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Section Les défis de l'Europe
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La responsabilité des intellectuels européens face au nouvel imperium
Paru dans la Revue politique et parlementaire, nov.déc. 1997

 

Quand le général de Gaulle propose aux Français d'élire eux-mêmes leur président de la République, il leur dit : "Tout est simple et clair, voulez-vous décider vous-mêmes de votre destin ?" Trente cinq ans plus tard, il demanderait à l'Europe entière : " Voulez-vous de la vassalisation du Vieux Continent ? "

1 - "Modernisation" de la servitude
2 -
L'expansion d'un empire
3 -
Les courtisans de la civilisation "euro-américaine"
4 -
Les carrières dans les commandements dits "européens" de l'Otan
5 -
Les nouvelles formes de la complicité des élites européennes
6 -
L'alibi de "l'incompétence politique"
7 -
La domesticité dorée
8 -
Qu'est-ce qu'un "intellectuel européen "?
9 -
L'odeur de la soumission
10 -
L'auto-corruption des volontés
11 -
La servitude volontaire
12 -
Les vexés de l'étiquette
13 -
L'odeur de la soumission et la théopolitique
14 -
Psychologie du "soumis"
15 -
L'inconscient théopolitique de l'Europe
16 -
L'odeur de la théocratie

1 - "Modernisation" de la servitude

La réduction d'une civilisation à la servitude s'est parée d'un euphémisme ; c'est notre modernisation que Mme Albright réclame sur un ton que des oreilles européennes ne se souviennent pas d'avoir jamais entendu : " Nous sommes à quelques semaines du sommet de Madrid, disait-elle, l'objectif en sera la modernisation de l'Otan pour les dernières années de ce siècle et pour le siècle prochain ".

Quel succulent langage que celui d'un maître qui soliloque. Mme Albright a des surprises plein son giron pour les petits Européens. Écoutons-la organiser l'univers de Platon et de Darwin, de Cervantès et de Freud, de Dante et de Molière, de Kant et de Shakespeare. " L'un des objectifs majeurs de notre gouvernement est de s'assurer que les intérêts économiques des États-Unis pourront être étendus à l'échelle planétaire." Stupeur, abasourdissement, ahurissement du Continent de Galilée et de Micromégas ? Nenni.

2 - L'expansion d'un empire

Le spectacle qu'offre l'expansion des empires - Washington ne parle pas d' élargissement de l'Otan, mais de son expansion - est aussi antique que le vieillard Chronos. L'une des scènes les mieux observées sur ce théâtre a trouvé mille mémorialistes : des peuples en péril appellent des alliés à leur secours. Hier au nom des décrets de la providence, aujourd'hui au nom des décrets de la liberté, les sauveurs s'installent à demeure sur les terres de leurs hôtes délivrés. C'est à l'horloge des siècles que l'empire américain a décidé de planter sa tente sur nos terres. Un seul peuple a-t-il été consulté, un seul parlement a-t-il approuvé ce gigantesque événement?

C'est sans relâche que le nouveau souverain du monde procède au renforcement d'un protec-torat qu'il appelle son "ancrage ".. Depuis la nuit des temps, le plus sûr garant de la victoire des armes est l'expansion géographique. Aujourd'hui, notre " protecteur " est en train de digérer les pays de l'Est. Selon le vocabulaire de ses vassaux eux-mêmes, il les " intègre ".

3 - Les courtisans de la civilisation "euro-américaine"

Le vieux monde vrombit de courtisans. Déjà, ils ont débaptisé notre civilisation : ils la qualifient désormais d' " euro-américaine ". L'organisme qui procède à l'absorption systé-matique du vieux monde est dirigé sous des dehors " conviviaux ". La main de fer de Sparte aussi pilotait la confédération dite hellénique sous un habillage démocratique. C'est à "Sparte-Washington" que les Européens sont allés signer le traité sur la Bosnie. La main de Lacédémone a même appris à caresser. C'est par la flatterie que nous fûmes réduits au rôle de figurants dans la guerre du Golfe. Avant de mener le jeu en solitaire au Moyen-Orient, on a appelé la France, l'Angleterre, la Russie au téléphone : " Nous aimerions avoir le maximum de soutien de nos alliés et amis pour essayer d'encourager et de faire pression sur les dirigeants de la région ". On distribue les rôles : "Chacun de ces dirigeants a une influence spécifique en ce qui concerne le processus de paix. " Après, on nous mettra au coin.

