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Section Les défis de l'Europe
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Compte-rendu du congrès mondial d'europologie dans l'île de Laputa
sur le thème:
" Europe, réveille-toi"

 

Le traité de Rome de 1957 était inspiré par l'ambition de contraindre au repli stratégique une démocratie impériale décidée à tirer de sa victoire de 1945 sur la tyrannie nazie le profit de placer à jamais le Vieux Continent, puis le reste du monde sous son sceptre. Au lendemain du 29 mai 2005, il convient de démontrer à une élite politique européenne peu informée des lois de l'histoire qui commandent l'expansion des empires que le projet de Constitution rejeté par le peuple français aurait accéléré la vassalisation de l'Europe à l'OTAN.

J'ai déjà démontré (La Constitution et la vassalisation de l'Europe) que l'Amérique et l'Angleterre avaient réussi à introduire dans cette construction le principe de la subordination de la politique étrangère de l'Europe.

Dès le 1er juin 2005, les europologues les plus réputés se sont réunis dans l'île de Laputa pour prendre acte de l'invalidité en droit international d'un projet qui rejetait le principe même de la souveraineté des signataires. Puis ils ont approfondi leur connaissance anthropologique de la métamorphose de la politique en une scolastique de bas-empire et se sont demandé si l'électrochoc d'un vote populaire motivé par des raisons économiques allait réveiller politiquement le continent de la Belle au bois dormant. Ils ont démontré que si l'empire américain se trouvait privé du port de Naples , des bases militaires de Bologne, de Pise, des Açores , de Darmstadt, et surtout du QG de l'OTAN à Mons , les nouveaux conquérants du monde se trouveraient dans l'incapacité d'étendre le réseau de l'OTAN autour de la Russie et que le Japon refuserait à bref délai de se trouver privé de sa souveraineté.

Puis les congressistes, ayant constaté la conception invertébrée et bucolique de la culture introduite dans le projet avorté, se sont interrogés sur l'avenir intellectuel de l'Europe ; et ils ont demandé au vermisseau soussigné de rédiger le premier chapitre d'une science en mesure de démontrer la signification psychopolitique des dogmes fondamentaux de la théologie chrétienne, afin de préciser le statut anthropologique des monothéismes. Incapable de m'acquitter au pied levé du devoir swiftien de radiographier l'évolution du cerveau simiohumain depuis sa demi évasion de la zoologie, je me suis contenté d'une première radiographie politique du dogme de la trinité (Petit dictionnaire de théologie portative à l'usage des hommes politiques, Esquisse d'une anthropologie de la Trinité).

1 - Une Constitution évangélique
2 - Les prodiges de la scolastique
3 - Les marches de l'échafaud
4 - Le débarquement de Gulliver dans la science politique

1 - Une Constitution évangélique

Jamais encore une civilisation composée de nations d'âges et de tailles diverses, jamais une civilisation fractionnée entre des langues inaudibles les unes aux autres, jamais une civilisation divisée entre des religions placées tout artificiellement sous le sceptre d'un dieu unique, mais dont les théologies demeurent incompatibles entre elles, jamais une civilisation aussi hétéroclite n'avait seulement tenté de rêver d'un destin politique mondial et d'en formuler par écrit le tracé. Le monde hellénique n'y avait pas songé face à l'expansion continue de l'empire romain ; puis, après un dernier sursaut, Rome avait déposé les armes à son tour. Et pourtant les langues grecque et latine s'étaient conquis un territoire si vaste qu'elles auraient pu donner une seule voix à une union placée depuis Homère sous le sceptre d'un seul et même Olympe.

