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Section Les défis de l'Europe
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La guerre préventive, un crime de guerre et un crime contre l'humanité

Lettre à Sanda Stolojan

 

1 - La banalité du mal
2 - Le Dieu de l'esprit de justice
3 - Socrate le testimonial
4 - Saint Tartuffe, priez pour nous !
5 - L'Europe d'Isaïe
6 - Les sacrifices impurs . Le général de Gaulle et la Roumanie
7 - L'esprit de justice et la lucidité politique

Chère Sanda
J'ai beaucoup aimé votre beau texte sur les " neiges d'antan ". C'est par la porte de la mélancolie que le poète fait entendre la mort dans la nuit adoucie de l'Histoire. Les cités effacées grésillent encore sous leurs feux à demi oubliés. Les cendres éteintes de Memphis, d'Alexandrie, de Byzance rougeoient dans nos mémoires, tellement leur gloire passée enflamme jusqu'à leur naufrage. Puisque les désastres n'ensevelissent pas les flambeaux des nations qui les ont allumés, nous raconterons un jour les lumières de San Francisco, de Los Angeles, de New-York. Mais le temps ne magnifie que les tombeaux superbes. Pourquoi l'Amérique mourra-t-elle sans panache, pourquoi aucun poète ne chantera-t-il la fulgurance d'une pensée, l'élan d'une folie, l'audace d'un défi dans la course précipitée du Nouveau Monde vers l'abîme ?

Parce que les ténèbres sont d'épaisseur et de natures diverses. Celles que l'Amérique devra dissiper seront d'une densité sans égale. Cet empire aura tenté de renverser le fondement même de la civilisation occidentale et de toute vie de l'esprit : il aura voulu oublier que la justice humiliée, torturée , exécutée, n'est jamais vaincue, parce que les apparences mêmes de sa défaite la proclament immortelle.

1 - La banalité du mal

Écoutez le premier Reich américain proclamer haut et fort que l'ONU devra renverser la définition de la justice et du droit ; écoutez-le annoncer à tout l'univers que ses intérêts pétroliers et les règles de son extension à la planète entière règleront le statut des consciences ; écoutez le dernier édit de César dire le Bien et le Mal sur la terre. Les nations ont reçu l'ordre de couronner de l'auréole de la vertu un raid sur l'or noir de l'Irak ; toutes les nations sont solennellement averties qu'elles se verront accusées de lâcheté et seront disqualifiées à jamais devant le ciel américain si elles ne plient pas l'échine devant les marchands d'armes et de carburant du Nouveau Monde.

Tout cela serait banal et ressortirait à la routine des conquérants: ce qui est sacrilège, c'est la métamorphose de ce marché en pain de l'esprit, ce qui profane toute civilisation, c'est l'appel adressé à toute la terre de promulguer un nouvel évangile, selon lequel les intérêts de l'Amérique auront force de loi et dicteront sur les cinq continents ses édits au Dieu des chrétiens, des juifs et des musulmans. Ce sacrilège n'est pas celui de Hitler, qui soutenait que le Dieu de l'Allemagne était la race aryenne . Ce sacrilège signe le retour du " petit père des peuples ", qui avait promulgué que le Dieu de la Russie n'était autre que le prolétariat mondial. A son tour, l'Amérique appelle une utopie à se rendre souveraine, à son tour, sa politique s'arme d'une expansion messianique de son ciel. Que vaut la sainte hostie d'un Nouveau Monde qui mêle l'appât du rêve à l'appât du gain ?

2 - Le Dieu de l'esprit de justice

Vous savez, chère poétesse, que je ne suis pas chrétien parce que les saints eux-mêmes ont encore une idole au travers de la gorge ; mais vous êtes chrétienne d'une manière si rare et qui scelle si bien votre alliance avec toute philosophie de l'esprit que vous partagez avec mon athéisme le saint combat pour la victoire du Dieu qui s'appelle l'esprit de justice. Ce Dieu-là enseigne que la justice brûle sur les bûchers et gémit dans les cachots, mais que ses défaites annoncent ses victoires. Je trouve admirable une religion qui s'est donné pour emblème un homme de justice cloué sur une potence, je trouve admirable une religion dont le cri de triomphe est celui de la justice torturée et qui demande à toute la terre d'assister au spectacle de l'agonie du Dieu qui la fera ressusciter; je trouve admirable une religion de la folie de l'esprit qui plante à tous les carrefours le gibet sur lequel la justice renaîtra de se trouver crucifiée.

