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Section Les défis de l'Europe
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Blanche Neige et les vingt-sept nains

 

1 - Les cultures et leurs capitales
2 - Paris est-il menacé ?
3 - La maison de poupée européenne
4 - Faire sortir l'Europe des chapelles de l'OTAN
5 - Les journalistes, porte-paroles de l'OTAN

 

1 - Les cultures et leurs capitales

Le premier théoricien de l'alliance des grands Etats - et d'abord de leurs capitales - avec la création culturelle et universelle de leur temps, n'est autre que Périclès, qui disait que l'Attique et d'abord Athènes, était la pédagogue de toute l'Hellade, c'est-à-dire de toutes les cités grecques. Puis Rome a suivi l'exemple de la Grèce : même sous Néron ou Tibère, les écrivains, les poètes, les peseurs et les penseurs de la politique et de l'histoire du monde, accouraient à Rome de toutes les provinces de l'empire.

La première expression du génie de la Révolution de 1789 fut de comprendre que l'alliance de la politique avec la culture avait quitté Versailles et la cour pour placer Paris au cœur de la nouvelle alliance de la France avec l'universel. Mais comment se fait-il que Berlin ne sera jamais plus la capitale de la civilisation allemande; comment se fait-il que Berlin ne retrouvera jamais le rôle centralisateur et unificateur qu'il jouait depuis Hegel? Comment se fait-il que Berlin se trouvera à jamais réduit à la même impuissance que Washington de jamais incarner une capitale de l'esprit dont tout le monde voit clairement qu'elle ne sera jamais le chef et le guide reconnu d'une "civilisation américaine" unifiée et qui parlerait d'une seule voix?

Pour le comprendre, il faut observer à la loupe comment Heidegger a réduit l'Allemagne à des ilots culturels ambitieux d'affirmer leur autonomie provinciale à l'égard de Berlin. Car la parution en 1927 de Sein und Zeit - L'Etre et le temps - avait donné au philosophe allemand un éclat mondial qui s'était aussitôt répercuté sur la petite université de province qu'était Fribourg- en - Brisgau. Mais en refusant l'offre de Berlin d'enseigner dans son université, Heidegger rendait impossible de perpétuer une Allemagne intellectuellement et politiquement centralisée. Le philosophe de Sein und Zeit a contraint l'Allemagne à cultiver des identités culturelles locales et ardentes à défendre une autorité provinciale illusoire. Aujourd'hui, Francfort, Cologne, Munich, Leipzig revendiquent avec acharnement leur principauté culturelle locale, afin d'interdire à Berlin de jamais reconquérir les apanages et les prérogatives d'une capitale du génie national allemand.

2 - Paris est-il menacé ?

Quel est, de nos jours, l'avenir politique et culturel de Paris? Cette place forte de l'universalité de la France continuera-t-elle de jouer dans le monde le rôle que Périclès attribuait à Athènes et à l'Hellade? Aujourd'hui, tout auteur qui se ferait éditer à Bordeaux, à Lyon ou à Marseille, se réduirait lui-même à un silence sans remède, faute que son ouvrage puisse rencontrer un écho national, parce qu'une capitale capable de trouver un écho politique et culturel confondus a besoin du noyau et du soutien d'un public transmunicipal et initié aux exigences de lecteurs informés des conditions d'épanouissement d'une vie de l'esprit.

Mais que se passerait-il si des prix Nobel - Le Clézio ou Modiano - se faisaient éditer à Marseille, à Lyon ou à Toulouse? Dans ce cas, la France se morcellerait-elle à la manière de l'Allemagne ou des Etats-Unis et se compartimenterait-elle en féodalités culturelles attachées à protéger leur autonomie? Autrement dit, Paris serait-il menacé de perdre son hégémonie éditoriale à l'exemple de Berlin, pour ne rien dire d'une "civilisation américaine" dont Washington illustre l'impuissance de faire parler la politique et la culture d'une seule voix?

3 - La maison de poupée européenne

L'examen de cette situation s'impose à mon anthropologie critique dont la vocation demeure la pesée de la manière dont le genre humain construit ses signifiants et conjugue le verbe comprendre. Car ce que nous appelons l'intelligible obéit à des finalités dont l'anthropomorphisme ne saurait échapper plus longtemps à nos balances du vrai et du faux. Or, le but évident de l'empire américain est de pervertir le langage de l'Occident et de changer le sens des mots.

Certes, il faut saluer l'accession progressive des femmes aux responsabilités politiques au sein des Etats. Mais quand on voit une kyrielle de femmes promues au rang de ministre de la défense européenne proclamer que l'OTAN serait une paroisse de la vertu politique et un gage de sainteté au sein d'un Eden de la démocratie, il faut rappeler que la mentalité du scoutisme est au rendez-vous d'une démocratie contrefaite. Le culte d'un OTAN évangélique n'a pas tout subitement changé toutes les femmes politiques en des Isabelle de Castille, des Catherine de Russie, des Cléopâtre ou des Sémiramis. L'alliance de l'ignorance avec la sottise n'est autre que le plat de résistance des délitements de la pensée rationnelle.

