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Section Les défis de l'Europe
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"Parce je m'appelle lion..."*

 

Dans La justice face à la loi du plus fort, j'ai rappelé que Rome elle-même adore une divinité sacralisatrice de l'obéissance à la force et j'ai souligné que le vrai fondement de l'esprit de justice n'est pas dans les trois monothéismes, mais dans Descartes. L'analyse ci-après étudie la pratique théologique des affaires du monde par l'Amérique messianique. La science politique de demain se fondera sur une connaissance anthropologique du cerveau religieux. Si Hitler est de retour, quels maîtres et quels esclaves met-il au monde et quelle psychanalyse politique répondra-t-elle à cette question ?

1 - De l'asservissement théologique de l'Europe au Nouveau Monde
2 - Le château de cartes américain
3 - De la connaissance historique de l'expansion des empires
4 - L'inculture politique des élites de la démocratie
5 - Qu'est-ce que la science des relations politiques entre les États ?
6 - De l'expansionnisme de l'empire des masques
7 - Du mode de progression des empires
8 - La viscéralité de la bonne conscience religieuse
9 - Que faire quand le masque théologique d'un empire s'étale sur tous les écrans ?
10 - Le vrai et le faux réalisme politique
11 - L'amour de la servitude
12 - Jouer sur le velours
13 - Retour de permission

1 - De l'asservissement théologique de l'Europe au Nouveau Monde

Le nouveau moteur de la planète dont j'espérais, le 24 décembre 2002, la prochaine mise en état de marche dans une lettre fictive que le Président de la République adressait aux intellectuels américains, a commencé de tourner le 10 février 2003 par l'alliance conclue ce jour-là à Paris entre la Russie, la France et l'Allemagne. Cette gigantesque redistribution des cartes tire les conclusions de l'auto-élimination de la scène internationale des huit pays européens dont la politique étrangère était devenue l'otage d'une théologie du rachat perpétuel : le créancier américain exigeait du Vieux Continent le paiement sans fin d'une dette inépuisable par nature. La reconnaissance éperdue pour un rédempteur politique de l'univers était devenue le principe sacré d'une histoire universelle catéchisée pour l'éternité par un contrat d'allégeance définitif.

Dès lors, un Vieux Continent pratiquement réduit à la France, à l'Allemagne et à la Belgique était condamné, soit au piétinement stérile sur l' " extrémité minuscule d'un Continent " qu'évoquait Paul Valéry , soit à un élargissement subit et brutal de leur horizon politique. Alors la Russie, la Chine, l'Inde et le Japon se sont ouverts à leur vision de l'histoire du globe. Le " noyau dur ", donc seul réel, qui essayait en vain de se former au cœur d'une constellation sans force s'est trouvé désentravé d'un seul coup par la dissolution des satellites du Nouveau Monde ou par leur relégation dans la périphérie du Vieux Monde. La marginalisation foudroyante des péagers qui paralysaient Paris, Berlin et Bruxelles tient du miracle : l'apparition d'un Nouveau Testament de la volonté politique dont notre civilisation est coutumière chaque fois qu'elle se trouve menacée d'asphyxie. (note)

La puissance de l'axe Moscou-Berlin-Paris est révolutionnaire parce que l'Europe cherchait désespérément l'appui politique réel d'une Grande Bretagne terrifiée depuis les Romains par le spectre d'une unification politique résolue du Vieux Continent. Cette menace face à ses rivages, Charles Quint, Napoléon et Hitler en avaient pris le relais. La Russie est devenue une gigantesque Grande Bretagne de rechange à l'Est de l'Europe, mais intéressée par le titanesque renversement des alliances qui la faisait entrer par la grande porte de la raison dans une politique internationale de type cartésien, qu'elle pilotera désormais aux côtés de l'Europe.

Le rêve de Pierre 1er , qu'il était venu exposer en 1717 devant l'Académie française, avait échoué entre les mains d'Alexandre III après la défaite du 1er empire face à l'antique association des trônes et des autels. Allait-il enfin se réaliser ? L'heure de l'ex-empire des Tsars avait-il enfin sonné à l'écoute d'un monde pacifié et laïc? Le XXIe siècle de la pensée et de la politique s'inscrirait-il dans la postérité de l'élan intellectuel du siècle des Lumières ou bien le monde moderne échouerait-il à féconder à nouveau le "Connais-toi" ? Telles étaient les questions nouvelles que posait à l'Occident le nouveau départ de son génie.