L'Amérique de demain se tournera vers ses ancêtres d'aujourd'hui et se dira : " Ils ont crucifié la justice, ils nous ont donc investis de la sainte mission de la ressusciter . Les tueurs de l'esprit de justice nous auront enseigné la parole : " Si le grain ne meurt… " Il est beau que l'exécution publique de la justice soit l'instrument de sa sortie du tombeau ; il est beau que le christianisme soit la religion de l'éternelle renaissance de l'esprit. Washington tente le même renversement radical des valeurs que Hitler. Mais il est faux que la force ne met jamais longtemps à se légitimer ; il est faux que les Nations Unies se discréditeront moralement si elles refusaient de piétiner le rameau d'olivier qui leur donne leur ciel. Mais le monde entier assiste déjà au spectacle tout contraire, celui de la résistance de la civilisation de la justice, qui honnit un empire dont l'évangile s'est converti au sceptre des conquérants. Vos libérateurs d'hier vous disent maintenant: " Chers Roumains, nous avons prouvé une fois pour toutes que nous incarnons l'esprit de justice à la face du monde. En récompense, aidez-nous à étendre notre empire par la force sur toute la surface de la terre. "

Comme vous devez souffrir d'entendre vos libérateurs exiger de votre nation ce que Staline avait en vain exigé de vous ! Pis que cela : vos hommes politiques passent bien vite du service d'un maître au suivant, et cela contre monnaie sonnante et trébuchante. Votre gouvernement est acheté par les services secrets d'un État étranger et par le lobbying de Loocked Martin . M. Bruce K. Jackson , après un passage par la direction de la banque d'investissements Lehman Brothers de New-York, devint Vice-Président en 1994 du groupe d'armement Lockheed Martin. Il s'occupe, depuis août 2002, du lobby proaméricain dans les sept pays invités en octobre 2002 à rejoindre l'OTAN : Roumanie, Bulgarie, Slovaquie, Slovénie et les trois pays baltes. A la fin de 2002, il s'est fait payer un million d'euros par le gouvernement roumain afin d'améliorer l'image de la Roumanie à l'étranger.

Vous savez que les membres du comité de la corruption sont connus . Voici la liste des membres européens du Committe for the Liberation of Iraq dont les dirigeants pour l'Europe sont:

Gary J. Schmitt et Randy Scheuneman, issus des milieux du renseignement américain: Adam Michnik, rédacteur de Gazeta Wyborcza, Pologne; Carl Bildt, Premier Ministre, 1991-1994, Suède; Gustavo De Aristegui , San Roman, Membre du Parlement espagnol; Asla Aydintasbas, Turquie; Bronislaw Geremek, historien, Ministre des Affaires étrangères, 1997-2000, Pologne [fait également partie d'un groupe de travail de 12 membres qui, à l'initiative de Romano Prodi, et sous la direction de Dominique Strauss-Kahn, est censé réfléchir au " modèle européen "]; Misha Glenny, Auteur, Royaume Uni; Christopher Hitchens, Auteur, Royaume Uni; Toomas Hendrik Ilves, Ministre des Affaires étrangères, 1999-2002, Estonie; Omar Karsou, Démocratie en Palestine; Ivan Krastev, Bulgarie; Vytautas Landsbergis, Président, 1990-1993, Lithuanie; Nadezhda Mihaylova, Ministre des Affaires étrangères, 1997-2001, Bulgarie; Klaus Naumann, Général en retraite, Bundeswehr, Allemagne ; Baroness Nicholson of Winterbourne, Membre du Parlement européen; Martin M. Simecka, Slovaquie; Petar Stoyanov, President, 1997-2002, Bulgarie; Alexandr Vondra, République Tchèque. (http://www.liberationiraq.org) (2)

Ce n'est pas la croix, c'est Platon qui m'a enseigné votre Dieu, celui qui ne triomphe qu'à l'école de sa mise à mort au cœur de l'histoire des nations. Dans le Gorgias, Socrate, le testimonial fait de la philosophie la discipline qu'inspire l'esprit de justice. Le pire des maux, dit-il, n'est pas de subir l'injustice, mais de la commettre. Le Dieu qui n'existe ni au ciel, ni sur la terre, mais en nous, est celui dont la ciguë a démontré il y a deux millénaires que le christianisme en symbolise le destin aux yeux de la pensée.

