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Section Les défis de l'Europe
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Dialogues imaginaires entre le Général de Gaulle et Jacques Chirac
IV - Quelques progrès de la méthode

 

1 - De l'immaturité politique des peuples de l'Europe
2 - Par quels chemins se rendre du royaume de la morale vers celui de la responsabilité politique ?
3 - Comment redresser la barre ?
4 - La barbarie commence seulement ….


1 - De l'immaturité politique des peuples de l'Europe

L'anthropologue: Au début du XXe siècle, l'immaturité des peuples était demeurée sans remède. Si les États-Unis s'étaient alors avisés de reprendre le visage pseudo démocratique qu'ils arboraient avant de s'être démasqués et s'ils avaient feint tout subitement de dialoguer à nouveau avec leurs prétendus " vrais alliés " - un souverain n'a pas d'égaux et ne peut en reconnaître aucun - et s'ils avaient poussé leur avantage jusqu'à faire mine de partager leurs prérogatives et leurs apanages avec leurs inférieurs naturels, c'est-à-dire avec le reste du monde de leur temps, le danger, pour l'Europe, n'en aurait été que plus grand, comme un demi siècle de cécité, devant l'inévitable césarisme de toute puissance dominante l'avait amplement démontré aux yeux des premiers anthropologues de l'Histoire.

Jacques Chirac : Mon Général, l'opinion n'a pas encore pris conscience de ce que le véritable objectif de la France est le vôtre, celui de nous opposer à l'entreprise de dominer la terre entière qui inspire un Nouveau Monde désormais sous les armes pour un siècle. Les masses européennes d'aujourd'hui n'expriment encore que leur refus des atrocités de la guerre. Il est, certes, positif, que les foules soient devenues pacifistes - mais le " camp de la paix ", comme nous disons maintenant, ne dispose d'aucune conscience proprement politique qui puisse nous armer efficacement et à l'échelle internationale contre l'expansion de l'empire américain.

Le spectre du Général : Comment, dans de telles conditions, convaincrez-vous jamais les Français qu'il est dans la nature des affaires humaines qu'un empire messianique s'efforce de s'étendre tantôt franchement, tantôt sous diverses parures et qu'il faille combattre ses dévotions les armes à la main? Comment mobiliserez-vous jamais l'Europe contre un César encore fruste et mal guéri de sa rudesse d'enfant s'il leur suffit de faire patte de velours pour donner le change ? Vous reconnaissez que l'indignation morale des populations devant les cruautés de la guerre n'est pas encore devenue une force politique réfléchie sur le terrain et qu'elle demeure seulement un réflexe sentimental. Par quels moyens pensez-vous accélérer la maturation des peuples ?

2 - Par quels chemins se rendre du royaume de la morale vers celui de la responsabilité politique ?

Jacques Chirac : Je crois que le chemin qui conduit de la conscience morale à la conscience politique n'est pas impraticable parce que l'empire américain s'entête à se proclamer vertueusement religieux, ce qui nous facilite grandement la tâche, parce que cela conduit sa pratique des affaires à s'enferrer dans des contradictions spectaculaires avec la théologie de la dévotion dont il nous offre le spectacle obstiné. Quand César s'étend par la seule force des armes, mais en psalmodiant de pieuses litanies à la gloire de son Dieu de " bonté " , quand il se déclare le protecteur de bergerie et le chevalier sans peur et sans reproche de toutes les nations de la terre opprimées par de méchants tyrans, l'opinion mondiale commence de s'éveiller et la raison entr'ouvre un œil étonné sur un Tartuffe mondial .

L'anthropologue en voix off: En ce temps-là, l'Europe ne disposait pas encore d'une science de l'homme suffisamment profonde pour s'armer d'une radiographie de l'histoire de notre espèce. Le masque de l'innocence évangélique sous lequel les empires messianiques cachent leur ferme volonté de mettre la main sur la planète est une nouveauté qui ne date que de l'ère chrétienne et dont la science historique descriptive des anciens n'avait même pas songé à décrypter les secrets.