2 - Le château de cartes américain

On demeure confondu par l'aveuglement politique de l'empire des descendants de Franklin et de Jefferson, tellement on le voyait s'effondrer sur les cinq continents quelques mois seulement après le 11 septembre 2001. Mais si le château de cartes américain n'avait pas été appelé à s'écrouler dans l'orgueil et la sottise d'une politique messianisée par une théologie devenue anachronique, l'Europe serait demeurée, pour un siècle encore, la proie de ses délivreurs parareligieux, parce que le levier de l'action que seule la géographie pouvait lui donner ne lui aurait jamais été mis entre les mains. Le Vieux Continent retrouve la politique d'un appel au monde extérieur des François 1er ou des Richelieu, afin de se dégager de la pieuvre de la gratitude politique interminable qui endormait sa vigilance et qui la serrait dans l'étau d'une piété démocratique nourrie par un tribut sans cesse recommencé.

C'est dans un esprit d'examen des exorcismes et des sortilèges d'une théologie américaine de la délivrance politique qu'il convient de retenir les premières leçons de la crise irakienne. Le recul nouveau du regard de la raison enseigne à la lucidité politique retrouvée une science régénérée de la vocation internationale de l'Europe. Celle-ci se trouve soudain libérée d'une sotériologie coûteuse. L'appel du large provoque toujours une décompression des esprits. Le Vieux Monde est désormais capable d'ouvrir des yeux rétrospectifs et d'observer sa propre asphyxie d'hier avec des yeux plus ouverts. La première manne d'observations sur la servitude d'hier concerne l'assoupissement, la paralysie et l'oubli des vérités fondatrices de la véritable science politique qu'engendrent les vassalités. Comment l'hégémonie tentaculaire de l'Amérique avait-elle pu provoquer un tel relâchement de l'attention des classes dirigeantes du monde entier ?

3 - De la connaissance historique de l'expansion des empires

Depuis longtemps, l'Europe avait vu se succéder des générations politiques retranchées de l'enseignement pratique que seul le spectacle en direct de l'expansion des empires peut dispenser aux élites pensantes des nations. Dans Montesquieu déjà, la mémoire de l'ascension et du déclin de Rome était devenue un thème d'école, tellement la connaissance du passé du monde se réduit à un savoir livresque sitôt que l'observation du présent cesse de la nourrir. Il n'est pas de science politique qui puisse se passer d'une réflexion continue sur l'expérience vécue de l'Histoire.

La démonstration en était devenue plus éclatante que jamais : ce n'était pas seulement la classe dirigeante attachée à la gestion quotidienne des affaires de la France, mais celle de la planète tout entière qui illustrait l'inculture, l'irrationalité et l'oubli dont souffrait une élite internationale de l'action politique débilitée par un demi siècle d'impérialisme américain. Apprenant le retrait de la France de l'organisation intégrée de l'Otan en 1964, le roi Baudoin s'était exclamé : " Je croyais que le Général de Gaulle était un bon chrétien ". J'étudierai plus loin la nature parareligieuse de l'allégeance politique aux États -Unis - donc la reviviscence des démissions de la raison dans les décadences et le réassujettissement des déclins aux mentalités théologiques.

Depuis un demi siècle, quel spectacle que celui de milliers d'intellectuels au grand cœur dont le zèle s'imaginait participer efficacement au débat sur la politique extérieure des Etats-Unis, et qui ne se doutaient pas qu'ils s'agitaient à mille lieues du sujet à traiter ! C'était fort sincèrement qu'ils voulaient servir la cause qu'ils croyaient défendre, alors que leur bonne volonté battait la campagne et desservait la connaissance rationnelle de la politique et l'analyse lucide des relations que l'esprit belliqueux entretient avec l'éthique des nations - car s'il est vrai qu'il n'y a pas de politique sans morale, c'est parce qu'à un certain degré d'immoralité, un État devient politiquement paranoïaque .

C'était l'irréalisme proprement politique de l'immoralité américaine et de sa théologie impérialiste du salut qu'il aurait fallu démontrer, et seulement cela, si l'on entendait demeurer dans l'enceinte de la réflexion sur les relations des États avec l'histoire qu'on appelle la politique depuis Homère. En quoi la politique américaine de l'exploitation de la gratitude à son égard, qui lui permettait d'asservir à son messianisme intéressé les peuples qu'elle avait délivrés un demi siècle auparavant était-elle civilisée ou barbare en tant que politique mondiale de la dévotion à son profit?