3 - Socrate le testimonial

Voyez comment l'Europe a rendez-vous avec la résurrection de l'esprit de justice; voyez comment la justice s'affirme à l'écoute d'une parole sacrilège. Que dirait Isaïe de l'Amérique et de l'Europe d'aujourd'hui ? Il remarquerait que notre civilisation écoute un empire qui cloue notre continent sur une potence. L'Assemblée nationale et le Sénat ont adopté sans vote le singulier principe selon lequel un Saddam Hussein qui ne se mettrait pas nu comme un ver légitimerait le massacre du peuple irakien aux yeux de la conscience universelle et au nom du droit international et que l'or noir dont regorge ce Canaan armera les nouveaux prédateurs internationaux de la parole de Dieu et de sa justice.

Chère Sanda, observons un instant cette potence et voyons comment l'idole qui noya la terre sous le Déluge était bien davantage accessible à la pitié que l'Amérique armée de son Dieu-pirate. En ce temps-là, la terre était peuplée de Saddam Hussein. Alors, le Créateur, voyant que l'humanité demeurait impuissante à les expulser manu militari de son sein, recourut à la méthode expéditive de noyer toutes ses créatures d'un seul coup sous les eaux, à l'exception mémorable d'un certain Noé et d'un seul spécimen de toutes les espèces animales ; et il fit de l'unique rescapé du genre humain le pilote de l' arche de la justice.

Mais la résurrection de Socrate ne sera-t-elle pas beaucoup plus rapide aujourd'hui qu'en ce temps-là ? Car, dans quelques jours seulement, l'Assemblée et le Sénat découvriront une autre potence : même si l'Irak désarmait davantage, les États-Unis n'en décideront pas moins de conquérir le pétrole irakien par la force, puisque tel est leur seul objectif réel ; et ils se frotteront les mains de ce que la guerre leur coûtera moins de morts . Ils s'adresseront donc à Saddam Hussein comme à un enfant puni : " Tu mourras parce que nous dirons que tu n'as pas obéi assez vite. " A ces mots, le saint exterminateur des nations pâlit de jalousie : " Où sont passées ma gloire et ma justice d'antan, se dit-il ? Foi de génocidaire, ils sont décidément devenus plus forts que moi, ces damnés Américains ! J'avoue que ce subterfuge ne m'était pas venu à l'esprit. Ma parole, s'ils s'étaient repentis in extremis comme des Saddam Hussein, ils m'auraient piégé, ils m'auraient démasqué !

4 - Saint Tartuffe, priez pour nous !

C'est ici que la philosophie élève la voix pour rappeler que si la théologie est l'opium de l'esprit de justice, la lucidité en est l'éveilleur. Nos hommes politiques vendus à un empire étranger ne nous présenteront-ils pas, dans quelques jours, le spectacle le plus saisissant qui se puisse imaginer ? Ne les verrons-nous pas se mettre en public un épais bandeau sur les yeux? Ne les verrons-nous pas se contorsionner afin de ne pas appeler un chat un chat et un empire un empire ? Ne les verrons-nous soutenir, la bouche en cœur et les mains jointes, que le pillard se trouve dans son bon droit et que nous partagerions des " valeurs " communes ? Saint Tartuffe, priez pour nous !

Chère Sanda, demain il faudra motiver le droit de veto. Déjà la Russie a déclaré qu'elle s'opposerait à une résolution du Conseil de sécurité qui déclencherait une guerre non moins mondiale que la précédente. Mais comment l'Occident ne fonderait-il pas désormais son argumentation la plus résolue sur la définition même de la justice ? Comment ne dirait-il pas que nous sommes à la croisée des chemins,, celui où les civilisations décident de rappeler fermement aux dévots qu'il n'appartient pas à la force de donner ses ordres à la justice et de lui dicter sa loi et que la barbarie se définit comme le triomphe du glaive sur la justice ? Au lieu de cela, qu'entendons-nous ? Ignacio Ramonet écrit : " Persuadés que la machine à produire des tragédies s'est remise en marche, dix millions de personnes ont protesté dans les rues des villes du monde le 15 février 2003. Elles refusent de voir revenir la brutalité de la politique internationale, avec ses violences extrêmes, ses passions et ses haines. " (Monde diplomatique, mars 2003).

