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Révolution politique et révolution intellectuelle

La géopolitique aujourd'hui ; science historique et anthropologie ; le cerveau de la fourmi géante ; théologie de la fourmi ; comment observer la raison de l'extérieur ; la Perse parle à l'Europe ; l'islam et nous ; émergence d'une éthique transzoologique

 

Nous sommes à la veille d'un tournant décisif de l'histoire mondiale : ou bien l'Europe trouvera les ressources politiques qui lui permettront de soutenir la résistance du monde islamique au type d'occidentalisation accélérée qu'une Amérique auto messianisée au nom des idéaux de la démocratie tente de lui imposer par la force des armes, ou bien notre Continent se laissera passivement entraîner dans une croisade idéologique qui en fera à jamais le satellite, sinon le vassal d'un Nouveau Monde triomphant à l'échelle de la planète. Dans ce cas, le naufrage de la civilisation de la pensée critique sera d'autant plus inexorable qu'il se donnera le luxe de la lenteur qui le rendra indolore. Ces perspectives exigent une analyse anthropologique de la géopolitique moderne.

Le 13 juin 2005, j'ai exposé sur ce site la mutation de Clio qui résulte de ce que la géopolitique, qui se situera au cœur de la science historique de demain entraînera une métamorphose de la philosophie en une anthropologie critique.

(L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père. 13 juin 2005 )

Certes, depuis Socrate, philosopher, c'est apprendre à se connaître ; mais si le "Connais-toi" emprunte désormais le chemin d'un approfondissement de la géopolitique, l'historien pensant deviendra non seulement le premier interlocuteur du philosophe, mais le seul qui lui ouvrira les portes d'une connaissance nouvelle de notre espèce. Cette mutation de la méthode historique , donc de la raison qui en commande l'avenir, n'a, pour l'instant, été comprise que par un homme qui a passé sa vie non point à raconter l'histoire, mais à en saisir l'âme et qui n'a cessé de rejeter les approches spéculatives et dialecticiennes de la science du passé pour s'interroger sur les secrets de la notion de mémoire : j'ai nommé Pierre Nora.

Aujourd'hui, la mémoire des nations a pris rendez-vous avec le destin philosophique de l'Europe, celui de la rencontre de la science historique avec le thème de la métamorphose des civilisations, dont les premiers pas remontent à Chateaubriand , le poète de la mort qui découvrit que la mémoire historique est la voix d'outre-tombe de l'humanité.

Qu'en est-il de l'âme de la France et de l'Europe face à un empire militaire dont les armes quadrillent la planète par le relais du réseau de l'OTAN ? (L'empire américain, c'est l'Otan, 29 juin 2005). La science historique en appelle désormais à une résonance de la durée dont la profondeur trouve ses sources d'inspiration dans Sophocle, Swift, Shakespeare ou Cervantès et qui se fonde sur un type de distanciation à l'égard de l'animal qu'on ne rencontre qu'à l'ombre de ces grands auteurs. Par un paradoxe fécond, la descente dans l'âme de la mémoire conduit à un recul intellectuel inconnu des historiens classiques.

Dans les pages qui suivent, j'approfondirai ma réflexion précédente sur les relations que la science historique entretient avec l'origine et l'évolution de l'intelligence humaine, puis les relations de la raison critique avec l'éthique et enfin les relations de l'âme des peuples avec l'émergence d'un regard transanimal sur l'histoire de l'humanité. Le lecteur de ce site sait que le décodage anthropologique des événements mondiaux au fur et à mesure qu'ils se produisent n'est autre que la méthode expérimentale appliquée à la géopolitique contemporaine.

Dans cet esprit, l'approfondissement de l'anthropologie scientifique rejoint l'analyse géopolitique des attentats de Londres du 7 juillet 2005 : la civilisation occidentale retiendra-t-elle les leçons que la Perse occupée par une démocratie messianisée adresse aux nations européennes ? Nous souviendrons-nous des origines de l'éthique dans le courage de l'intelligence ?

1 - L'itinéraire de la géopolitique
2 - Le premier regard de l'extérieur sur l'encéphale humain
3 - La fourmi théogénétique
4 - Une histoire des dieux des fourmis
5 - Les deux théologies
6 - Le retard anthropologique de la France
7 - L'Europe et l'avenir de la raison
8 - Comment écrire l'histoire de l'intelligence ?
9 - Le harnais de l'histoire de la raison
10 - La démultiplication de la notion de raison
11 - L'apparition d'une éthique de la raison
12 - A la recherche d'une éthique transanimale
13 - L'irrationalité de l'immoralité politique
14 - La voix de l'Irak
15 - Les gardes-suisses de l'Amérique
16 - Le peuple de la mémoire face à l'Europe vassalisée
17 - Notre résistance solitaire
18 - Notre réponse à la Perse
19 - La falsification de l'histoire
20 - L'observation du cerveau humain et la géopolitique
21 - Le zoologue de l'ange

1 - L'itinéraire de la géopolitique

Il est des époques de l'histoire où les disciplines scientifiques les plus inébranlables et auxquelles des procédures devenues traditionnelles semblent avoir prêté tous leurs arc-boutants méthodologiques révèlent tout soudainement une fragilité et une précarité cachées depuis les origines. Il en est ainsi de l'instrument principal de la connaissance de l'histoire qu'on appelle la politique et qui ne devient une clé du destin des peuples et des nations qu'à prendre le nom de géopolitique. Le regard de cette discipline s'est progressivement déplacé de la périphérie vers le cœur de la science de la mémoire. La voici définitivement devenue l'épicentre d'une planète de la durée qui avait mis quelques centaines de milliers d'années à soumettre la nature aux ordres des descendants d'un quadrumane à fourrure, puis un siècle seulement à la plier aux verdicts d'une politique unifiée sur les cinq continents. Encore cette accélération subite du rythme cardiaque du globe terrestre a-t-elle été déclenchée par un coup de tonnerre dont le vacarme a retenti le 11 septembre 2001 à New-York et dont l'onde de choc s'est répandue en un instant sur la surface entière de notre astéroïde .

Vue de Sirius, la goutte de boue tumultueuse sur laquelle nous tressautons est demeurée aussi microscopique qu'avant cette détonation inattendue; mais elle a provoqué un changement d'échelle stupéfiant de la politique, parce que notre espèce a pris des proportions démesurées au regard des spécimens qui nous avaient précédés. Les fourmis naines qui se trémoussaient sur une toupie sont devenues des fourmis géantes à leurs propres yeux. Si nous comparons nos mensurations actuelles avec celles des générations antérieures, nous nous étonnons de ce que la science entomologique d'autrefois les localisait dans leurs villes et leurs villages, alors qu'un sacrifice à l'Hadès de quelque deux mille sept cent de nos congénères à New-York le 11 septembre 2001 a catapulté notre science historique dans le gigantesque girophare qui nous fait pivoter dans l'espace et que nous appelons le système solaire.

En vérité, le lent voyage de la géopolitique des confins de la terre où elle se morfondait vers son noyau s'était accéléré depuis la guerre franco-allemande de 1870. Mais la victoire de Bismarck sur Napoléon III n'avait ni profondément, ni durablement modifié l'équilibre des forces politiques à l'échelle du monde, parce que le rayonnement de la science, de la littérature et des arts de la France n'avait cessé de progresser sur les cinq continents et parce que notre empire colonial s'était encore étendu et consolidé. Certes, l'Allemagne avait confirmé son avance dans la science historique et dans l'ordre philosophique ; mais sa langue avait continué de se truffer de gallicismes et de se gâter, comme si l'accession de la nation germanique à une littérature nationale de valeur mondiale à partir de Goethe la faisait renoncer à son vocabulaire de souche. C'est que l'Allemagne n'a jamais eu le temps de former une bourgeoisie de haute culture, donc capable de jouer le rôle de gardienne sourcilleuse de son identité linguistique. A singer la langue de Molière la classe professorale y joue le rôle de l'écolier limousin. (Langue, culture et civilisation, 19 août 2003 )

La seconde étape d'une focalisation mondiale de la politique qui plaçait l'encéphale rationnel de la fourmi au cœur de sa durée avait été la guerre de 1914-1918 , qui avait mis un terme définitif à la tentative de Bismarck de faire glisser le centre de gravité politique et culturel de l'univers vers le nord de l'Europe et de confier à l'Allemagne seule le rôle de gardienne et de fécondatrice d'une civilisation déjà largement planétarisée .

La troisième étape de la marche forcée de la géopolitique vers le cœur de la fourmilière avait été convulsionnaire : abaissée par des conditions de paix qu'elle avait jugées humiliantes et qui offensaient sa grandeur d'héritière de l'empire romain germanique, l'Allemagne s'était livrée à une troisième sortie en force de ses frontières et à une guerre de conquête d'un autre temps, parce que les peuples dispersés par la ruine de l'empire romain s'étaient séparés en nations depuis plus d'un millénaire et demi et s'étaient armées chacune d'une identité, d'une langue et d'une culture autonomes.

La quatrième étape de l'unification à marches forcées de la géopolitique a été déclenchée sur un mode mécanique, spectaculaire et tonitruant, donc entièrement inédit; mais ce changement radical du système de propulsion de l'histoire a modifié la nature même de la guerre. Certes, c'était par la force des armes que l'empire américain était en marche depuis le milieu du XIXe siècle (L'inconscient religieux américain aux prises avec la torture, 14 mai 2004). Mais l'explosion du World trade center de New-York allait produire une mouture à la fois ancienne et radicalement nouvelle de la guerre: ancienne en ce que la conversion de la politique américaine à un messianisme pseudo démocratique mondial, donc à une expression sotériologique de son destin, était parvenue à un degré de maturation qui n'avait été égalé que par Napoléon et qui permettait au Nouveau Monde de revendiquer la mission apostolique d'un sauveur et d'un rédempteur de toute la fourmilière . A la suite de la mutation subite de la démocratie en une épopée para religieuse, il a fallu modifier les coordonnées méthodologiques de la géopolitique afin de forger les armes intellectuelles nouvelles que nécessitait l'analyse anthropologique d'une politique de la croisade. Comment une folie rédemptrice avait-elle pu s'emparer de l'encéphale des fourmis messianisées et évangélisées à l'école d'une démocratie du pétrole ?

Ces événements donnaient soudainement un élan nouveau et une actualité planétaire et tragique au fait que, pour la première fois dans l'histoire du genre humain, un Etat, la France, s'était bâti à l'écart des instances craintives du sacré. Il était demeuré sans exemple qu'une ligne de démarcation claire et définitive fût tracée entre les représentations mythologiques de l'univers, d'une part, qui livraient tous les peuples de la terre à des mondes oniriques terrifiants ou rassurants, mais fantastiques par définition et, d'autre part, une élite de la raison encore extraordinairement minoritaire, même en France, et dont la connaissance un peu plus rationnelle qu'autrefois de l'histoire du monde avait négligé l'aventure de tenter de conquérir un regard de l'extérieur sur l'encéphale de l'humanité. Un siècle après la loi de 1905, notre espèce est demeurée livrée à une connaissance de l'univers mêlée de légendes durcies par un long usage et codifiées par des castes sacerdotales sévèrement hiérarchisées. Mais la séparation entre la pensée rationnelle d'une élite intellectuelle et une population barricadée dans des édifices doctrinaux avait suffisamment déplacé l'équilibre géopolitique de la planète pour que l'histoire entrât dans une ère nouvelle de la civilisation, celle d'un désarrimage de la fourmi géante et de son largage dans le vide d'une immensité désormais privée de gouvernail, de pilote et de direction mythologiques.

