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Section Les défis de l'Europe
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Dialogues imaginaires entre le Général de Gaulle et Jacques Chirac
II - Les relations de la morale et de la politique

 

A la suite de l'appel du spectre du général de Gaulle à un réveil de la conscience morale du monde entier face à l'expansion de l'empire américain par la force des armes, le premier dialogue avec Jacques Chirac pose la question des moyens d'une stratégie politique et prépare le débat tant sur le futur statut de l'ONU que sur les moyens modernes d'organiser la résistance de la civilisation du droit international au premier Reich américain.

1 - De la fidélité à la lettre et de la fidélité à l'esprit
2 - Des relations que la morale entretient avec la logique politique
3 - Comment la logique politique s'enracine dans la connaissance de l'histoire
4 - Appel à la résistance du monde

1 - De la fidélité à la lettre et de la fidélité à l'esprit

Jacques Chirac : Mon Général, voici comment j'ai mené le combat, voici comment j'ai cru demeurer fidèle à votre inspiration, voici comment je me suis demandé ce que votre génie vous aurait dicté dans un monde entièrement repeint. J'ai d'abord resserré plus que jamais l'alliance avec l'Allemagne que vous aviez inaugurée; puis j'ai renouvelé votre accord prophétique avec la Russie, mais sur des bases entièrement régénérées par le retour progressif du peuple russe et de ses dirigeants dans le berceau de la civilisation occidentale. Le nouveau tsar est venu à l'Académie des sciences morales et politiques, où il a célébré la visite, en 1717, de son prédécesseur, Pierre 1er de Russie. Puis j'ai réussi, avec l'aide de l'Allemagne, de la Russie et de la Chine, à contrebalancer les menaces de rétorsion économique et les tentatives de corruption les plus éhontées auxquelles l'empire américain se livrait afin d'engager à sa solde les membres de l'ONU les plus faibles; puis j'ai empêché les États-Unis , aidés, naturellement, par l'Angleterre, de faire voter par une assemblée achetée une légitimation de pacotille de la guerre contre l'Irak - de sorte que j'ai contraint l'Amérique à se démasquer devant le monde entier comme un violeur du droit international aussi éhonté que Hitler ou Staline.

Dans ce contexte, si la morale est une force, j'ai le sentiment d'avoir mis en place un embryon d'autorité morale réelle et à l'échelle de la planète à seulement empêcher le maître du monde de corrompre toutes les nations et de les assujettir à son sceptre. L'ONU se dresse maintenant face à l'empire américain, tandis que, de votre temps, vous n'aviez d'autre ressource pour tenter de contrebalancer la tyrannie camouflée d'une démocratie dont vous dénonciez l'impérialisme que de solliciter l' appui de deux dictatures , celle de la Russie et celle de la Chine..

2 - Des relations que la morale entretient avec la logique politique

Le spectre du général de Gaulle : Mon cher continuateur, un point décisif me surprend dans le courage habile, mais quelquefois ondoyant de votre politique : pourquoi avez-vous feint de croire que Saddam Hussein représentait un réel danger militaire face à l'empire américain ? Pourquoi n'avez-vous cessé de proclamer que la guerre serait " la pire des solutions " comme si, en dernier ressort, et en cas de récalcitrance de l'Irak à déposer des armes prohibées pour lui, mais dont disposent tous les États d'aujourd'hui, il deviendrait soudainement légitime de lui déclarer la guerre afin de mettre la main sur toute la région?

Je crains que vous soyez entré dans une argumentation de soutien tacite à une simagrée à l'échelle de la planète au lieu de souligner qu'un attrape-nigaud de cette taille ne s'élève même pas à la hauteur d'un stratagème politique et militaire, tellement il prête à rire. Hitler n'a pas fait valoir que le troisième Reich était terriblement menacé par la foudre des Sudètes. Seul Staline avait déclaré froidement que l'armée finlandaise livrait l'Union soviétique à un terrible danger. Une stratégie sans fermeté se change bien vite en combat d'arrière-garde. Chez nous, on ne peut rien fonder de durable sur le mensonge. C'est un fait troublant et certain. * J'ai peur que l'empire américain ait reçu de vous le terrible blanc seing qui lui aura permis de faire valoir, à la face de la terre, que si une ONU de polichinelles avait brandi la contrefaçon la plus ridicule et la plus grossière du droit international que le Pentagone concoctait dans ses officines aux côtés du Département d'État, la guerre aurait passé pour juste et aurait mérité la bénédiction du Saint Siège aux yeux d'un univers de sots.

Certes, vous avez évité le spectacle habituel des juristes de cour brandissant leur hochet devant le trône du moment. Mais vous n'avez évité ni la guerre ni le dommage de l'avoir à demi et honteusement légitimée. Quel intérêt la France avait-elle de permettre à l'empire américain de partir à la conquête du Moyen Orient en se donnant le luxe de fouler aux pieds un peu moins crûment le droit international que Hitler ou Staline, puisque c'est en tenue de phalangistes de la démocratie que vous leur avez permis d' agresser un État étranger? Il fallait , par une rude et saine argumentation, clouer d'avance l'agresseur au pilori de la conscience morale et prendre toutes les nations civilisées à témoin que nous entrions dans une ère nouvelle, celle d'une démocratie conquérante et guerrière, il fallait dessiller les yeux des aveugles sur toute la terre et redonner à la France le sceptre de la liberté et de la justice sur les cinq continents.

