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Section Les défis de l'Europe
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Dialogues imaginaires entre le Général de Gaulle et Jacques Chirac
III - Le débarquement de l'anthropologie du XXIe siècle dans la science historique

 

Le début du troisième millénaire a vu naître une discipline scientifique révolutionnaire : une anthropologie critique en mesure de prendre le relais des anciennes interprétations humanistes de l'Histoire et qui allait hâter son pas à la suite de l'attentat du 11 septembre 2001. Après avoir étudié la généalogie, l'évolution et les stratifications des identités mythiques par le recours aux dieux que le cerveau des évadés de la zoologie avait commencé de sécréter à partir du paléolithique, l'anthropologie moderne transforme le champ de la mémoire en instrument de décryptage décisif de l'histoire. Vers 2010, les précurseurs de la méthode bio historique ont commencé de donner leurs titres de noblesse à leurs sacrilèges sous l'appellation d'anthropologie expérimentale de l'espèce humaine. Dans l'entretien qui va suivre, l'un de ces anthropologues commente en voix off le dialogue du spectre du général de Gaulle avec Jacques Chirac.

1 - Le génie politique entre la vision et la pratique
2 - La foi et les canons
3 - De la nature religieuse de l'esprit de soumission

1 - Le génie politique entre la vision et la pratique

Jacques Chirac : Mon cher prédécesseur, vous connaissez mon admiration pour votre génie. L'une des grandeurs du génie dans tous les ordres, et plus particulièrement dans l'ordre politique, est de porter un regard de prophète sur l'avenir de l'esprit et, dans le même temps, de ne jamais quitter le monde des yeux. Au premier coup d'œil, l'histoire du monde semble ne présenter qu'un tissu de péripéties . Cette fausse apparence se dissipe si l'on apprend à trier les circonstances qui changent la trame et à les séparer de celles qui n'éclairent que des épisodes superficiels et trompeurs. Or, de votre temps, l'ONU était un " machin ", comme vous disiez, dont le secrétaire général n'était jamais que la docile créature de Washington. Les esclaves romains devenus des affranchis étaient plus libres que ce genre de serviteurs modernes du vainqueur. Avec Krouchtchev seulement , cette instance née et demeurée dans la servitude a commencé de se diviser entre deux habiles tireurs de ficelles, l'empire américain, d'un côté, l'empire soviétique de l'autre.

Je me permets d'informer votre spectre que la chute du communisme a fait renaître le danger de voir le " machin " repasser entièrement sous le contrôle de Washington , alors qu'il s'agissait d'une autorité devenue dichotomique depuis la mort de Staline, donc rendue pour le moins flottante et, par conséquent, contournable. Nous avions commencé de piloter son encéphale bipolaire, surtout depuis que nous avions porté l'Égyptien Boutros Ghali à sa tête, lequel fut bientôt limogé par les États-Unis pour leur avoir désobéi : Kofi Anan, grand ami du précédent, allait, le premier, manifester ouvertement l'ambition d'élever l'ONU au rang d'une autorité morale et politique relativement indépendante de l'empire américain. Certes, ce type d'institution demeurera schizoïde par nature. Impossible de jamais la changer en un garant réel et puissant du droit international. Mais j'ai estimé qu'il n'était plus réaliste, pour la France, de ne pas prendre appui sur un centre stratégique en voie de maturation et qui pourrait devenir un jour le pôle d'un véritable équilibre mondial si seulement nous mettions résolument notre droit de veto dans la balance aux côtés de celui de la Russie et de la Chine, afin de concrétiser en commun notre redoutable puissance de feu. Au Conseil de sécurité, ne sommes-nous pas à trois contre deux face aux États-Unis et à son satellite anglais ?

Mais, naturellement, l'ONU se trouvait d'autant plus livrée à une recrudescence de son ancienne servitude que, vingt ans après votre mort, le messianisme marxiste s'est effondré d'un seul coup. Washington s'est aussitôt efforcée de combler ce vide en faisant valoir que le miracle d'un consentement universel de l'opinion internationale avait enfanté en quelques jours une seule puissance dominante.