2 - Le premier regard de l'extérieur sur l'encéphale humain

Il était saisissant qu'une révolution de la science historique eût été déclenchée par un événement mécanique - l'explosion et l'effondrement d'un building - et que les conséquences en fussent l'absolue nécessité d'apprendre à observer de l'extérieur l'encéphale de la fourmi géante que les entomologistes croyaient connaître sous le nom de formica gigantalis et les Grecs sous le nom de fourmi-lion. Non point que les fourmis géantes eussent radicalement changé d'identité à messianiser leurs exploits politiques : il y avait longtemps qu'elles s'exerçaient à se doter d'ubiquité visuelle, auditive, olfactive et même tactile . Mais l'étendue même du spectacle que leur offrait leur histoire les rendait maintenant omniprésentes à elles-mêmes sur tout le théâtre de leur verbe ; et leur verbe les renvoyait à l'œil unique dont le cristallin et la rétine enregistraient toute la représentation. Certes les fourmis géantes se réfléchissent sur une tache jaune située à l'arrière de leur globe oculaire ; mais la compréhension de la pièce qu'elles se jouent est fort différente d'un spécimen à l'autre.

Il faut savoir que le quotient cérébral de la fourmi géante se situe sur une échelle graduée de un à cent et qu'aucun autre insecte ne manifeste une inégalité aussi extraordinaire dans la connaissance objective des événements et dans leur pesée qualitative. La formica gigantea appelle pensée la balance qui lui permet, à l'entendre, de peser la valeur des jugements rendus par sa propre boîte osseuse ; mais son espèce de raison est demeurée tellement faible qu'elle va jusqu'à appeler pensée les opinions les plus folles que sa conque cérébrale jette à tous vents.

L'empire américain a d'abord réussi à rassembler autour de son sceptre des nations fort anciennes et converties depuis des siècles à la démocratie. Mais dans le Nouveau Monde, cette forme de gouvernement s'est eschatologisée, ce qui l'a greffée sur le christianisme et l'a métamorphosée en une religion du salut. L'ancienne sotériologie de ces insectes reposait sur trois valeurs cardinales: l'espérance, la foi et la charité. L'autel nouveau les avait remplacées par le culte de la liberté , de l'égalité et de la fraternité. La liberté n'était donc que la foi, l'égalité que l'espérance et la fraternité que la charité sous d'autres noms. Ces trois vocables étaient inaccessibles dans les deux prêtrises, mais exploitables par la force du glaive dans les deux cultes. Les fourmis conquérantes y avaient tout de suite reconnu trois anses aisément saisissables à leurs chefs de guerre.

L'attentat du 11 septembre 2001 contre deux buildings new-yorkais n'avait empêché en rien l'empire américain de se ruer à la conquête du monde arabe. On assista à une réédition des premières croisades. L'explosion du World trade center avait servi de détonateur politique à un messianisme qui rongeait son frein. Il s'agissait d'une sorte d'appât guerrier dont la providence avait fait bénéficier le nouveau peuple élu. Puis le Messie du Texas avait réduit ses alliés au rang de valets d'armes de la nation salvatrice. Mais, à la suite de revers du grand délivreur, ils avaient été chargés de servir de cautions idéologiques et religieuses à la démocratie cataclysmique: servir sous le drapeau d'un souverain de la délivrance les changeait en sacrifiés sur les champs de bataille des bienheureux de la Liberté. Mais l'alchimie qui métamorphosait la tiédeur de la piété démocratique en héroïsme apostolique, puis cet héroïsme en messianisme militarisé avait rencontré entre le Tigre et l'Euphrate les hautes leçons de l'ascèse et du sang.

3 - La fourmi théogénétique

C'est en Irak que la politique du désastre a changé de nature, de statut et de rang ; car, pour la première fois, la planète entière a pu assister à un spectacle qui plaçait la géopolitique au centre de la toile. Mais, dans le même temps, la France payait le prix de sa forfanterie intellectuelle de 1905, celle d'avoir cru le problème religieux résolu à l'échelle mondiale par la promulgation de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, alors que la vocation cérébrale de la nation de Descartes était de se demander pourquoi l'humanité s'imagine qu'il existe des dieux. Certes, on avait découvert qu'il était aussi ridicule de réfuter leur existence que celle de Blanche Neige ou de Don Quichotte ; mais il aurait fallu se demander tout à la suite quelle est la sorte d'existence des personnages campés exclusivement dans toutes les têtes et dont les chefs d'Etat les plus illustres connaissent fort bien l'usage qu'il convient d'en faire. Comment se fait-il que les plus grands philosophes en savent moins qu'Alexandre ou Napoléon sur la nature et le fonctionnement de l'encéphale humain ?

La France de 1905 avait séparé le bon grain de l'ivraie à la manière dont le roi de Macédoine avait tranché le nœud gordien, alors qu'il aurait fallu peser le degré de déraison de notre espèce sur une balance encore à construire. Les philosophes français avaient-ils mis la main sur le trésor qu'on appelle l'intelligence ? Dans ce cas, pourquoi tout n'était-il pas folie pure chez les locataires du ciel? L'encéphale de la fourmi est en marche depuis tant de siècles et semble progresser sur tant de fronts où ses victoires se rendent vérifiables qu'il était absurde au plus haut degré de tenir pour un point d'arrivée la définition de l'homme que charriait la loi de 1905.

Puisque les dieux et leurs préceptes sont l'œuvre du cerveau des fourmis géantes, qui les ont sécrétés et transformés de siècle en siècle, il était irrationnel de savoir pertinemment que le grain de raison qui a placé ces acteurs entre les antennes de la formica leo n'a cessé de modifier leur allure et leur législation et de soutenir, dans le même temps, que les personnages magistraux colloqués dans le ciel des fourmis seraient tellement déraisonnable par nature que nul bon sens ne saurait se glisser dans leur céleste entendement. Il est indigne de l'anthropologie scientifique mondiale de ne pas se demander pourquoi les trois créateurs mythiques du cosmos tantôt se raidissent dans leur armure, tantôt titubent sur le théâtre du monde sous les coups de leurs hérétiques. Autant il convient de traquer les séquelles de la pensée mythique jusqu'au cœur de la théorie physique des fourmis, autant il faut tenter de décrire leur boussole cérébrale et de percer les secrets de leurs délires. Comment les dieux entomologiques ne jouiraient-ils pas du moins du degré de raison dont la formica gigantalis les a nécessairement dotés, puisqu'elle les a faits à son image ?

Aussi le début du XXIe siècle n'est-il pas seulement l'heure où s'achève la lente migration de la géopolitique des confins de l'histoire vers son centre, mais également et principalement, comme il a été dit, celle où la géopolitique devient la clé du décryptage de l'encéphale humain. En vérité, il y avait longtemps que l'histoire de notre tête détenait le secret de notre aventure ; car depuis que nous avons quitté le règne animal, à ce que nous prétendons, nous n'avons cessé de proclamer que nous serions devenus pensants à titre définitif et à jamais, de sorte qu'en réalité, notre cerveau est l'organe central qui, depuis nos origines, pilote de conserve notre géopolitique et nos idoles. Il se trouve seulement que le début du IIIe millénaire a fait dévaler une thérapeutique de notre conque osseuse au cœur de la science de notre destin collectif. Ce tournant médical de notre connaissance de nous-mêmes nécessite un bref résumé des cinq principales étapes de nos expéditions manquées hors du règne animal. Mais cette récapitulation sera plus simple et plus claire si nous revenons à l'épopée théologique de la fourmi géante dont nous savons que l'hypertrophie de son encéphale l'a rendue ambitieuse de s'évader de son capital psychogénétique, mais qui s'en est effrayée, ce qui l'a rendue incapable de supporter le vide dans lequel elle se voit précipitée.

4 - Une histoire des dieux des fourmis

Les premiers des insectes qui se sont armés de personnages célestes et qui se les sont donné pour compagnons dans le cosmos se sont appliqués à se laisser tour à tour menacer de mort et protéger avec condescendance par leur propre image hypertrophiée dans l'immensité. Mais, il y a quatre mille cinq cents ans environ, quelques spécimens sont apparus dont la capacité d'étonnement était fort nouvelle : ils n'en revenaient pas de ce que leurs dieux fussent dotés de pattes et d'antennes et qu'ils fussent seulement de plus haute taille et d'une force musculaire incroyable, de sorte que leur seul véritable avantage sur leurs modèles en miniature était l'immortalité dont ils se targuaient. Fortes de ces premières observations, les fourmis capables d'observer leurs dieux en miroir se dirent que si les chevaux avaient des dieux eux aussi, ils trotteraient l'amble avec plus de grâce que leurs semblables en modèle réduit sur cette terre, que leur crinière flotterait plus superbement dans le vent et que la majesté de leur queue témoignerait de la sainteté de leur trot et de leur galop.

Il n'avait pas fallu moins de trois millénaires pour que ces considérations des premières fourmis pensantes - la formica cogitans des entomologues - fissent leur chemin dans l'encéphale de quelques-uns de leurs semblables; et pourtant, si les dieux dotés d'antennes et de pattes finirent par disparaître, , ce ne fut nullement pour le motif que les fourmis rejetaient maintenant les dieux des chevaux, des chameaux , des chiens, des lapins, des mouches, des abeilles et de tous les insectes de la terre pour ne conserver que les leurs, mais parce que les dieux des fourmilières ne réservaient pas aux fourmis trépassées un statut suffisamment enviable, donc suffisamment semblable à celui dont ils bénéficiaient eux-mêmes: car les fourmis défuntes ne jouissaient sous la terre que du maigre bonheur de ne subir aucun malheur , mais souffraient du grand malheur de ne connaître aucun bonheur véritable, de sorte que leur immortalité monotone les faisait traîner aux enfers un ennui peu glorieux.

Comment modifier la morphologie des dieux à six pattes et dotés d'antennes-radar, mais insuffisamment formicoles ? Les plus cérébralisées des fourmis se dirent que les dieux en chair et en os de leurs pères formaient, en réalité, un consortium chargé de gouverner l'univers ; que les acolytes du roi du cosmos occupaient chacun un ministère indispensable au bon fonctionnement d'un cosmos-Etat. Elles se dirent, en outre, qu'on changerait aisément ce mode de commandement polycéphale du monde en un système monocéphale tout aussi performant si l'on rassemblait les principaux ministères du ciel entre les pattes d'un chef unique, quitte à laisser vacants les ministères subalternes de la danse, de la musique, du théâtre , de la poésie et surtout des plaisirs de l'amour dont le déchaînement incontrôlé affaiblissait les armées.