4 - Les carrières dans les commandements dits "européens" de l'Otan

Les nouvelles formes de la servitude: les commandements dits "européens" de l'Otan ne reçoivent pas communication des documents importants. Du reste, ils prennent directement leurs ordres à Washington, parce que cela facilite l'avancement.

Le secrétaire général de l'Otan a reçu mission expresse d'œuvrer à l'expansion de la machine militaire du maître qui l'a désigné. Vous me direz que tout cela est vieux comme l'Europe : Xénophon, déjà, voulait faire carrière en Perse, avec beaucoup de riches Athéniens qui jugeaient la Grèce trop petite pour eux.

Et pourtant, la domination de l'étranger commence de poser à l'intelligentsia européenne un problème d'éthique politique dont elle se croyait libérée pour longtemps. Un demi-siècle après la libération, nous nous demandons si nous devons entrer dans une nouvelle résistance ou continuer de collaborer avec un occupant d'un genre entièrement nouveau, tour à tour insinuant et désinvolte, direct et rusé. Le souverain débarqué d'au-delà des mers semble jouer cartes sur table, mais il excelle à les truquer sous les dehors mêmes de la franchise.

5 - Les nouvelles formes de la complicité des élites européennes

Les formes de notre complicité sont tellement nouvelles qu'elles nous laissent tout déconcertés: diffuses, applaudies par la mode, pilotées par l'autocensure rampante des élites, elles nous dressent contre nos propres classes politiques que nous voyons habilement flattées par un maître étranger. Que pouvons-nous entreprendre, nous, les écrivains, les poètes, les philosophes d'Allemagne, d'Italie, de France, d'Espagne, et même de Pologne, de Roumanie, de Suède et du Danemark, contre la capitulation insaisissable, innocente et même vertueuse de nos élites politiques flottantes ? Leur adhésion à Lacédémone obéit à l'étiquette de la déférence. Elles ont toujours plié le genou devant la puissance dominante. Elles ont placé sous les ordres de l'étranger des milliers de nos fonctionnaires que nos peuples paient de leurs deniers.

Mais si nous acceptons en pleine paix que les armées du Vieux Continent soient " intégrées " au commandant exclusif et direct d'un Scipion américain, comment la postérité nous jugera-t-elle ? Les historiens futurs se mettront la loupe à l'œil pour nous observer. Nos dirigeants ne sont responsables que de leur carrière ; mais nous, nous sommes responsables devant l'esprit. Notre continent à nous est celui de la mémoire du monde. Nous nous souvenons que Thémistocle s'était donné en otage à Lacédémone pour faire construire en secret les murailles d'Athènes.

Quelquefois, j'en viens à me demander si nous, les dépositaires, depuis vingt-quatre siècles, de la politique de la liberté de l'Europe, nous sommes dûment informés des formes qu'a prises notre servitude, tellement certains d'entre nous me paraissent plongés dans une ignorance non feinte à l'égard des métamorphoses mondiales du vichysme. Ne nous cachons pas que notre vocation à l'héroïsme intellectuel fut à éclipses. L'or de Philippe a terrassé Démosthène dans sa propre patrie. Les vertueuses dérobades sont le péché mortel des gens de plume.

6 - L'alibi de "l'incompétence politique"

Beaucoup d'entre nous font valoir leur incompétence, comme s'il pouvait exister des incompétents de la liberté. Et puis, l'histoire est peuplée de grands fauves. Nous n'en aimons pas l'odeur. Et pourtant, il faudra bien nous décider à faire face. Nous ne sommes pas les rétiaires de la politique ; mais les calfeutrages de la peur et la moiteur des chancelleries ne sont pas non plus notre fort. Il y a un demi-siècle, la politique internationale était venue nous tirer par la manche. Londres et Vichy nous avaient demandé de quitter notre chambre. Cela nous a donné un regard plus perçant qu'autrefois sur la scène de l'univers.