4 - L'inculture politique des élites de la démocratie

Avant l'éclatement de l'Europe entre celle de l'allégeance à un empire étranger et celle de la raison politique retrouvée, ce n'étaient pas seulement des cohortes d'intellectuels candides , mais également des phalanges de ministres ou d'anciens ministres qui faisaient montre d'une confusion confondante entre la politique et la croyance et dont l'oubli de leur fonction portait sur la nature même du politique. Pour tenter de comprendre ces errements, observons la spécificité du génie dont témoigne une discipline à mi chemin entre l'appel à l'intelligence et le recours à la violence. Un certain Brice Lalonde, ancien Ministre, invoquait, dans le Figaro de l'époque, les idéaux moraux de Franklin et de Jefferson afin de légitimer le futur génocide américain qu'appelait la pieuse conquête du sous-sol pétrolier de l'Irak. Il s'agissait de fonder sur un droit international apprêté à l'usage du plus fort les destructions irréparables des trésors archéologiques de l'ancienne Mésopotamie que cette guerre serait censée justifier par son déguisement en un exploit moral.

Au début de 2003, on pouvait encore soutenir que les gigantesques dépenses militaires des États-Unis étaient motivées par l'évangélisme planétaire réputé inspirer la classe politique protestante du Nouveau Monde. Un Ministre pouvait se tromper de discipline au point de confondre la science politique avec une vision bucolique de l'Histoire dont les origines pouvaient remonter aux Saintes écritures après que Bernardin de Saint Pierre et Rousseau eurent réconcilié la théologie chrétienne avec le culte de la nature - ardeur panthéistique bien compréhensible de la part d'un militant écologiste, mais non d'un serviteur de l'État censé informé des fonctions et des responsabilités qu'exercent les gouvernements rationnels dans le monde entier.

De même M. Bernard Kouchner et M. Antoine Veil co-signaient encore dans le Monde du 4 février 2003 un article intitulé Ni guerre, ni Saddam Hussein dans lequel leur engagement dans l'ordre de la raison politique semblait échapper entièrement , et peut-être de bonne foi, à l'attention de leur plume. Ignoraient-ils le véritable objet d'un litige qu'un humanitarisme bon teint était chargé de soustraire à tous les regards, à savoir que l'exil forcé de S. Hussein revenait à livrer sans coup férir tout le Moyen Orient et son pétrole à un empire ambitieux de s'étendre à l'infini et qui y installerait aussitôt un gouvernement à sa solde ?

Trois mille Irakiens étaient déjà catéchisés aux États-Unis pour servir, le moment venu, d'hommes de paille aux impérieux descendants des Benjamin Franklin et des Abraham Lincoln. La Russie communiste n'avait pas consommé un autre pain bénit que celui-là : à Varsovie, à Budapest , à Prague, à Berlin Est, un évangélisme messianisé par des idéalités salvatrices avait seulement endossé une autre cuirasse de la piété internationale, une autre auréole d'un empire de la délivrance et du salut, une autre doublure de l'humanité dans le ciel des " valeurs ". L'Amérique avait recueilli triomphalement le vertueux héritage des saintes utopies sous les couleurs d'une démocratie prétendument victorieuse à l'échelle de la terre.

5 - Qu'est-ce que la science des relations politiques entre les États ?

Qu'est-ce donc que la politique internationale proprement dite et comment l'Europe en redécouvre-t-elle aujourd'hui les racines? Pourquoi cette discipline, si exclusivement pratique en apparence, a-t-elle pu séduire un grand humaniste et un connaisseur profond de la condition humaine, un certain Machiavel ? C'est qu'en son génie propre, cette discipline révèlera et démasquera aux sciences humaines débâillonnées de demain le cerveau biphasé des évadés de la zoologie et qu'à ce titre, elle est porteuse, depuis la Renaissance, d'un regard hyperlucide sur la malignité naturelle de l'espèce. Aussi, le savoir politique est-il une hostie de la raison non seulement digne des plus grands écrivains, mais indispensable à l'épanouissement de leur personnalité et à l'accomplissement de leur œuvre dans le défrichage de l'imaginaire humain.