Jean Daniel écrit : " Si jamais George Bush était mis en minorité au Conseil de Sécurité, il en déduirait que le Droit que ce Conseil prétend représenter n'est pas digne de la Justice dont la superpuissance américaine détient la responsabilité, et que c'est donc à lui que revient le devoir de punir les voyous que les lâches veulent laisser en liberté . Ce qui caractérise la puissance, c'est à la fois l'absence d'inquiétude et l'absence d'humour. " Et d'ajouter : " Mais le conflit qui va se dérouler sépare ceux qui jugent Saddam Hussein immédiatement dangereux et ceux qui pensent que nous avons le temps de trouver une alternative à son élimination - à terme, inévitable. " (Nouvel Obs, 1999, 27 fév.-5 mars 2003)

Vous remarquerez qu'à aucun moment, le fond du débat n'est abordé, celui de savoir s'il existe un droit et une justice transcendants au monde ou bien si une politique se juge seulement à ses méfaits ou à ses avantages pratiques. Comment réfuter la puissance aveugle, si son seul tort est de se montrer " sans inquiétude " et de " manquer d'humour " ? Comment définir la justice si tout le monde juge que le problème n'est que de s'entendre sur les moyens immédiats ou à retardement d'éliminer un Satan reconnu pour tel par tout le monde ? La dérobade devant la question fondatrice de toute civilisation, celle de la légitimation de l'esprit de justice dans la politique, témoigne de la tragique carence intellectuelle et morale d'un Occident qui se cache à lui-même son propre agenouillement devant la loi du plus fort et qui s'aveugle volontairement à ne pas se poser la question de fond , celle de la légitimité d'un déluge moderne, celle du bon droit d'un empire aussi vertueusement meurtrier que l'idole assassine de la Genèse.

5 - L'Europe d'Isaïe

A ce compte, l'Occident demeurera sous le joug d'un maître qui définira le bien et le mal dans son dos et à l'école de son propre sceptre ; à ce compte, l'escamotage de la définition de la justice par le biais de l'interdit qui frappera son examen critique, paralysera la vraie lucidité politique, celle qui exige une parole profanatrice, celle qui dirait à l'Amérique : " Tu es un empire sacrilège et tu uses de l'arme de tous les empires du monde pour étendre le règne et la puissance de tes blasphèmes, sous le masque de ta fausse justice. " Mais l'arme des empires est toujours la même : elle se garde de dire qu'elle remplace la justice par la force des glaives : elle se garde de dire qu'elle demande à son sceptre de prononcer la parole d'une fausse justice. Elle accuse déjà ceux qui ne s'agenouilleront pas devant son trône d'être des impies et des lâches. Si l'Occident oubliait que la voix de la justice et celle de César font deux, si l'Occident oubliait que l'Histoire finit par disqualifier les épées, serons-nous privés de la voix d'Isaïe, de Socrate et du Dieu des gibets, parce que toute justice sera pesée sur la balance de ceux qui l'achètent et la vendent ?

Que deviendrait une Europe qui ne saurait plus que la justice ne peut être mise à mort que pour trois jours? Que deviendrait une Europe bénisseuse d'un génocide (3), parce qu'elle aurait accepté d'appeler justice la puissance d'un empire étranger? Depuis sa fondation, l'ONU a toujours réussi à sauver du naufrage le principe qui, depuis l'Antigone de Sophocle, fonde la civilisation occidentale sur la distinction entre la justice et la puissance. Si les échecs de l'ONU dans le temporel n'étaient pas ceux de l'esprit de justice, si cette autorité internationale n'était pas crucifiée sur la croix du monde depuis sa création, il y a longtemps qu'elle serait trépassée. Mais jamais l'esprit de justice n'a été à ce point défendu par les peuples et jamais l'injustice ne s'est trouvée aussi minoritaire sous ses rodomontades que dans un monde où l'instantanéité de l'image et des communications rappelle sur tous les écrans du monde que l'opinion publique s'est constituée en l'autorité d'une éthique de la politique internationale. Deux cents ans après la Révolution de 1789, la voix de la rue se fait entendre sur les cinq continents.

