1 - Une histoire de montagnes
et de souris
2 - L'occupation militaire de l'Europe
3 - Un nouveau regard sur la
politique
4 - La volonté de s'asservir
5 - Comment sélectionner les
élites de demain ?
1 - Une histoire de
montagnes et de souris

Vous connaissez l'adage qui dit que la montagne a accouché
d'une souris. Les Romains disaient ces choses-là un peu autrement:
dans leur langue on écrivait: "Les montagnes accouchent, il
en naîtra une ridicule souris." Quand vous aurez lu Des
souris et des hommes de John Steinbeck, vous saurez que
cette expression proverbiale est la plus inexacte du monde. C'est
tout le contraire que démontre l'histoire: les souris ne cessent
d'accoucher des plus hautes montagnes.
Deux
siècles durant, la planète des chrétiens s'est précipitée tout
entière vers le Moyen Orient. Par vagues géantes les nations se
sont ruées sur la Palestine les armes à la main et des générations
ont porté le glaive et la mort à Bethléem pour seulement retirer
des mains des peuples de l'endroit un sépulcre inutile, puisque
le fils de Jupiter l'avait quitté, dit-on, au matin du troisième
jour. Aussi, les Romains disaient-ils couramment, non point, comme
nous: "Faire une montagne d'une taupinière", mais "faire
de grands fleuves d'un ruisselet" ou "un Océan d'une rivière",
ou "des tragédies avec des broutilles", ou encore "bâtir
un arc de triomphe sur un égoût", tandis que les Grecs
faisaient "un éléphant d'une souris".
Mais
ces sages avaient beau se moquer des exploits de leurs souris
géantes, leurs prières n'en jaillissaient pas moins de la métamorphose
constante de leurs peccadilles en catastrophes cosmiques. Quand
les malheurs de la guerre les avaient mis à genoux, quand leurs
légions terrassées étaient proches de tendre leurs gorges à l'ennemi,
quand les désastres de leurs armes livraient Rome aux glaives
des Gaulois ou aux flèches des Numides d'Annibal, ils se demandaient
seulement quels rites magiques ils n'auraient pas méticuleusement
respectés et combien de bœufs pesants il leur fallait sacrifier
sur leurs autels pour tenter d'apaiser leurs dieux légitimement
sortis de leurs gonds. Cette faiblesse de jugement du genre humain
s'est ensuite perpétuée : il aura suffi qu'Eve mangeât une pomme
au paradis pour que, de génération en génération, la malheureuse
espèce à laquelle vous appartenez - mais dont vous ne manquerez
pas de redresser l'échine - fût frappée d'un malheur irréparable,
qu'on appelle le "péché originel" et qui, depuis des millénaires,
nous précipite tous dans la mort.
La
faculté du genre humain de faire accoucher des catastrophes aux
souris s'est illustrée de nos jours par des guerres interminables
et sans issue, qui continuent de conduire à la ruine les nations
et les empires les plus puissants de la terre. C'est ainsi que
les plus grands d'entre vous ont vu un ministre des affaires étrangères
des Etats-Unis d'Amérique brandir une fiole magique sous les yeux
de toutes les nations de la mappemonde. "La fin du monde,
clamait-il, est cachée dans ce flacon. L'explosion de ce concentré
anéantirait le globe terrestre en moins d'une heure." Aussitôt
notre astéroïde s'est précipité sur les lieux du danger et il
a prévenu l'apocalypse avec la même fougue, la même foi et la
même fureur que nos ancêtres avaient couru huit siècles auparavant
au secours d'une tombe inhabitée.
2 - L'occupation militaire
de l'Europe 
En toutes choses vous aurez à observer le jeu des souris avec
les chats. Mais les premières ne sont pas aussi folles qu'on le
dit. Elles savent que, pour faire peur aux chats, il suffit de
leur montrer en tous lieux des matous la gueule grande ouverte
et les poils hérissés. Mais j'attire votre attention, mes enfants,
sur le ratatinement du temps des nations. Nous avons gardé un
souvenir affligé des erreurs dans lesquelles nos ancêtres se sont
empêtrés, parce que leurs souris les avaient entraînés vers des
terres trop lointaines. Quand votre tour sera venu de prendre
en mains les rênes de la France, vous saurez que l'histoire du
monde n'est pas celle des montagnes dont accouchent les souris
et que toute la difficulté n'est que d'apprendre à distinguer
l'essentiel de l'accessoire. Vous pensez bien que si les souris
font tant de bruit et si tout leur théâtre n'est qu'un vain tapage,
c'est parce que le genre humain est devenu suffisamment futé pour
qu'il faille faire un grand tintamarre afin de seulement détourner
un instant son attention d'un spectacle qu'il verrait le plus
clairement du monde si ses jugements n'étaient troublés par l'assourdissement
qui frappe ses oreilles.