Albert Thibaudet démontrait que la grande littérature est tout entière un combat de géants contre l'hypocrisie la plus abyssale - celle qui préside au dédoublement mental de l'humanité dans un fantastique dont l'immoralité innée se cache nécessairement sous une apparence angélique. Dans Le Rouge et le noir, Julien Sorel découvre les arcanes de l'hypocrisie sociale au séminaire de Dijon. Stendhal renvoie à cette pensée de Flaubert : " La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. " (Correspondance, lettre du 22 avril 1853) .

La piété est la clé du dédoublement du genre humain dans l'angélisme. Le Tartuffe a seulement donné un autre nom de baptême, le tartufisme, à une fausseté enracinée dans le capital génétique du seul animal dont la clé est le théâtre à la fois idéal et sanglant que lui présente sa propre histoire à l'échelle du monde. Les plus grands historiens sont des anthropologues avant la lettre: tout Tacite est une démonstration prépsychanalytique de l'hypocrisie politique institutionnalisée par les Césars à l'échelle du globe de l'époque et devenue le moteur d'un empire auquel l'Amérique donne aujourd'hui la réplique.

6 - De l'expansionnisme de l'empire des masques

Le pacifisme ressortit à un genre d'oraison aussi étranger à la science politique en tant que telle que la médecine ou la météorologie : selon cette forme de la piété, il aurait été sacrilège de combattre Hitler ou de s'opposer aux invasions des barbares du IIIe siècle, car ç'eût été profaner la paix qu'enseignent les évangiles. Aussi, à partir du IVe siècle, les théologiens eux-mêmes, à commencer par saint Augustin, ont-ils théorisé la " guerre juste ". Mais un Ambroise secrètement fasciné par l'irruption des barbares dans le saint empire du Christ attribuait encore le déferlement des Vandales à la sainte colère de l'idole qui avait décidé de noyer l'empire romain sous un déluge d'un genre inconnu et extraordinaire.

Quelle est la vraie nature de la mise en scène désormais internationale d'un tartufisme du glaive d'un côté et de celui du pacifisme de l'autre qu'illustre sous nos yeux l'épopée mondiale d'une conception burlesque de la justice et de la liberté ? Comprendre en anthropologue le nouvel évangélisateur de la terre que figure la bannière étoilée, c'est réapprendre la politique à une Europe asservie ou endormie par un long apprentissage de l'allégeance à la puissance dominante ; et c'est définir l'action internationale avec suffisamment de clarté et de précision pour qu'elle se trouve à nouveau en mesure de rendre compte d'une expansion des empires précisément conditionnée depuis des siècles par une occultation subrepticement théologique de leur ambition réelle. Autrefois, ce masque était celui de la croix au service des empires, puis de la faucille et du marteau, aujourd'hui d'un messianisme capitaliste et démocratique paré des idéalités évangélisatrices de 1789. La nature viscéralement vassalisatrice du sacré appelle les sciences humaines du IIIe millénaire à traquer les secrets anthropologiques du tartufisme proprement politique à la lumière d'une généalogie de l'évolution du cerveau mythologique de l'humanité.

Mais si la science politique est l'initiatrice de l'autopsie philosophique et de la dissection littéraire et si une évidence aussi sacrilège n'a jamais été aussi spectaculairement à la fois démontrée et oubliée à l'échelle des cinq continents qu'à l'heure de l'ubiquité de l'image et de l'information, il n'en devient que plus nécessaire d'observer les voies et moyens qui, dans les décadences de la lucidité, assurent l'expansion des empires en général et de l'empire américain en particulier et qui les conduisent fatalement à l'omnipotence. Car, déjà dans Iliade, tout empire conquérant porte le masque du langage idyllique qui le glorifie et le sacralise à ses propres yeux. La tentation n'en est que plus grande de prendre le déguisement pour le vrai personnage. Les esprits inexpérimentés se laissent aisément égarer par la gigantesque reduplication d'elle-même dans sa propre auréole qui fait de l'Histoire un acteur angélique à titre quasi biologique. Du coup, on s'inclinera devant la banderole séraphique sous laquelle se cache le véritable acteur, à savoir l'Histoire réelle et armée jusqu'aux dents.

7 - Du mode de progression des empires

Qu'est-ce donc que l'expansion des empires ? Les classes politiques évangélisées qui se sont succédé depuis la chute de Rome ont oublié qu'aucun sceptre impérial ne se conquiert sur les chemins d'un cynisme qui arborerait lucidement un masque auto-sanctifiant : la puissance progresse aveuglément et en toute innocence. Un empire de type messianique et chrétien s'étend comme il respire et sous des dehors tellement iréniques en apparence qu'il déclare se faire violence quand il se voit imposer le recours à la guerre. Il se proclame pacifiste - mais sitôt qu'on prétend le priver de la guerre en désarmant son ennemi fantasmé, il gémit comme un Jahvé en transes et ardent d'en découdre.