Au début du XXIe siècle, la fraction des élites politiques européennes qui se vantait d'avoir conquis un embryon de lucidité réelle face à l'expansion de l'empire américain était fort réduite. Elle ne dénonçait encore que l'ardeur du héros de Molière à faire saintement main basse sur les richesses d'Orgon - les ressources du monde en or noir ; mais elles n'avaient nullement compris que cet or-là n'était qu'un instrument de la maîtrise de la planète parmi d'autres . Il y avait longtemps que les chars soviétiques s'étaient retirés de Berlin, et pourtant l'ancienne histoire du monde poursuivait imperturbablement son chemin en Allemagne et dans toute l'Europe.

Personne ne voyait que les cartes avaient changé de mains et que la Russie n'était plus qu'un fantôme d'ennemi. Depuis des siècles, la capacité d'aveugler l'adversaire était devenue l'arme suprême de la politique. Mais à l'heure où un subterfuge religieux aussi titanesque que coûteux allait dessiller les yeux de la jeunesse, le réalisme politique des nations du Vieux Continent allait progresser à grands pas. Dans les dialogues d'Elseneur qui nous ont été conservés, nous voyons que l'exercice des responsabilités à long terme des États et des gouvernements exigeait encore une lucidité héroïque et solitaire, tellement elle demeurait séparée de l'opinion indignée, mais confuse des masses. Nous vivions encore dans un monde médusé, tétanisé et incrédule face à la conversion subite des idéaux démocratiques en armures d'une guerre subrepticement évangélisée. Un Nouveau Monde armé jusqu'aux dents demeurait un mystère anthropologique impénétrable.

3 - Comment redresser la barre ?

Le spectre du Général : Revenons au fond de notre débat , qui portait sur l'incohérence à laquelle l'immoralité conduit la science politique: encore une fois, expliquez-moi comment vous allez faire marche-arrière maintenant. Admettons qu'il était habile de diaboliser Saddam Hussein afin de vous concilier l'ONU et d'en faire, après la chute de Bagdad, le fer de lance de votre politique aux côtés de l'Allemagne et de la Russie. Mais je vous vois assis entre deux chaises : à rivaliser avec l'empire américain dans la pestifération gesticulatoire d'un tyranneau local et à métamorphoser à ses côtés une grenouille en bœuf , vous avez si bien paru piller Orgon aux côtés de Tartuffe et vous avez si fort tenté de substituer l'éthique chancelante de l'ONU au glaive du Pentagone que celui-ci a franchi hardiment le Rubicon et s'est mis hors la loi sans sourciller. Fort bien, mais quelle encyclique allez-vous rédiger maintenant pour vous être rendu semi hérétique à votre tour ? Où a passé l'arme de l'excommunication majeure ?

Certes, je me rends en partie à votre argumentation et à sa pertinence. Nul ne peut laisser Machiavel à la porte de l'Histoire. Mais l'instinct moral de la France et du monde entier vous conjure de ne pas légitimer après coup un gigantesque cambrioleur pour le motif absolutoire qu'il a dévalisé un plus petit chapardeur. La raison politique la plus saine vous demande de ne pas bénir le plus puissant au détriment du plus faible. Au reste, le peuple français ne vous pardonnerait pas cette forme mal venue de la réhabilitation de la force toute nue: l'instinct des peuples est empreint de la noblesse naturelle de se prononcer toujours pour le plus faible.