Les apanages essentiels d'un roi éternel du silence, de l'immensité et du vide sont ceux que toutes les fourmilières appellent de leurs vœux, tellement le souci politique principal de leurs chefs est d'assurer l'obéissance, la discipline et le zèle au travail de toute la fourmilière. Le nouveau ciel promulguerait des lois sévères, mais réserverait aux fourmis mortes un sort admirable. L'expérience des siècles avait démontré que les fourmis de toutes tailles et sous toutes les latitudes finissent par se lasser des dieux qui ne leur accordent pour toute pitance posthume qu'un maigre " culte des morts ". Un César céleste dont toutes les fourmilières de la terre légitimeraient la puissance et salueraient la grandeur ferait bénéficier les plus fidèles et les plus dociles de ses adorateurs d'un statut divin dans l'éternité et précipiterait impitoyablement ses adversaires dans des tortures épouvantables.

Après quinze siècles au cours desquels la formica gigantea souffrit mort et passion sous le sceptre d'un tortionnaire dont la rusticité allait jusqu'à ne laisser paraître ni poètes, ni chanteurs, ni géomètres, ni mathématiciens, ni astronomes , ni musiciens, ni danseurs, ni peintres, ni sculpteurs à sa cour, quelques spécimens de ces insectes commencèrent de connaître un étonnement d'une nature nouvelle et indescriptible, mais qui témoignait encore du faible degré de cohérence de leur cerveau ; car quand bien même leur dieu illettré avait tenté de les noyer jusqu'au dernier et les faisait hurler de douleur sous la terre, ils continuaient de n'en pas revenir de la faiblesse d'écriture d'un ciel aussi résolument ennemi des lettres et des arts. Comment, se disaient-ils, expliquerons-nous ses fautes de grammaire les plus grossières? Alors la rumeur avait commencé de courir que ses scribes et ses secrétaires manquaient cruellement de talent ; puis, de fil en aiguille, la question de la barbarie du ciel meurtrier des fourmis les reconduisit aux plus affreux tourments concernant la nature du corps de leur génocidaire céleste. Car s'il avait perdu non sans mal ses pattes et ses antennes, pourquoi se donnait-elle sur le tard un fils avec des pattes et des antennes, comme si les fourmis avaient besoin de retrouver leurs premiers dieux ?

Certes, si une fourmi pouvait naître de l'accouplement d'une mère-fourmi avec le Dieu éternel des fourmis, puis prendre peu à peu la place de son céleste géniteur , et cela jusqu'à se substituer à lui dans le ciel, la semence du Dieu des fourmis ne pouvait offenser la syntaxe et la grammaire, et il fallait réintroduire des poètes de la taille d'Homère dans la théologie des fourmilières ; mais si les fourmis géantes autorisaient des géants de l'écriture à entrer de plain pied et en maîtres dans leurs religions, il fallait se demander quel rôle jouait la parole dans le cœur et la tête du souverain de l'univers et à quelle nature répondait l'encéphale des Titans de la plume qui surgissent de siècle en siècle dans les fourmilières.

5 - Les deux théologies

Je m'excuse de n'avoir pu rendre plus succincte l'histoire du cerveau théologique de la formica cogitans; mais il me fallait bien solliciter le secours d'un itinéraire cérébral de l'insecte qui s'agenouille et se prosterne devant un maître imaginaire ; sinon, comment rendre compte de l'incapacité native des insectes de trouver leur grandeur dans leur solitude ? Car depuis que l'empire américain s'est lancé à corps perdu à la conquête de l'Islam, en commençant par l'Afghanistan et l'Irak, notre espèce est condamnée à sceller une alliance nouvelle entre l'anthropologie critique et la science historique .

Dans un premier temps, rien ne semble plus facile à observer que la rencontre de la géopolitique avec l'anthropologie scientifique , donc de la médecine de l'encéphale humain avec le tumulte des nations, tellement tout le monde voit comment le souverain américain tient le marteau de la démocratie de croisade par le manche et comment son esprit messianique ne prend corps que si une odeur de pétrole alerte ses antennes. C'est ainsi qu'il est tombé à bras raccourcis sur l'Irak. On sait que, depuis lors, la malheureuse population de ce pays ne dispose d'aucun autre moyen guerrier pour chasser un si aveugle forgeron que de changer les plus ardents fidèles d'Allah en bombes bien décidées à se faire exploser au milieu de leurs ennemis .

Certes, la sainte Amérique les traite d'assassins et son Dieu des idéalités ne lève pas le petit doigt pour ligoter son fils, la Démocratie, qui s'enivre du massacre des infidèles. Bien plus, la Démocratie se fait l'exécutrice des hautes œuvres de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité ; et Anthony Blair a lancé à tour de bras la foudre de cette Sainte Trinité contre les patriotes irakiens, qu'il qualifie de " Satans d'une idéologie ", tandis que, de son côté, G. W. Bush fulmine contre " l'axe du Mal ". Une géopolitique privée de science de l'animal dont l'arme principale s'appelle le sacré est donc condamnée à tituber dans le vide, faute de rien saisir de l'alliance du ciel et du sang qu'on appelle l'histoire. Mais ni l'Europe, ni la France née de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat ne semblent en mesure d'armer la géopolitique moderne d'une connaissance anthropologique de la nature et du statut de l'encéphale onirique de notre espèce ; et pourtant l'avenir de la civilisation occidentale dépend entièrement de la capacité de nos sciences humaines et de notre philosophie de conquérir une connaissance psychobiologique du cerveau biphasé des descendants d'un quadrumane à fourrure.

C'est que, dans toute l'Europe, la conquête d'un tel savoir se trouve empêchée de deux manières fort distinctes. La première résulte de ce que, dans les nations héritières de la Grèce et de Rome, la France exceptée, l'immense majorité de la population croit encore en l'existence objective de deux gigantesques acteurs intersidéraux réputés se compléter l'un l'autre et se donner quotidiennement la réplique. L'un est cru présent dans l'étendue sous une forme vaporeuse et incapturable, l'autre est réputé se trouver assis en chair et en os dans un royaume aérien appelé le paradis. Le second obstacle à la naissance de l'anthropologie critique et à son entrée dans la géopolitique résulte du dieu Démocratie, dont les théologiens ont imposé le dogme, non moins religieux, selon lequel les verdicts de la vérité, autrefois censés jaillir de la bouche de Dieu et de son fils étroitement confondus, bondiraient maintenant de boîtes scellées. Le grand avantage de la nouvelle parole du ciel est qu'il suffit de compter les voix glissées dans des urnes de bois pour connaître les décisions du dieu Démocratie. Le peuple est devenu tout entier à lui-même son clergé ; et c'est le plus docilement du monde qu'il prend acte des verdicts de son infaillibilité devant ses huissiers assermentés. La révélation massive est aussi sûre que la précédente, à cette différence près que le nouveau héraut du Saint Esprit s'appelle la Majorité.

Chacun comprend que la greffe de la théologie chrétienne sur les idéaux de la démocratie, et vice versa, des idéaux de la démocratie sur la théologie chrétienne fait une battologie qui rend impossible la naissance de la géopolitique scientifique. Comment interpréter la conquête de l'Irak musulman par les armées de l'Amérique en guerre au nom de son dieu de la "Liberté" si toute science des cerveaux est condamnée à tomber en panne en raison de l'alliance de la Croix avec la Démocratie et de la Démocratie avec la Croix ? Mais qu'était-il donc advenu de la France de la raison, dont j'ai rappelé qu'elle avait fondé le premier Etat rationnel du monde, celui qui prendrait ses décisions politiques, même les plus capitales, sans recourir à des prosternements et sans en appeler à aucune intercession de quelque divinité ? A la suite de la victoire de 1918, le clergé ayant unanimement demandé la célébration d'un Te deum de remerciement solennel au ciel de l'Eglise catholique, cette cérémonie publique avait été fermement refusée par l'Assemblée nationale.

6 - Le retard anthropologique de la France

Comment se faisait-il qu'une nation créditée d'une si grande avance sur l'encéphale moyen de tous les autres peuples de la planète demeurât incapable, un siècle après la promulgation de la loi de 1905, d'éclairer les chrétiens, les juifs et les musulmans sur la nature de la dichotomie cérébrale de l'espèce humaine, alors que non seulement le salut politique de l'Europe devant l'assaut guerrier du ciel américain contre l'Islam exigeait une gigantesque révolution intellectuelle , mais encore que l'agonie philosophique de la civilisation occidentale allait devenir irréversible si Paris demeurait sans voix devant ce défi anthropologique - donc géopolitique par définition?

C'est que la France de l'intelligence n'avait su profiter ni des conquêtes cérébrales du XVIIIe siècle, dont la révolution de 1789 était la fille naturelle, ni du coup de tonnerre prometteur de 1905 pour progresser à pas de géant dans la connaissance psychophysiologique du cerveau de l'humanité. Alors que, tout au long du XIXe et du XXe siècle, l'étude de l'encéphale dichotomique de notre espèce avait progressivement cessé de s'exercer bêtement à décrire les attributs et la complexion des divers dieux que vénère le genre simiohumain ou à en réfuter l'existence hors des lobes cérébraux de leurs adorateurs ; alors que l'on avait enfin commencé de se demander à quelles contraintes psychobiologiques le seul animal terrorisé d'exister répondait en se fabriquant des air-bags cosmiques, la France ne s'était nullement intéressée à ces recherches médicales ; et maintenant le pays de Descartes se trouvait en retard d'une iconoclastie pour s'être montré trop sûr de son génie. Certes, il était indigne de la France de s'attarder aux billevesées d'enfants auxquelles les autres peuples demeuraient attachés. Mais alors, pourquoi s'enfermer dans l'armure d'une raison rouillée et même d'une cuirasse si anachronique qu'elle en devenait simpliste ?

Peu importait que l'assaut guerrier de la théologie démocratique du Nouveau Monde sur l'Irak fût voué à l'échec politique , peu importait qu'il fût absurde de tenter de soumettre aux règles de la démocratie américaine une nation divisée entre les Sunnites , les Chiites et les Kurdes ; ce qu'il aurait fallu tenter de comprendre en anthropologue de la géopolitique, c'était que, dans toutes les sociétés religieuses, les questions politiques ne sont jamais débattues dans l'enceinte d'une problématique politique, puisqu'elles ont été résolues d'avance par des dogmes, lesquels les ont tranchées une fois pour toutes et depuis des siècles dans l'ordre qui leur appartient, celui des mythes théologiques. Les sociétés croyantes sont tribales par définition . On y voit les fidèles de tel chef religieux se ranger d'un seul élan à ses côtés , et ceux de tel autre messager du ciel faire de même au nom du dépôt sacré qui lui a été confié par la doctrine opposée.

Si l'on avait fondé la République de Genève sur l' orthodoxie des adeptes de Calvin pour une moitié des citoyens et sur l'orthodoxie de Rome pour l'autre moitié, jamais les deux partis n'auraient consenti à trancher aux voix la question, décisive à leurs yeux, de savoir si la chair et le sang du Dieu des chrétiens sont effectivement présents sur l'autel de la messe après le prononcé des paroles de la consécration ou si cette chair et ce sang apparaissaient immatériellement et à titre "seulement" symbolique à la voix des prêtres protestants , qui admettent, eux aussi, l'existence dite "réelle", au sens physique, du sacrifice sauveur et l'efficacité de ce tribut d'immolation d'un congénère à un souverain barbare du cosmos, mais qui refusent la répétition effective et inlassable du meurtre sacré et délivreur sur tous les autels du monde depuis vingt siècles. Comment une anthropologie peut-elle prétendre connaître l'homme, sa politique et son histoire si elle n'ose se demander pourquoi, dans les deux types d'encéphales, l'offrande originelle d'un assassinat à une divinité n'est nullement figurée, à la manière dont le spectre d'Hamlet est apparu sur la terrasse du château d'Elseneur ou la tache d'un sang indélébile sur les mains criminelles de Lady Macbeth ? Les théologiens ne sont pas des Cervantès ou des Shakespeare de leur ciel : si la victime primitive n'a pas palpité sur l'offertoire sanglant du Golgotha, elle est vaine. Comment un grand secret de l'histoire réelle ne serait-il pas à décrypter à l'école de l'autel?