C'est sans le désirer et à la demande de son ciel qu'il veut courir vers la domination mondiale qu'appelle l'étendue de son territoire, l'abondance de sa population, l'immensité de ses richesses, le développement de ses armes industrielles et commerciales et la fascination qu'exercent ses armées sur les autres nations. L'innocence est la reine de la pieuse expansion des empires. A un journaliste qui faisait remarquer au Ministre des Affaires étrangères des États-Unis que le pétrole irakien donnerait à sa nation la domination sans partage de la terre, l'intéressé répondit ingénument : " Cela est-il un mal ? Nous avons démontré que nous savons régner dans la justice. "

Pascal se trompait à prétendre que celui qui faisait l'ange faisait la bête : l'ange est la forme spécifique de l'animalité humaine, comme le démontre l'hypertrophie actuelle de l'angélisme dont témoigne précisément une démocratie frappée de gigantisme théologique et que l'Amérique messianique illustre sous nos yeux : plus l'ange devient titanesque, plus il se veut rédempteur et plus il révèle la violence qui l'inspire sous le masque de sa piété. Alors l'écart ne cesse de se creuser entre ce qu'il dit en invoquant son ciel et ce qu'il fait sur la terre - jusqu'à présenter délibérément aux yeux du monde les preuves de faussaire qu'il fabrique à l'ombre de ses ailes.

8 - La viscéralité de la bonne conscience religieuse

Par conséquent, elle n'est pas entièrement feinte, mais largement viscérale, la bonne conscience dont s'enrobe la candeur des empires autoangélisés. De tous temps, seules de minuscules phalanges d'esprits résolus ont su qu'un empire est un animal dont la dévotion témoigne de la bonne santé sotériologique. Son corps ne pose pas de questions inutiles à sa piété salvatrice. C'est sans penser à mal qu'il s'ébroue tout son content dans son ciel. Un psychologue averti peut observer les signes imperceptibles de jubilation sur le visage du Président Bush quand il parle de la guerre en théologien de la démocratie américaine, comme me le signale Marilyse Devoyault.

Un empire suit son chemin à l'image d'un être vivant, parce que sa légitimité religieuse lui est donnée par la grâce d'une complexion dont il attribue l'octroi à la révélation de la lumière du jour. Aujourd'hui, une trentaine de cerveaux de ce type grisent un Président des États-Unis aussi faible et ignorant que l'empereur Claude, dont on sait que son entourage le portait à bout de bras sur la scène du monde. La détermination catéchétique de ces encéphales butés et incultes paraît incompréhensible aux Européens; mais elle ne diffère pas fondamentalement de celle des sénateurs romains qui, après la bataille de Cannes, avaient refusé de racheter à Hannibal les légions romaines faites prisonnières, parce qu'elles avaient refusé à se frayer un chemin les armes à la main au milieu des troupes numides occupées à ripailler pour fêter leur victoire et de rejoindre le gros des survivants à la force du poignet : seuls, raconte Tite-Live six cents héros dignes des vertus du soldat romain avaient osé suivre le tribun Lucius Sempronius Tuditanus jusqu'à Canisius, d'où ils rejoignirent Rome.

9 - Que faire quand le masque théologique d'un empire s'étale sur tous les écrans ?

L'empire américain est en marche à l'échelle de la terre, mais sous un tout autre masque doctrinal que celui de la vertu républicaine des sénateurs romains. Que faire quand un royaume des idéalités de la démocratie est suivi des yeux par des centaines de millions de terriens qui scrutent d'un œil soupçonneux les ailes des anges et des séraphins du civisme américain? La conscience universelle s'est incarnée. L'histoire n'a pas encore l'expérience de ce type d'adversaires lucides d'un empire catéchétique. La raison européenne se fait un théâtre fascinant de l'ubiquité d'un credo parareligieux.

