Retour
Sommaire
Section Les défis de l'Europe
Contact

 


Analyse théopolitique de l'empire américain

 

Le journaliste-philosophe, Philippe Grasset, directeur de la revue De Defensa et du célèbre site du même nom a inauguré, dès 1985, des analyses critiques des moyens dont la technique moderne de diffusion des images permet désormais aux États de fabriquer mécaniquement et en quelques jours la morale publique des masses du moment - donc l'idée du juste et de l'injuste à laquelle le réalisme ou le cynisme politiques des gouvernements ont momentanément besoin de soumettre leur corps électoral. Mais l'art d'égarer l'opinion ou de tromper la bonne foi des peuples par la diffusion instantanée et à l'échelle planétaire de montages télévisuels hollywoodiens peut-il être passé au scanner à la seule lumière de la notion de virtualisme, ou bien faut-il élaborer une science entière de l'imaginaire humain - théorique dans les sciences de la nature, théologique dans les religions, pour parvenir à décrypter le type de fonctionnement mythologique dont l'encéphale de notre espèce est le théâtre ? La politique moderne de l'image fantasmée est à la fois une caricature riche d'enseignements, une illustration de la précarité des croyances et une clé de la vie onirique de l'histoire.
J'ai commenté, sous la forme d'une lettre amicale et admirative, la réflexion de Philippe Grasset à la lumière de mes propres recherches anthropologiques sur le traumatisme du 11 septembre et sur la montée en puissance de l'empire inexpérimenté et éphémère du Nouveau Monde

I - Le génie diplomatique de la France et les droits de la raison

1 - Le génie politique et le génie littéraire
2 - De l'analyse politique du langage
3 - Si la France avait eu du génie …
4 - Nous avons eu de la chance…

II - Le virtualisme et l'imaginaire

5 - La fabrication du ciel de la terreur
6 - Le nouveau fantastique religieux
7 - De l'accélération du façonnement de l'encéphale humain
8 - La nouvelle alliance du temporel avec le sacré et vice versa
9 - Petit détour par les Provinciales de Pascal
10 - Retour à la philologie
11 - Le virtualisme et la théologie
12 - Le virtualisme et le réel
13 - L'anthropologie expérimentale et la psychophysiologie du sionisme
14 - Une spectrographie anthropologique des classes dirigeantes
15 - La régression planétaire de l'intelligence
16 - La mise en scène des " miracles " hollywoodiens
17 - Un regard sur les idoles

Cher Philippe Grasset,

Vous venez de publier un second essai, intitulé Chronique de l'ébranlement, Des tours de Manhattan aux jardins de l'Élysée, qui enrichit, complète et approfondit votre étonnant Le monde malade de l'Amérique, La doctrine américaine des origines à nos jours paru en 1999. Vous savez combien j'admire la logique de vos analyses, la probité de vos exigences intellectuelles et les qualités de la raison philosophique qui inspire votre regard sur la géopolitique. Comme je vous ai déjà exprimé combien notre connivence politique m'est précieuse, je voudrais aujourd'hui engager avec vous un dialogue plus profond et aussi plus difficile à conduire, parce que nous irions au plus secret de votre jugement sur la France et de votre appréciation de son action diplomatique, puis nous pèserions la portée de votre virtualisme dans le champ de la science politique.

Je m'y autorise parce que, dans votre préface, vous citez un passage d'une lettre que je vous ai adressée le 19 avril 2003 . J'y précisais en ces termes le sens de Defensa en latin:

"Vous savez que defensa n'est apparu que dans le latin tardif et n'a supplanté defensio qu'au IIIe siècle, avec Tertullien. Quand les barbares seront là , on trouvera même defensabilis et defensator dans Cassiodore. Cela a un sens profond : car defensio évoquait la défense, sur le terrain, d'une ville ou d'une place forte. Defensa, en revanche, évoque une défense générale, délocalisée et vague, au sens où nous disons aujourd'hui le Ministère de la défense - ce qui suggère qu'il n'y a plus que des guerres défensives et que l'on se trouve toujours d'avance sur la défensive. C'est qu'il était devenu inutile d'engager des guerres locales et offensives dans un siècle où le pourrissement des institutions et la dégradation des mœurs, parallèles à celles de l'esprit civique, rendait inappropriées les armées disciplinées d'autrefois. Sous Alexandre Sévère, on appellera milites les prétoriens."