Ce qui frappe les nouveaux anthropologues de la politique mondiale dans le projet de traité constitutionnel qui a été rejeté par le verdict du suffrage universel le 29 mai 2005, c'est qu'il n'était jamais arrivé dans l'histoire du genre humain qu'une civilisation s'appliquât à définir sa nature et ses ambitions face aux barbares, et cela dans le langage du droit international public. S'il s'agit de préciser le contenu universel des idéaux politiques, moraux, scientifiques et culturels de l'espèce humaine, est-il possible de tenter de soustraire l'examen de la nature et du destin des âmes et des encéphales aux royaumes vaporeux que les évadés du règne animal répandent sur toute la surface du globe depuis une poignée de millénaires ? Une ambition constitutionnelle aussi généreusement affichée provoque une gêne rétrospective, tellement tant d'élévation apparente trahissait non seulement une impuissance politique profonde, mais un pathétique sauve-qui-peut devant les responsabilités réelles d'un continent tellement les civilisations vigoureuses ne se présentent pas en gestionnaires apaisées d'une culture acquise et gentiment transportée dans les limbes, mais en défricheuses ardentes d'un désert dans lequel s'allument de ci, de là les feux iconoclastes des incendiaires des cœurs et des intelligences.

Que dirait Rimbaud du prélassement des Etats européens d'aujourd'hui, tous placés sous la tutelle d'un empire d'au-delà des mers, sauf la France, que dirait l'auteur du Bateau ivre d'un Continent des accords de nos paresses avec nos médiocrités? Les bas empires tendent leurs bras grassouillets vers des idoles amollies et lointaines. Une Europe armée de la simple administration culturelle qui lui sert désormais de flambeau ignore le feu des grands cloués sur la croix de leur génie. Tous les Orphées de l'Europe des feux ont agonisé leur vie durant sur leur gibet. L'Europe d'un rêve de Constitution spirituelle, intellectuelle et morale se souvenait-elle seulement de ce que les civilisations sont soulevées de terre par leurs martyrs et que des torturés à mort les tiennent à bout de bras ? Qui entend faire vagir l'Europe dans le sot berceau des " cultures " ?

Les grands donateurs sont à l'école de leur rire. Ils demeurent à l'unisson d'un peuple qui a senti confusément qu'on lui présentait une Constitution obèse pour une Europe inexistante et que cette grenouille avait beau se gonfler , elle ne parvenait pas à cacher le spectacle d'un Continent à la dérive. Alors que l'Amérique soutenue par l'Angleterre au cœur même du Vieux Monde étend le réseau de ses bases militaires à la terre entière, l'Europe de la culture n'entend toujours pas les cris d'un peuple de trente millions d'âmes soumis à une sanglante oppression en Irak. Une Constitution bucolique fleurissait le joug de la servitude d'une France et d'une Europe byzantines . Elle a été rejetée parce qu'elle mettait la charrue avant les bœufs.

Le gigantesque trois mâts d'une Constitution européenne armée de patenôtres a fait naufrage sur une mer paisible entre l'île d'Utopie de Thomas More et celles des Papefigues et des Carême-Prenant dont se gaussait Maître Alcofribas Nasier. On l'avait aperçue un instant au mouillage dans l'île de Laputa de Jonathan Swift et dans celle des Sirènes d'Homère. Mais le génie de Rabelais avait conduit la flotte pantagruéline jusqu'à Médamothi , qui signifie " nulle part " en grec .

J'ai plaidé ici pour une Constitution de combat. Les calmants constitutionnels que l'Europe a rejetés la conduiront-ils à se poser la seule question féconde, c'est-à-dire douloureuse, celle de savoir si notre Continent a des chances de demeurer pensant sous l'étreinte de l'Otan ou si son audace cérébrale s'éteindra. Si nous devions ramener les voiles, nous oublierions que le destin politique des hautes civilisations est de compter dans l'histoire de la pesée sacrilège de l'encéphale de notre espèce . Je me contenterai, pour l'instant, de raconter le déroulement du premier congrès mondial d'europologie, dont on sait qu'il s'est tenu dans l'île de Laputa et qu'il a posé les fondements de la politologie moderne. On sait également qu'il a fait débarquer Homère, Swift et Rabelais dans la connaissance anthropologique des théologies, donc dans les méthodes nouvelles de d'interprétation de l'histoire qui vivifieront la postérité scientifique de Darwin et de Freud.

