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Section Les défis de l'Europe
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Une mutation du regard sur l'Histoire

 

"La France est un pays très dangereux car elle travaille à l'émergence d'une Union européenne qui constituerait un contrepoids à la puissance américaine. Or, les États-Unis ne sauraient le tolérer. " (Richard PERLE, idéologue du secrétaire d'État à la défense des USA, Donald Rumsfeld)

1 - La théâtralisation de l'Histoire
2 - Les acteurs du spectacle
3 - La question du "Connais-toi" et l'Histoire
4 - L'intelligibilité
5 - Comment enseignerons-nous l'Histoire aux enfants ?
6 - La pesée du cerveau
7 - Comment le totalitarisme peut débarquer dans la démocratie: naissance du premier Reich américain
8 - Le drame de l'oscillation des élites entre les démocraties et les empires
9 - Du statut juridique, politique et anthropologique de la guerre définie comme crime contre l'humanité
10 - La guerre de rapine et le futur droit international
11 - Pour un réveil de l'Europe de la pensée "

1 - La théâtralisation de l'Histoire

Comment se fait-il que la crise irakienne ait fait débarquer une lucidité politique nouvelle dans l'arène des nations et que l'opinion politique mondiale s'en fasse l'écho? Il y avait pourtant belle lurette que la planète se rabougrissait à toute allure. Valéry avait écrit : " L'histoire du monde fini commence ". Nietzsche avait évoqué " la terre devenue plus petite ", sur laquelle le " dernier homme " avait commencé de " sautiller ". Il " clignait de l'œil " et il disait: " Amour, création, désir, étoile, qu'est-ce que c'est? " Et nous nous demandons : " Qu'est-ce que la vérité, le droit, la justice et quels sont les nouveaux masques de la force qu'arborent les empires ? "

La crise irakienne illustre une mutation immense et irréversible du regard de la pensée sur l'Histoire parce que le destin des États est désormais théâtralisé à outrance, parce que les images ont conquis l'omniprésence que le récit et l'écrit échouaient à donner à tout le spectacle, ensuite parce que les dirigeants du monde traversent les airs à vive allure, ce qui les dote d'une sorte d'ubiquité liée à la multiplication de leurs déplacements, et enfin parce que l'objet du litige - la guerre en Irak - paraît miniaturisé sur les planches si on la compare au gigantisme des deux dernières guerres mondiales. Il en résulte que, sur les cinq continents, des milliers d'yeux avertis observent la programmation et les futurs acteurs d'une représentation dramatique dont le déroulement sur une scène circonscrite mêleront le tragique à la minusculité.

2 - Les acteurs du spectacle

L'humanité tout entière se sent à la fois conviée au spectacle et invitée à participer à un scénario sanglant, qui la déchire d'avance entre plusieurs personnages en violent désaccord entre eux. Au début, les assistants s'identifiaient mollement aux divers protagonistes du carnage annoncé; puis chacun s'est voulu partie prenante à la cérémonie mortuaire programmée, les uns afin de retenir les bourreaux, les autres tournant le pouce vers la terre, à l'image des empereurs romains aux jeux du cirque.

Du coup, l'humanité rassemblée devant le petit écran emprunte tantôt le regard des maîtres sur le carnage et crie vae victis, tantôt l'optique, autrefois réservée aux dieux rassemblés sur l'Olympe. Comment ne pas se sentir souverain si le globe se présente sur toute son étendue comme un lieu d'exécution et si le plateau où se déroulera la mise à mort d'une nation renvoie à la diversité des acteurs et à la prolifération des lieux où les clameurs de la foule trouveront leur écho? Le public voit les héros du trépas ou du sauvetage d'un peuple camper sur des territoires fort éloignés les uns des autres ; mais il s'identifie à eux du seul fait qu'il ne se contente pas de les fixer des yeux - il les spectrographie sur une mappemonde du salut et de la damnation.