6 - Les sacrifices impurs . Le général de Gaulle et la Roumanie

Chère poétesse, vous qui avez servi d'interprète au général de Gaulle à l'occasion de son voyage officiel en Roumanie et qui avez assisté à sa rencontre avec Ceaucescu, vous savez que les petits despotes sont des domestiques - ils portent la livrée des tyrans à la charpente plus puissante que la leur dont ils se veulent les vassaux, parce que la souplesse de leur échine d'esclaves est inversement proportionnelle à leur raideur devant leurs propres sujets. Nous avons Saddam Hussein en abomination, mais ce n'est pas un serf ; et voyez comment la déloyauté de l'esprit, même à l'égard des tyrans les plus petits, se retourne aussitôt contre l'autorité du véritable esprit de justice. Pourquoi nous croyons-nous des justes parce que nous demandons à un Saddam Hussein que nous méprisons de se courber sans cesse davantage devant un tyran de plus grande taille que lui ? Ce faisant, nous proclamons à notre tour, mais honteusement et en cachette, que le tyran le plus puissant sera censé tenir le sceptre de la justice du ciel entre ses mains si le nain ne se courbe pas davantage devant sa sainte face.

Telles sont les chausses-trapes dans lesquelles tombent les idoles que nous appelons des dieux et qui nous imitent si bien. Car le tyranneau - Saddam, Ceaucescu ou tout autre Pygmée de la terreur - se venge de notre fausse justice : " Vous aussi, nous dit-il, vous courbez la tête devant la force, mais en catimini; vous aussi vous prétendez tirer gloire d'une justice tellement contrefaite qu'elle ne sert qu'à masquer votre servitude à vos propres yeux. "

Qui sera le plus perdant des deux, le petit despote arabe ou l'Europe de l'esprit de justice qui aura subrepticement demandé à Saddam de saluer le sceptre du plus fort afin de nous aider, avec les armes de l'injustice à son égard, à désarmer un gigantesque Tartufe du droit international? Pourquoi n'avons-nous pas le courage de dire son fait à l'empire américain ? Pourquoi offrons-nous à l'ogre des tyranneaux à dévorer sur ses autels afin d'apaiser un instant la voracité de son appétit de pétrole? Pourquoi le contraignons-nous, tout tremblants, à attendre un instant pour dévorer sa proie, dans l'espoir de le désarmer par notre lenteur et nos astuces? Il enrage, il écume, il trépigne.

Nous nous croyons habiles à retarder l'heure du déluge de feu qui s'abattra sur vingt-quatre millions d'âmes - mais, à étaler la faiblesse de notre esprit de justice et le peu de grandeur de nos Isaïe de la timidité, nous avons bien davantage à perdre que lui, parce que notre justice, si imparfaite qu'elle soit demeurée, se situait du moins à mi-hauteur sur l'échelle de Jacob. Et maintenant, un tyranneau nous regarde droit dans les yeux et nous dit : " Le marché que vous concluez tacitement avec l'Amérique est injuste et vous le savez. Mais vous ne gagnez rien à immoler à la force la brebis gangrenée que je suis : les dieux demandent des sacrifices purs ."

En réalité, l'esprit de justice est non seulement l'arme de la lucidité politique, mais celle de l'efficacité dans l'action internationale. Elle seule armerait l'Europe d'un regard franc et redoutable au service de la renaissance de sa puissance. Comment reconquérir le prestige et le rang d'une civilisation si les règles du jeu sont entre les mains de l'adversaire et si l'on joue la partie sur le fondement des repères mis en place par l'Amérique? Une civilisation qui n'a pas de vision de la transcendance de la justice remet le pilotage du monde entre les mains des tisserands au petit pied. L'Amérique décide seule de la texture de la toile ; et elle en présente d'avance la trame à des exécutants affairés à y faire quelques trous. L'Europe remet le monde en d'autres mains si elle quitte le gouvernail de l'Histoire qu'est la réflexion sur la justice.