Que devrez-vous apprendre à regarder les yeux grands ouverts,
quelles images devront-elles se graver en tout premier lieu sur
vos rétines, quel spectacle devrez-vous garder avant tout autre
en mémoire ? Celui de trois quarts de siècle d'occupation de l'Europe
par des troupes étrangères. C'est cela que le monde entier des
souris tente de vous dissimuler. Sachez que tout le tohu bohu
de la génération qui vous précède est seulement destiné à fixer
votre attention sur des broutilles, sachez que rien ne protègera
les générations actuelles de la honte dont la postérité les frappera,
sachez que vos descendants jetteront sur eux un regard de dégoût
et de mépris, sachez que les siècles à venir les feront passer
en jugement devant un tribunal aux verdicts sans appel, sachez
que mille voix les frapperont d'infamie jusque dans les livres
d'images que les enfants de votre âge liront demain sur les bancs
de l'école, sachez que jamais il ne leur sera pardonné de n'avoir
pas jeté à la mer les troupes étrangères qui occupaient leur territoire,
alors qu' aucun ennemi n'était en vue aussi loin que portait leur
regard. Songez que vous serez la génération des vengeurs de l'Europe
humiliée. Ne leur pardonnez jamais d'avoir plié l'échine et rampé
pendant trois générations devant les galonnés d'un empire étranger
incrusté sur leur sol.
3
- Un nouveau regard sur la politique 
Mais
pour que vous ouvriez les yeux de l'étonnement et de la fureur
sur vos piteux ascendants, il vous faudra conquérir un tout autre
regard de l'intelligence politique. Sachez donc que le cerveau
du genre humain se trouve encore en cours d'évolution et qu'il
est demeuré si faible qu'il suffit de brandir sous les tentacules
de cet organe en bas âge - les yeux, les oreilles, le nez, le
mains mêmes de votre espèce - de brandir, dis-je, des leurres
microscopiques afin que l'attention de sa conque sommitale se
porte tout entière sur des chiffons de diverses couleurs. Et pourquoi
cela? Parce que l'Union européenne n'a pas de balance de la justice,
pas de tribunal de la vérité, pas de magistrats de la raison.
Il vous faudra donc apprendre le difficile scannage des neurones
de la génération qui vous a précédés, ce qui exigera de longues
études aux plongeurs capables de demeurer en apnée aux plus grandes
profondeurs.
Depuis
qu'il s'est auto-vocalisé, le singe locuteur est demeuré tellement
aveugle, comme disait Voltaire, que cet "imbécile n'apprend
que par l'expérience". Il vous faudra donc prévoir les expériences
fâcheuses qu'il sera inévitablement appelé à faire pour qu'il
apprenne à ouvrir l'oeil. Puis, il vous appartiendra de porter
vos regards beaucoup plus loin que les générations qui vous ont
précédés. Jusqu'où, vous demanderez-vous, l'Europe courra-t-elle
au néant? A quelle heure les sottes rênes de l'expérience la contraindront-elles
à ouvrir les yeux sur le cadran d'une toute autre horloge, celle
de l'intelligence?
Dites-vous
bien que les classes dirigeantes d'une vieille civilisation se
trouveront bien empêchées d' accoucher tout subitement d'une élite
politique dont les yeux grands ouverts apercevraient les ressorts
psychogénétiques de l'impuissance et de la cécité dont souffrent
les démocraties déclinantes. Comment enfanteraient-elles des aigles
capables de scruter l'avenir, comment des chefferies régionales,
donc tribales par nature verraient-elles que jamais l'Europe n'existera
dans l'ordre politique aussi longtemps qu'elle se trouvera occupée
par des armées étrangères, parce que l'accoutumance des Etats
et des populations à leur vassalité cache leur asservissement
à leur propre regard?
C'est
pourquoi il vous faudra devenir des savants d'un type nouveau
- des savants dont la vocation sera de faire débarquer l'étude
de l'inconscient politique simiohumain dans la science historique
de demain. On savait, depuis les La Rochefoucauld, les Vauvenargues
ou les Chamfort que la parole humaine est faite pour cacher l'apparence
de la pensée dont se vante cette espèce; mais on ignorait que
l'humanité cache ses faux-fuyants sous le manteau d'un langage
immaculé, et que, de surcroît, son innocence naturelle lui fait
ignorer ce qu'elle cache avec tant de soin.