7 - L'Europe et l'avenir de la raison

Si la France des philosophes était entrée dans la réflexion anthropologique potentiellement déclenchée par la loi philosophique de 1905 , la civilisation européenne d'aujourd'hui connaîtrait les enjeux psychobiologiques des religions sacrificielles ; et l'Europe sortirait de sa léthargie intellectuelle pour redevenir le moteur cérébral du monde.

Alors l'Amérique et son Dieu au fer sanglant et bénisseur , l'Amérique et son Dieu de l'alliance de la croix et du glaive, l'Amérique et son Dieu des armées prendrait un retard anthropologique et culturel égal à celui d'un Moyen-Age que les premiers humanistes avaient désarçonné. Mais si la géopolitique moderne ne prenait pas la mesure du drame de la pensée critique persécutée, donc de la civilisation européenne abaissée, l'échec militaire des armes américaines sur le terrain ne sauverait pas l'Europe de l'esprit, celle dont la vocation propre est d'enseigner l'homme aux élites intellectuelles du monde, parce que les garnisons du Nouveau Monde continueraient sans relâche d'enserrer la planète tout entière, et les images pieuses d'une civilisation d'anges menacés par des terroristes d'Allah continuerait d'envahir les écrans sur les cinq continents.

C'est une grande erreur de s'imaginer qu'une civilisation de l'intelligence mourra les yeux ouverts : elle sombrera, elle aussi, dans une passivité sommeilleuse ; et elle lèvera, elle aussi, de temps à autre une paupière fatiguée sur le spectacle de son lent engloutissement cérébral. Si un éclair de l'intelligence ne la réveille en sursaut ; si elle ne prend conscience de ce que, depuis vingt-cinq siècles , l'Europe de la pensée n'a jamais progressé en profondeur que par le recul ou la débâcle des songes religieux auxquels notre espèce demeure livrée, la civilisation du "Connais-toi" mourra à son tour.

Un seul exemple suffira à le démontrer: en Turquie, dit-on, la "modernité" progresserait à pas de géants. Mais que manque-t-il à une jeunesse qui s'imagine qu'il suffit, pour devenir pensant, de fréquenter des universités bien équipées, d'où sortiront en rangs serrés des légions d'avocates, de doctoresses en médecine, de mathématiciennes ou de chimistes ? La raison ne sort pas des alambics et des cornues des laboratoires . Les armées de diplômées turques s'exilent dans les universités anglo-saxonnes ouvertes à l'Islam, parce qu'elles y trouvent l'identité mythologique qui gouverne leur tête, la seule en laquelle elles reconnaissent leur dichotomie cérébrale native et dont le port du voile islamique porte témoignage, alors que les universités turques "libérées" sur le modèle monophasé français les prive de leur foi schizoïde en Allah sans leur donner une âme nouvelle, celle que nourrirait une connaissance plus profonde du genre humain.

Aussi longtemps que la France de la raison ne disposera pas d'une anthropologie digne de ce nom, donc de la science de la politique qu'attend notre siècle, elle demeurera privée de réflexion rationnelle sur l'avenir cérébral de l'Occident ; et elle continuera d'ignorer le nœud du conflit de l'Europe de la pensée avec le monde anglo-saxon : à savoir qu'en Amérique et en Angleterre on n'enseigne pas d'histoire de la raison, parce que la seule idée d'une telle discipline y serait jugée saugrenue. Mais il se trouve que l'Europe civilisatrice vit depuis vingt-cinq siècles d'une certaine histoire de l'intelligence de l'humanité fondée sur la pesée des croyances et qui distingue le savoir de l'opinion depuis Platon; mais il se trouve que l'Occident est entré dans de longs siècles de ténèbres chaque fois qu'elle a oublié cette distinction; et il se trouve que chaque fois que l'Europe en a retrouvé le chemin de l'histoire de sa tête, elle a enfanté des martyrs de l'intelligence.

L'oubli qui a englouti toutes les civilisations n'est autre que l'oubli de ce que les empires se changent en mémoriaux stériles sitôt qu'ils ne font plus progresser le "Connais-toi". Alexandrie avait inventé la machine à vapeur, la vis sans fin, la lettre de crédit et la lettre d'amour, la galanterie, les parfums, la lentille à incendier les navires, les paquebots géants, les machines de siège, le principe d'Archimède - mais elle n'a pas fait progresser d'un iota la connaissance du genre humain, parce que le culte des dieux de tous les peuples de la terre lui a interdit de seulement concevoir une histoire comparée de la raison et de la folie.

8 - Comment écrire l'histoire de l'intelligence ?

Quelle était la difficulté ? La même que l'Europe retrouve aujourd'hui ; car une telle histoire ne se trouvant pas décryptée d'avance, il faut disposer d'une certaine définition de la notion de raison pour en tracer le parcours. Toute la difficulté est donc de trouver la méthode qui permettra de raconter les péripéties de cette autorité, alors qu'on ne saurait les évoquer sans renoncer à l'illusion mortelle de connaître déjà la route qu'elle sera censée avoir parcourue. Comment nous renseignera-t-elle sur son identité véritable au fur et à mesure de sa progression ? Comment éviterons-nous de retomber dans l'ornière de toutes les religions du monde, qui vous informent du chemin qu'une divinité révélée aurait suivi pas à pas ? Toute théologie est censée connaître clairement le point de départ et le point d'arrivée d'un nouveau locataire du ciel. Mais Genève soutient que Rome a fait régresser le Dieu du Golgotha et la Curie défend la thèse opposée .

Quel sera l'arbitre du débat ? Si c'est à Clio de trancher, le naufrage politique du protestantisme dans les victoires continues de la philologie du XVIe siècle à nos jours a rendu son verdict ; si c'est au tribunal de la pensée de juger, les vrais vainqueurs seront précisément les vaincus dans l'arène où l'ignorance, la sottise et la peur triomphent longtemps de la vérité. Mais puisque les deux théologies croient en l'existence du souverain céleste qu'elles se sont forgé, elles le pèsent sur une balance toujours provisoire et qu'elles croient immuable. Couronnera-t-on des lauriers de la victoire tantôt le Dieu le moins mythologique, tantôt le plus irrationnel ? Mais pour savoir pourquoi les théologies sont provisoires, il faudra avoir appris à observer les religions de l'extérieur, ce qui exige une connaissance du cerveau onirique de l'homme que seule une anthropologie en cours d'élaboration est en droit d'ambitionner.

Faudra-t-il donc également apprendre à observer de l'extérieur l'instance que le genre humain appelle l'intelligence ? Dans ce cas, quelle sera la raison capable de sortir de sa propre enceinte pour observer l'organe cérébral bipolaire de ses congénères? Le mythe de la caverne gardera décidément la parole ; car s'il est indubitable que la raison de Lavoisier regarde la chimie des alchimistes de l'extérieur, la physique d'Einstein réfute celle de Newton sans la voir de l'extérieur, donc sans rendre l'univers plus intelligible qu'auparavant, de sorte qu'elle le regarde sans le comprendre davantage. Qui peut prétendre expliquer que le temps soit une forme de la matière qui se contracte avec la vitesse, que l'espace dans lequel ahane la rotation de la terre soit indépendant de celui de l'épicycle et que ces deux exercices ignorent la fuite du système solaire dans le vide de l'immensité ? Si le constat scientifique moderne ne s'adresse plus à notre espèce de raison, l'expérience est devenue muette à son tour.

9 - Le harnais de l'histoire de la raison

Dès lors, la tâche de la civilisation européenne et de la France est de reprendre le harnais d'une histoire de la raison devenue inachevable. J'en ai suivi quelques étapes par l'observation de l'évolution religieuse de l'encéphale de la formica gigantea. L'itinéraire de cet insecte m'a mis sur la piste d'une anthropologie historique capable de faire débarquer la pesée médicale du cerveau humain dans la géopolitique. La seconde avancée d'une recherche de ce type résulte de toute la problématique antérieure ; car il est désormais rationnel de se demander si la civilisation européenne ne trouverait pas un grand avantage à étudier la notion de déraison avant de songer à peser celle de raison. En effet, l'observation du ridicule et de l'absurdité est souvent plus heuristique que les enseignements des savants à la mine gravissime. Les tableaux les plus éloquents des grimages de la raison sont connus : voici les Papefigues et les Carême-prenants de Rabelais, voici les Yahous de Swift, voici les chiens volants de Kafka, voici l'ironique éloge de la folie d'Erasme. Comme dit Pascal, " Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu'esprit ; et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elle incline l'automate, qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense." (252)

Pour l'instant, le spectacle de la paralysie de l'encéphale de l'humanité est tellement saisissant qu'on croit assister au déroulement d'une pièce de théâtre à l'échelle de la planète. Dans cette tempête, la vocation politique de la France se confond à celle de redevenir le moteur cérébral du monde qu'elle était depuis le XVIIIe siècle. Mais cette mission ne saurait la conduire à enseigner Voltaire, Renan , Freud ou Nietzsche à l'Islam. Comment le pays de Descartes se ferait-il le catéchète ou le propagandiste de la raison et s'habillerait-il en missionnaire de la pensée, alors que les travaux de la connaissance rationnelle de l'homme exigent la solitude, la patience et la modestie des missionnaires de la pensée? De plus, rien de profond n'ayant jamais été découvert qui n'ait été jugé sacrilège en son temps, il est sans intérêt de susciter des criailleries inutiles sur la place publique.

Si la France redevenait le laboratoire de la connaissance de l'homme, si elle observait les cerveaux avec des yeux nouveaux , si ses microscopes électroniques devenaient capables de traquer la notion de raison, si elle s'avançait seule sur le chemin d'une problématique nouvelle de la connaissance, des esprits audacieux naîtraient dans l'Islam et ailleurs, dont les blasphèmes redonneraient à la civilisation occidentale non point son élan fécondateur d'autrefois, mais celui qu'appelle la fécondation de notre temps. Parmi les élites intellectuelles qui se placeront en première ligne du combat pour l'alliance de la géopolitique avec le destin cérébral de l'Europe de demain, il y aura les phalanges de penseurs musulmans qui se révèleront d'autant plus valeureuses qu'elles auront subi une sélection amère, mais garante de leur qualité. Il est facile de se livrer loin des bûchers à l'analyse critique des mythes sacrés . La terre d'Islam demeure périlleuse pour Voltaire.

