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Une histoire anthropologique du cerveau européen

 

Si la philosophie est la discipline de la pesée de l'encéphale de l'humanité et si notre niveau mental est le baromètre de notre évolution, quelle révolution de l'intelligence politique le monde actuel attend-il ? L'heure aurait-elle sonné où la distinction entre la raison seulement pratique née avec les chimpanzés et la raison fondée sur la distinction entre le vrai et le faux aurait débarqué dans l'Histoire ?

Nous avons besoin d'un éclairage scientifique de la régression intellectuelle de la France qu'inaugurerait la politique de Nicolas Sarkozy.

1 - Qu'est-ce que la philosophie ?
2 - La deuxième étape
3 - La troisième étape
4 - Une espèce devenue paranoïaque
5 - Le génie littéraire et l'anthropologie critique
6 - Résumé du chemin parcouru
7 - La raison politique du chimpanzé
8 - L'âge postzoologique de la politique
9 - La sortie de l'âge paranoïaque de l'encéphale simiohumain nous est-elle promise ?

1 - Qu'est-ce que la philosophie ?

A la suite de la mise en ligne de mes deux derniers commentaires anthropologiques de la théopolitique contemporaine (Trois autopsies de Dieu, Sébastien Fath, Luc Ferry et Marcel Gauchet, et " Sarkozy est-il fou ? " Marianne, Analyse anthropologique du " cas Sarkozy " ) de nombreux internautes-philosophes m'ont demandé s'il me serait possible de résumer une histoire de la pensée occidentale articulée avec celle du cerveau européen. Bien qu'une telle histoire de la raison, me fait-on remarquer, se trouve explicitée sous ma plume dans la bibliothèque des Idées de Gallimard depuis fort longtemps (Science et Nescience, 1970, La Caverne, 1974), l'actualité internationale n'aurait-elle pas donné, depuis quelques années, une tonalité nouvelle aux ouvrages que j'ai publiés il y a un quart de siècle ?

Il n'est pas de ma compétence de répondre à une formulation de la question aussi favorablement intentionnée . En revanche, il m'est permis de rappeler que l'esprit sotériologique de l'humanité dont témoigne la démocratie messianisée de l'Amérique d'aujourd'hui n'a pas changé sur le fond depuis les croisades et que la scission de l'encéphale simiohumain d'aujourd'hui entre le réel et le songe soulève le même embarras qu'au Moyen-Age, de sorte que la rechute, si spectaculaire qu'elle soit, de toute la géopolitique contemporaine dans une dichotomie cérébrale de type religieux ou parareligieux n'a en rien modifié les fondements anthropologiques du mythe d'une " rédemption " théologique ou idéologique. Je me contenterai donc de préciser brièvement trois étapes d'une histoire anthropologique du cerveau occidental .

La première met en évidence que la philosophie est la discipline de la pesée du niveau mental du genre humain et qu'à ce titre elle est anthropologique depuis Platon. Dans le Petit Hippias, le psychagogue athénien nous apprend que le cerveau des Grecs moyens de son siècle n'était pas encore en mesure de distinguer clairement la question : " Qu'est-ce que la beauté ? " de la question : " Quel objet est-il beau ? ". L'accoucheur de notre intelligence s'exténue à préciser qu'il s'agit de définir la beauté " en elle-même et pour elle-même " ; mais Hippias lui répond invariablement : " Je vais te dire ce qui est beau : un beau vieillard ". Socrate essaie plusieurs fois d'expliciter l'objet de la question, mais rien n'y fait. Une belle vierge, puis une belle marmite feront l'affaire. Afin de mieux réfuter une infirmité cérébrale naturelle , Platon en appelait à l'élévation des " idées pures " dans un empyrée où elles prendraient l'éclatante revanche de leur auto-divinisation et vaincraient l'émiettement désespérant du monde dans le singulier. Il aura fallu attendre Abélard pour que la boîte osseuse de l'Occident découvrît le statut du concept et parvînt à observer le fonctionnement du cerveau en son pouvoir de forger l'outil de l'abstraction.