Quelle sera donc la force de frappe de votre contre offensive et de celle de la Russie, notre grande alliée, si vos arrières sont vermoulus par votre concession à la bonne conscience du triomphateur et si son messianisme truqué le rend blanc comme neige? De deux chenapans, on ne saurait encourager le plus musclé à cogner sous les yeux du monde entier, on ne saurait paraître légitimer le massacre d'un peuple par la rapidité d'exécution dont se veut le bourreau . Il n'est pas interdit à un tyran de combattre pour sa patrie, sinon Staline se verrait effacé des tablettes de l'Histoire et Tito serait à vouer aux gémonies. Il faudra donc que vous reveniez à l'examen du fond des choses : à savoir que le monde entier a le devoir de combattre un empire en expansion - celui du nazisme et du stalinisme hier, celui des descendants de Jefferson aujourd'hui - tout simplement parce que les nations qui ont perdu leur souveraineté cessent d'exister: vous allez engager une grande bataille , celle de la morale entier contre un empire en armes.

4 - La barbarie commence seulement ….

L'anthropologue en voix off : Tous les juristes avaient qualifié la guerre en Irak d'agression, donc de violation flagrante du droit international encore embryonnaire de l'époque. Mais l'encéphale dichotomique du début du IIIe millénaire n'avait pas osé appeler cette guerre une invasion. Une humanité encore schizoïde avait donc déclaré illégitime une guerre qu'elle ne condamnait pas pour autant à haute et intelligible voix. Toutes les boîtes osseuses étaient bipolaires : elles soutenaient subrepticement l'agresseur en autorisant ses bombardiers à traverser l'espace aérien des amis de la paix. L'homme était encore un animal bifide : il se fabriquait des contrefaçons d'un droit international en carton pâte afin de légitimer en douce et seulement à demi un génocide honteux; il souhaitait officiellement, mais du bout des lèvres, la victoire de l'agresseur qu'il condamnait secrètement. Quel bénéfice la matière grise de nos aïeux attendait-elle de l'illogisme de leur politique en papier mâché et de leur action diplomatique sans ailes si la morale passait pour l'arbitre suprême de la politique depuis 1945 ? Nos ascendants peinaient à contourner les fâcheux effets de leur éthique en demi teinte, dont ils brandissaient l'oriflamme décolorée face à l'expansion rude et sans fards du nouvel empire du glaive.

A la vérité, les deux lobes frontaux de notre espèce n'avaient pas appris à s'entendre. Mais déjà l'évidence de leur désaccord était devenue un juge cruel de leur cerveau; déjà nos pères jugeaient ahurissant que la plus grande démocratie du monde se lançât, en pleine paix et sans aucun motif de droit dans l'écrasement d'une nation de vingt-trois millions d'âmes et que le monde entier s'ingéniât seulement à ménager l'agresseur et même à l'honorer de beaux ronds de jambes ; déjà de nombreux anthropopithèques jugeaient consternant qu'aucune Chancellerie ne songeât seulement à rompre les relations diplomatiques avec un César déchaîné ou à seulement mettre une sourdine à une alliance de l'Atlantique Nord dont le cadavre commençait de sentir mauvais dans les décombres de la démocratie. Seule une anthropologie expérimentale encore dans les limbes avait entendu une immense clameur jaillir de la poitrine de tous les peuples de la terre ; seule une anthropologie observatrice d'une espèce faussement séraphique condamnait une barbarie devant laquelle les capitales du monde civilisé commençaient seulement de se frotter les yeux. Comment se faisait-il que le tyranneau jouât le rôle de l'âne devant le lion ? Comment se faisait-il que La Fontaine en savait plus sur les barbares que Machiavel?

L'anthropologie expérimentale doit beaucoup à l'accélération de l'histoire dont la seconde guerre du Golfe fut l'occasion, le témoin et l'acteur. Aucune logique politique du cynisme ne pouvait durer quand l'immoralité devenait titanesque à l'échelle d'un globe terrestre placé sous les yeux de tous. Certes, l'heure où l'éthique allait se révéler la maîtresse de la politique n'était pas près de sonner - mais déjà aucune stratégie d'un empire ne faisait le poids devant l'anarchie et le chaos dans lesquels le cerveau de nos pères précipitait le monde.

(A suivre…)

15 avril 2003