10 - La démultiplication de la notion de raison

Reprenons le collier. J'ai rappelé que l'encéphale simiohumain doit se rendre relativement observable de l'extérieur pour que le décryptage de l'évolution de cet organe devienne accessible à la géopolitique trans-zoologique et se révèle la vraie clé de l'anthropologie historique à venir. Mais l'extériorité du regard sur l'objet de son savoir que toute science est nécessairement appelée à conquérir change radicalement de nature d'une discipline à l'autre , et cela au point que la notion même de "raison scientifique" est liée au type d'extériorité qu'un savoir rationnel s'attache à conquérir . Au XVIIe siècle, un Pascal pouvait encore s'imaginer que la "raison scientifique" était une dans ses méthodes et qu'elle vérifiait sa validité dans tous les ordres de la connaissance scientifique. "La raison, écrivait-il, agit avec lenteur et avec tant de vues sur tant de principes, lesquels il faut qu'ils soient toujours présents [à l'esprit], qu'à toute heure elle s'assoupit ou s'égare, [parce qu'elle] manque d'avoir tous ses principes présents [à l'entendement du savant].

Mais la première fourmi géante qui s'est demandé pourquoi la catégorie d'insectes à laquelle elle avait la fierté d'appartenir jouissait de la gloire et de la grandeur de ressembler en tous points à ses dieux - l'immortalité mise à part - et qui s'est étonnée d'un parallélisme aussi flatteur entre son foie, sa rate, son estomac et ceux des habitants de l'Olympe ne savait pas qu'elle usait d'une forme de la raison que nous qualifions de comparative et qui nous a permis de fonder la littérature comparée, le droit comparé, la théologie comparée, etc. Et pourtant l'aiguillon qui met en branle ce type de raison a permis à la fourmi de s'étonner de la beauté des dieux des chevaux et des autres animaux ; puis de traquer la notion de ressemblance entre les dieux et leurs créatures jusqu'à s'interroger sur la métamorphose des premiers dieux des fourmis en un législateur unique et capable aussi bien de dispenser tout seul force récompenses à ses sujets qu'à leur infliger des châtiments épouvantables. Mais ce type de raison a dû changer une troisième fois de regard, donc de méthode, pour apprendre à observer de l'extérieur la moralité et l'immoralité du Dieu des fourmis géantes. Quelle est l'extériorité du regard de la moralité sur l'immoralité ?

Pour qu'un insecte plus pensant que les précédents construise la balance à peser la sauvagerie de son idole et pour qu'il lui déclare qu'elle mourra par l'effet de son immoralité , il faut qu'il dispose d'un regard de l'extérieur qualifié de généalogique, lequel projettera les personnages fabuleux que sécrète l'encéphale de ses congénères sur un écran entièrement nouveau, celui d'une éthique ; et il faudra que les juges qui prononceront les verdicts de cette éthique apostrophent les chefs d'Etat des fourmis qui en méconnaîtraient l'autorité. Car ils démontreront à toutes les fourmilières que de terribles catastrophes s'abattront sur elles si elles s'avisaient d'ignorer le regard que la raison critique porte sur leur immoralité.

Les travaux qu'il appartiendra à la France de la pensée d'entreprendre et de mener à bien pour tenter de découvrir d'où vient le regard de l'extérieur dont s'alimente le globe oculaire d'une éthique transanimale lieront deux axes de la notion de raison, la raison médicale et la raison politique ; et, par le relais d'une géopolitique informée de la nature et du fonctionnement de l'encéphale de la fourmi métazoologique, ce sera l'irruption de la science médicale dans la géopolitique qui montrera à la raison morale le chemin de sa méthode; et plus précisément, une thérapeutique qui s'attachera à guérir l'encéphale simiohumain de la cécité de son éthique. Quelle est donc la maladie de la raison politique dont l'histoire illustre l'immoralité?

11 - L'apparition d'une éthique de la raison

C'est assez dire que la rencontre de la géopolitique avec la connaissance scientifique de l'immoralité de l'organe-pilote de la fourmi géante - celle de son cerveau - marque le tournant le plus décisif de l'histoire de cet insecte ; car la pathologie de l'encéphale de la fourmi se greffe sur la question de savoir ce qu'il faut entendre par la notion de raison morale et par celle de déraison morale dès lors que le regard de l'extérieur que l'anthropologie de demain portera sur ces deux instances ne lui sera pas fourni par le succès de l'immoralité et par les insuccès de la moralité. Nous sommes loin de l'idée rudimentaire que la France de 1905 se faisait de l'intelligence rationnelle et de ses relations avec une éthique de la laïcité, parce que si la morale se révèle la clé de la santé de la raison tant scientifique que civique, la civilisation européenne connaîtra sa seconde renaissance à la lumière de la question centrale de savoir d'où une éthique transanimale reçoit la faculté de se faire un repoussoir de l'immoralité du Dieu des fourmis . La problématique de la santé et de la maladie de "la raison morale" est désormais posée de telle sorte que la notion de science ne s'éclaire plus du feu unique de la logique qu'évoquait Pascal, le mathématicien et le géomètre, car il appartient à la raison morale non seulement de trouver sa lanterne en cours de route, mais d'apprendre comment l'allumer et comment s'en servir ; car les fourmis géantes changent de cerveau, donc d'éthique d'un millénaire au suivant et même d'un siècle à l'autre.

Observons donc de plus près la méthode d'observation à laquelle nous aurons recours afin d'éclairer l'examen critique du cerveau actuel de l'humanité de la lumière d'une problématique telle que les prolégomènes des religieux de notre espèce se laisseront examiner dans le double champ de vision du regard de la médecine sur le cerveau simiohumain d'aujourd'hui et de la géopolitique sur l'immoralité de l'histoire. Alors, la pesée éthique de cette alliance apparaîtra dans la chambre noire de notre appareil de prise de vue et nous serons en mesure de nous demander comment le globe oculaire capable d'opérer cette première synthèse sera utilisable à l'écoute de l'éthique transanimale du géopoliticien de demain et de la science du médecin de notre encéphale collectif.

Pour espérer aboutir à ce résultat, il faut savoir, comme il est dit plus haut, que le cerveau humain est dichotomique, donc bipolaire de naissance et que son biphasage originaire le rend onirique à titre psychogénétique , de sorte qu'il interpose des mondes imaginaires entre ce qu'il aperçoit de ses yeux et qui s'impose à sa vue d'une part et le vide qui s'étend à l'infini devant lui et qui le terrifie d'autre part. De plus, notre espèce croit spontanément que les tampons protecteurs dont elle use afin d'exorciser le néant sont réels, de sorte qu'elle se trouve empêchée d'observer de l'extérieur le cocon de songes qui la sépare du rien. Mais comme elle n'est pas entièrement dupe des subterfuges qu'elle sécrète afin de tenter de se tromper elle-même, elle ne cesse de recourir à des connexions variables entre les représentations illusoires qui accaparent son encéphale et celles que le monde réel lui propose. Les deux mondes entrent alors dans une symbiose fallacieuse ou dans des conflits ouverts et souvent sanglants.

Les modes d'irruption du mythe dans le réel et vice versa sont multiples : tantôt le fantasmagorique sacré s'insinue dans la place, s'infiltre dans les fondements de l'édifice, en ronge les bases et en ruine toute la construction, qui peut s'effondrer dans le délire et la folie; tantôt le débarquement du spéculaire théologique dans les représentations du monde de notre espèce apaise son encéphale, qui entre alors dans une félicité semi cataleptique dont l'extase exprime le point culminant. Mais la fourmi géante est parvenue à mettre en place un système stratifié et codifié qui chapeaute ses sociétés de génération en génération et balise les relations entre les deux mondes inconciliables entre lesquels ses rituels la partagent. En réalité, la fourmi est déjà devenue tellement consciente de ce que deux mondes incompatibles entre eux se disputent sa tête qu'elle a qualifié l'un de sacer, ce qui signifie séparé, lequel s'auto-protège à se déclarer farouchement intouchable et inaccessible, et l'autre de profane , c'est-à-dire devant le temple, donc à portée de ses pattes.

La géopolitique de demain doit donc apprendre à connaître la moralité et l'immoralité des échanges d'informations avoués, des tractations secrètes, des négociations officielles, des arrangements boiteux, mouvants ou prometteurs entre deux mondes cérébraux bien distincts, parce que non seulement la paix ou la guerre dépendent de ces accords tantôt francs et tantôt machiavéliques, mais la sérénité ou la terreur des nations. Quand une éthique de la vérité et une politique du mensonge s'égorgent à plaisir et s'étripent tout leur content, la fourmi avoue qu'elle ne sait à quel saint, donc à quel ciel se vouer ; et on la voit tirée à hue et à dia par ses chefs du ciel et de la terre, qui la déchirent entre son paradis et son enfer au nom des intérêts bien compris de la fourmilière. Alors l'échec de l'immoralité politique de l'insecte le conduit à retrouver ce qu'il appelle le droit chemin. Mais précisément, le droit chemin de l'éthique de la fourmilière n'est pas celui de la réussite ou de l'échec de sa politique. La géopolitique fondée sur une entomologie critique est-elle le vivier de la connaissance de la pathologie qui frappe la raison politique de la fourmi géante? Autrement dit, l'histoire se révèlera-t-elle le champ expérimental de la morale métapolitique et trans-zoologique de l'insecte?

12 - A la recherche d'une éthique transanimale

L'Amérique et l'Angleterre venaient d'exterminer quelque cent mille hommes, femmes, vieillards et enfants en Irak. A quel type d'équilibre entre l'encéphale éthique et l'encéphale immoral de ces deux nations ces massacres répondaient-ils ? Comment parvenaient-elles à joindre les mains pour la prière et à mettre en scène des cérémonies rutilantes et publiques d'adoration de leur divinité sans que quelque conflit entre leur feinte sainteté et une guerre meurtrière vînt contrarier un si heureux arrangement entre le sang proclamé salvateur de la croix et celui des batailles ? La résistance irakienne était parvenue à faire exploser trois wagons du métro et un autobus à Londres, ce qui avait provoqué cinquante six morts et près de trois cents blessés . Deux jours plus tard, le chef du gouvernement prononçait à la Chambre des Communes un discours vibrant sur l'éthique de la nation anglaise, dans lequel il vantait les vertus d'une Angleterre séraphique et la grandeur de son combat moral pour la défense des valeurs universelles de l'Occident ; puis il dénonçait la cruauté et la barbarie de l'Islam , ce qui lui valait, tant des députés de la majorité que de ceux de l'opposition, les félicitations les plus chaleureuses "pour son courage". Lequel, le moral ou le politique ?

Le peuple des saints de la démocratie saluait fièrement l'alliance de sa foi avec sa liberté. Jamais il ne se laisserait abattre ni même fléchir dans l'adversité qui le frappait si injustement; et ce serait inlassablement qu'il témoignerait à la face du monde de sa vénération pour une démocratie et une religion qui allaient de pair avec la profondeur de son humanité. Comment la science historique moderne pourrait-elle persévérer à se réclamer d'une connaissance rationnelle du genre humain et de son éthique aussi longtemps que son anthropologie critique ne l'armera d'aucune distanciation objective, donc d'aucun regard de l'extérieur sur une espèce gesticulatoire de naissance ? De tous temps, les fuyards du règne animal se sont dédoublés entre leurs comportements réels sur la terre et les métamorphoses héroïco-angéliques de leur histoire dans des univers resplendissants de tout l'éclat de leur statut transzoologique. Mais jamais le spectacle n'était devenu à la fois aussi planétaire et aussi cinématographique que le 7 juillet 2005. Aujourd'hui , l'anthropologie critique observera saint Anthony Blair comme un spécimen paradigmatique du fonctionnement d'un animal en lequel la rencontre entre sa vie naturelle à l'échelle nationale et sa vie célestiforme permet d'étudier médicalement l'immoralité psychogénétique. Car les attentats , disait l'ange britannique, provenaient d'une idéologie satanique et sans relation aucune avec la guerre en Irak.