Qui ne voit, tout là bas, l'acteur principal, le géant à la fois vociférant et myope dont, après une étude de cinq mois, les savants les plus renommés dans le calcul du quotient intellectuel des chefs d'État américains ont conclu qu'il ne s'élève qu'à 91 sur une échelle graduée qui va de la sottise au génie, ce qui paraît préoccupant aux spécialistes des encéphales politiques si l'on songe que Kennedy se situait à 165, Clinton à 185 et le malheureux Reagan à 105. Mais le public parcourt du regard la terre des gladiateurs: il voit la Chine aux yeux mi clos feindre le sommeil - mais sa vigilance se souvient de cinq mille ans d'histoire- ; il voit Poutine, le maître d'un vaste empire à peine revenu d'un long séjour dans l'île des Utopiens - ses récentes épousailles avec la terre ne lui ont pas encore permis de retrouver les repères des hommes - ; il voit l'Allemagne sonnée par l'Histoire et qui s'imagine qu'on peut à la fois quitter le temps du monde et demeurer un acteur du globe; il voit l'Afrique faire ses premiers pas sur la scène internationale ; il voit l'Amérique du Sud se chercher une mémoire, une grandeur , un destin ; il voit l'Europe asservie à un maître d'au-delà des mers ; il voit la France chercher partout l'épée de la pensée que Descartes avait commencé de forger et dont personne ne sait où elle est passée ; il voit l'Angleterre de Sancho boiter bas aux côtés d'un Quichotte du pétrole ; il voit l'Inde s'approcher à pas lents de la fournaise ; il voit même Allah, Jahvé et le Dieu des chrétiens former un trio embarrassé de fouler la glèbe avec la tête dans les nues et se demander lequel des trois dirige l'univers.

3 - La question du "Connais-toi" et l'Histoire

C'est ici que Philippe Grasset se révèle un spectateur d'un type nouveau : il nous raconte brièvement la pièce, et seulement pour se demander dans quelle disposition d'esprit le monde se trouvera au lendemain d'une représentation à la fois montée à l'improviste et grippée quand, tous lampions éteints, on comptera soigneusement les cadavres, les survivants et les marionnettes laissées sur le champ de bataille. Comment se penchera-t-on sur la singularité d'un carnage auquel on aura assisté comme par surprise et sans s'être vraiment interrogé sur les traces qu'il laissera dans les esprits? On n'avait compris ni le rapetissement précipité du globe terrestre, ni la nouveauté du film, ni l'indiscrétion des caméras braquées sur un assommoir, ni l'art nouveau qu'appelle le tournage d'un crime : une nation a été reléguée dans le couloir de la mort. Elle sera assassinée au nom du droit et de la justice , ces deux diamants que les démocraties ont enchâssés dans leur tiare.

Tout cela est-il vraiment arrivé, se demandera-t-on ? Avons-nous réellement joué notre rôle d'acteurs ou de spectateurs de l'histoire du monde , ou bien avons-nous été victimes d'un cauchemar avec lequel le globe terrestre s'est amusé à se faire peur à lui-même ? Jamais encore nous n'avions programmé sur la place publique l'anéantissement d'un pays de vingt-trois millions d'habitants, jamais encore nous ne nous étions amusés à placer autant de vivants sous nos bombes et à les pulvériser avec des vibrato vertueux dans la voix , jamais encore l'auréole de nos idéaux démocratiques ne s'était trouvée à pareille fête. Qui sommes-nous à jouer au ciel et à l'enfer avec un si grand nombre de spécimens de notre espèce? Qu'en est-il du vieux Monsieur qui nous avait dit : " Apprends à te connaître, parce que la pire ignorance est celle qui s'ignore elle-même ? " Comment Tartuffe a-t-il débarqué dans l'univers atomique, comment a-t-il porté notre dévotion à la dimension nucléaire, comment une guerre d'extermination a-t-elle allumé la mèche de notre sainteté, comment notre folie a-t-elle déchaîné la divinité des chrétiens et l'a-t-elle rendue enragée?