2 - Les prodiges de la scolastique

Les premiers intervenants se sont narquoisement demandé si la politique européenne ne reposait pas sur trois interrogations héritées de l'esprit de la scolastique du Moyen-Age: le projet de constitution était-il en matière plastique à l'usage d'une Europe ectoplasmique ou bien en carton-pâte à l'usage d'une Europe fantôme , ou encore en papier mâché à l'usage d'une Europe d'Alice au pays des merveilles ? Ils ont en outre fait remarquer que toute scolastique est le masque verbal d'une politique fort réelle: les ratiocinations théologiques de la Sorbonne occultaient l'omnipotence d'une Eglise verbifique, mais qui contrôlait heure par heure la vie de tous les croyants ; de même, le projet d'une Constitution artificielle et cadenassée était censé habiller des pieds à la tête un roi nu et vassalisé par ses hauts couturiers. Ces orateurs ont souligné que la comparaison entre l'art de la scolastique et l'art des grands contrefacteurs de l'Europe fait nécessairement et depuis longtemps l'objet des analyses secrètes de l'anthropologie transcendantale, parce que le spectacle d'une Constitution à la fois asthmatique et en dentelles rendait tellement criante l'absence du personnage central, à savoir l'Europe qu'elle était censée armer de pied en cap que l'histoire véritable de cet acteur fantasmé pourrait bien finir par s'inviter au rendez-vous d'un conte d'Andersen avec les événements réels que de fieffés fabulateurs lui ont inconsciemment donné.

Un vrai débat s'est alors ouvert sur le statut anthropologique de l'encens de la scolastique politique dont l'Europe se parfume depuis un demi siècle. De profondes analystes des odeurs de la France ont rappelé aux congressistes que notre nation avait été la championne du monde de la scolastique chrétienne et que Rome avait félicité bruyamment les docteurs de l'école de Paris pour la clarté et la vigueur de leurs raisonnements; car, disait la papauté, la faculté de théologie de la Sorbonne faisait " monter le pain de la foi dans le four de la vérité ". Elle était le pain azyme du christianisme aux yeux du monde entier.

C'est que la scolastique, terme qui renvoie à la fois à " école " et à " loisir " en grec, exerçait la vertu professorale d'enchaîner des propositions gratuites et fainéantes avec une si grande vigueur dialectique que l'alliance de la clarté du raisonnement avec l'absurde prenait le pas sur le monde réel et subjuguait le temps vécu au point de se substituer à l'empire de l'action dans les esprits. Une Constitution passait pour une " copie " ; et l'on demandait aux rédacteurs de "revoir leur copie ". La scolarisation d'une civilisation par la scolastique est la clé des décadences. Elle marque leur chute dans la dissertation creuse. L'horreur du concret se manifestait par le culte des " valeurs ". Les Etats se partageaient une théologie sonore , celle d'une universalité de l'éthique dont seul le plus puissant d'entre eux faisait son miel : tout ce qui contribuait à accroître la puissance de l'empire américain recevait les bénédictions d'une Eglise des " valeurs ".

Or, disaient les anthropologues réunis à Laputa, l'encéphale français était une couveuse de l'utopie. Nous avions seulement fait changer d'école de pilotage à notre génie de la scolastique , de sorte que nos raisonnements étaient demeurés aussi impeccables et cohérents qu'autrefois pour avoir seulement changé de livrée. Longtemps, notre boîte osseuse avait passé du service de la cité de Dieu à celui de la cité idéale de Karl Marx. Du reste, les syllogismes tirés au cordeau au profit de la cité évangélique du prolétariat mondial avaient préfiguré la planification commerciale du monde. Ces anthropologues n'ont pas manqué d'ajouter à leurs démonstrations une argumentation dont l'évidence a vivement impressionné les congressistes, à savoir que la source universelle de la pensée onirique dont notre espèce se trouve affligée n'est autre que le rêve biphasé des évangiles, de sorte que la greffe d'une scolastique de type idéologique sur celle que sécrète un esprit théologique fatigué fait boire nos encéphales schizoïdes à une seule et même fontaine d'Aréthuse de nos songes.