Et pourtant, dans le Guardian des 12 et 13 juillet, un musulman renvoyé depuis lors pour appartenir à un parti de rêveurs d'un Etat islamique mondial, écrivait : " Oui, les terroristes sont barbares. Mais il ne faudrait pas oublier les crimes contre l'humanité récemment commis à Falloujah , Nadjaf, Quaïm, Jénine et dans les montagnes d'Afghanistan. Qui est le plus barbare ? (…) Pour chaque Occidental tué par des terroristes musulmans depuis la fin de la guerre froide, au moins cent musulmans sont morts dans les guerres et les occupations de l'Ouest. "

Mais s'il est clair que seule une raison fondée sur une éthique transanimale permet de rendre compte du comportement immoral de la fourmi , comment se fait-il que cet insecte proclame la grandeur de sa moralité précisément par l'étalage de son immoralité ? Pourquoi des chefs impavides, inflexibles et aux nerfs d'acier se dressent-il subitement au milieu d'eux et comment parviennent-ils à métamorphoser leurs crimes les plus sanglants en preuves de la grâce dont ils se disent habités et dont ils reçoivent les bénédictions des bondes du ciel grand ouvert au-dessus de leurs têtes ? Il ne suffit pas d'accéder à une géopolitique en mesure de se livrer à un examen entomologique du cerveau biphasé de la formica gigantea, donc de peser le lobe réaliste et le lobe spéculaire des insectes pour que l'historien moderne dispose d'une problématique des relations entre l'homme et l'animal qui lui permette d'interpréter l'éthique d'une espèce que son encéphale scinde entre le sanglant et le séraphique.

La géopolitique demeurerait donc une discipline vaine et qui ne conduirait à aucune intelligibilité réelle de l'univers de la fourmi schizoïde si nous ne découvrions pourquoi une éthique de la vérité se révèle bel et bien la colonne vertébrale de la raison métazoologique et pourquoi elle échoue à s'imposer. Encore une fois, si seul l'échec de l'immoralité politique de la fourmilière sur le long et le moyen terme enseignait à l'homme d'Etat des fourmis géantes qu'il est immoral de prendre appui sur l'immoralité native de la fourmi, pour le motif que l'histoire de cet insecte ne tarde à démontrer le caractère éphémère et illusoire des bénéfices politiques momentanés de l'immoralité, nous n'aurions rien compris ; car dans ce cas, l'éthique de la fourmi tournerait en rond. Comment sortir de l'enceinte d'une raison condamnée à fonder la réfutation de l'immoralité politique sur les désastres politiques qu'elle entraîne, à la manière dont la théologie prouve l'existence de Dieu par la crainte qu'il inspire?

13 - L'irrationalité de l'immoralité politique

C'est ainsi qu'Anthony Blair soutient que le terrorisme existait avant la seconde guerre du Golfe , de sorte que l'invasion et l'occupation de l'Irak seraient rendues légitimes a posteriori pour le motif qu'elles n'engendreraient aucune résistance du peuple irakien à l'injustice dont il est la victime. Il nous faudra donc expliquer l'origine psychogénétique du défaussement angélique, qui permet d'ignorer la question de savoir pourquoi un terrorisme qui existait depuis longtemps ne se déchaîne pas sur la Suède, la Finlande ou la France . Si le terrorisme ciblé n'avait pas de cause, pour le motif qu'il n'aurait pas d'autre cause que "l'idéologie du mal" dont Satan serait l'auteur, il n'y aurait pas non plus de cause particulière de la bataille de Verdun ; et si la bataille de Verdun était dépourvue de cause particulière pour le motif qu'il a toujours existé des guerres, nous retrouvons l'énigme de l'incohérence mentale de l'immoralité humaine, donc de l'irrationalité d'une géopolitique et d'une science historique privées d'une véritable éthique.

Les condoléances du monde entier qui avaient suivi l'attentat du 11 septembre 2001 à New-York n'avaient été que de façade, puisque, depuis cette date, l'Amérique n'a cessé de sombrer dans une immoralité qui rend précisément compte de la véritable histoire de la chute de cet empire ; de même, les apitoiement universels consécutifs aux attentats de Londres du 7 juillet 2005 n'ont fait couler que des larmes de théâtre , parce que tout entomologue sérieux y voit les prémices du naufrage politique inexorable de l'Angleterre dans le titanesque échec de l'immoralité de son assaut contre le monde arabe. Dans le Guardian, Dilpazier Aslam, journaliste stagiaire, rappelait dès le mercredi 13 juillet , que deux mille sept cent quarante neuf personnes avaient péri le 11 septembre 2001 et il ajoutait : " Pour découvrir le coût de la " libération " des Irakiens, il faut multiplier ce chiffre par huit. Et encore, vous êtes loin du minimum estimé de vingt-deux mille sept cent quatre vingt sept civils tués à ce jour. " Ce défaussement-là de l'insecte angélique révèle la manière dont il détourne les yeux de ses crimes.

Pour accéder à une connaissance scientifique de la fourmi, il nous faut donc expliquer le réflexe d'auto sanctification effrénée de son immoralité politique à laquelle elle s'exerce sous la conduite de ses chefs. Existe-t-il une lanterne de l'éthique qui donnerait à la géopolitique un regard de l'extérieur sur l'immoralité de condamner l'immoralité au seul nom de son échec et de la glorifier quand elle réduit ses victimes au silence ? Faute de découvrir cette lueur aucun décryptage psychogénétique fondamental de la fourmi géante ne récompensera nos efforts.

Inutile de savoir que la fourmi construit ses dieux immoraux à l'école des accords astucieux qu'elle conclut entre les deux lobes de son cerveau ; inutile de savoir que seule une apparence d'éthique fournit un semblant de cohérence interne à la problématique entière qui régit la géopolitique des fourmis ; inutile de savoir que la logique interne, donc la rationalité de cet insecte est connaturelle à la psychophysiologie que lui dicte son encéphale biphasé de naissance ; inutile de savoir que sa bancalité éthique est acquise, donc labile ; inutile de savoir que les relations entre les deux pôles de son pilotage sommital, le réel et le spéculaire, sont soumis à des perversions et à des falsifications qui s'hypertrophient dans les périodes de haute tension politique ; inutile de savoir tout cela si nous ignorons d'où nous recevons un regard transanimal sur l'animal.

Cherchons donc pourquoi la fourmi géante est angélique par définition ; cherchons à comprendre comment elle se révèle précisément une bête à faire l'ange. Il y faudra une anthropologie politique dont un certain Pascal a posé la première pierre il y a plus de soixante dix lustres - ce qui ne sera pleinement démontré que dans quelques mois, quand la résistance irakienne se donnera un chef et une voix . Alors seulement les tâtonnements d'une éthique encore embryonnaire et privée de la connaissance de ses sources deviendra la colonne vertébrale de la variété que nous appelons la formica occidentalis; alors seulement cet insecte présentera la particularité de périr ou de renaître selon que les ordres de son cerveau biphasé se voudront vassalisateurs ou libérateurs ; alors seulement le centre cervical de l'Europe se révèlera une éthique transcendante aux verdicts du tribunal auquel la mort ou la résurrection des Etats et des civilisations sert de balance.

14 - La voix de l'Irak

Pour la première fois depuis l'aube du christianisme, la civilisation de la liberté recevra d'une nation étrangère une leçon de morale. Quel sera le message d'une éthique de l'histoire des nations que l'Irak en guerre adressera à l'Europe ? Comment un peuple englouti dans les sables de l'oubli nous fera-t-elle le don d'un autre monde? Ecoutons sa voix.

" Le peuple irakien vous parle. Les millénaires ont vitrifié ses yeux, mais ils ont donné une voix d'outre-tombe à son histoire. Les plaines qui s'étendent entre le Tigre et l'Euphrate vous regardent. Notre terre se souvient de vos exploits sous les ordres de Thémistocle l'Athénien. Puis, nos grands rois ont profité des déchirements entre Sparte et votre cité des philosophes jusqu'au jour où Alexandre le Macédonien nous a vaincus. Alors seulement nous avons appris à aimer vos jardins suspendus. C'est dans votre tête que vous les arrosez. Pendant des siècles, vous êtes devenus les serviteurs de l'éthique forgée par vos cités. Les premiers, vous nous avez enseigné à nous donner des lois nées de nos mains et à nous soumettre librement à leurs ordres. Solon et Lycurgue nous ont donné l'autorité de votre logique pour juge. Les verdicts de ce tribunal, c'est au cerveau d'Athéna que vous les avez fait prononcer . Le casque et la lance de la déesse vous ont interdit à jamais de vous placer sous les ordres d'un chef de guerre étranger. Nulle de vos cités n'a aidé un satrape à étendre son empire. Vous avez fondé l'éthique de la paix et de la guerre de tous les grands peuples du monde. Depuis vingt-cinq siècle nous avons bâti nos nations sur l'alliance de nos âmes avec le fer.

" Et voici que, du fond de notre oppression, il nous appartient de vous donner des leçons de fierté. La voix que vous avez formée est devenue votre maître. Ecoutez Babylone vous remettre en mémoire que la politique et l'éthique sont les frères siamois de votre civilisation, écoutez Babylone vous annoncer que vous mourrez si vous séparez vos âmes de vos armes, écoutez le désert vous rappeler la loi qui régit les nations. Européens, si vous vous donnez un maître, votre cœur cessera de battre au plus profond de votre intelligence .

" Tous les chemins de l'agonie des civilisations, notre histoire nous les a enseignés. Pourquoi ne nous sommes-nous jamais remis d'avoir été vaincus par Alexandre à Cunaxa, alors que notre défaite à Salamine deux siècles auparavant n'avait pas ébranlé la gloire de la cour de Babylone? Parce que nos armées se sont fondues dans celles du Macédonien , parce qu'elles ont courbé l'échine devant ses généraux, parce qu'un lieutenant d'Alexandre faisait la ronde sur nos remparts et festoyait dans nos palais. Apprenez qu'une nation qui a perdu le commandement de ses armées ne retrouve jamais sa souveraineté intérieure, parce que l'arène véritable de l'histoire est celle du destin des cerveaux . Une nation de mercenaires n'a plus de tête.

15 - Les gardes suisses de l'Amérique

" Peuples de l'Europe, deviendrez-vous les gardes suisses de l'Amérique ? Apprenez que si vous laissez les garnisons de l'occupant se pavaner sur vos terres, le monde et son histoire passeront au large de vos rivages ; apprenez que si les armées du Nouveau Monde s'installent à Bagdad, elles s'installeront demain à Téhéran; apprenez que vous aurez beau étaler les atours de la plus grande puissance économique du globe, apprenez que vous aurez beau lancer vos propres satellites et construire des avions géants : si vous placez vos territoires sous la protection d'une puissance étrangère, vos têtes ne résisteront pas longtemps au torrent des images de sa puissance dont votre maître abreuvera vos écrans et vous chanterez à votre tour la gloire de la libre Amérique, et vous habiterez à votre tour son Eden, et vous appellerez à votre tour les cinq continents à se placer sous l'égide de son Dieu.