La question posée par Philippe Grasset est démiurgique, hyperthéologique et anthropologique en diable. Elle met l'humanité et ses dieux face à face , comme dans Homère ; elle nous oblige à en découdre avec notre propre tête et avec celle de notre supposé créateur. Quelles seront les conséquences psychologiques de la représentation d'une pièce à laquelle notre encéphale sert de théâtre ? Il est déjà devenu évident que la question posée sollicite la conscience universelle en un point précis du globe et que la réponse dépendra de notre capacité, non point d'en raconter les péripéties en historiographes, mais de les comprendre, donc de les interpréter . Or, interpréter veut dire : saisir les faits dans la clarté qui leur donnera leur intelligibilité. Pour la première fois, nous serons tous des auteurs, c'est-à-dire des hommes engendrés par leur plume. Michelet disait qu'il était le fils de son histoire de la Révolution. Cette guerre sera notre œuvre à tous, et nous serons accouchés ou tués par la manière dont nous l'aurons écrite.

4 - L'intelligibilité

Comme chacun sait, l'intelligibilité du récit devra placer dans une vive lumière l'éclairage d'un Graal. Les modernes l'appellent la " signification ". Celle-ci se manifeste à l'écoute des signes ou des signaux qu'émet un phare, celui de la vérité. La première conséquence de la théâtralisation angélique du massacre d'un peuple rendu inoffensif par son désarmement préalable sera de plonger tout le genre humain dans une angoisse d'un genre inconnu hier encore sur notre planète, celle de se demander quelle est la substance que Rabelais appelait le Pantagruélion et que nous appelons la "compréhensibilité" ; car nous sommes bien loin de connaître tous les paramètres, donc le système entier de pilotage catéchétique de notre entendement qui nous permettrait d'expliquer une guerre pieusement préparée : quelle est la source vive et la fontaine de jouvence d'un évangile du pétrole et du ciel ? Où est la compréhensibilité d'un beau carnage qu'aura précédé une guerre des prétextes, une gesticulation simiesque, un étalage de faux-nez, un vent de folie soufflant sur des idéaux et des cierges?

Nous sommes embarrassés : comment expliquer un fait historique dont on cherchera en vain un précédent dans les archives du genre humain? Il existait autrefois des explicateurs patentés. Nos ancêtres les appelaient des dieux. Ces personnages étaient les plus fameux que nous avions chargés de nous éclairer. Ils agençaient la suite des événements avec ordre et méthode. Leur pédagogie prenait le plus grand soin de conduire toute notre aventure vers un happy end. Mais l'affaire irakienne déroule devant l'opinion mondiale un tapis aux dessins indéchiffrables ; nous savons que ses arabesques racontent l'histoire d'un fou à la recherche de la toison d'or des modernes : l'or noir que crachent les entrailles de la terre; mais quant à décrypter ce type de folie, quelle concentration d'esprit ne faut-il pas y mettre ! Comment nos descendants expliqueront-ils aux enfants qu'il était une fois un géant un peu sot : une piqûre d'insecte avait suffi à le faire tomber dans la démence. Depuis ce temps-là, il se démenait comme un beau diable sur toute la surface de la terre, cherchant à mettre la main sur un coupable judicieusement choisi, parce que richissime . Encore fallait-il le châtier au nom de la justice du ciel et de la terre enfin réconciliés. Comment rameuter à cette fin les trois dieux alors en activité sur les cinq continents ?