4 - La volonté de
s'asservir 
Si votre science de l'histoire et de la politique ne dispose pas
d'une psychanalyse de l'historicité humaine, vous ignorerez que
l'Europe ne sait pas qu'elle désire sa vassalité et que son discours
démocratique et républicain n'est qu'un masque de sa volonté refoulée
de s'asservir en cachette et sous l'apparat galonné de l'affichage
même de son indépendance et de sa souveraineté. Aussi longtemps
que vous ignorerez cela, votre génération ne saurait former les
élites futures d'une Europe tapie sous les ailes de ses séraphins.
Vous devrez donc mettre en évidence ce qu'il faut entendre quand
on évoque à la fois l'innocence et la culpabilité des générations
dont l'encéphale angélisé accouchait des montagnes de ses songes
afin de se cacher à elles-mêmes ce qu'elles craignaient tellement
d'apprendre. Comme disait un précurseur du Dr Freud, Jules César,
les hommes croient volontiers ce dont ils veulent se persuader.
Si l'Europe demeure suspendue aux basques de l'Amérique, elle
subira le sort de l'Angleterre que son statut insulaire et ses
attaches serrées avec les banquiers de la City depuis 1694 isolent
dans une servitude chamarrée. Quelles que soient les hautes responsabilités
que le souverain d'outre-Atlantique paraîtra confier occasionnellement
au Vieux Monde, celui-ci ne sera jamais que le majordome le plus
enrubanné de toute la galerie. Mais si notre Continent changeait
résolument de cap et prenait la tête des nations émergentes, comment
mobiliserait-il non seulement une Allemagne redevenue résolue
et conquérante après un siècle de pénitence, mais l'Italie, l'Espagne
et les démocraties nordiques, dont l'Amérique tiendra le licol
et dont elle fera sa masse de manœuvre en Europe?
Il
vous faudra donc sceller avec la Russie, la Chine et l'Inde, mais
également avec la Syrie, l'Iran, la Turquie et les Etats arabes
que vous aurez ralliés une alliance qui seule sera en mesure de
changer l'Europe en un pôle d'attraction de taille à servir de
moteur industriel et de bouclier à la planète de demain. Mais
pour cela, vous devez savoir que la vraie culpabilité politique
des classes dirigeantes de l'Europe est d'avoir accepté le nouvel
"ordre du monde", c'est-à-dire le nouvel équilibre des
forces issu de la défaite de l'Allemagne en 1945.
Vous
n'avez pas d'autre ennemi que l'empire devenu le maître et le
protecteur, donc le vassalisateur du Vieux Monde, et tous vos
efforts doivent se trouver subordonnés à la seule et unique ambition
de tirer l'Occident de l'abîme dans lequel il s'est précipité
sous la bannière des évangélistes de leur propre victoire . Il
ne s'agit pas de haïr ou de mépriser votre adverasaire; au contraire,
c'est à honorer son génie que vous vous porterez à la hauteur
de votre vocation.
Les
Gaulois avaient appris l'art de la guerre moderne de leur temps
à l'école du vainqueur d'Alésia. Rendez-vous dignes du César qui
vous fait face. La Rome d'aujourd'hui est en droit d'exploiter
ses victoires. Tout empire s'étend par la force de ses armes.
Ce n'est donc pas la légitimité de ses conquêtes que vous devez
contester, c'est votre acceptation honteuse de son triomphe que
vous devez apprendre à mépriser dans vos cœurs et dans vos esprits,
parce que ce sont les âmes des esclaves qui vous tentent ou vous
séduisent. Vous êtes les apprentis de vos mérites à venir; et
ce ne sont jamais les pleurs d'enfants des peuples qui leur redonnent
leur rang, mais le courage et la force qui distinguent les nations
debout des nations couchées.
5 - Comment sélectionner
les élites de demain? 
Mais
quelle chance auriez-vous de jamais armer l'Occident d'une vision
politique à l'échelle du monde si vous n'aviez pas radicalement
modifié au préalable le mode même de sélection de vos dirigeants
? Vous savez que leurs artifices leur permettent de se faire élire
au suffrage universel, mais les rendent entièrement étrangers
à la conduite des affaires du monde.
On
ne couve pas les aiglons dans les poulaillers. La tâche qui vous
attend est immense et ingrate ; mais rien ne porte des fruits
abondants qui n'ait germé longtemps sous la terre. Vous devez
tirer avantage du déclin réversible de l'Europe des armes et de
la pensée pour faire mûrir une récolte cérébrale qui rendra le
Vieux Continent à nouveau digne de guider le destin de l'intelligence
du monde. Peut-être une seule génération suffira-t-elle à modifier
l' échiquier du "Connais-toi", peut-être votre heure sonnera-t-elle
avant vingt ans, parce que le char de l'expérience s'est emballé
et que ses chevaux ont pris le mors aux dents au point que la
vue du fossé béant pourrait réveiller en sursaut le cocher.
22
février 2010