Si la France fondée sur l'alliance de la République laïque avec la pensée critique devait faire naufrage sous les coups de boutoir d'un OTAN à l'usage d'Alice au pays des merveilles, c'en serait fait du rôle de pédagogue que Périclès donnait à l'Attique et à Athènes. Quand on voit le Président Obama, encore en exercice jusqu'au 20 janvier 2017, programmer une dernière visite à l'Europe asservie afin faire jour à la Chancelière allemande le rôle d'une Blanche Neige au pays des vingt-sept nains et, dans le même temps, objurguer les vassaux rassemblés sous le sceptre pseudo apostolique de l'OTAN, à refuser aux navires russes l'accès aux ports du Vieux Monde, on comprend que l'alliance des candeurs paroissiales avec les naufrages de la raison politique est devenu une actualité dont l'examen exige toute la vigilance d'une anthropologie de la politique mondiale d'aujourd'hui.

4 - Faire sortir l'Europe des chapelles de l'OTAN

Jamais la question posée par Périclès ne s'est révélée plus présente qu'aujourd'hui. Longtemps le pouvoir s'est trouvé livré à un clergé seul appelé à jouer le rôle d'une classe dirigeante avertie. Et maintenant, l'humanité se trouve scindée entre un public ayant accès à internet et une masse demeurée absente de l'information géopolitique réelle. Il s'agit de détecter les endroits stratégiques qui permettent tout simplement de savoir ou d'ignorer ce qui se passe réellement sur le globe terrestre, il s'agit tout simplement de savoir si vous avez accès ou non aux dépêches qui vous informent de ce qui se passe réellement sur notre astéroïde.

Si vous n'avez pas accès aux sites russes, vous vous trouvez bien davantage coupés de la réalité que les chrétiens du Moyen-Age et si la Russie ne prenait pas la relève de la connaissance réelle de l'histoire du monde, il est évident que le naufrage de l'Europe dans la servitude serait sans remède, tellement la cécité politique des masses est devenue hallucinante. Personne ne demande simplement à un Alain Juppé, ancien Young Leader, donc pré-sélectionné par Washington si, oui ou non, il aurait eu l'intention de maintenir la France dans l'OTAN et donc de perpétuer la présence inconstitutionnelle par nature, de cinq cents bases militaires américaines en Europe.

Voltaire ou Rousseau imaginaient que l'univers serait une horloge parfaite et que la divinité des chrétiens en serait l'horloger. Non, le cosmos n'est pas une horloge bien réglée, oui, le chaos règne à l'échelle de la géopolitique contemporaine, oui, la candeur n'est pas à l'échelle de la géopolitique d'aujourd'hui, non, la lucidité de demain n'est pas à la portée de nos petits évangélisateurs, oui, l'apprentissage de la pensée et de la réflexion politique est encore à venir.

En attendant, le rêve d'une Europe subrepticement théologisée par l'OTAN demeure le roi de la "servitude volontaire" de l'Europe d'aujourd'hui.

5 - Les journalistes, porte-paroles de l'OTAN

Par quelle usurpation d'identité la classe des journalistes est-elle parvenue à se substituer à l'ancienne intelligentsia au sein des démocraties modernes? Pour le comprendre, il faut remonter au génie d'Anatole France, à une époque où la presse était déjà devenue un tremplin social, mais où il lui manquait encore la caution d'un grand écrivain.

Or, l'auteur de Thais et du Lys rouge n'a pas été élu à l'Académie française pour avoir publié une œuvre littéraire remarquable, mais pour avoir accepté d'assumer la fonction de critique littéraire du journal Le Temps. Il n'y a pas seulement apporté son immense documentation d'historien de la littérature, mais le talent d'une écriture dont la délicatesse confinait au raffinement. C'est Anatole France qui a porté le génie critique à la température d'un genre littéraire nouveau.

Puis sa maîtresse, Mme Arman de Caillavet, avait tenu, à la Villa Saïd, un salon qui a joué, dans le vie littéraire de son temps, un rôle équivalent à celui du salon de Mme de Rambouillet au XVIIe siècle et des grands médias de la presse écrite, des radios et de la télévision d'aujourd'hui. C'est l'illustre caution d'Anatole France qui, près d'un siècle plus tard, conduira de simples journalistes et des chroniqueurs de médias audiovisuels - Michel Droit, Pierre-Henri Simon, Jean-Marie ROUART, Joseph Kessel, Bertrand Poirot Delpech, André Frossart, Alain Decaux, Angelo Rinaldi, Jean-François Revel ou Alain Finkielkraut - à siéger quai Conti.

A l'origine, le journaliste était un citadin et, à ce titre, il s'inscrivait dans la tradition de Voltaire, face aux défenseurs du monde champêtre qu'illustrera Rousseau. Puis, peu à peu, les journalistes sont devenus des défenseurs camouflés de l'orthodoxie politique des maîtres du moment.

De nos jours, les hommes politiques interviewés par un journaliste sont les otages du questionneur pointilleux et souvent agressif, chargé de vérifier leur conformité à la doxa officielle. Les journalistes de ce type ne savent ni sur quel axe notre astéroïde pivote, ni dans quelle direction il court.

C'est à ce type de satrapisme d'un journalisme dégénéré que M. François Fillon a commencé de s'attaquer de front.

Le 2 décembre 2016