7 - L'esprit de justice et la lucidité politique

Le général de Gaulle n'avait pas réussi à détacher Ceaucescu de son allégeance au Kremlin. Peut-être pensait-il que les tyrans, même petits, ont leur fierté ? Après tout, Tito avait tenu tête tout seul à l'union soviétique, alors au sommet de sa puissance, et il avait repris le combat de Mihailovitch le résistant, qu'il avait fait juger et exécuter afin d'incarner seul la fierté nationale. Vive l'irréalisme de l'esprit de justice de l'homme du 18 juin si le monde entier est désormais l'héritier de ce crucifié d'une politique de la liberté ! Son sacrifice à la servilité humaine a rendu nos yeux plus perçants qu'autrefois : voyez avec quelle pénétration nouvelle nous observons les changements de livrées des domestiques sur la scène internationale.

Nous sommes devenus tellement perspicaces que nous donnons des leçons de politique à Saint Simon et à Machiavel, qui n'ont pas étudié d'aussi près que nous les mécanismes psychiques les plus secrets de la servilité. Pourquoi les dirigeants des petits pays de l'Est ont-ils aussitôt troqué leur tenue de valets de Moscou pour celle que Washington leur demande de porter pendant leurs heures de service, sinon parce que les domestiques se sentent honorés de servir dans une grande maison plutôt que dans une petite et de paraître entretenir des relations qu'ils voudraient flatteuses avec le souverain du moment ? Pourquoi se rangeraient-elle modestement sous la bannière des nations capables de croiser le fer avec un géant ? Tout empire feint de traiter en amis les vassaux qui affaiblissent son rival. Nous avons appris à l'école du général de Gaulle que c'est toujours avec l'ardente complicité des serfs de naissance que l'esprit de justice est bafoué.

Chère Sanda Stolojan, depuis 2000 ans, les chrétiens font tout le contraire : ils brandissent le cadavre d'un torturé à mort afin de nous rappeler que jamais la justice ne jaillirait de son tombeau si elle ne paraissait un instant terrassée sur le gibet que l'humanité et son Histoire sont à elles-mêmes . Je salue la seule poétesse du christianisme qui rappelle aujourd'hui au monde, aux côtés de vos amis défunts, Cioran et Ionesco, que le chemin de croix de l'esprit est jalonné de potences. C'est parce que vous êtes poétesse et Roumaine que j'entends battre le cœur des nations et des hommes dans vos poèmes. Continuez de vivifier l'esprit de justice à l'école de la mort du Dieu dont la chair pourrit dans l'Histoire et qui resplendit dans le ciel de sa résurrection . J'attends de votre talent le regard d'outre-tombe sur les cités de l'esprit qu'éclairera demain la victoire des poètes sur la folie et la fureur des assassins de la lumière. Les ténèbres qui ensevelissent les empires ne seront pas éternelles. Je crois à la renaissance des cités qui prendront la relève du Dieu mort - New-York , Los Angeles, San Francisco. Déjà, sous la braise, nous entendons des voix qui nous disent que la mort est le levain de l'esprit.


(1) 43 experts internationaux expliquent pourquoi cette guerre est illégale , voir http://www.dedefensa.org/choix.php

