme son dû. Trente deux pays démocratiques ont aussitôt accepté ce marché : c'est sans tarder un instant qu'elles ont envoyé des troupes fabriquer sur place le sacré de circonstance que réclamait la situation. Allait-il se trouver démontré aux yeux de tout l'univers que la seule présence des armes est un sortilège capable de rendre pacifiques, angéliques et évangélisatrices les conquêtes d'Alexandre ? Tout cela est bien connu. Pascal : " La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannie. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela, faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. " (Ibid, 298) L'empire américain a voulu acheter la justice par la force, ce qui s'est révélé le pire des marchés.

4 - La France occupée

Imaginons qu'en 1940, l'Allemagne nazie aurait conquis la France quasi sans coup férir parce qu'un vaste gisement de pétrole aurait été découvert sous la Tour Eiffel. Un Hitler à la fois démocrate et sensible aux effluves de l'or noir, donc soucieux tout ensemble de moraliser sa victoire et de garder son butin, aurait recouru au subterfuge d'appeler toutes les nations de la terre à épauler son forfait, tellement il se serait persuadé que si toutes les démocraties de l'Eden des guerriers faisaient semblant de partager sa puissance, une France certes injustement occupée par la force des armes, mais sur une planète cérébralement convertie à la " religion de la liberté ", ne manquerait pas de faire chorus et d'applaudir le miraculeux renversement du sens des mots évoqué par Pascal.

Peu importerait l'effectif des régiments de la " conscience universelle " que le tyran démocrate rassemblerait en rangs serrés autour de son glaive; ce qui importerait au premier chef, ce serait seulement le grand nombre des nations chargées de garantir aux yeux de tout l'univers que la force militaire devient apostolique de servir de sceau à une victoire hypocrite de la " justice ". Du coup, ce serait spontanément que la résistance française ferait acte de contrition ; puis, se frappant la poitrine , elle se qualifierait elle-même de ramassis de bandits, parce que, dans ce marché de dupes, tous les regards se porteront seulement sur l'épaisseur de la sainte armure du triomphateur.

5 - Les marionnettes de la servitude dévote

Mais une science politique un peu plus avertie aurait prévu que le peuple français enragerait de se trouver cloué au pilori d'un tartufisme international par la diable habillé en Saint Esprit. Le spectacle de la parure angélique d'une conscience universelle convertie à la loi du glaive sous de belles dorures nous ferait haïr bien davantage les sbires du vainqueur que les occupants eux-mêmes. Acheter à la brocante les robes des magistrats chargés de siéger dans un tribunal de théâtre est le rôle le plus dangereux que puisse jouer un empire dans l'histoire réelle, parce que le metteur en scène des marionnettes de la servitude dévote ne joue pas impunément de son auto canonisation à la roulette russe. Son drame est de se tromper de réalité : la Realpolitik n'est pas celle de la force nue.

Jamais le glaive seul ne peut régner longtemps; jamais la crainte ne réussit à se rendre éternelle - Dieu lui-même a dû se présenter en victime d'une injustice afin de se faire bien obéir et, deux millénaires plus tard, la justice dont il réclame le paiement perpétuel commence de fatiguer ses débiteurs. La science politique appelle donc une pesée de la notion même de force dans l'ordre qui lui appartient. Qu'en est-il de la pesée de l'éthique internationale qu'appelle l'examen de la politique de l'empire américain d'aujourd'hui et de demain? A la lecture des attendus du verdict que rendra le tribunal, nous saurons ce que notre époque appelle la politique et quelle frontière notre civilisation aura tracée entre la justice et le cynisme dans l'alliance plus ou moins truquée que le réalisme scelle avec l'utopie.

6 - Qui construit la balance de la justice et du droit?

Chaque époque nomme les magistrats qui définiront la loi et qui préciseront les moyens qui assureront l'exercice de son autorité. De nos jours, l'ubiquité de l'image télévisuelle est devenue un vecteur puissant de l'opinion mondiale et des valeurs morales qu'elle charrie. La notion de réalisme en est désormais à ce point tributaire que les classes dirigeantes européennes qui n'apprendront pas à en connaître les pouvoirs en paieront tôt ou tard le prix. Aucun gouvernement démocratique ne peut ignorer longtemps le verdict de quatre-vingt dix pour cent de la population, comme l'exemple de la chute brutale du gouvernement Aznar en a apporté la plus éloquente démonstration. Que condamnait le peuple espagnol tout entier, sinon la subversion titanesque de l'idée de justice dont l'empire américain avait mis sur pied le spectacle à l'échelle planétaire ?