Du coup, l'interprétation, donc la conquête de l'intelligibilité de cette histoire de fou, d'or et de trésor se heurtait à une difficulté bien connue des philosophes, celle d'expliquer ce qu'on ne sait ni ne comprend. Mais alors, comment ouvrir des écoles, comment former des pédagogues, comment expliquer aux enfants qu'on tirera de l'or en barres d'un dommage qu'on aura subi et qu'on remplira des coffres entiers avec les écus sur lesquels on mettra la main ? Comment leur expliquer qu'il suffira, pour cela, de dévaliser un nabab? Le premier traumatisme psychique qui frappera une humanité condamnée à métamorphoser en sainteté des démocraties le cynisme et la bassesse d'esprit d'un gentleman cambrioleur résultera de ce que le prédateur au plastron vertueux n'est autre que le plus puissant empire de la dévotion armée jusqu'aux dents que la terre ait connu depuis les croisades.

5 - Comment enseignerons-nous l'Histoire aux enfants ?

Comment expliquer jusque dans les villages et les cours de ferme que l'histoire des hommes est si peu biblique que c'est folie de la croire guidée par une sagesse céleste ou terrestre et que tout peuple d'ici bas, sitôt devenu le maître de la terre, emboîtera comme un seul homme et les yeux bandés le pas au chef de ses prières? Comment expliquerons-nous aux enfants dès les bancs de l'école que le monde n'est qu'un cirque gigantesque et que, sous son chapiteau, aucune loi ni police n'est en mesure de passer la camisole de force à un César en route vers la caverne d'Ali Baba ? Comment expliquerons-nous aux enfants des écoles que le hasard du suffrage universel peut porter un débile musclé à la tête de tout un Continent?

Tendres visages, yeux innocents, sachez qu'autrefois l'Histoire du monde ne se déroulait pas sur un petit écran dans toutes les chaumières. Aussi personne n'avait-il songé à former des instituteurs qui expliqueraient aux enfants en bas âge que le monde sert de salle de spectacle à une " histoire de fou racontée par un idiot. " Comment former des éducateurs à l'école de Shakespeare, comment leur apprendre à initier les citoyens en herbe aux lois qui régissent la planète des Tartuffe, comment éviter que l'initiation à la vérité soit cruelle et fasse de notre éducation nationale, une pépinière de malandrins ? Mais c'est encore trop peu dire : comment seulement diagnostiquer le mélange du ciel et de la terre dans tous les encéphales alors qu' aucun médecin ne connaît encore la thérapie dont relève le cerveau du genre humain ? Comment guérir un organe divisé entre le réel et l'imaginaire depuis le paléolithique, donc à la fois délirant et prédateur , vaporeux et carnassier, dévot et sauvage, mais à des degrés divers et inégalement morbides?

Ce sera donc avec un type d' angoisse nouveau et sans remède par nature que le monde fera douloureusement connaissance. On se souviendra que les grandes invasions, les épidémies et les guerres d'autrefois n' étaient pas visibles à l'œil vigilant des caméras et sur tout le globe terrestre au même instant et à toute heure du jour et de la nuit; on se souviendra que le malheur ne se présentait pas de telle sorte qu'on pût assister au face à face à la fois ridicule et sanglant, cruel et carnassier entre un Hercule ardent et un Pygmée.

Mais le traumatisme psychique le plus profond résultera de ce que les véritables acteurs de la pièce demeureront cachés derrière le décor. Assurément le Tamerlan du pétrole gesticulera sur tous les écrans ; et il persuadera aisément des dizaines de millions de ses congénères que le nain qui se trouve devant lui le menace et que le péril est extrême et terrible. Pour le nouvel empereur d'Occident, la survie de l'Amérique est censée se trouver menacée par un petit dictateur irakien riche en nectar des dieux . " Un avenir vécu à la merci de menaces terribles n'est pas une paix du tout. Si nous sommes contraints de faire la guerre, nous combattrons pour une cause juste et par des moyens justes, en épargnant les innocents de toutes les manières possibles. Et si la guerre nous est imposée , nous combattrons avec toute la force et toute la puissance de l'appareil militaire américain, et nous l'emporterons. " (G.W. Bush, Discours sur l'état de l'Union, 29 janvier 2003)

Mais les témoins apeurés se cacheront par millions dans leur trou. Descendront-ils crier sur les places publiques que la force se couvre de honte et de ridicule quand elle se donne le masque de la piété ? Où sont les anthropologues des dévotions assoiffées, les psychogénéticiens de la foi armée, les docteurs en pathologie politique, les spécialistes du cerveau bipolaire des évadés de la zoologie ?