7- La domesticité dorée

Quand nous observons les complaisances calculées et les grâces apprises des élites politiques de l'Europe, et leur domesticité dorée, et leur goût pour les hochets d'une souveraineté devenue toute gesticulatoire, cela nous soulève le cœur . Faudra-t-il encore compter comme des nôtres l'intellectuel européen dont la candeur n'aura pas été troublée ? Nous ne sommes plus autorisés à mettre sur pied des forces militaires qui nous appartiendraient en propre et qui seraient placées sous le commandement de nos propres chefs. Serons-nous cités à comparaître pour trahison devant le tribunal de la postérité ? Quelquefois, je sens souffler une brise encore discrète, comme si la liberté avançait sur des pattes de colombe.

8- Qu'est-ce qu'un "intellectuel européen " ?

Nous ne sommes encore que des olfactifs inquiets : et pourtant, dans l'ombre, beaucoup d'entre nous se demandent déjà : " Qu'est-ce qu'un intellectuel européen " ? N'avons-nous pas combattu autrefois pour l'indépendance de nos nations respectives ? Les écrivains allemands du XIXe siècle, les écrivains italiens en rébellion contre le joug de l'Autriche, les écrivains grecs du temps des Shelley et des Byron ne nous rappellent-ils pas que nous sommes riches d'une longue tradition de combattants de la liberté politique ? D'Isaïe à Zola, l'Europe ne fut-elle pas le théâtre des interrogations, des protestations, des véhémences des prophètes de l'intelligence ?

9 - L'odeur de la soumission

L'indépendance est le souffle des peuples et l'âme des nations. Quelquefois la peur me saisit quand je songe au verdict de l'histoire. Serons-nous marqués au fer rouge de la servitude ou bien Clio dira t-elle qu'une fois de plus nous aurons été le t levain de la liberté dans la lourde pâte de t l'histoire ? Ah ! Mme Albright est une manière de bénédiction pour nous ! L'histoire a assigné un rôle providentiel à cette dame : l'aiguille de ce sismographe nous indique le degré exact de l'épuisement et du courage dans lequel la captivité politique nous a fait tomber.

Chaque siècle reçoit des effluves différents de l'histoire sur la terrasse du château d'Elseneur. Au XVIe, Luther chassait de Rome les miasmes de Babylone, au XVII ; Descartes annonçait la victoire du bon sens sur les pestilences de la scolastique, au XVIII ; Rousseau dénonçait l'odeur nauséabonde de la monarchie déclinante, au XIXe déjà, Tocqueville prophétisait que nos narines seraient incommodées par le despotisme ressuscité sous le sceptre des utopies meurtrières.

Aujourd'hui, quelle est la mauvaise odeur de l'Europe ? Le royaume de Danemark nous fait respirer un parfum de la vie et de la mort inconnu de nos ancêtres. Les millénaires nous avaient fait connaître mille senteurs de l'aveuglement politique ; mais le parfum de la servitude consentie, reconnue, analysée, personne ne l'avait flairé. Ce n'est pas celui, âcre et amer, du déclin d'Athènes ou de Rome, ni celui d'Alexandrie ou de Byzance, quand l'Église interdisait l'enseignement de la philosophie et que saint Augustin ignorait le principe d'Archimède. Il s'agit d'une odeur de fruit blet qui résulte de ce que jamais encore l'histoire n'avait connu un assujettissement qui n'eût été imposé par la force des armes, mais seulement par l'assoupissement des volontés dans les délices de l'obéissance.