2 - La deuxième étape

La seconde étape d'une radiographie anthropologique des capacités dont dispose la matière grise des évadés de la zoologie se trouve également amorcée chez Platon, qui a esquissé les premières spectrographies déjà psychanalytiques des questions et des réponses que sécrète le cerveau dichotomique de notre espèce . Dans le Lachès , par exemple, deux pères de famille consultent Socrate sur la question de savoir s'il est utile d'enseigner l'art de l'escrime à leurs fils afin de parfaire la préparation militaire obligatoire des citoyens d'Athènes. Socrate leur fait remarquer que la réponse à leur interrogation dépend de la connaissance de la nature de la question posée , parce que l'art de la guerre repose entièrement sur le courage du soldat face à l'ennemi et qu'il est donc indispensable de s'interroger au préalable sur la nature de la vaillance des éphèbes sur le champ de bataille. Mais si l'on remonte plus en aval encore de la question, on découvre qu'elle exige un calibrage de l'encéphale dont les stratèges sont dotés dans les démocraties ; car c'est à eux qu'il appartient de répondre à la question la plus décisive, celle de savoir quel type de courage se révèlera le plus efficace sur le terrain, celui des hoplites et des peltastes qui se rueront dans la mêlée avec une fureur aveugle et stupide ou celui des combattants de l'intelligence d'Athéna, qui seuls mèneront l'assaut avec toutes les ressources des guerriers avertis, donc pleinement conscients du danger.

Mais, du coup, non seulement la question est devenue anthropologique, mais elle se greffe d'avance sur celle de notre connaturalité avec l'animal, puisque Platon soulève alors la question de savoir si le courage proprement humain est confusible avec celui des bêtes sauvages, dont la férocité passe, aux yeux du général Lachès, pour le sommet du courage à la guerre. La modernité de la pesée anthropologique de l'encéphale militaire de l'humanité chez Platon a été démontrée par un demi-siècle de dissuasion nucléaire dite " d'équilibre de la terreur " au cours de laquelle la question décisive de la stupidité ou de l'intelligence des généraux d'aujourd'hui n'a jamais pu être portée au cœur de la sorte de science de la guerre inaugurée par la capacité inattendue qui nous a été accordée de faire exploser la matière, alors qu'un conflit armé entre deux puissances embarrassée par leur foudre ne serait évidemment qu'un suicide à deux et pulvériserait en tout premier lieu la notion même de champ de bataille.

Néanmoins, le matamorisme des Lachès du XXe siècle a pris le pas sur les thèses du général Nicias de Platon, qui jugeait le courage animal, donc aveugle, d'une laideur indigne du genre humain. Mais le regard d'anthropologue que la philosophie porte depuis vingt-cinq siècles sur l'encéphale simiohumain démontre que la plongée de la raison critique dans les entrailles des questions conduit à une connaissance de notre espèce fondée sur la pesée de notre intelligence semi animale et que la science de l'évolution et du fonctionnement de notre cervelle est l'objet réel de toute la philosophie occidentale .

Il en résulte logiquement que la radiographie de nos interrogations se répercute ensuite sur le scannage de nos réponses, parce que celles-ci jaillissent aveuglément de nos interrogations sottement préservées de tout examen de leur préconditionnement psycho-biologique. Dans le Lachès déjà, la philosophie se révèle critique par définition, ce qui lui permet de prendre un retard transanimal sur des réponses fondées bien davantage, chez les bêtes, sur leurs réflexes que sur un embryon de réflexion. Dans les premières semaines, l'espèce simiohumaine prend du retard sur les petits du chimpanzé. Puis elle les dépasse au cours d'un lent développement de ses capacités cérébrales. Dans notre état actuel, nous n'avons pas encore atteint l'étape décisive au cours de laquelle nos analyses anthropologiques des questions que nous nous posons précédera le jaillissement spontané et irréfléchi de nos réponses. C'est que notre lenteur est conditionnée, comme Hegel l'a souligné, par le fait que les progrès de la notion même de philosophie parmi nous ont toujours découlé d'une interprétation fécondante du passé de notre capacité virtuelle d'apprendre à penser.