3 - Les marches de l'échafaud

Des photographies satellitaires ont suggéré l'hypothèse selon laquelle la somptueuse draperie d'une Constitution politique et intellectuelle émaciée et destinée à revêtir un continent vaporeux servirait d'électrochoc salutaire à ses courtisans comme à ses détracteurs, de sorte que le rejet aussi bien que l'acceptation de cette robe à traîne auraient des conséquences équivalentes aux yeux d'une Europe changée en Dulcinée du Toboso de l'histoire du monde; car on s'apercevrait tout soudainement que l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique n'avaient pas encore libéré leur territoire des bases militaires américaines qui y campaient depuis soixante ans et que l'Europe demeurait une Belle au bois dormant qui ne se réveillerait que si l'éclair d'une fureur soudaine faisait étinceler son regard.

L'échec du référendum du 29 mai 2005 allait-il permettre de poser la question la plus décisive, celle de savoir si une Europe ahurie de se trouver réveillée en sursaut de son sommeil dogmatique découvrirait tout soudain qu'elle courait à toutes jambes et depuis plus d'un demi siècle vers la vaste zone de libre échange où l'Amérique attendait que sa vassale se plaçât sous son joug ou si elle retrouverait suffisamment ses esprits pour se souvenir de la révolution de 1789, qui avait enseigné au monde que l'élan d'une politique en rupture de ban avec les routines en usage naît toujours du coup de tonnerre d'un puissant choc psychologique . Or, il était bien évident que seul le retour des troupes américaines dans leur patrie était capable de provoquer un sursaut libérateur.

En vérité, Washington lui-même n'en revenait pas d'avoir pu conserver ses bases militaires en Europe après la chute du mur de Berlin, alors qu'il n'y avait plus d'ennemi contre lequel protéger le Vieux Monde. Et maintenant, une Europe sous anesthésie ne voyait pas que l'Amérique encerclait le monde à marches forcées. Le Vieux Continent découvrait que les servitudes ne sont pas conscientes, parce qu'elles sont aveugles et que la cécité des vassaux est l'arme la plus puissante de leur maître . La France allait-elle apporter la liberté à l'Europe ? La mettrait-elle à l'école d'une pédagogie de la maturation politique des peuples? La nation de l'universalité de l'esprit de justice retrouverait-elle son drapeau ?

Pour l'instant, le continent s'était si bien accoutumé à monter à l'échafaud de sa mort politique qu'il ne se demandait même plus de quel ennemi armé jusqu'aux dents la tutelle guerrière de l'OTAN était censée le protéger. La politique mondiale était entrée tout entière dans le royaume de l'imaginaire. Un ennemi venu de nulle part avait attaqué les côtes américaines ; l'amiral Mazars avait accepté de prendre la tête d'une fraction de l'armada du Nouveau Monde afin de terrasser un ennemi débarqué de la planète Mars. La France avait participé à des manœuvres fantasmées. Elle était fière d'avoir placé pour quelques heures et à titre fictif deux porte-avions américains sous son commandement. A quoi la patrie de Descartes s'amusait-elle ?

Une controverse s'est alors ouverte sur le voltage de l'électrochoc qui redonnerait son sens rassis à notre pays. Le peuple avait rejeté un corset sur mesure par une paralytique de naissance. Mais maintenant, il fallait empêcher les champions de l'utopie de se livrer avec une passion accrue à leurs élucubrations scolastiques au profit d'une Europe de nulle part. Seule une connaissance anthropologique de notre espèce pouvait remédier à ce danger. Comment la science politique moderne allait-elle se rendre pensante à l'école de la postérité de Darwin et de Freud ?