"Mais déjà vos peuples joignent leur voix à celle du peuple irakien, déjà vos citoyens se tournent vers leurs propres dirigeants. Ecoutez leur colère, leur fierté, leur courage. Nous, Italiens, Espagnols, Portugais, Anglais, Polonais, Danois, Hollandais , vous nous avez placés sous le pavillon du maître que vous servez entre le Tigre et l'Euphrate. Si un conquérant avait terrassé notre patrie par le fer et le feu, ce serait à mains nues et au prix de notre sang que nous chasserions le tyran: Qu'avez-vous fait de notre dignité ? Qu'adviendra-t-il de nous entre vos mains d'esclaves ? De quel droit nous avez-vous envoyés servir un conquérant venu d'au delà des mers ? Nous vous avions élus pour nous servir, car nous sommes votre souverain ; et voici que vous nous avez humiliés sous le drapeau de l'étranger.

" Apprenez le sort qui vous attend : nous vous citerons à comparaître devant nos tribunaux, nous vous poursuivrons pour avoir conspiré contre nos institutions, nous vous inculperons pour crime de haute trahison ; car c'est renverser nos institutions que d'enrôler le peuple, votre maître, dans les légions d'un Etat coupable d'avoir envahi une nation de trente millions d'habitants en violation ouverte du droit international ; car cette guerre a été solennellement dénoncée comme illégale par le Secrétaire général des Nations Unies. Vous avez trouvé une manière inconnue avant vous de bafouer le suffrage universel ; mais, pour cela, il vous a fallu forger un crime que les juristes n'avaient pas prévu : le crime d'offense à la nation. Vous avez renversé les décisions du peuple en l'enchaînant aux ambitions de l'empire américain. Votre courtisanerie à l'égard du César dont le palais est un ranch a souillé nos patries. Vous nous raconterez à la barre comment vous avez été achetés avec des hochets, vous ferez aux magistrats du peuple le récit de vos pieux séjours auprès de votre souverain, vous nous ferez connaître en détail les attentions avec lesquelles il vous a corrompus. Quand sonnera l'heure des retrouvailles de l'Europe avec sa souveraineté, sachez que vous rendrez compte à vos électeurs des flatteries que vous aurez prodiguées à un rustre lointain ."

16 - Le peuple de la mémoire face à l'Europe vassalisée

" Le peuple irakien salue en vous l'Europe de demain. Il a gardé la mémoire de trois millénaires de la jeunesse du monde, il a médité et mûri les leçons de la gloire et de la servitude. Longtemps il s'est voulu votre élève. Il lui faut assumer un rôle nouveau, celui d'un éducateur et d'un guide. Mais ce sera à l'école de nos propres épreuves que nous vous rafraîchirons la mémoire. Voici : à l'heure où les troupes macédoniennes épuisées par tant de combats ont refusé de suivre le fils de Philippe, c'est notre vainqueur qui nous a formés à l'école de ses phalanges. Alexandre le Grand fut le premier capitaine qui enseigna à l'empire américain à métamorphoser ses vassaux en fers de lance de leur vainqueur. Il n'a eu qu'à se féliciter de notre esprit de discipline, de notre vaillance et de notre fidélité à sa personne, parce que notre cœur était prêt à servir la gloire d'un souverain plus puissant que Darius ou Xerxès. Depuis des siècles, le sang qui coulait dans nos veines était celui de notre obéissance à notre grand roi.

" Peuples de l'Europe, êtes-vous prêts à jouer les Perses de l'empire américain? Vos âmes se sont-elles amollies à ce point ? Etes-vous disposés à installer sur le trône du monde un maître de vos prosternements? Les Grecs ne pliaient le genou que devant leurs dieux. Voyez comme l'empire américain se souvient mieux que vous des exploits d'Alexandre, voyez comme il a retrouvé à vos dépens les ruses du roi de Macédoine. Et maintenant, le peuple irakien est condamné à combattre sur deux fronts : contre un empire du Nouveau Monde qui a bien retenu les leçons de la Perse vaincue et contre une Europe déjà largement rassemblée autour d'une Angleterre dont les agenouillements sont devenus le moteur principal de l'asservissement de tout votre continent à un maître. Vous laisserez-vous entraîner dans le gigantesque jeu de dupes d'un Alexandre de la démocratie ?

" Nous sommes seuls à défendre notre terre. Les beaux principes dont votre civilisation de la liberté se réclame sont demeurés lettre morte entre le Tigre et l'Euphrate. La résistance irakienne n'a pas d'autre arme de guerre que le sacrifice de ses martyrs. Apprenez à respecter des citoyens capables de donner leur vie pour leur patrie. Nous comptons sur les doigts d'une main vos patriotes morts sous la torture. Votre Dieu ne reconnaît que les kamikazes passifs. Mais si vos résistants s'étaient fait exploser au milieu des troupes d'occupation de votre pays, ne les traiteriez-vous pas en héros ? Je vous demande de saluer la noblesse de nos combattants.

" L'Irak des patriotes pleure ses suicidaires; mais elle pleure aussi vos victimes civiles, bien que leur nombre ne s'élève qu'à un demi pour cent de celui des nôtres qui ont péri sous vos bombes, ou entre les mains de vos tortionnaires, ou encore des tortionnaires d'Egypte, d'Afghanistan, de l'île de Diego Garcia dans l'Océan Indien auxquels l'Amérique confie la sous-traitance de l'agonie de ses victimes - car la CIA nomme officiellement "rendition" la livraison des patriotes voués à la torture par ses vassaux . Nous donnerez-vous des armes plus humaines pour forcer le destin à vos côtés? S'il existe un autre moyen de chasser l'occupant que le sacrifice de nos vies, faites-le nous connaître . Il y a un demi siècle, une coalition de nations vous a secourus - celles-là mêmes dont les légions armées jusqu'aux dents sont ensuite demeurées chez vous et qui fêtent cette année le soixantième anniversaire de leur présence perpétuelle sur vos territoires : car vos traités précisent que leur occupation sera éternelle, et cette clause honteuse de votre projet de Constitution n'a été rejetée que par la révolte de vos peuples . Avez-vous des leçons d'indépendance nationale à donner à nos héros ? Alors, nous attendons vos drapeaux .

17 - Notre résistance solitaire

" C'est parce que l'empire américain a acheté vos classes dirigeantes que le peuple irakien n'a pas d'alliés. Nous souffrons pour la dignité du grand peuple espagnol, qui était tout entier à nos côtés, mais qui se trouvait entre les mains du palefrenier Aznar, nous souffrons de ce qu'il nous a fallu recourir au gigantesque attentat de Madrid pour renverser son gouvernement et pour que son successeur retirât ses troupes d'Irak, nous souffrons pour la dignité du peuple italien, qui a tenté de retenir à mains nues les troupes américaines en partance pour l'Irak à partir des bases de Pise et de Bologne. Et maintenant, il nous faut nous résoudre à frapper le cœur de l'Europe américaine, l'Angleterre.

" Peuples d'Europe, aidez-nous à faire prendre conscience aux cinq continents de la tragédie à laquelle la conquête militaire de l'Islam par la démocratie messianique de l'Amérique vous livrera jour après jour. Déjà l'empereur du salut par la guerre a installé à Bagdad le premier Etat coranique à ses ordres, parce que les shiites n'ont pas d'entendement politique - leur tête est dans le ciel. Ce sont nos jansénistes d'Allah ; et votre histoire vous a appris que ces gens-là n'ont pas les pieds sur terre. Vous avez maintenant vos jansénistes de la démocratie. Mais il sont mâtinés de jésuites : voyez comme ils sont rusés, voyez comme ils se font les chantres de l'universel, voyez comme ils vous forgent votre dieu sur l'enclume de vos vertus, voyez comme ces bons apôtres se présentent en théologiens du Bien et du Mal sur toute la terre habitée ; mais c'est leur désert intérieur qui leur sert d'hostie. N'adorez pas un dieu de la démocratie qui a fait cent mille morts en Irak; et annoncez à vos dirigeants que les attentats de Londres marquent un tournant décisif dans l'organisation de notre résistance à l'occupant. Nous vous sauverons des croisés lancés à la conquête du pétrole sur toute la terre et qui avilissent vos nations . Nous sommes les libérateurs de votre mémoire."

Le Premier Ministre, Tony Blair a déclaré samedi qu'une "idéologie diabolique" répandait la terreur...
Mariali

18 - Notre réponse à la Perse

Quand nous aurons redonné au pays des deux fleuves la plénitude de sa mémoire dans notre culture , nous ferons de l'invasion de l'Irak par les barbares de la démocratie l'instrument des retrouvailles de l'Europe entière avec le souvenir de son expansion de Babylone à l'Egypte sous la bannière d'Alexandre le civilisateur. Oui, nous entendrons la grande voix oubliée de la Perse , oui, nous apprendrons à regarder l'Europe asservie avec les yeux de la Perse que nous avions vaincue. Alors, nous saurons aussi de quel feu l'éthique véritable de l'histoire reçoit sa lumière.

Le 14 juillet 2005 nous a apporté la démonstration éclatante de ce que l'immoralité de la fourmi géante lui interdit l'accès à la connaissance scientifique de son propre destin, et cela pour le motif le plus simple : il faut une éthique pour s'autoriser soi-même à dire la vérité au peuple et pour lui présenter un exposé logique et rationnel du sort de notre continent.

La voix de l'Irak nous rappelle que l'intervention télévisée du Président de la République à l'occasion de la fête nationale a présenté aux Français un bilan de la situation internationale qu'éclairait une évidence pathétique, celle de l'impossibilité actuelle de la Ve République de dire la vérité aux Français. Notre propre Etat n'ose nous informer de l'assujettissement de l'Europe d'aujourd'hui à l'empire américain. Qu'en est-il de la liberté d'une Union européenne au cœur de laquelle la France se trouve empêchée d'expliquer la politique mondiale à ses propres citoyens ? Le chef de l'Etat n'a pu rendre compte ni des vraies causes de l'échec de la candidature de Paris à l'organisation des jeux olympiques de 2012, ni des vraies causes de l'échec du référendum du 29 mai, ni des vraies causes de l'échec du sommet de Bruxelles sur le budget européen, car l'échec de Paris devant le CIO était inscrit dans la logique politique d'un monde dominé par la défense des intérêts anglo-saxons sous la direction conjointe de Washington et de Londres, l'échec du référendum était la conséquence inévitable de l'impossibilité politique d'expliquer clairement aux citoyens que la raison d'être et la finalité de l'Union européenne est de secouer le joug de l'empire américain et de redonner sa souveraineté au Vieux Continent, l'échec de l'adoption du budget européen était l'aboutissement attendu de la volonté de Londres de défendre coûte que coûte la gigantesque ristourne que Mme Tatcher avait arrachée aux Européens en 1984.