3 - La troisième étape

La troisième étape d'une connaissance anthropologique de l'histoire de la philosophie occidentale est l'accès de cette discipline à un regard sur l'encéphale biphasé du singe-homme . Un millénaire et demi d'interprétation religieuse de notre aventure par la médiation de nos mythes sacrés se serait arrêté dès le XVIe siècle si l'évangélisme protestant n'avait pas retardé l'extinction de nos cosmologies bipolaires, qui n'ont tari qu'avec la mort de Hegel en 1830. Depuis cent soixante quatorze ans, aucune philosophie fondée sur le monothéisme n'est plus seulement concevable ; mais la pression qu'exercent encore dans le monde entier les cerveaux dichotomisés sur le modèle théologique ou idéologique a été prolongée par de nombreux " philosophes " demeurés dans l'enfance et dont la crédulité illustre la lenteur de la croissance de notre intelligence; car si un philosophe simiohumain du temps de Platon avait déclaré inexistants tous les dieux de l'Olympe et leur chef , il aurait passé pour dément. Aujourd'hui, nos philosophes pieux tiennent pour avéré que Zeus, Osiris ou Mithra sont morts ; mais cette évidence ne rend que plus avérée à leurs yeux l'existence du dieu unique sous le ciel duquel le hasard les a fait naître , et cela quand bien même leurs dieux uniques s'élèvent à trois et qu'ils se différencient par l'incompatibilité de leurs théologies entre elles.

Un autre obstacle d'origine politique ralentit la marche de notre encéphale sur le chemin d'une prise de conscience de ce que la croyance de nos ancêtres en l'existence hypervaporeuse de trois personnages chargés de se partager l'immensité ressortissait à un fantasme collectif demeuré quasi universel et dont témoigne encore de nos jours le cerveau schizoïde de milliards de nos congénères. Exemple : la fille de Churchill avait passé plusieurs années en France. A son retour en Grande Bretagne, elle avait fait part à son père de ses doutes sur l'existence de Dieu. Le vieux lion avait secoué la tête d'un air incrédule, puis il s'était exclamé : "Quelle question typiquement continentale ! " On sait que le statut du dieu de l'Angleterre a été aussi clairement que définitivement décrété par Elisabeth 1ère . Depuis lors, ce dieu-là est celui qui convient au cerveau du peuple anglais et au bon fonctionnement des institutions politiques du Royaume Uni ; et s'il est bien réel, c'est que son bon usage sur la terre passe pour la preuve de son existence dans l'espace.

C'est que notre cerveau actuel se trouve encore majoritairement placé en deça de la question du statut de la notion de vérité en tant que telle. Un siècle après la loi de 1905, l'encéphale de la Ve République réfute l'offensive de Nicolas Sarkozy contre la laïcité d'un point de vue strictement utilitaire: le communautarisme religieux diviserait les Français, la laïcité les rassemble. Mais on aurait grand tort de s'imaginer que Charles Quint raisonnait autrement à la Diète de Spire et que l'inquisition espagnole défendait des propositions proprement théologiques: la vérité de la foi catholique était démontrée par le fait qu'elle préservait l'unité cérébrale de l'empire, la fausseté du protestantisme résultait de ce que cette doctrine allait scinder le cerveau de la France, entre deux magistères et assurer l'hégémonie mondiale de l'Espagne jusqu'à l'abolition de l'Edit de Nantes.

4 - Une espèce devenue paranoïaque

C'est pourquoi la troisième étape d'une lecture anthropologique de l'évolution de notre encéphale exige une pesée de l'intelligence simiohumaine beaucoup plus difficile que toutes les précédentes, parce que l'heure a sonné de poser la question de fond, celle de l'inexistence de tous les dieux et de la fonder sur la logique d'une interprétation cohérente de l'histoire de la philosophie . Mais quoi de plus décisif et de plus dangereux que de porter sur les fonts baptismaux de notre intelligence critique à venir un examen sévère des causes psychogénétiques du refus que toutes nos classes dirigeantes opposent encore sur les cinq continents à la reconnaissance du caractère imaginaire par nature et par définition des divinités d'hier et d'aujourd'hui ?

Et pourtant, si seuls trois Célestes ont survécu au trépas des anciennes confréries de dieux, quelle preuve plus forte pouvons-nous alléguer du chaos qui règne encore dans nos têtes que notre refus d'expliquer le plus grand de tous les miracles, - à savoir que le "vrai dieu " aurait été tout subitement découvert, alors que c'est toujours le dernier du peloton qui passe pour réellement existant.

C'est dire que la troisième étape de la pesée du niveau mental de notre espèce nous contraint de porter notre attention sur le spectacle dramatique que présente toute notre politique et toute notre histoire. Car il est tragique non seulement de reconnaître que nous sommes livrés à de gigantesques fantasmes, mais que notre imagerie religieuse est de type paranoïaque du seul fait que notre encéphale est schizoïde par nature et que notre philosophie critique est donc condamnée à conquérir une connaissance proprement anthropologique de la folie propre au fonctionnement dichotomique de notre cerveau.