L'anthropologue en voix off : Les hommes veulent tellement se donner un maître qu'ils adoptent toujours celui qui se présente seul à leurs regards et qui leur forge une identité collective unifiée. Nous avons étudié le passage de l'identité psychobiologique fractionnée du polythéisme à l'identité psychobiologique unifiée par les trois polythéismes.

Jacques Jacques Chirac : Comment auriez-vous interprété ce gigantesque changement de la donne , mon Général? Si vous vous étiez passé de l'appui de l'ONU, vous n'auriez rencontré aucun écho, tellement l'univers tout entier se prosternait devant le géant censé avoir terrassé l'utopie marxiste, alors qu'il lui avait suffi d'attendre qu'elle s'effondrât toute seule sous le coup de grâce de la chute du mur de Berlin. J'ai eu le sentiment que vous auriez agi comme moi . Ne vous seriez-vous pas dit: " Certes, l'ONU n'est ni une forteresse de la vertu, ni un bastion inébranlable du droit international , ni le garant d'une justice si immaculée que l'Europe pourra compter sur elle pour retrouver sa place dans l'histoire du monde ; mais nous pouvons en faire une arme redoutable de la conscience universelle et même un corset de fer de l'univers si Lilliput parvient à enchaîner un Gulliver soudoyeur et si la solitude de son pouvoir le rend un jour délirant. " C'est exactement ce qui s'est produit.

Vous faites valoir que, dans ces conditions, la France ne combat pas suffisamment à visage découvert et qu'elle permet à Washington de garder son masque sacré et même de le rendre crédible sur les fonts baptismaux de la démocratie. Mais, depuis 1969, la planète s'est entièrement métamorphosée : l'image télévisuelle en couleurs y a conquis une ubiquité et une instantanéité si extraordinaires que l'Amérique est désormais condamnée à se déplacer de jour et de nuit sur la scène du monde entier sous l'objectif cruel des caméras Tous les peuples de la terre assistent aux gesticulations furieuses et désespérées d'un Goliath croulant sous les pierres que lui lancent des centaines de milliers de frondes de David. Comme vous l'auriez fait, j'organise la résistance morale du monde, face au premier Reich américain.

2 - La foi et les canons

Certes, à la suite de l'effondrement du salut prolétarien, le messianisme du Nouveau Monde a pris le relais du rêve planétaire des évangélistes du travail et ce mythe s'est mis en mesure d'intervenir par les armes et avec une grande rapidité sur toute la terre à partir des garnisons qu'il a installés sans désemparer en tous lieux. Mais l'efficacité du glaive de l'empire et de sa sotériologie au canon sont demeurées proportionnées à la taille de ses ennemis. Ses places fortes sont fragiles face aux hérésies qui se multiplient, parce qu'elles demeurent séparées les unes des autres par de vastes territoires soustraits aux fulminations de l'orthodoxie centrale de la nouvelle Rome et parce que, non seulement le maintien en état de marche de l'artillerie inter continentale du nouveau maître, mais son existence même dépendent du degré de servitude volontaire, donc du seul bon vouloir dont faisaient preuve les peuples asservis de l'Europe, de l'Afrique, du Continent sud américain, de l'Australie. La piété de la dépendance est entrée dans les mœurs, mais elle se montre précaire et nullement transmissible à titre héréditaire.

Vous disiez déjà que la bombe atomique n'était pas un canon plus gros que les précédents. Vous saviez que, de Marignan à Hiroshima, l'histoire avait tiré à boulets rouges sur tout ce qui bougeait. Depuis lors, les tentatives de réhabilitation du canon ont toutes échoué : l'Amérique tout entière est devenue une canonnière anachronique et rouillée, tandis que les peuples, encore médusés, mais désormais conscients de ce que leur sujétion est toute subjective, donc volontaire, soutiennent sur toute la terre le combat de la France. N'est-ce pas cela, la fidélité à votre mémoire, mon Général ?

