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Section Les défis de l'Europe
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L'Europe et la liberté

 

1 - Soumission politique, agressivité économique de l'Europe
2 - Le pari de l'euro
3 - La "gratitude" , fondement de la politique
4 - Le "protecteur" s'incruste
5 - L'offrande de notre vassalité
6 - La sainte alliance de "Dieu" avec la démocrate américaine
7 - La renonciation à la guerre de l'intelligence

 

1 - Soumission politique, agressivité économique de l'Europe

Comment se fait-il que le continent de la liberté, né à Salamine il y a vingt-cinq siècles, accepte qu'une puissance étrangère lui interdise de porter les armes et que cette vassalité ne provoque pas, pour le moins, l'intense stupéfaction d'une civilisation à laquelle notre planète doit l'existence même des Lettres, des arts et des sciences ? Notre humiliation politique se révèle plus énigmatique encore si l'on songe au contraste qu'elle présente avec l'agressivité d'une Europe demeurée ambitieuse dans le commerce, l'industrie et la technique : n'a-t-on pas entendu M. Lagardère expliquer publiquement qu'il travaille depuis trente ans à terrasser le monopole mondial de Boeing et qu'avec l'A380 d'Airbus, cette guerre est devenue globale ?

2 - Le pari de l'euro

Les descendants des vainqueurs de la Perse ont, en outre, osé frapper une Monnaie panhellénique, si je puis dire, et ce sont de surcroît nos souverains qui ont pris du retard dans la connaissance des ultimes secrets de la matière . Comment expliquer ce divorce entre notre timidité militaire et l'intrépidité conservée de la seule culture qui soit née de la pensée philosophique et scientifique et de la tragédie? C'est que, depuis les origines, notre lucidité civique a été forgée dans les combats contre la tyrannie . L'unité allemande a conduit à Hitler , tandis que l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la Grèce accédaient à la démocratie pour avoir subi les dictatures de Mussolini, de Franco, de Salazar et des colonels. C'est pourquoi les peuples européens ne sont pas sensibles à l'occupation de Naples par la flotte de guerre américaine, à l'installation de l'État-major de l'étranger à Mons et au statut d'exterritorialité perpétuelle des bases militaires de leur protecteur sur leur sol - c'est-à-dire à la constitution de parcelles de terre américaine en Europe. Depuis un demi siècle, nos dirigeants ont beau tenter d'expliquer à leurs opinions publiques que l'Histoire ne fournit aucun exemple d'une puissance politique réelle qui se serait privée de la souveraineté et de la puissance militaire qui en est l'expression naturelle.

3 - La "gratitude" , fondement de la politique

Du coup, les formes modernes de l'assujettissement de l'Europe à un empire d'au-delà des mers sont devenues insidieuses, séductrices et anodines en apparence. De plus, c'est un maître du dehors qui nous a libérés de nos guerres intestines. Aussi les citoyens s'imaginent-ils que la politique internationale serait fondée, comme la théologie, sur la gratitude éternelle des peuples à l'égard d'un puissant délivreur. D'où le spectacle ahurissant que présentent des élites gouvernementales empêchées d'informer leur population des lois qui régissent l'Histoire depuis que l'humanité s'est dotée d'une mémoire. M. Michel Barnier, membre de la Commission de Bruxelles, disait il y a deux ans, que le moment était peut-être venu d'oser expliquer pourquoi nous avons signé le traité de Rome il y a un demi siècle !

4 - Le "protecteur" s'incruste

Un césarisme démocratique d'un modèle inconnu de l'Histoire règne sur la conscience civique des descendants d'Athènes et de Rome: pendant près de quatre décennies, les démocraties du Vieux Monde se sont imaginées que leur mise déguisée sous protectorat répondait à la générosité naturelle d'un souverain, qui venait les protéger à grands frais contre la menace soviétique. Même M. Mitterrand a cru que les troupes étrangères refranchiraient aussitôt l'Atlantique après la chute du mur de Berlin et M. Havel exposait candidement cette idéologie au congrès américain avant qu'on ne le fît prestement rentrer dans le rang. Non seulement le " protecteur " est resté, mais il s'indigne désormais que nous relevions la tête jusqu'à prétendre retrouver notre indépendance. Quant à l'Angleterre, ce n'est pas aux fins de conjurer le péril d'une résurrection de Napoléon qu'elle travaille à la dissémination de l'Europe aux côtés du nouveau maître du monde, mais en application d'une politique minutieusement exposée dès 1516 par Thomas More dans L'île d'Utopie.

5 - L'offrande de notre vassalité

A qui la faute, sinon à nous-mêmes ? En vérité, nous sommes si peu confiants en notre unité politique à peine esquissée que nous mettons notre César évangélisateur en garde contre la tentation de se retirer sur ses terres, tout en nous efforçant, dans le même temps, de retrouver le droit de placer nos propres armées sous notre commandement, du moins en temps de paix ; et nous renouvelons à l'empereur d'un univers devenu biblique l'offrande de notre vassalité chaque fois qu'il nous menace de nous abandonner à nos responsabilités ; et sitôt qu'un dictateur, même au petit pied, resurgit sur nos territoires, nous croyons voir le spectre de Hitler sortir de la tombe et nous livrer à l'apocalypse.

6 - La sainte alliance de "Dieu" avec la démocrate américaine

Quant à l'influence culturelle de l'Europe, elle a besoin de lutter contre la sainte alliance de " Dieu " avec la démocratie américaine, qui permet à cette nation panspermique de mettre le créateur de la Genèse au service de son messianisme de la Liberté. Certes, le védrinisme a le mérite de nous permettre de légitimer les cultures locales, mais aussi, hélas, les tribalismes et les folklores. A ce prix, l'Europe perd son fer de lance, la pensée. Depuis Platon , notre civilisation était tout entière fondée sur les progrès de la raison, donc sur le combat de l'intelligence contre la dictature des mythologies sacrées. Nous ne gagnons rien à nous agenouiller devant toutes les superstitions du monde. A ce compte, notre suicide philosophique nous donne rendez-vous au bout de la route.

7 - La renonciation à la guerre de l'intelligence

Combien de temps une Europe terrorisée par le souvenir de ses despotes demeurera-t-elle un Pygmée sur la scène internationale ? Sans doute aussi longtemps que notre renonciation à la guerre de l'intelligence nous empêchera de féconder la postérité de Darwin et de Freud et de reconquérir l'hégémonie intellectuelle sans laquelle il n'est pas de civilisation durable Peut-être l'avenir socratique de l'Europe et le secret de sa résurrection cérébrale sera-t-il de percer les secrets des idéologies sanglantes qui nous ont assujettis à un maître venu d'au-delà des mers.

11 février 2001