7 - Un théâtre anthropologique

C'est dans cette arène qu'il importe de savoir si l'Europe luttera contre l'ascension d'un empire de la force ou si elle assistera passivement à un événement aussi titanesque. Mais le cœur du débat n'en porte pas moins sur la définition même de la science politique à l'âge où l'histoire devient un théâtre anthropologique. Autrefois, il appartenait à diverses théologies d'illustrer des dosages clairement définis entre le réel et le songe ; mais ces alliages se sont révélés précaires même sur le territoire d'une seule orthodoxie - un siècle suffisait à en changer entièrement la tonalité. Aujourd'hui, une lecture du Coran qualifiée de minoritaire est jugée obsolète, donc hérétique, tellement les usages et les mœurs des peuples changent la figure de la divinité et renversent les textes sacrés en un instant . Mais le roi nu d'un conte d'Andersen nous rappelle que la vie onirique des évadés des ténèbres est devenue planétaire depuis que le messianisme démocratique l'a unifiée. Du coup, la science politique ressortit à une anthropologie capable de peser l'imaginaire de l'empire américain, donc la sorte de mythologie qu'a sécrété le culte des idéalités de la démocratie à l'échelle mondiale .

La notion de réalisme politique résulte désormais d'une négociation continue, mais fluente entre l'hypocrisie, le cynisme et la candeur, parce que la ligne de démarcation entre ces instances n'a pas trouvé un tracé durable, tellement elle est condamnée à varier d'un jour à l'autre au gré des verdicts de la force. Comme dit encore Pascal : " Sans justice, la force est contredite. " et " la force sans la justice est accusée ". L'hypocrisie, le cynisme et la candeur changent donc sans cesse de vêtements, d'allure et de prétention au gré des moyens dont dispose le metteur en scène qui s'appelle l'histoire.

8 - L'âge théologique de la barbarie

A brandir les banderoles des idéalités de la démocratie sur le théâtre de la résistance irakienne, Washington a fait ressentir à la terre entière son éthique pseudo angélique comme l'expression de la sauvagerie d'une civilisation de l'Eden. Ce type de barbarie résulte de l'isolement cérébral d'un empire dont la théologie de la prédestination politique demeure incompréhensible au reste du monde.

Certes, toutes les mythologies religieuses de type monothéiste mettent en service un modèle bien déterminé de scission de l'encéphale simiohumain entre le réel et le sacré. Mais les ponts entre ces deux mondes sont difficiles à construire et répondent à des modèles distincts. Une théologie du salut fondée sur le principe de la prédestination des justes et de la pestifération originelle des non élus renvoie nécessairement à une psychophysiologie des choix divins, donc à des tempéraments conçus comme viscéralement incompatibles. Les " justes " n'ont pas les mêmes chromosomes que les damnés - leurs cerveaux ne sont pas compatibles.

C'est dans cet esprit qu'il faut comprendre la déclaration du chef d'état-major interarmes américain qui a déclaré : "Fallouja est un nid de rats proliférant qu'il va falloir nettoyer. " Thomas Vallières commente dans Marianne : " Donc l'adversaire est un rat. Donc les habitants de Fallouja sont des rats. Donc les Irakiens qui refusent l'occupation sont des rats. Il va falloir exterminer tout cela ! La guerre de libération n'est qu'une entreprise de dératisation. (…) Ici une bombe du " camp du bien ", là une voiture piégée du " camp du mal " ; et c'est toute une collectivité, femmes, enfants, vieillards mêlés , qui est transformée en charpie (…) Environ quinze mille rats ont été exterminés depuis la campagne de dératisation. (…) De toute façon, un libéré qui n'acclame pas son libérateur est un rat. (…) D'ailleurs dans quelle autre partie du monde une armée pourrait-elle envoyer en quelques jours ad patres sept cents habitants d'une seule et même ville et en blesser près de deux mille? " (Marianne, 26 avril au 2 mai 2004)

9 - Le fiasco de l'empire

Comment l'épopée parareligieuse d'un empire fondé sur la conquête de la Toison d'or du salut par la démocratie supporterait-elle un sévère examen de passage devant les instances du droit international ? Les juristes ne pèsent pas encore la politique des nations à l'école des conquérants du suffrage universel. Les États-Unis figureront sur toutes les tablettes de l'histoire du monde comme la première puissance planétaire que l'ubiquité de l'image télévisuelle aura mise en accusation devant le tribunal de la conscience universelle ; et aussi la première que le droit international condamnera comme une titanesque falsificatrice de l'esprit de justice à l'échelle de la terre.