5 - Le génie littéraire et l'anthropologie critique

C'est pourquoi la question du statut de la notion de vérité ne progressera parmi nous que subrepticement et seulement à la faveur d'un malentendu politique aussi titanesque que le précédent : notre intelligence collective continuera de témoigner de sa semi simiennité originelle à ne vouloir réfuter que les religions fanatiques , donc politiquement nocives , et elle veillera même à bien conserver les " vraies ", celles qui se prétendront iréniques. Or, tous nos mythes sacrés reposent nécessairement sur des dogmes tenus pour infaillibles, donc pour inoxydables par définition, de sorte que seuls des cerveaux illogiques soutiendront qu'une religion aux dogmes à la fois censés avoir été révélés dans leur formulation définitive et néanmoins amollis par leur long usage pourrait conserver sa vocation de fer de lance du cerveau de notre espèce. Jamais des songes collectifs fatigués ne feront l'affaire.

La conversion de notre pensée philosophique à une radiographie de la démence dont témoigne encore l'étape actuelle de notre évolution cérébrale exige donc le renfort d'une extraordinaire révolution dans la recherche des documents les plus hautement significatifs de l'histoire de notre simiohumanité. Or, ces documents se trouvent, certes, chez Platon, Descartes, Kant ou Hegel, mais aussi chez Eschyle, Sophocle, Cervantès, Shakespeare , Swift, Kafka. Mais notre philosophie d'école n'est pas encore en mesure de radiographier le cerveau des grands visionnaires de la condition simiohumaine. C'est pourquoi j'ai tenté d'étudier la paranoïa politique d'un Nicolas Sarkozy à la lumière de deux romans de Simenon ; mais j'aurais tout aussi bien recouru à Swift, puisque - je m'excuse de le rappeler - La Caverne est tout entière fondée sur une lecture "swiftienne" de la manière astucieuse, mais magique, dont l'espèce simiohumaine antérieure à Einstein s'était fabriqué une intelligibilité de la nature à partir d'une rationalisation stupide des redites aveugles de la matière. L'étude anthropologique des Yahous de Jonathan Swift conduit à la pesée du niveau cérébral du singe onirique, mais également Le Roi Lear , Lady Macbeth, ou La Colonie pénitentiaire de Kafka, où l'analyse de la paranoïa simiohumaine atteint toute sa profondeur anthropologique.

6 - Résumé du chemin parcouru

Il ne reste plus qu'à nous demander si les trois balances à peser notre intelligence que notre philosophie occidentale a successivement construites ont fait progresser notre entendement et si elles nous ont permis de faire le point, donc de préciser le degré de raison dont nous nous trouvons aujourd'hui armés.

La première étape semble avoir été la plus décisive, parce que la capacité de formuler des concepts nous a permis de planifier notre politique à l'aide d'un art d'enchaîner des propositions abstraites à l'école d'une logique liée d'avance à une progression de type dialectique de nos raisonnements. La seconde révolution n'a fait qu'exploiter les promesses de la première ; car sitôt que nous avons su radiographier nos questions en nous mettant à l'écoute de notre dialectique, nous avons été conduits à découvrir les origines animales de notre entendement, puisque toute notre politique de la paix ou de la guerre exprime les dégâts de la sauvagerie ou les bénéfices de l'intelligence dont témoigne notre embryon de courage civique ou politique. Aussi la troisième étape, celle dans laquelle notre espèce se trouve engagée depuis quelques siècles seulement, est-elle la plus dangereuse et la plus difficile à franchir, parce que la pesée des progrès ou des régressions de notre intelligence véritable est devenue la condition première de la poursuite ou du blocage de nos progrès dans l'ordre politique ; et cette pesée dépend exclusivement de notre capacité de faire débarquer la question de la vérité dans la politique internationale.

Certes, les deux premières stations de notre évolution cérébrale nous ont mieux armés pour l'action, puisque notre langage nous a permis de mettre les performances de l'abstrait au service de nos intérêts collectifs les mieux compris. Mais maintenant, le combat pour notre survie passe par un gigantesque conflit entre les apanages dont nous dotons encore notre raison seulement pratique - celle dont nos élites dirigeantes croient faire un si excellent usage - et les prérogatives universelles de notre raison réelle, celle qui se pose exclusivement la question du vrai et du faux et qui définit notre pensée proprement dite.