Liste des experts, publiée le 26 février 2003 dans The Sidney Morning Herald, Australie.: Don Anton, senior lecturer, ANU; Peter Bailey, professor, ANU; Andrew Byrnes, professor, ANU; Greg Carne, senior lecturer, University of Tasmania; Anthony Cassimatis, lecturer, University of Queensland; Hilary Charlesworth, professor and director, Centre for International and Public Law, ANU; Madelaine Chiam, lecturer, ANU; Julie Debeljak, associate director, Castan Centre for Human Rights Law; Kate Eastman, Wentworth Chambers, Sydney; Carolyn Evans, senior lecturer, Melbourne University; Devika Hovell, lecturer, University of NSW; Fleur Johns, lecturer, Sydney University; Sarah Joseph, associate director, Castan Centre for Human Rights Law, Monash University; Ann Kent, research fellow, Centre for International and Public Law, ANU; David Kinley, professor and director, Castan Centre for Human Rights Law, Monash University; Susan Kneebone, associate professor, Castan Centre for Human Rights Law; Wendy Lacey, lecturer, Adelaide University; Garth Nettheim AO, emeritus professor, UNSW; Penelope Mathew, senior lecturer, ANU; Ian Malkin, associate professor, Melbourne University; Chris Maxwell QC, Melbourne Bar; Tim McCormack, Red Cross professor and director, centre for military law, Melbourne University; Sophie McMurray, lecturer, UNSW; Anne McNaughton, lecturer, ANU; Kwame Mfodwo, lecturer, Monash Law School; Wayne Morgan, senior lecturer, ANU; Anne Orford, associate professor, Melbourne University; Emile Noel, senior fellow, New York University Law School; Dianne Otto, associate professor, Melbourne University; Peter Radan, senior lecturer, Macquarie Law School; Rosemary Rayfuse, senior lecturer, UNSW, Simon Rice OAM, president, Aust ralian Lawyers for Human Rights; Donald Rothwell, associate professor, Sydney University; Michael Salvaris, senior research fellow, Institute for Social Research, Swinburne University; Chris Sidoti, professor, Human Rights Council of Australia; John Squires, director, Aust ralian Human Rights Centre, UNSW; James Stellios, lecturer, ANU; Tim Stephens, lecturer, Sydney University; Julie Taylor, University of WA; Gillian Triggs, professor and co-director, Institute for International and Comparative Law, Melbourne University; John Wade, professor and director of the Dispute Resolution Centre, Bond Univer sity; Kristen Walker, senior lecturer, Melbourne University; Brett Williams, lecturer, Sydney University; Sir Ronald Wilson, former High Court judge and president, Human Rights Commission.

Voir http://www.smh.com.au/articles/2003/02/25/1046064028608.html

"A pre-emptive strike on Iraq would constitute a crime against humanity, write 43 experts on international law and human rights.
The initiation of a war against Iraq by the self-styled "coalition of the willing" would be a fundamental violation of international law. International law recognises two bases for the use of force.
The first, enshrined in Article 51 of the United Nations Charter, allows force to be used in self-defence. The attack must be actual or imminent.
The second basis is when the UN Security Council authorises the use of force as a collective response to the use or threat of force. However, the Security Council is bound by the terms of the UN Charter and can authorise the use of force only if there is evidence that there is an actual threat to the peace (in this case, by Iraq) and that this threat cannot be averted by any means short of force ."(...)

(2) Les États européens qui se sont engagés aux côtés d'une puissance étrangère , les Etats-Unis, ont cédé aux pressions d'un lobby, le Committe for the Liberation of Iraq , créé entre le 11 et le 17 novembre 2002 et chargé de vendre la guerre américaine. Ce Comité est présidé par Bruce K. Jackson , Vice-Président depuis 1994 du groupe d'armement Lockheed Martin . Ce groupe industriel est spécialisé dans l'armement. Son chiffre d'affaires annuel approche de 40 milliards de dollars. Il fabrique l'avion de combat F - 16 , rival de l'avion européen, que viennent d'acquérir les Polonais, mais aussi les Hollandais et les Italiens et que suivront les autres pays de l'Est . L'organisateur de la campagne de G. Bush , Bruce K. Jackson est aussi l'un des dirigeants du lobby de l'élargissement de l'OTAN aux pays de l'est.

(3) The Sidney Morning Herald: "The International Criminal Court now has jurisdiction over war crimes and crimes against humanity when national legal systems have not dealt with these crimes adequately. It attributes criminal responsibility to individuals responsible for planning military action that violates international humanitarian law and those who carry it out. It specifically extends criminal liability to heads of state, leaders of governments, parliamentarians, government officials and military personnel.
Estimates of civilian deaths in Iraq suggest that up to quarter of a million people may die as a result of an attack using conventional weapons and many more will suffer homelessness, malnutrition and other serious health and environmental consequences in its aftermath.
From what we know of the likely civilian devastation caused by the coalition's war strategies, there are strong arguments that attacking Iraq may involve committing both war crimes and crimes against humanity
.

4 mars 2003