6 - La pesée du cerveau

Mais poursuivons le passage en revue des traumatismes psychiques qui se succéderont à vive allure et qui répondront à la logique du débarquement des idéaux de la démocratie dans le politique de l'or noir. Premièrement, les élites mondiales de l'action publique devenues, à leur corps défendant, les spectatrices d'une mascarade burlesque, se verront condamnées à peser le degré de sottise dont souffre le genre humain dans sa généralité et sous toutes les latitudes et longitudes - car sans une science de l'aveuglement moyen de l'espèce du nord au sud et de l'est à l'ouest, comment gouverner si gouverner c'est prévoir, et comment seulement songer à entreprendre si la raison est devenue un château de sable ? Certes, cette question est au cœur de la réflexion des Cervantès, des Swift , des Shakespeare , des Kafka, des Descartes, des Nietzsche et d'abord de Socrate. Mais on ne les étudie dans les écoles que pour en éteindre les feux, tellement la peur de s'initier à leur terrible regard fait le fond de toute pédagogie.

Et pourtant, à l'heure où un empire titubant a placé un géant de la déraison à sa tête, lequel convainc des dizaines de millions de faibles d'esprit qu'il leur faut coller en toute hâte du ruban adhésif à leurs fenêtres afin de se préserver, par un moyen aussi providentiel, d'une attaque imminente de Ben Laden, lequel aurait tout soudainement glissé d'Afghanistan vers un Canaan de l'or noir, l'auteur des Voyages de Gulliver redeviendra le plus profond anthropologue des Yahous ; et il appartiendra à la planète nouvelle de la raison de s'initier au génie du grand Anglais.

Mais les évènements se succèderont à un rythme de plus en plus rapide : bientôt nous verrons même les élites politiques demeurées à l'abri du naufrage de leur boîte osseuse s'épouvanter de ne plus tenir les rênes du monde ; et elles se mettront à collaborer dans la panique avec un zèle et une ardeur exemplaires en apparence au ligotage de toute urgence du nain censé menacer le géant de ses foudres. Quelles seront les conséquences psychologiques du spectacle de l'affolement des élites qui auront, sans rire, couru au plus pressé et qui, toutes affaires cessantes et faute de ficeler de force un Gengis Khan du pétrole, auront attaché le tyranneau au piquet, faute de tout autre moyen de protéger un peuple du déluge?

Ces élites sauront - mais supporteront-elles de le savoir ? - que l'esprit des peuples est calqué sur l'ardeur de leur Hercule? Et pourtant, elles ne pourront feindre d'ignorer que la faiblesse de l'entendement des nations est si grande qu'on aura vu la France de Descartes, l'Allemagne de Goethe, la Russie de Dostoïevski et le Vatican de Dieu le Père courir en toute hâte au secours d'un Titan et le flatter à seulement retarder l'expression de son prétendu bon droit, afin de tenter de préserver in extremis une nation d'un carnage programmé par un gigantesque robot du ciel américain. A fou, fou et demi. Mimer un fou jusqu'à le légitimer sous condition permet de retenir son bras, mais un instant seulement.

