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Section Les défis de l'Europe
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Dialogues imaginaires entre le Général de Gaulle et Jacques Chirac
1 - L'appel au sursaut

 

L'Histoire est à elle-même sa propre terrasse du château d'Elseneur. Depuis Hamlet tous les chefs d'État y rencontrent le spectre de leur père. Voici l'enregistrement intégral du dialogue shakespearien entre le spectre du général de Gaulle et Jacques Chirac dont cette terrasse illustre fut tout récemment le théâtre.

Le spectre du général de Gaulle : La Bruyère a dit : "Les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands et les petits hommes encore plus petits ". Cette vérité résume l'Histoire : les événements donnent toute leur taille aux grandes nations et rapetissent encore davantage les plus petites d'entre elles. Quand je considère l'oscillation des peuples entre leur médiocrité et leur grandeur et combien ils sont à l'image de leurs dirigeants du moment, je tremble pour la France et je vous dis: "A l'heure où la planète tout entière se rassemble et attend le message et la voix de la France, ne la rendez pas plus petite. " Aujourd'hui, de grands événements l'appellent à incarner la conscience du monde libre ; aujourd'hui le destin l'appelle à porter sur les cinq continents les idéaux de 1789 .

Chaque jour nous offre le spectacle d'un grand peuple à l'agonie, celui-là même auquel le genre humain doit les premiers trophées de sa grandeur et dont les noms hantent toutes les mémoires : Nabuchodonosor, Hammourabi , Babylone, Sumer, vous êtes les joyaux du monde et sa légende. Si vous n'élevez la France à la hauteur des voix de notre histoire écrite, la postérité gravera sur la tombe de la nation l'inscription lapidaire: " Au début du troisième millénaire, la France était devenue plus petite. "

Je vous demande, au nom du dieu muet que vous allez réveiller, d'entendre le haut appel que Rome a lancé à la République. Vous avez entendu le successeur de Pierre supplier la France de l'esprit de prendre la relève du ciel dont il a perdu le pouvoir de faire retentir la voix. Devant le génocide qui frappe le peuple de la parole écrite, le Vatican vous a lancé un appel de détresse ; le Vatican s'est étonné du "silence de Dieu" ; le Vatican a crié à la face du monde : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné " . Le silence vous est interdit parce que vous êtes la voix du peuple de la perpétuelle résurrection de l'esprit.

Tous les États de la terre s'agenouilleront-ils devant le déluge de fer et de feu qui s'abat sur le berceau du monde ? Monsieur le Président, préservez nos descendants de la honte, rompez le silence de la France. L'esprit de justice vous appelle à témoigner du ciel qui habite la nation et qui l'inspire. Si vous vous taisez, votre postérité dira que notre peuple était devenu petit, qu'il n'aura brandi que la lettre du droit international, mais que l'âme de la loi l'a laissé silencieux. Refusez le mutisme de la France, empêchez-la de détourner son regard du spectacle des bombes qui tombent sur Bagdad.

Nous savons tous que les traités ne sont jamais que les hochets de la justice ; nous savons tous qu'il est vain d'agiter des signatures si la grandeur qui leur a donné leur souffle devait demeurer lettre morte. Si la France ne se tenait debout qu'à l'écoute d'une charte pieuse, si la France s'agenouillait, avec tous les peuples de la terre, devant le seigneur des hécatombes, vous n'auriez gravé au fronton de l'Histoire que le nom d'une nation de robins.

Déjà les courtisans du glaive serrent les rangs et se mettent en ordre de marche, déjà les vassaux de la puissance s'apprêtent à défiler au pas devant une statue de la Liberté à jamais souillée du sang d'un génocide. Ne prenez pas les devants, ne saluez pas les futurs lauriers d'un criminel de guerre. Écoutez la voix des abandonnés qui demandent où sont passés le Dieu de Rome et l'esprit de la France et qui s'étonnent de ce que la conscience universelle se taise devant le bruit de bottes qu'elle avait fait taire à Budapest, à Varsovie, à Prague, à Berlin.

Si la France devenait plus petite, elle demanderait au petit dieu qui bénit l'Amérique de partager avec cette idole les dépouilles d'un peuple assassiné. Mais cette France-là serait aussi une nation à jamais humiliée et vaincue, parce que le sceptre que la terre entière tend aujourd'hui à la France est celui de l'esprit de justice sauvé à l'écoute de sa voix, de la souveraineté reconquise à l'écoute de sa voix, de la grandeur morale retrouvée à l'écoute de sa voix. Tel est le destin des nations de l'esprit: à se grandir dans l'épreuve, elles se changent en l'âme du monde. Faites de la France le sceptre, le mémorial et la source de vie de l'humanité.

Sachez que si vous rendiez la France plus petite, elle deviendrait un objet de risée. Déjà j'entends des quolibets, des moqueries et des rires sur son passage: " Regardez la grande nation des greffiers et des huissiers de justice ! Ne s'était-elle pas barricadée derrière les barreaux d'un palais de la loi à l'échelle de l'univers ? Et voici qu'elle en sort en pliant l'échine; voici qu'elle se prosterne devant le monarque de la mort ; voici qu'elle fleurit les tombeaux qu'il a semés entre le Tigre et l'Euphrate ; voici qu'elle décore les corbillards qu'attendent les sables du désert ; voici qu'elle préside à ses côtés aux funérailles de l'esprit de justice ; voici qu'elle porte en terre la dépouille de sa grandeur passée et de son destin manqué . "

Ne laissez pas une France devenue plus petite porter au sépulcre le cadavre ensanglanté de la justice du monde ; écoutez la France que son courage aura rendue encore plus grande et dont la victoire sera celle de toutes les nations, parce que le sceptre de cette France-là dira, avec Rome: " Je suis responsable de la parole et du silence des hommes. "

(A suivre…)

6avril 2003