Pourquoi avoir ouvert aux dévots de tout poil la boîte du Pandore des gesticulations pieuses ? Depuis le paléolithique, tous les conquérants se cachent sous leurs dieux. Mais c'est faciliter la tâche du lion de lui tendre le sceptre d'une théologie ou d' une idéologie. Seule la Russie a osé dire que l'Amérique définit le droit à l'école de la force de ses armes et que cette école est celle de tous les guerriers.

Vous ne pouviez douter que l'empire américain irait à la bataille. La conscience morale et l'intelligence de l'humanité sont si faibles que la victoires des armes, loin de nourrir les indignations de la vertu , la font douter du bien-fondé de la justice et du droit. Alors la loi elle-même passe à l'ennemi ; et le champ de bataille se change en fléau de la balance de Dieu. C'est le moment que choisit le vrai chef d'État pour tenir d'une main ferme le sceptre de la vérité morale et pour rappeler aux nations enivrées par les succès éphémères de la force que l'Histoire les attend en silence quelques bornes seulement plus loin, parce qu'elle sait que les triomphes de l'iniquité sont périssables. Souvenez-vous de 1940 : les aigles de la victoire étaient pressés, la justice prenait son temps.

Comment rappellerez-vous ces évidences à la France et au monde si vous avez commencé par scier la branche sur laquelle l'homme d'État est assis ? Davantage encore qu'en 1940 , les ralliements précipités au vainqueur apparent seront bien vite réfutés par le pas tranquille de l'Histoire, parce que l'opinion mondiale est déjà tout entière dressée contre le vainqueur d'un moment. Comment ne prendriez-vous pas appui sur tous les peuples de la terre, maintenant que vous n'avez d'autre choix que de signer la capitulation morale de la France et, du coup, de vous effacer d'avance des tablettes de l'histoire du monde ou de lancer un appel à toutes les nations de la terre de relever le sceptre d'une justice internationale tombée dans la fange. Il n'est pas trop tard pour vous souvenir qu'on ne mène pas les affaires de ce bas monde sous la bannière d'une demi logique, d'une demi lucidité, d'une demi raison, mais seulement avec un courage sans faille.

Jacques Chirac : Avant de plaider ma cause, mon Général, permettez-moi de vous demander comment vous auriez mené une bataille frontale .

3 - Comment la logique politique s'enracine dans la connaissance de l'histoire

Le spectre du Général : J'aurais commencé par rappeler à la jeune Amérique que la mémoire écrite du genre humain s'étend sur six millénaires et que la France dispose d'une vraie science politique depuis des siècles, donc d'une réflexion sur la logique interne qui commande l'expansion des empires. Nous savons que toutes les nations surarmées d'autrefois se sont étendues par la guerre sitôt qu'elles ont disposé d'une capacité offensive supérieure à celle de leurs rivaux. Alexandre a fait régner la Grèce sur l'Asie entière et sur l'Égypte ; puis la Rome des Césars a pris la relève de la puissance militaire à l'échelle du monde de son temps. L'empire romain germanique lui a succédé un instant. Avec François 1er , puis avec Richelieu, la France a combattu Charles Quint . Au XVIIIe et surtout au XIXe, c'est par les armes que la France et l'Angleterre se sont disputé l'influence et la puissance. A peine l'empire soviétique s'était-il écroulé que les États-Unis d'Amérique se sont hâtés de consolider les forteresses qu'ils avaient installées sur les terres de leurs alliés à la faveur des circonstances; et ils n'ont pas perdu un seul instant pour prendre la relève de leur expansion après la chute du mur de Berlin.

L'Histoire a retenu son souffle de n'avoir plus d'ennemi à terrasser. Mais la logique implacable qui la régit vous a rattrapés. La France, l'Allemagne et la Russie sont désormais condamnées soit à relever à mains nues le défi d'un empire qui ne se gêne plus pour afficher sa vocation de lancer ses légions sur tout le Moyen Orient, soit à quitter l'arène de l'Histoire et à s'abaisser au rang de vassaux que la pudeur appelle maintenant des satellites. Comment allez-vous retirer précipitamment et sous les yeux du monde entier, le bandeau que vous vous étiez mis sur les yeux ? On n'entre pas dans l'arène du sang et de la mort avec une cuirasse lézardée. Comment allez-vous courir aux armes s'il vous faut guérir en hâte de la paraplégie dont vous vous êtes vous-même affligé pour avoir tenté d'escamoter le véritable enjeu pendant de longs mois ?

4 - Appel à la résistance du monde

L'âge des canons est révolu. La conscience des peuples a pris la relève des légions. Inutile d'armer des divisions pour ruiner nos nations, alors que l'économie de l'Europe est déjà devenue plus puissante que celle de l'empire américain. C'est le nouvel équilibre des forces que l'Histoire a mis en place qu'il faut apprendre à peser sur des balances nouvelles. La force a passé dans le camp de la parole. Un empire ne peut s'étendre par le glaive sous les yeux des caméras du monde entier. La puissance de l'opinion internationale en est à ses premiers pas. Au monde libre de mobiliser les consciences à l'échelle de la planète. Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui se fait connaître par la voix de l'esprit est avec la France. A elle d'appeler la terre entière à la résistance. C'est le moment, pour nous, de reconquérir le sceptre de la morale face au mensonge - dites que vous avez voulu empêcher le sang de couler, que c'était votre devoir, mais que maintenant, la vraie bataille commence.

* [note : Cette phrase est du Général. Voir " Les chênes qu'on abat " de Malraux]

(A suivre…)

6 avril 2003