Au lendemain du rejet d'une constitution de scribes à l'usage d'un continent sur le papier, il n'était plus possible à la France de se dérober au " principe de réalité ", plus possible de se laisser entraîner dans les artifices de langage et les subterfuges sans fin qui ne permettent jamais de cacher longtemps aux spectateurs le refus du cheval de sauter la haie , plus possible de laisser une Europe épuisée et sans ressorts légitimer la conquête de l'Irak, plus possible au Vieux Continent d'y perdre le sceptre de l'éthique mondiale sans lequel il n'est pas de civilisation viable sur le long terme. L'heure avait sonné pour une France délivrée de l'occupation américaine depuis 1966 de donner à l'Europe entière l'exemple d'une nation solitaire au besoin, mais préfiguratrice de l'Europe libérée de demain .

Si notre Continent devait achever sa course dans l'histoire du monde par son asservissement fatal à un empire étranger , quelle grandeur pour la nation héritière d'un évangile des droits de l'humanité de demeurer fièrement debout et séparée dans l'effondrement de la civilisation européenne. Mais cet effondrement était-il inévitable ? Peut-être la solitude momentanée d'une France rebelle à l'asservissement de l'Europe serait-elle préfiguratrice de la résurrection d'une civilisation qui n'a pas dit dont dernier mot ; peut-être sa solitude deviendrait-elle un mémorial de la résurrection de notre Continent.

De toutes façons, le Vieux Continent ne renaîtra dans l'ordre politique que le jour où l'Amérique aura été chassée de la Méditerranée , parce que le Mare Nostrum des Romains demeure la clé de l'expansion de l'empire américain. Privée du port de Naples, des bases de Bologne, de Pise, des Açores, de Darmstadt du Q.G. de l'Otan à Mons, non seulement le Nouveau Monde perdrait la domination de la Méditerranée, mais il se trouverait dans l'incapacité d'étendre son réseau de bases militaires autour de la Russie.

Après un long examen de la faiblesse d'une Europe invertébrée, à courte vue et complice de l'expansion de l'empire américain, les experts du congrès de Laputa ont rédigé le diagnostic anthropologique qui a fondé l'europologie sur une connaissance nouvelle de l'inconscient politique du genre humain: toute politologie ont-ils déclaré, ne jouirait désormais du statut d'une discipline scientifique que si elle se dotait d'une connaissance anthropologique des documents qu'on appelle des théologies et si elle se mettait en mesure de les observer au plus secret de l'encéphale des descendants d'un quadrumane à fourrure ; car l'art de gouverner les peuples et les nations demeurera dans l'enfance aussi longtemps que nous ne disposerons pas d'une science de la psychophysiologie des idoles, et d'abord de celle des trois dieux dits uniques. En voici le texte intégral.

4 - Le débarquement de Gulliver dans la science politique

" Nous considérons que les diagnostics émis au cours du congrès ne sont pas suffisamment pénétrants et qu'ils n'illustrent pas dignement le génie de Jonathan Swift. Afin de tenter de célébrer sa gloire dans l'esprit des chefs d'œuvre dont la mémoire et le culte nous ont rassemblés en cette île, nous déclarons solennellement que la science politique européenne a le devoir de conquérir un regard gullivérien sur l'espèce dite humaine et, que cela ne se peut que si nous approfondissons notre connaissance anthropologique des gènes cérébraux respectifs des Houyhnhmns et des Yahous. C'est dans ces dispositions nouvelles de nos esprits que nous refusons de fonder la science politique mondiale de demain sur l'ignorance des identités oniriques que les civilisations ont forgées à l'école des climats et des siècles.