La question cruciale ne sera donc que retardée : il faudra bien en venir à se demander, aux côtés de Socrate, de Swift et de quelques autres encéphales en avance sur celui de leurs congénères, quelles seront les ultimes conséquences politiques de la démonstration planétaire du peu de raison dont jouit décidément le genre humain dans sa globalité. Comment les élites cérébrales interprèteront-elles le triste spectacle qu'aura donné le chef de l'Église romaine en personne, qu'on aura vu s'associer, au nom du Père, Fils et du Saint Esprit, aux efforts préventifs d'une armée de secouristes impuissants et terrorisés par un Mongol de la démocratie ? Quelle tragédie que de voir le " créateur du monde " affairé à ligoter un nain afin de le protéger de la foudre parce que son sceptre et ses éclairs tombent en quenouille devant le trône d'un magnat du pétrole !

7 - Comment le totalitarisme peut débarquer dans la démocratie: naissance du premier Reich américain

Le pire n'est pas le constat de la faiblesse des évadés de la zoologie - il n'y a que quelques centaines de milliers d'années qu'ils ont déserté le règne animal. Le pire est la découverte paradoxale que la faiblesse principale des démocraties est d'ordre cérébral et que leurs élites peuvent exploiter la sottise du citoyen moyen comme elles peuvent , au contraire, s'efforcer d'éduquer les masses. Elles avaient fait le second choix depuis leur origine sous Périclès. L'Amérique est la première démocratie à faire le choix inverse sans avoir besoin de constituer un parti unique en fer de lance d'un dictateur : le conditionnement des foules par le canal d'une presse complaisante et par la sélection des images télévisées suffit à conduire au pouvoir quelques cerveaux de prétoriens habiles à enflammer, par leur énergie et leur fureur, un peuple de citoyens de bonne foi, qui se prêteront à une manipulation de leur cerveau dont ils n'auront aucunement conscience. Puis, par le jeu des dominos, les élites de la démocratie s'inclineront devant ces meneurs.

Dans un premier temps, elles comprendront si bien le danger qu'elles mobiliseront les peuples et les feront descendre dans la rue par millions : mais les chefs fascistes des démocraties ne tiendront aucun compte de l'opinion populaire et ils l'ignoreront avec autant de mépris et de superbe que tous les dictateurs d'autrefois, qui s'entouraient de phalanges armées et de légions à leur solde. Qui sera le pelé , le galeux d'où viendra tout le mal ? Le petit tyran que voici, à moins qu'il ne se mette nu comme un ver face au glaive prêt à le frapper.

Le drame qu'auront vécu les élites des États et des gouvernements démocratiques sera celui de leur abaissement devant une faction. On les aura vus contraintes de se présenter sous les yeux du monde entier en otages dociles d'un maître éphémère du globe. Tel est le drame qui laissera les traces les plus indélébiles dans les consciences, parce que les classes dirigeantes des rescapés du règne animal se seront offert à eux-mêmes le spectacle humiliant de leur consentement d'un instant au règne d'un Alexandre du pétrole.

Comment réhabiliter des classes politiques avilies par la démonstration de leur asservissement à la folie de l'Histoire ? Comment réveiller les courages si un César de la démocratie hissé à la tête d'une nation se révèle un révélateur de la folie du monde et s'il n'est redoutable qu'à illustrer la faiblesse cérébrale qui fait la politique et l'histoire ? Comment redorer le blason de l'éducation rationnelle des peuples et des nations si deux pédagogues de l'entendement humain, la France de Montaigne et le Vatican, se seront vus contraints de conjuguer leurs efforts pour maîtriser un Hercule du Texas et s'ils auront dû déclarer d'une seule voix et face à la terre entière que l'extermination d'une nation - sous le feu nucléaire au besoin - sera la voix de la justice de Dieu et de la justice de la terre enfin confondues ?