Un carnage se prépare sur le mode dévot. Des envolées pieuses en appellent au courage de perpétrer un massacre légitimé par les idéaux de la démocratie. Un Tartufe gesticulant à l'échelle d'un empire mondial ne déclenche pas encore un éclat de rire aristophanesque, tellement la force armée fascine la croyance à seulement faire entendre un bruit de bottes. Quand Elvire a démasqué le héros de Molière, il montre les dents et Orgon est perdu : derrière les décors, le malandrin de la sainteté a mis la main depuis longtemps sur la fortune de son hôte. Aucun prince " ennemi de la fraude" ne prendra la parole : la conscience universelle n'a plus de voix. On peine à désarmer Tartufe, mais personne ne lui dit son fait, et l'on donne la parole à ses partisans. On admet que la dévotion contrefaite aura voix au chapitre et qu'elle méritera son auréole puisqu'il est déclaré légitime de décider du juste et de l'injuste à la majorité.

Telle est l'image visible et invisible qu'offre une espèce au cerveau bipolaire et qui ne se présente plus au regard d'aucun Molière. C'est au paléolithique que l'encéphale de l'homme s'est divisé entre le réel et l'imaginaire. Quelle sera la définition de la politique et de l'Histoire que formulera nécessairement un animal à la fois grisé et piégé par sa propre figure élevée vers le ciel ? J'ai déjà dit que la méconnaissance tragique de la nature du sacré et de sa puissance de masque dans l'Histoire vécue - méconnaissance dont témoigne une fraction considérable non seulement des intellectuels, mais de la classe politique - porte encore sur la nature même d'une espèce condamnée depuis des millénaires à fonctionner sur le mode d'une auto rédemption truquée.

Mais la nouveauté extraordinaire de notre époque est de porter une dramaturgie de l'hypocrisie parareligieuse sur la scène de l'histoire du monde et d'en faire un théâtre intercontinental - ce qui n'est rendu possible que par l'ubiquité de l'image. Aucune époque n'aura illustré à ce point la conjonction secrète et en profondeur du génie visionnaire de Molière avec le génie philosophique et avec le génie politique . Sans doute Swift, Cervantès , Shakespeare, Stendhal partagent-ils dans l'au-delà de l'Histoire sanglante du monde le regard de l'auteur de Mme Bovary sur l'encéphale schizoïde d'un animal pathétiquement divisé entre deux mondes, l'un irénique, l'autre carnassier et qui se nourrissent l'un de l'autre: la petite bourgeoise suicidaire de Rouen répond au même modèle que le Quichotte ou Hamlet, qui se demandent ensemble où se cache leur être et leur non-être et qui meurent de leur déchirement interne entre un ciel de pacotille et une terre ingrate. Mais le premier observateur du cerveau dichotomique qui, depuis deux millénaires, commande le déhanchement de la politique et de l'Histoire de l'Occident entre le rêve empoisonné et le meurtre censé nous délivrer n'est-il pas un certain Platon, le peintre inégalable du mythe pré-chrétien, donc schizoïde de la caverne ?

10 - Le vrai et le faux réalisme politique

Il n'est pas de science politique qui puisse se permettre de quitter sa propre enceinte pour se donner une ambition irréalisable par nature. Il est possible que l'empire américain s'imaginera que sa puissance et son rang survivraient à sa main-mise sur le pétrole irakien par la force des armes et en violation avouée ou travestie du droit international (La justice face à la loi du plus fort) . Dans ce cas, il serait irréaliste de remédier à un aveuglement dont l'histoire offre des centaines d'exemples: on ne passe la camisole de force à un géant frappé de folie. Au reste, un dément ligoté n'est pas guéri pour autant. En revanche, il est rationnel de tirer parti de la folie d'un empire dont la musculature a vidé l'encéphale, parce que la démesure n'est jamais que l'une des formes de l'infirmité politique. Son étude fait entrer la connaissance du cerveau déphasé de l'adversaire dans une science politique que le Prince de Machiavel a ignorée.

Depuis le 11 septembre, les États-Unis ont perdu quatre-vingts pour cent de leur puissance réelle, celle qui se mesure à l'aune du prestige diplomatique, de l'influence culturelle, du respect sur la scène internationale que confère une opinion publique devenue une autorité politique. Si l'Amérique déclenche une guerre en solitaire et dans les attitudes du croisé dont la vaillance messianique ne reculera devant aucun ennemi, alors que tout le monde verra que son adversaire hypertrophié pour les besoins de la cause est un Pygmée désarmé, il naîtra un regard clinique sur la folie dont il conviendra d'enrichir la science politique ; car, dans ce cas, les États-Unis perdront quatre-vingt quinze pour cent de leur rayonnement dans le monde. L'univers est désormais bien trop éveillé pour pardonner l'équipée d'un évangélisme armé jusqu'aux dents à un potentat déguisé en démocratie.