" Qui peut croire que la Chine se laissera impressionner par un enfant atteint d'éléphantiasis, que l'Inde se prosternera devant un cerveau nain, que la Russie se laissera sermonner par un messie du Texas, que l'Amérique du sud ne débarquera pas dans l'histoire du monde, que l'Europe ne relèvera pas le défi d'un Pygmée tonitruant ? La "cymbale retentissante" qu'évoque l'Ecriture n'est pas près de dominer le monde. Aussi devons-nous apprendre l'âme et l'intelligence des divers peuples de la terre. Le destin de Gulliver, qui souffrit tour à tour de son anthropométrie titanesque et de sa réduction au rang de spectateur microscopique des géants de son temps nous servira de flambeau. Si nous chaussons les lunettes de l'illustre Irlandais, nous verrons clair comme le jour que le Goliath casqué du Nouveau Monde n'est qu'un nouveau-né nourri aux hormones et que son obésité précoce le fait tituber parmi les nations dont son bas âge lui interdit de connaître l'origine et la nature.

" Aussi le vrai danger n'est-il pas politique au premier degré, mais au second. Depuis le début du XVIe siècle, l'Europe était entrée en guerre contre ses théologiens. Erasme avait commencé d'observer les déambulations de Dieu dans nos têtes. Puis nous avons raconté comment il change d'allure et de cerveau au gré des siècles et des climats et nous avons décrit sa balourdise, qui lui fait commettre de lourdes fautes de grammaire, puis les embarras dans lesquels il ne cesse de s'empêtrer, puis comment son armure nous divise entre les apanages que nous lui accordons et ceux que nous entendons conserver. Avec le XVIIIe siècle, nous nous étions indignés de son immoralité, avec le XIXe siècle, nous avons découvert notre ascendance simienne, avec le XXe , nous avons examiné comment les divers peuples de la terre se domicilient dans les nues et nous avons photographié leurs logements dans le ciel. Et voici que l'Amérique divisée entre Rome et Genève lance son bâtard céleste à l'assaut de la terre.

" Si l'Amérique sait flatter Dieu sur les cinq continents, comment une Europe appelée à protéger le monde du clinquant d'une démocratie de pétroliers de la Liberté poursuivra-t-elle sa tâche de guerrière de l'intelligence , de radiologue de notre espèce flottante entre le sol et son Olympe, de conquérante d'une science abyssale de l'animal onirique? La civilisation de la pensée agonise sous nos yeux. C'est d'extinction intellectuelle que la vraie l'Europe est menacée, c'est le tarissement cérébral qui la guette, c'est la raison qui veillait sur son génie qui s'éteint, c'est l'homme du "Connais-toi" qui se meurt parmi les messies de la Liberté.

" Souvenons-nous que les civilisations durables ont toujours illustré l'avant-garde de la philosophie mondiale. C'est pourquoi nous demandons à l'intelligence critique de l'Europe de nous guider vers une science de l'étrange animal dont des personnages imaginaires pilotent le destin cérébral et de conquérir une connaissance tellement iconoclaste de notre espèce que nous redeviendrons pensants à l'école du décryptage de Dieu ; et, à cette fin, nous demandons aux europologues de se faire les médecins du cerveau du singe évolutif et de commencer leurs travaux par la rédaction d'un petit dictionnaire de théologie portative à l'usage des hommes politiques d'aujourd'hui.

" Ce dictionnaire devra démontrer la signification anthropologique des dogmes théologiques fondamentaux dont les diverses religions se sont armées. Sa mission sera d' approfondir la science politique européenne non plus par le sarcasme, l'outrage ou le rire, mais par une radiographie de l'évolution du cerveau simiohumain depuis sa demi évasion de la zoologie. Il devra prouver que la léthargie actuelle de la philosophie du Vieux Monde exprime une panique politique , et qu'elle découle de ce que les élites dirigeantes du Vieux Monde n'osent encore se demander sur quel humus Dieu est né et s'est développé. Au terme de ce congrès, nous déclarons ouverte l'école des europologues qui enquêteront sur le sort qui attend notre encéphale schizoïde . "

Le 2 juin 2005