8 - Le drame de l'oscillation des élites entre les démocraties et les empires

Nous savons que les démocraties victorieuses se changent en empires. Athènes est devenue la reine des mers pour un court instant, la Rome républicaine la maîtresse du monde. Alors le pouvoir demeure démocratique à l'intérieur, impérial à l'extérieur, mais ce tandem ne dure pas longtemps : les élites municipales n'ont pas la tête qu'exige la conduite de la terre. Du coup, la démocratie se césarise de l'intérieur. Le sénat romain courbe l'échine pour cause d'impéritie. Le congrès américain se met aux ordres d'un César issu du suffrage populaire. Même en Europe, seule la France possède les institutions qui assurent l'unité politique qu'exige la conduite des affaires extérieures. Un Stoiber se révèle un enfant de chœur : Saddam Hussein, dit-il, est un méchant qui doit être puni pour avoir attaqué son voisin.

Comme Platon le soulignait déjà, les démocraties enfantent des chefs de parti privés de regard sur le monde extérieur : un Schröder a mis cinq ans à découvrir que l'Amérique n'était pas une amie, un Berlusconi est tout ébloui de converser avec l'empereur d'Amérique dans son ranch, un Aznar croit que l'homme du Texas lui réserve un grand rôle en Amérique du Sud, un Blair croit qu'il sera payé de retour par le maître de l'univers. Il y a autant de distance entre un homme politique et un chef d'État qu'entre sainte Thérèse de l'enfant Jésus et Ignace de Loyola.

9 - Du statut juridique, politique et anthropologique de la guerre définie comme crime contre l'humanité

La mutation la plus profonde de la science politique qui résultera de la maturation du droit international sera une analyse des divers types de conflits armés , afin de préciser la nature des guerres qui relèveront du crime contre l'humanité et qui relèveront donc du Tribunal Pénal International dont les États-Unis ont refusé de reconnaître l'autorité. Mais ils peuvent d'ores et déjà être cités à comparaître par toutes les nations qui ont signé le traité et dont l'allégeance ne s'est pas exprimée par l'acceptation expresse de ne jamais les mettre en accusation. La longue préparation à froid d'un massacre et sa mise en scène à l'échelle de la planète auront permis aux vrais hommes d'État d'en saisir la spécificité. La guerre qualifiée de crime contre l'humanité sera celle dont l'objectif sera de s'emparer des richesses naturelles d'une nation - pétrole, mines d'or ou de diamants, gisements d'uraniums, lieux stratégiques et bases militaires utiles à l'expansion mondiale de l'empire agresseur.

Mais pour que la science politique acquière une connaissance psychophysiologique du genre humain indispensable à la définition de la guerre délégitimée au titre de crime contre l'humanité, la connaissance de l'ascension et de la chute des empires aura besoin d'une anthropologie fondée sur la connaissance scientifique de l'évolution du cerveau biphasé de l'espèce ; car les guerres définies comme des crimes contre l'humanité sont condamnées à se donner un masque fort différent de celui des guerres de conquête d'autrefois ou de celles qui vengeaient l'orgueil national bafoué, ou encore de celles qui exprimaient le besoin de revanche du vaincu après une défaite militaire.

La guerre définie comme un crime contre l'humanité est tellement fondée sur le rapt d'un trésor, donc sur un raid de hussards qu'elle ressortit au banditisme international et qu'elle a donc besoin de se donner un masque religieux, ce qui n'est intelligible que si la lecture rationnelle de l'histoire accède à une connaissance psychobiologique du tartufisme comme une composante à la fois construite et génétique de l'espèce dont le cerveau s'est divisé entre le monde réel et des univers mythiques.

Le masque théologique de toute guerre ressortissant au crime contre l'humanité doit protéger l'innocence de l'agresseur dont l'encéphale bipolaire ne supporterait pas, sans cela, le spectacle le plus cru et le plus sauvage : celui du massacre gratuit d'une population civile. La guerre est toujours un génocide à titre collatéral ; mais toutes ne le sont pas sur le modèle religieux, parce qu'aucun autre masque ne permet de cacher au regard du tueur le dédoublement de son cerveau entre le réel et un onirisme auto-" rédempteur ".