10 - L'auto-corruption des volontés

L'histoire dira que peu de nos dirigeants politiques européens avaient été achetés contre monnaies sonnantes et trébuchantes, comme les Grecs avaient été stipendiés par l'or de Darius. Nous avons inventé l'autocorruption des volontés. Ce mystère laissera sans voix les futurs historiens du vieux continent. Comment se fait-il que Rome disposait du glaive, que Charles Quint disposait du glaive, que l'Angleterre impériale disposait du glaive, que la France de Richelieu et de Louis XIV disposait du glaive et que l'odeur d'un empire privé de légions règne par magie, dirait-on, sur un continent situé à cinq mille kilomètres de ses côtes ? Comment ce souverain lointain absorbe-t-il, dilue-t-il, déglutit-il le reste du monde à distance? Il nous appartient, pauvres intellectuels, d'expliquer la mauvaise odeur de l'Europe, mais nous n'avons pas découvert la recette de la servitude parfumée, de la servitude délicieuse, de la servitude grisante. Assurément, ce parfum est fabriqué par des sorciers, des enchanteurs, des magiciens, puisqu'il engendre le consentement diffus de tous les peuples de la terre. Quel est le fabricant de prodiges qui a inventé l'élixir dont les effluves endorment les exténués de la liberté ?

11- La servitude volontaire

La servitude volontaire, l'abaissement délectable, la dépendance délicieuse, La Boétie n'en connaissait pas l'alchimie. Il faut savoir que nous ne sommes pas entièrement guéris de l'étonnement devant ce miracle : nous sommes même les grands estomaqués de l'histoire. A Madrid, nous n'en revenions pas de stupéfaction de ce que les maîtres se comportent décidément en maîtres et qu'il en soit ainsi depuis la nuit des temps. Nous ne demandions pas qu'on nous accordât la liberté que nous aurions pu prendre sur l'heure et sans même recourir à la force, puisque le souverain n'a pas de légions. Nous étions seulement ahuris que Sparte nous manquât d'égards, nous étions seulement indignés qu'on osât nous vexer. L'odeur de la vexation Mme Albright n'avait pas encore appris à cajoler l'encolure de ses vassaux. Elle disait sans détours : " Nous pratiquons la politique qui répond à notre force et à notre taille ".

12 - Les vexés de l'étiquette

L'étalage de la puissance de notre maître ne révolte pas les chancelleries du Vieux Continent, il les vexe. Les fiers héritiers de l'empire de Charles Quint disaient aux Français : " Madrid n'est pas en mesure de s'opposer aux dispositions de Washington ". Mais c'était une question d'élégance : nous sommes les héritiers d'une civilisation de cour. Nés d'une politique des bonnes manières, nous ne connaissons que la vexation diplomatique. Nous sommes les offensés de l'étiquette.

13 - L'odeur de la soumission et la théopolitique

Sparte est brutale. Elle ne connaît pas les bons usages qui entrent dans la composition de notre culture. Ses spécialistes se demandent quelle est l'origine de l'odeur que répand une vieille civilisation composée d'ingrédients dont le mélange n'avait jamais été mis en contact avec une autre culture.

Combien de temps leurs chimistes mettront-ils pour analyser notre parfum et pour isoler les trois substances principales dont il est issu ?La première est celle de la révolte. Elle gronde depuis trois mille ans dans les souterrains de l'Europe. Née en Grèce, elle a achevé sa course quand les principes de 1789 ruinèrent le sceptre des rois. La seconde est celle d'un christianisme de la condescendance divine, qui creusa dans l'histoire le sillon de l'obéissance religieuse. La troisième est celle des rituels, ces adjuvants mielleux des despotes de l'Inde, de la Perse et de l'Égypte qui transportèrent d'Orient leurs gestuelles de la bénédiction à Byzance, puis à Rome et jusque dans les cours de l'ancienne Europe.

Mais ces trois parfums de nos sortilèges cérémonieux répandent une odeur nouvelle si vous en mettez la mixture douceâtre en contact avec celui, rude et simple, des protectorats militaires. Autrefois, on se résignait à subir la loi du plus fort ou l'on courait aux armes. Mais si vous placez sous le joug d'un maître une civilisation déchirée entre la révolte, la génuflexion et le rite, vous sentirez monter de la terre une odeur hier inconnue de l'histoire, celle, j'y reviens, de la vexation.