Mais pour peser l'arme politique que constituera l'analyse du tartufisme des empires nés des monothéismes et de leur mythe de la purification de l'univers, il faudra bien s'armer d'une anthropologie critique, donc d'une connaissance scientifique des dédoublements de l'encéphale humain entre le réel et l'imaginaire dont le rêve sotériologique n'est que l'une des configurations - celle qui se fonde sur l'héroïsme d'un sauveur solitaire de l'univers. Or, cette science de la folie est fondée sur une connaissance anthropologique des messianismes rédempteurs.

Mais qu'en sera-t-il des 5% restants de la puissance fascinatoire de la folie américaine, puisqu'elle s'exerce jusque sur le Vieux Continent depuis plus d'un demi siècle? Ces 5% là ne dépendent pas de la politique de la délivrance que pratique la bannière étoilée, mais d'une prise conscience, chez les Européens, de leur responsabilité intellectuelle et morale à l'égard d'eux-mêmes. L'heure aura sonné, pour eux, de s'interroger sur la valeur de leur définition du courage, de la solitude et de la peur sans lesquels il n'est pas de liberté trans-onirique.

11 - L'amour de la servitude

L'introspection anthropologique est l'épreuve du sacrifice auquel la vassalité est condamnée à se soumettre, parce que l'indépendance politique n'est réelle que si elle en assume le prix ; et ce prix est celui d'un courage sans lequel la pensée ne quitte pas la rade de la servitude. Les esclaves ont peur de se trouver privés des chaînes qui les rassurent. C'est leur amour pour leur propre asservissement que l'Amérique de la folie a compris .

Le cynisme aux couleurs de l'évangile fait fond sur le désir des esclaves de se parer à leur tour des vêtements sous lesquels se pavanent les sauveurs de l'univers. D'un côté, les nations de la vieille Europe commencent de s'interroger sur la légitimité et sur l'utilité de l'agrippement des troupes de l'Otan à leur sol. Leur raison, quoique paralysée par leur souverain depuis un demi siècle, devient suspicieuse : leurs peuples ne seraient-ils pas les prisonniers d'un filet dont le vide insulte leur fierté ? Leur dignité endormie les taraude : pourquoi nos délivreurs sont-ils encore là, se disent-ils, puisque le mur de Berlin est tombé depuis trois lustres et que nous n'avons plus d'ennemi ? N'étaient-ils pas venus pour le repousser ? Comment se fait-il qu'ils soient restés ?

Mais sitôt que leur désir longtemps refoulé de retrouver leur dignité perdue tente de se faire jour sur la scène politique, les États-Unis , devenus experts, entre temps, dans la connaissance des ressorts de l'allégeance, les menacent de retirer leurs garnisons inutiles, sachant que c'est la piété vénératrice des vassaux, non l'utilité des armes qui les maintient dans la servitude. C'est le courage de la liberté que l'esclave a perdu. Les domestiques qui s'en prennent haut et fort à leur maître ne craignent rien davantage que de se voir renvoyés et de se retrouver seuls dans la rue. Pour les faire rentrer dans le rang, il suffit de leur montrer la solitude et l'angoisse auxquelles les hommes libres sont condamnés à faire face.

Les serfs ne demandent pas qu'on leur enlève leurs chaînes, mais seulement qu'on les nourrisse et les protège jusqu'à les guérir de la honte. Pour cela, il suffit de leur accorder l'illusion de la liberté, ce qui les flatte et nourrit leur reconnaissance. Alors, on les voit s'octroyer le luxe et la vanité de traiter leur maître en allié et de paraître son égal ; en retour leur souverain feint de les traiter en amis et leur tape sur l'épaule. Ils sont amoureux du masque qui cache leur dépendance sous les couleurs rutilantes d'une liberté qu'ils rejettent pourtant en secret. Il y a deux tartufismes, celui des Messies et celui des messianisés.