10 - La guerre de rapine et le futur droit international

Après l'échec des tentatives désespérées de l'empire américain d'habiller la guerre en Irak en guerre préventive et censée prendre de vitesse une attaque terroriste imminente, puis comme une guerre de libération d'un peuple soumis à un dictateur qu'il ne parvient pas à renverser lui-même , l'assassin tombe le masque : l'extension de l'empire américain a besoin de pétrole. Mais qui ne voit que le " camp de la paix " ne dispose pas encore d'un droit international qui permettrait à sa politique de réfuter une guerre qui s'apparente à un piratage ? Qui ne voit que la seule éthique internationale en mesure de s'opposer à un retour au banditisme international est de se préoccuper du sort du peuple que l'agresseur massacrera afin de faire main basse sur son trésor ? Si le nerf de l'économie mondiale était l'or ou les diamants au lieu du pétrole, l'objet de la guerre de rapine serait les mines d'or et de diamants, mais le masque proprement théologique serait tout aussi nécessaire.

Rome n'ose encore s'engager dans une théologie et une éthique des droits de l'homme. Mgr Tauran, Secrétaire d'État du Vatican s'est avancé dans cette voie jusqu'à déclarer que la guerre en Irak serait un crime … contre la paix. Encore un effort, Monseigneur, et cela deviendra un crime contre l'humanité, qu'on appelle un génocide. Hélas, c'est le Déluge qui en a fourni le modèle.

11 - Pour un réveil de l'Europe de la pensée

L'origine de l'éthique est dans la zoologie : les animaux eux-mêmes refusent de tuer l'adversaire qui leur tend leur gorge. Depuis qu'il existe des cerveaux proprement humains, le rapport du faible au fort définissait la notion même de justice et permettait au ciel et à la terre de chanter dans le même chœur . L'Amérique proclame qu'elle attaquera l'Irak même désarmé, parce que sa proie est connue : l'or noir. La conquête de ce trésor requiert un piratage si difficile à légitimer qu'il y faut le masque de la sainteté - le seul de taille à étouffer l'embryon de l'esprit de justice dont témoignent les bêtes sauvages . Comment rebâtir une civilisation que le naufrage de toute éthique aurait conduite à légitimer un Titan du pétrole ?

Dans ce cas, ce serait une tragique illusion de s'imaginer qu'une Europe qui se serait suicidée sur ce modèle serait la première civilisation à périr sur l'autel d'un César : l'empire romain avait immolé les idéaux de la République sur les offertoires de Caligula , de Néron, de Claude, de Commode, et il en était mort asphyxié. Puis, pendant des siècles, ce fut à l'école de la contrition et de la pénitence chrétiennes que Rome sollicita vainement de guérir de la paralysie générale dont elle s'était frappée et de retrouver le sillon des peuples et des nations installés sur la terre ferme ; mais jamais la louve n'a retrouvé le chemin de l'Histoire, jamais les descendants des Scipion n'ont redressé la tête. Quelles sont donc les flétrissures dont les civilisations ne se relèvent pas ?

Rude serait la tâche des pédagogues qui viendraient remettre debout la France, l'Europe et Rome si elles s'agenouillaient devant une " justice " fondée sur la légitimation du massacre d'un peuple. C'est tout cela que je lis sous le beau texte de Philippe Grasset. A sa manière, il sait que la philosophie est la science des masques de l'homme. Le premier, Platon avait fondé la métaphysique sur une psychanalyse de la déraison dont le forceps s'appelait la dialectique. Depuis le 11 septembre, l'histoire est devenue le banc d'essai du décryptage de l'étrange espèce dont le cerveau s'est divisé entre le réel et des mondes imaginaires qui flattent son orgueil. "Qui fait l'ange fait la bête ", dit Pascal. La bête américaine s'est donné les ailes de l'ange de la justice. Puisse-t-elle avoir aidé l'Europe de la pensée à redonner à la philosophie sa vocation socratique .

26février 2003