Mais, l'interdiction de traiter publiquement de l'histoire réelle de notre temps a culminé dans l'interdiction d'évoquer les vraies causes des attentats de Londres du 7 juillet. Face à une Angleterre aveugle aux cent mille morts civils, dont 55% de femmes et d'enfants qu'elle a provoqués en Irak aux côtés du conquérant américain, une Europe vénératrice de l'axe Londres-Washington a gardé deux minutes d'un silence pieux en souvenir des cinquante six morts londoniens et des sept cents blessés dus au passage à l'offensive de la résistance irakienne en Europe.

19 - La falsification de l'histoire

La falsification radicale de l'histoire du monde n'est pas une inconnue de la géopolitique, puisque l'effondrement des nations et des empires a toujours exprimé l'immoralité qui interdit à la formica gigantea de se dire la vérité à elle-même. Rome s'est effondrée parce qu'il aurait fallu révoquer la décision de Séjan qui, sous Tibère, autorisa les légions romaines à camper en armes dans l'enceinte de la ville, ce qui mettait les institutions de la République à leur merci. Mais aucun empereur n'a retrouvé une autorité suffisante pour renvoyer les prétoriens hors des murs . On ne sauve pas un fruit du pourrissement si l'on renonce à en retirer le ver qui le ronge. Aujourd'hui, le ver qui a rongé l'empire romain et qui a scellé son sort est représenté par les prétoriens de l'OTAN qui enserrent le monde entier
(
L'empire américain, c'est l'Otan, 29 juin 2005 , L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père. 13 juin 2005 )

Si une Europe unie et censée être devenue, de ce seul fait, une véritable puissance politique, plaçait à sa tête un Président dûment autorisé par le Parlement à expliquer aux citoyens l'asservissement rampant ou la vassalisation ouverte de leur nation sous le sceptre des Etats-Unis, ce magistrat suprême se trouverait dans la malheureuse situation de Caton, qui pendant de longues années, s'est évertué en vain à avertir les sénateurs Romains qu'il leur faudrait inévitablement terrasser Carthage pour s'assurer la maîtrise de la Méditerranée; mais les Pères conscrits ont attendu le débarquement d'Hannibal en Espagne, puis son passage en Italie par les Alpes pour prendre la mesure de la situation. Faudra-t-il attendre un autre Scipion l'Africain pour chasser l'Amérique du Mare Nostrum?

Mais les eaux du Tigre et de l'Euphrate ont fait entendre un autre grondement encore à nos oreilles : à savoir que la situation politique du Président de la République française est plus difficile que celle de Caton, parce qu'il lui faudrait dire clairement à l'Allemagne elle-même qu'un chef d'Etat qui accepte l'occupation militaire perpétuelle de sa nation par des troupes étrangères, et cela sans l'ombre d'un motif politique réel, aucun ennemi ne menaçant le pays, un tel chef d'Etat ne répond ni à la nature, ni à la définition de la haute fonction qu'il est censé exercer. Aussi tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il donne l'impression d'entreprendre le place-t-il sous la tutelle diffuse d'une psychologie de pays occupé et vaincu, où rien de l'âme nationale n'est réellement présent et vivant, parce que la souveraineté d'un peuple sur son propre territoire est la condition première de l'existence même d'un Etat , donc le fondement de sa définition en droit international public.

Le Président de la République doit au Général de Gaulle une France débâillonnée , qui peut subir des revers, mais non retrouver le garrot sous lequel demeurent l'Allemagne et l'Italie. Mais comment Jacques Chirac expliquerait-il aux Français les évidences de la géopolitique de Caton à nos jours ? Déjà Angela Merkel prône un rapprochement de son pays avec une Amérique dont les garnisons occupent toute l'Allemagne. Comment expliquer à une physicienne de l'Est les secrets de l'histoire du monde ? Aussi longtemps que l'Europe n'aura pas procédé à la révolution gaulliste de 1966, elle demeurera composée d'Etats boiteux. Qu'elle lise dans Platon les raisons pour lesquelles les démocraties ne forment pas de vrais chefs d'Etat.

20 - L'observation du cerveau humain et la géopolitique

Pour ma modeste part, je retourne à mon scanner afin de poursuivre l'examen du cerveau de la fourmi géante. Que nous apprend-elle maintenant ? Qu'Alexandre a initié la Perse vaincue à la pensée et à la science des Grecs ; que l'Europe d'aujourd'hui est sur le point de quitter le chemin de la première civilisation qui fit de l'histoire du monde le creuset de l'intelligence de l'humanité; que les chemins de la raison de la fourmi pensante sont sans cesse à inventer ; que si nous parvenons à chasser les armées de l'empire américain de nos terres, nous devrons apprendre à observer notre encéphale de l'extérieur, parce que tel sera le dernier pas de l'entendement politique dont nous sommes les héritiers ; que si l'histoire de notre raison nous conduit à une sortie de la zoologie, nous connaîtrons les derniers secrets de la raison des fourmis. Sur quel globe terrestre inconnu de nos ancêtres marcherons-nous quand il n'y aura plus de cocon protecteur de nos illusions entre l'infini et notre liberté ?

Nous voici à nouveau au rendez-vous de la question décisive : si l'éthique est l'âme de la raison et de la politique, d'où reçoit-elle une clarté qui la rend transcendante au monde ?

La réponse est dans Platon, où Socrate a posé une question que l'Occident a oubliée depuis vingt-cinq siècles et avec laquelle notre civilisation a pris un nouveau rendez-vous , parce qu'elle se situe au cœur de l'histoire du monde : quel est, demande la Torpille , le courage propre à l'intelligence et à elle seule ? Aujourd'hui, le courage propre à l'intelligence est dans le regard que la science moderne est en mesure de porter sur l'animal et qui enseigne à l'anthropologie politique le caractère animal de l'immoralité. Voir comme animale la gigantesque falsification de la vérité politique à laquelle Anthony Blair a procédé en derviche tourneur et en grand gesticulateur de la démocratie sacerdotale, c'est retrouver l'éthique dont le fondement est le courage propre à l'intelligence seulement et à nulle autre autorité.

Quelle est donc l'animalité spécifique de la fourmi géante, celle que seul le courage de l'intelligence proprement dite de cet insecte est capable d'apercevoir? Voici : nul autre insecte n'est capable de faire l'ange ; et puisque c'est à faire l'ange qu'il est un animal auquel nul autre ne peut ressembler, apprendre à connaître l'immoralité de l'ange, c'est fonder l'éthique de la fourmilière sur un au-delà de sa politique. Quel sera l'appel de la pensée qui arrachera cet insecte à l'animalité qui lui est propre, à l'animalité angélique ?

21 - Le zoologue de l'ange

Que nous enseigne le zoologue des anges ? Il observe l'Angleterre d'Anthony Blair et, à ses côtés, l'Europe complice des génocides de la démocratie. Il remarque que l'ange est un animal encore inconnu des zoologues de la politique et que ce serait une grande erreur de l'anthropologie critique de fonder son alliance avec la géopolitique sur l'étude des anges déjà connus de la grande littérature : l'ange ne ressortit pas à la zoologie à la manière du Tartuffe de Molière, l'ange n'est pas construit sur l'hypocrisie bien connue et pleinement consciente d'elle-même décrite par les Swift, les Shakespeare et les Cervantès. Certes, l'ange se prend pour un ange, mais avec une semi sincérité dont il faut observer les proportions, qui ne sont ni celles des faux dévots , ni celles de la mauvaise foi semi consciente d'elle-même observée avec quelque finesse par Jean-Paul Sartre. L'ange est un animal suffisamment décalé de la zoologie pour que le capital psychogénétique qui le commande ne parvienne plus à lui refuser le statut d'ange qui le taraude ; alors il détourne les yeux de ses crimes afin de faire l'ange du mieux possible. Car l'ange dont il est habité à demi et qui lui colle à la peau le condamne à une bancalité étrange : d'un œil il regarde ses ailes et les agite un peu , mais de l'autre, il se doute bien que son statut d'ange n'est que le masque dont sa nature l'a armé afin de lui permettre de se ruer aux moindres frais dans la zoologie . L'ange est l'animal qui se masque son animalité à la fois à demi et à corps perdu.

La zoologie de l'ange est la clé de l'histoire dont la connaissance révolutionne la science historique et la géopolitique, parce qu'elle donne à l'anthropologie critique, la transcendance de son éthique. Si nous tentons d'observer les comportements angéliques de l'Angleterre à l'aide d'un regard transanimal sur l'animal, nous remarquerons que la zoologie des anges est spectaculairement ambiguë en raison de l'instabilité de leur statut divin : ils commencent par faire l'ange à quatre-vingt quinze pour cent, mais trois jours seulement plus tard, quatre-vingt six pour cent d'entre eux ont entre-ouvert les yeux sur les causes des attentats dont ils continuent de se proclamer les victimes innocentes - donc sans cesser de faire l'ange. D'un côté , ils se prétendent attaqués par les ennemis de leur Dieu, qui les a faits anges de naissance, de l'autre, ils avouent que leurs propres crimes leur sautent à la figure . Ils donnent à leur police l'ordre de tirer à vue sur les suspects - shoot to kill - et soutiennent qu'ils tuent à seule fin de protéger le statut d'ange de leur démocratie ; mais dans le même temps , ils reconnaissent qu'on ne fait que leur rendre la monnaie de leur pièce. L'ange ressortit à la zoologie par son double statut d'animal ailé et d'animal aptère, mais également par l'incohérence cérébrale dont il demeure affligé et qui le fait fonctionner sur un mode biface , ce qui le renvoie au cerveau bipolaire de la fourmi géante.

La science historique ne conquiert son regard sur la zoologie de l'ange que si son anthropologie et sa géopolitique ont découvert l'éthique d'un regard de l'extérieur sur le cerveau de l'ange ; et la transcendance de ce regard est celle qui trouve son origine dans le savoir socratique, dont le courage propre est celui de l'intelligence et d'elle seule. Le rendez-vous de l'Occident avec le "Connais-toi" passe désormais par la connaissance zoologique de l'ange ; et la connaissance de cet animal comme animal passe par une révolution philosophique de la science historique, parce que la recherche de l'âme de l'histoire aboutit à la connaissance d'une éthique capable d'observer l'animalité de l'ange. J'évoquais précédemment, à propos de Pierre Nora , l'écoute du chœur antique dans les tragédies de Sophocle ((L' après 29 mai et l'avenir de l'Europe politique, Le débarquement de la simiologie dans l'interprétation de l'histoire : la tutelle de l'OTAN , l'empire des bases américaines , le double-jeu de l'Angleterre , Nicolas Sarkozy et le meurtre du père. 13 juin 2005 )

Cette voix du peuple était celle de l'humanité en devenir, la lumière transzoologique de l'animal qui " fait l'ange " . La boucle est refermée.

Quelle métamorphose de la fourmi ! " Qui étais-je donc, se dira-t-elle, du temps où j'étais une formica gigantea? Quelle sorte de cerveau me servait-il d'antenne dans les ténèbres? Maintenant, je connais les lois qui me conduiront à changer d'espèce ; mais il me faudra encore apprendre une autre droiture , celle qui me conduira à l'éthique de la fourmi pensante, celle qui donnera au monde le Dieu le plus pur. Alors j'enseignerai au monde le seul vrai Dieu, celui dont l'inexistence enfante la pensée .

27 juillet 2005