14 - Psychologie du "soumis"

Le vexé n'est ni révolté, ni consentant. II ignore à la fois l'accablement et l'insurrection. Au fond de lui-même, il vénère son suzerain et il se parfume abondamment, par grand désir de lui complaire ; mais il conserve l'ambition de jouer un rôle digne de son éducation soignée et de l'antiquité de ses quartiers de noblesse. Il demande donc des honneurs, des places et des rubans. Il en résulte un mélange de la rébellion , de l'agenouillement et de la pompe qui reproduit l'odeur de la civilisation d'origine. Le vexé aime la hiérarchie, les protocoles et l'or. Il veut conserver ses palais, ses chambellans, ses galons. Chassé du grand salon, il s'échine à reconquérir les dépendances de son château. Jeanne d'Arc demande Calais aux Anglais en échange de la France. Mais nous sommes encore loin d'avoir détecté les nombreux ingrédients qui entrent dans la composition d'un parfum si nouveau - le parfum de la vexation.

15 - L'inconscient théopolitique de l'Europe

Si nous retournions un instant à Athènes, peut-être y retrouverions-nous l'odeur de la responsabilité civique et militaire. Interrogeons les spectres de Miltiade et de Thémistocle. Sans doute sont-ils devenus, dans l'ombre des millénaires, les connaisseurs de l'inconscient théologique de l'Europe. Comment le démontrer, sinon en observant que, le jour même où le mur de Berlin est tombé, le Grand Ensorceleur de l'univers a perdu en réalité, en un instant, tous les apanages de la domination qui appartiennent aux empires. Pourquoi ne nous en sommes-nous pas aperçus ? Comment se fait-il que nos yeux ne se soient pas ouverts et que nous ne nous soyons pas demandé quelle était la nature de la force étrange qui nous empêchait d'inviter poliment nos visiteurs à repartir avec armes et bagages ? Cela ne peut se comprendre qu'à la lumière d'une exploration de l'inconscient théologique de notre civilisation.

Si notre odeur politique n'était pas la même que celle de vingt siècles de notre théologie de la soumission à un souverain cosmique, nous ne serions pas frappés d'une cécité telle que nous vénérons nos nouveaux maîtres sur le même modèle que les anciens. Deux millénaires nous ont enseigné à vénérer un ciel et des rois. Les peuples accoutumés à s'agenouiller devant un monarque du cosmos ne répondent pas aux défis de l'histoire par la révolte, mais par la vexation, qui est la forme courtoise de la déploration.

16 - L'odeur de la théocratie

Les vexés multiplient les courbettes et les ronds de jambe ; les vexés sont onctueux, componctieux, respectueux. Les peuples dont l'inconscient théologique est régalien sont les ecclésiastiques de la politique. Notre ciel est celui des denteliers de l'histoire, le ciel des bons usages, le ciel des révérences et des chapeaux à plumes. Le parfum de nos autels est demeuré vivace au cœur des démocraties - à chaque instant, nous sommes proches de retrouver l'odeur de la théocratie.

Si l'Europe était protestante, il n'y a aucun doute lue le jour même où le sceptre de Sparte est tombé en poussière, nous aurions jeté dehors es intrus qui se sont installés dans notre demeure. Quelle est l'odeur de la première civilisation lui n'aperçoit même pas ses propres chaînes t qui n'en sent pas le poids, de la première civilisation dont les écrivains et les poètes n'ont l'autre avenir que de rendre sacrilège la future science des parfums de l'histoire ?

Le roi qui nous a réduits à la servitude n'a pas le sceptre visible : il a seulement une odeur. Il nous rappelle que les parfums de l'histoire sont tantôt suaves comme le nectar des dieux, tantôt âcres, violents, barbares. Il en est de subtils, de raffinés, de délétères - ceux des poudrés de l'histoire. Sur la terrasse du Château d'Elseneur, quelle est l'odeur de l'histoire du monde, l'odeur d'un Hamlet hagard - notre odeur ?