Jusqu'à présent, notre raison certes délirante , mais utile - compte tenu du niveau mental de nos ancêtres - avait pris le pas sur sa future rivale. Mais si nous devions nous trouver ramenés à la folie qui servait de moteur naturel à notre cervelle bifide d'autrefois, nous oublierions que les progrès de notre intelligence véritable passent désormais par notre initiation à la capacité de distinguer le vrai du faux , et cela, encore une fois, parce que notre avenir politique dépend désormais exclusivement de notre capacité de conquérir cette faculté rarissime et de nous en rendre maîtres.

7 - La raison politique du chimpanzé

Or, le monde actuel obéit encore largement au type de raison politique essayé par les chimpanzés , dont les chefs ne se préoccupaient en rien du contenu des chamailleries qui éclataient dans la horde et qui se contentaient de faire taire le vain tapage des querelles par l'étalage du pouvoir de dissuasion qu'exerçait leur carrure.

Mais quand, à partir de notre XVIIIe siècle, quelques spécimens d'une classe dirigeante d'un type nouveau sont apparus - leur raison politique semblait se placer au-dessus du fatras des pieuses billevesées et des balivernes qui embrumaient les encéphales de leurs congénères - le type de pouvoir et de commandement que ces singes supérieurs ont inauguré sur les dévotions de leurs semblables n'a pas fondamentalement changé de nature. J'ai déjà rappelé que l'Etat laïc ne s'occupe pas davantage que les chefs des chimpanzés du contenu psychique et cérébral du salmigondis des croyances religieuses dont ils ne gèrent les représentations délirantes du cosmos qu'à seule fin de faire taire le vain tapage des disputes théologiques susceptibles de dégénérer en désordres publics.

C'est dans cet esprit qu'un Nicolas Sarkozy veut engager l'Etat à construire des mosquées afin de soumettre les représentations oniriques que cinq millions de musulmans se font de la direction du cosmos à l'habileté administrative de la République. Le droit dont jouissent les fidèles d'Allah d'exercer leur encéphale aux songes de leur religion sont évidemment égaux sur notre territoire à ceux des protestants , des catholiques et des Juifs, dont les cosmologies mythiques ont été adroitement canalisées et rendues globalement compatibles avec le maintien de la paix sociale dans une démocratie polycéphale.

Mais la difficulté de substituer une pesée de notre intelligence véritable à la simple gestion de la boîte crânienne d'une espèce onirique se trouve tragiquement aggravée par l'évolution que la raison politique du chimpanzé a subie au sein des sociétés modernes; car notre raison s'est tellement fragmentée que nous sommes tous devenus de simples gestionnaires des inventions techniques de plus en plus fabuleuses dont nous faisons aveuglément usage: nos automobiles, nos ordinateurs, nos satellites, nos installations électriques, nos chemins de fer, nos téléphones, nos médicaments, nos radios, nos télévisions , bref tout notre outillage collectif, nous ne le connaissons ni ne le comprenons .

Et pourtant nous avons le front de proclamer que nous sommes à la hauteur des merveilleuses inventions que nous devons aux phalanges de nos congénères les plus doués et les plus spécialisés. Mais nous nous contentons d'appuyer sur des boutons. C'est ainsi que nos classes dirigeantes appuient sur les boutons de leur politique religieuse sans savoir davantage comment fonctionnent les divers encéphales des terrorisés de la nuit qu'ils ne savent comment marchent leurs téléphones portables.

8 - L'âge postzoologique de la politique

Il se trouve que cette question ne saurait débarquer dans nos sociétés avant que celle du statut de la notion de vérité ne devienne politique à son tour. Pour l'instant, la gestion de l'encéphale délirant de notre espèce n'a pas quitté le territoire ratissé par les chimpanzés à la puissante musculature : nos classes dirigeantes se sont contentées de recueillir le lointain matériau expérimental des singes supérieurs, qui savaient déjà que la force et la peur sont les mamelles de la politique. Mais voici que notre géopolitique tout entière se trouve menacée par une hypertrophie théologique subite de notre boîte osseuse, voici qu'une recrudescence mondiale du sacré nous livre à nouveau aux fantasmagories les plus folles, voici qu'une régression planétaire du lobe onirique de notre cerveau souligne l'ignorance et l'inexpérience de nos classes dirigeantes, qui cherchent désespérément les boutons sur lesquels il leur faut appuyer pour ramener le calme religieux dans la horde.