12 - Jouer sur le velours

Loin de paraître défendre sa puissance, l'Amérique joue sur le velours : elle feint de tenir d'une main molle la laisse au bout de laquelle frétillent ses serviteurs. Naturellement, il n'y aura pas de politique européenne aussi longtemps que le joug voulu et nourri par la peur de la liberté ne sera pas visualisé par des vassaux aux yeux dessillés et qui se diront: "Comment se fait-il qu'ils soient devenus les maîtres de toutes les mers du globe, et d'abord de notre Méditerranée, alors que nos ancêtres ne leur ont donné le port de Naples qu'à titre provisoire, il y a soixante ans déjà? Pourquoi sommes-nous devenus en moins de deux générations des enfants criards et pleurnicheurs dans l'arène de l'Histoire? Pourquoi ne craignons-nous rien tant que de nous voir rejetés par nos tuteurs, comme si nos narines ne percevaient pas la mauvaise odeur de leur rejet, celui dont témoigne notre obéissance impuissante? Nous avons découvert que les civilisations meurent dans la peur." L'angoisse et la solitude de la liberté les fait périr achetées.

C'est cela, la " servitude volontaire ", celle qui se présente en pain bénit des nations; et c'est cela que la théologie avait fort bien compris, elle qui cultivait la crainte d'un Dieu à la fois protecteur et menaçant, redoutable et bienveillant, outragé par la désobéissance de sa créature et expert en rachats coûteux et inachevables. L'Europe a retrouvé devant une Amérique pateline les mentalités vénératrices du Moyen Âge. Elle se place sous le sceptre d'un substitut matamoresque du ciel biblique. C'est pourquoi l'avenir politique de l'Europe exige une gigantesque révolution des sciences humaines - celle qui la conduirait à la conquête d'un regard rationnel sur l'idole et sur sa politique des " valeurs " au sein d'une démocratie qui mime l'Ancien Testament, tellement l'Amérique a retrouvé les ficelles du ciel.

Les Grecs disaient au roi des Perses : " Nous ne nous prosternons devant aucun homme ; nous ne nous inclinons que devant les dieux. " Mais la théologie chrétienne s'était bientôt appliquée à enseigner que tout pouvoir terrestre repose sur la volonté cachée d'une divinité armée d'une justice impénétrable et infaillible. Du coup, l'obéissance politique s'est trouvée sanctifiée et l'asservissement au sceptre d'un maître a vassalisé l'humanité. Dès le IIIe siècles, le monothéisme a cessé de nourrir la révolte ou la rébellion des nations asservies à un maître étranger. Si l'Europe de la science de l'homme ne conquérait pas un regard d'anthropologue sur les idoles, jamais notre civilisation ne retrouverait les armes philosophiques de la liberté politique . Le siècle des Lumières demeurera-t-il infécond ?

13 - Retour de permission

Afin de leur permettre de revisiter la terre, le diable a accordé à Hitler et à Staline une permission de sortie des rôtissoires où ils mijotent à petit feu pour l'éternité. On raconte qu'à leur retour, ils ont lu à leur bourreau le passage suivant d'un journal américain, le Los Angeles Times du 18 février : " L'administration Bush devrait abandonner une fois pour toutes sa campagne embrouillée à la recherche de la vérité, de la coopération internationale et du règne du droit. En réalité les Etats-Unis sont déterminés à envahir l'Irak, que ce pays ait ou non des armes de destruction massive et quels que soient les découvertes des inspecteurs ou l'avis du Conseil de sécurité de l'ONU". Les troupes sont déjà en place et le secrétaire d'Etat Colin Powell est maintenant un faucon agressif à temps plein, qui braille et dénature les rapports des inspecteurs avant même qu'ils n'aient terminé de les lire aux Nations unies."

Quel est le type d'esclaves qu'engendre la race des maîtres ? Jean-François Kahn répond à cette question par ces lignes: " L'autre jour à la télévision, un certain Pierre Lellouche expliquait que nous devrions nous ranger derrière les Américains parce qu'ils étaient les plus forts et parce qu'ils seront victorieux, et qu'ainsi nous pourrions participer au partage des dépouilles. Ainsi parlait Pierre Laval en 1943. Un bon Français, lui ? " (Marianne,17-23 février 2003)

 

(1) La Fontaine, Les animaux malades de la peste, Fables, Livre septième

(2) [Note : La Belgique exerce la fonction symbolique de figurer la capitale d'une Europe encore nominale . Si cette petite nation avait fait défection, il aurait fallu aller planter ailleurs le drapeau de la future résurrection politique du Vieux Monde : une Belgique co-signataire de l'ouverture de l'Europe à sa vocation intercontinentale est un gage puissant de l'enracinement territorial d'un nouveau départ. ]

21 février 2003