Le 21 avril 2004, le Président Moubarak est venu défendre à Bruxelles et à Paris la cause du monde arabe : " La première cause du terrorisme, déclarait-il au Monde c'est l'injustice. Regardez ce qui se passe en Palestine et en Irak . Là où il y a agression et injustice, il y a du terrorisme et attentats. Pourquoi les gens se font-ils exploser ? Prenez l'exemple de cette jeune Palestinienne, tout juste diplômée de l'université américaine , qui, du fait de la pression israélienne , de l'injustice du monde et d'un horizon bouché, est allée se faire exploser au milieu d'Israéliens. " Jamais encore un empire puissant n'avait été déclaré par un chef d'État et publiquement au service de l'injustice à l'échelle du globe - cela n'est devenu possible qu'au siècle de l'ubiquité de l'image et de la parole.

A la question : " Comment expliquer les attentats de New-York et de Washington dans le monde arabe? " , la réponse du Président égyptien a sonné clair: " Ce qui se passe en Palestine touche tous les peuples du monde. Après l'assassinat d'Al-Rantissi il y a eu d'énormes manifestations en Égypte et ailleurs qui réclamaient la vengeance , la guerre (…) C'est le désespoir qui pousse certains à commettre des attentats contre tels ou tels intérêts américains. Il existe aujourd'hui une haine de l'Amérique jamais égalée dans la région. La cause principale du terrorisme est l'injustice. " Pour la première fois dans l'histoire, l'opinion publique de l'humanité entière devient un interlocuteur officiel dans la bouche des dirigeants politiques en exercice: la communication diplomatique ne passe plus par le secret des chancelleries, mais par les médias.

Le 23 avril 2004, Le Monde publiait une interview de Kamal Kharazi, le ministre iranien des affaires étrangères, qui déclarait à son tour qu'il était " condamnable de tenter de régner sur le peuple irakien par la force " , qu'il fallait tenter de "mettre fin à l'occupation " d'une nation qui devait " retrouver sa souveraineté ". Puisque " toutes les parties sont hostiles à la présence des forces occupantes ", la théologie de l'empire américain s'est révélée aussi irréaliste que celle du marxisme en Tchécoslovaquie et en Pologne. Aussi le fiasco politique de l'empire américain était-il prévisible dès le lendemain du 11 septembre 2001 , comme je l'ai explicité sur ce site le 14 septembre 2001, parce qu'il était fatal que le messianisme biblique qui tient en otage l'encéphale bipolaire du Royaume du Bien le convaincrait de sceller une alliance précipitée et irréfléchie entre la théologie de l'Eden et l'ambition de ses armes.

10 - La science politique de demain

On voit que si la science politique de l'Europe n'inaugurait pas les analyses anthropologiques qu'exige l'éclairage en profondeur de l'inconscient confessionnel du Nouveau Monde, les répressions les plus sanglantes qu'inspire le mythe évangélique de la délivrance demeureraient énigmatiques. Pour l'instant, aucun homme politique ne vous expliquera pourquoi un anglican britannique a pu s'indigner que " les GI's considèrent tous ceux qu'ils sont censés être venus libérer comme des ' sous hommes'". C'est que l'Angleterre est plus luthérienne que l'Amérique, dont les racines sont jansénistes et calvinistes. Le solide pragmatisme anglais se reconnaît davantage en Luther, qui était un paysan, incapable de théoriser la grâce. Blair et Bush ignorent qu'ils n'invoquent pas le même Dieu. Le Premier Ministre anglais est un prédicateur paulinien . L'éloge funèbre de la princesse Diana qu'il a prononcé dans l'église Saint Paul de Londres était tiré de la Lettre aux Romains. Sans une radiographie anthropologique des diverses théologies chrétiennes , pas de science moderne de la politique .

Si, à Washington, les ravages des anges de la démocratie n'ont pas encore été compris comme irréalistes et voués à l'échec politique , c'est parce qu'on n'y dispose d'aucune analyse psychobiologique des diverses formes de dichotomie que présente le cerveau simiohumain. Mais l'Occident lui-même fait seulement ses premiers pas dans la conquête des instruments d'analyse du cerveau schizoïde de notre espèce. La science politique de demain permettra-t-elle d'approfondir le "Connais-toi" inscrit dans la postérité de Darwin et de Freud ?

5mai 2004