Tel est bel et bien le spectacle de la politique internationale qui en appelle à une pesée anthropologique du niveau mental de notre espèce: quand l'armée américaine témoigne de sa foi en la sotériologie qu'exercent nos démocraties en chaleur, quand les croisés du salut écrasent les hérétiques rebelles à leur conversion par les méthodes guerrières censées assurer leur immortalité posthume; quand le Japon reconnaît que l'occupation rédemptrice de l'Irak sera éternelle et quand cette nation prend habilement les devants à déclarer qu'elle prorogera d'un an la présence de ses troupes aux côtés des grands sauveteurs d'Outre-Atlantique, il est bien évident que la pesée du niveau mental d'une humanité jugée en perdition, donc en état de péché mortel a débarqué dans notre géopolitique messianisée et que nos classes dirigeantes ne peuvent plus se contenter de copier le modèle de notre politique hérité de la zoologie : elles sont appelées à subir une mutation extraordinaire de leurs anciennes compétences politiques, ce qui les contraindra à devenir réellement pensantes et à apprendre la distinction socratique entre une vérité politique devenue cancéreuse et la vérité proprement dite.

Les " mensonges utiles " que proféraient nos classes dirigeantes primitives sont à bout de souffle : si les chimpanzés de la politique ne se convertissaient pas à la connaissance anthropologique de l'encéphale actuel de notre espèce, elles perdraient la bataille politique des temps modernes ; car cette bataille se joue désormais sur la question de la pesée du cerveau simiohumain .

9 - La sortie de l'âge paranoïaque de l'encéphale simiohumain nous est-elle promise ?

En vérité, la relecture anthropologique de toute l'histoire de la philosophie occidentale est devenue la condition de la survie de la civilisation de la raison politique . Si nous laissions reléguer la discipline de l'intelligence proprement dite dans le royaume flottant des simples " opinions philosophiques et religieuses ", nous nous comporterions en naufragés de notre évolution cérébrale. La philosophie n'a jamais été une autorité culturelle ; elle se définit comme la discipline dont le savoir pilote la politique et l'histoire des évadés du règne animal, ce qui exige une pesée continue de l'évolution de notre cerveau . Les instruments de cette pesée sont évolutifs à leur tour ; ils répondent à la logique interne d'une civilisation qui sait depuis cent quarante cinq ans seulement que notre espèce est en marche , donc simiohumaine par définition, sinon elle serait déjà arrivée à bon port.

Telles sont les quelques indications par lesquelles je réponds brièvement aux questions de quelques internautes qu'intrigue la rencontre programmée de la politique internationale d'aujourd'hui avec des thèmes exposés dans des ouvrages édités depuis plus de trois décennies chez Gallimard et ailleurs. Mais si la philosophie ne présentait pas le spectacle de sa fidélité à la logique interne qui la commande depuis vingt-cinq siècles, il n'y aurait pas d'histoire des métamorphoses anciennes et modernes de la question centrale que pose cette discipline, celle de la pesée anthropologique de la raison et de la folie de notre espèce.

Telles sont les raisons pour lesquelles , dans mes Trois autopsies de Dieu, Sébastien Fath, Luc Ferry et Marcel Gauchet , je me suis demandé - avec le secours de la liberté d'expression et de la communication immédiate de la réflexion dont seul internet permet de nos jours de faire bénéficier le débat philosophique - pour quelles raisons, dis-je, ces trois auteurs ne se sont pas placés dans la postérité de Darwin et de Freud, alors qu'il n'est pas d'autre théâtre qui permette d'observer la nature du sacré et de se demander pourquoi l'encéphale simiohumain sécrète des personnages fantastiques et qu'il veut croire présents dans le cosmos, alors qu'ils sont imaginaires par définition et que leur longévité dépasse rarement deux millénaires.

Mais telles sont également les raisons pour lesquelles j'ai tenté d'observer la part de l'héritage politique des chimpanzés dans la gestion sarkozienne de l'encéphale simiohumain de type religieux, donc schizoïde, dont notre espèce demeure affligée - car on n'accède à la connaissance anthropologique de l'histoire de notre encéphale que si l'on observe jusque dans la République les deux faces de la paranoïa congénitale à notre espèce - celle qui rend notre politique cérébrale tantôt visionnaire, tantôt asservie à nos origines zoologiques.

3 janvier 2005