3 - De la nature religieuse de l'esprit de soumission

Le spectre du Général : Je vous entends, mais je ne vous ai pas encore entièrement compris . Comment se fait-il que la subordination de l'Europe à l'empire américain ait survécu à l'effondrement du marxisme ? Puisque la France ne me fait sortir de mon sépulcre que trente ans après ma mort, il me faut quelques heures pour m'informer des événements survenus entre ma crucifixion et ma résurrection. Expliquez-moi donc, je vous prie, par quel miracle la subordination des esprits a survécu à la défaite de l'Union soviétique et comment il se fait que les troupes américaines aient réussi l'incroyable exploit de rester l'arme au pied sur le sol d'une Europe qu'elles ne protègent plus contre aucun danger depuis plus de vingt ans.

L'anthropologie expérimentale en voix off : Cette subordination était un prodige religieux. A ce titre, il se rattachait à un autre phénomène mythologique, à savoir que l'empire soviétique incarnait un finalisme mystique à l'échelle mondiale du seul fait qu'une utopie politique messianisée sur toute la surface de la terre incarnait nécessairement une forme de l'évangélisme originel, lequel annonçait déjà le débarquement imminent d'un royaume du ciel en ce bas monde. A l'exemple du premier christianisme, les prophètes de la rédemption prolétarienne se dressaient contre l' " oppression" d'un péché à éradiquer rapidement. L'esprit purificateur avait émigré de Rome à Moscou. L'Occident rationnel était terrorisé par une armée de croisés en marche contre les bastions d'un capitalisme diabolisé par la sotériologie de Karl Marx. La terre tout entière allait se réenflammer sur le modèle des libérateurs du tombeau du Christ. Au début du XXIe siècle, le rêve plus classique et proprement théologique du salut était en passe de basculer derechef du côté des ciels chrétien, musulman et juif - mais l'empire américain suait sang et eau à enflammer ses armées de la foi et le mythe d'une délivrance théologique de l'univers faisait long feu, parce que l'Europe et le monde civilisé s'étaient édifiés depuis cinq siècles sur la critique rationnelle des sotériologies religieuses.

Jacques Chirac : De votre temps déjà, l'Amérique se présentait comme un empire du Bien. J'ai donc mobilisé le monde contre le Mal, et nous avons ravi à l'Amérique, mais pour une plus juste cause, le sceptre de sa théologie de la Liberté.

L'anthropologie expérimentale en voix off : A la suite de la rapide victoire militaire des croisés de la démocratie marchande en Irak, le paysage politique s'était éclairci. L'anthropologie historique n'est pas descriptive : elle propose un décryptage proprement anthropologique de l'Histoire, donc un regard armé d'une distanciation scientifique nouvelle à l'égard de l'espèce humaine. C'est dans cet esprit qu'elle observait l'expansion comparée des empires tyranniques et des empires démocratiques. Lacédémone s'étendait à terrasser des démocraties, Athènes à terrasser des dictatures, mais Athènes n'en régnait pas moins en maîtresse sur les cités qu'elle était censée avoir converties au pouvoir populaire. En 2003, les subterfuges sous lesquels Washington masquait son expansion armée ont commencé de dessiller les yeux de la classe politique européenne. Même si l'Irak avait disposé d'armes chimiques comme tout le monde, ce n'était pas une menace réelle pour l'Amérique - il fallait seulement décider si l'on se mettrait au service d'un empire de type démocratique devenu ambitieux de dominer la terre ou si on allait en entraver l'expansion.

Du coup, la nouvelle anthropologie scientifique a commencé d'observer les divers alliages de la force avec ses masques que l'encéphale humain a commencé de sécréter au paléolithique, mais dont nous ne conservons des traces écrites que depuis environ 6000 ans . Ce nouveau recul de la raison historique allait redonner à l'Europe le premier rang dans les sciences humaines.

(A suivre…)

15 avril 2003