Dans votre préface à la Chronique de l'ébranlement, vous écrivez:

" Au terme de ces presque vingt ans, ces observations philologiques font bien les choses. Effectivement, nous sommes dans les très basses eaux de l'Empire, jamais Empire plus bas, moralement et le reste, que celui qui nous occupe. "

I - Le génie diplomatique de la France et les droits de la raison

1 - De l'analyse politique du langage

Ce n'est pas un mince avantage de nous trouver en accord sur l'interprétation politique du substantif Defensa: vous ne pouviez mieux illustrer la tournure de votre esprit que je viens d'évoquer et qui vous porte à définir l'intelligence, et par conséquent la pensée, comme la capacité d'élargir le champ du regard. C'est dans cet esprit que vous définissez le génie de la France comme la capacité d'introduire dans la politique non seulement des impératifs moraux universels et, par conséquent transcendants aux contingences, mais surtout de fonder ces impératifs sur les principes de légitimité dont se réclame la notion même de raison, donc une logique qui subordonne l'éthique à l'esprit de synthèse auquel s'exercent les philosophes .

C'est dans cet esprit que le " de " latin qui introduit " defensa " sur votre site n'a rien de flottant et d'approximatif : comme vous le savez, de signifie que le sujet sera traité à fond et méthodiquement, comme le souligne le De bello gallico ou le De bello civili de Jules César, le De republica ou le De amicitia de Cicéron, le De rustica de Caton l'Ancien , De rebus gestis, De Fide christiani, etc. C'est pourquoi je voudrais , à partir de votre analyse de la politique de la France, en traiter au sens rigoureux que vous donnez à De defensa, c'est-à-dire à partir d'un examen critique de la nature de la notion de " défense "; car il s'agit rien moins que de définir une defensa de la France politique qui dépasse la signification seulement militaire du terme.

Ce que vous louez principalement dans la politique de la France face à Washington, c'est l'esprit de sagesse de notre diplomatie ; et cet esprit de sagesse, vous le caractérisez comme l'expression d'un juste équilibre, donc comme le signe d'une raison soumise aux verdicts d'une balance dont les plateaux seraient en mesure de peser des jugements bien ajustés au monde tel qu'il est. Mais sommes-nous sûrs que tel est le génie proprement français de la politique, et surtout, pouvons-nous nous convaincre que la grande politique obéirait à un équilibre de l'esprit de ce type ?

2 - Le génie politique et le génie littéraire

Prenez Mazarin , ou Richelieu, ou Louis XI : certes, ils sont adroits en diable en ce qu'ils évitent les foucades et les excès de langage . Mais si vous y regardez de plus près , vous découvrirez que leur science diplomatique enrobe une terrible logique du fer et du sang de l'histoire et que leur politique du tragique de la condition humaine ne fait que cacher dans leur manche le couteau du Prince de Machiavel, cet autre grand artiste de la violence feutrée, cet autre grand humaniste de la force nue, cet autre grand poète de l'animalité de la politique.

Le génie de la France est-il du côté des élégances de cour de sa diplomatie de la parole? A-t-il partie liée avec les tireurs de ficelle d'un théâtre dont tout l'art serait d'arbitrer sans excès carnassiers les rivalités entre les nations dans l'arène de l'Histoire? Est-il du côté des entremetteurs et des experts pâtissiers qui présenteraient à l'élégante assemblée d'un Conseil de sécurité de l'univers le magnifique gâteau d'une politique que l'élixir de la multipolarité rendrait édénique, ou bien cette idole ne serait-elle que le vêtement d'apparat et d'emprunt des Mazarin, des Richelieu, des Machiavel dans l'arène de la mort qu'on appelle l'Histoire?

Le vrai génie politique de la France est la sentinelle de la raison dont la vigilance monte également la garde au plus secret de tous les grands écrivains. Certes, la plume de Molière n'est pas le glaive de Tacite. Avec quel art il dispense les grâces d'une raison courtoisement aiguisée. Il enseigne aux femmes à ne pas opposer à leurs galants les accents d'une vertu outragée pour un rien . Avec quelle délicatesse de touche il fustige, dans Le misanthrope, les anachorètes de palais dont la farouche sainteté s'exile en province et confond les aises de leur villégiature avec les déserts de la Thébaïde ! Mais L'Avare vous convie à descendre d'acte en acte dans les souterrains de la folie ; et vous y retrouvez le couteau des Richelieu et des Mazarin de la politique. Avec quelle gentillesse Montaigne vous promène dans le parc fleuri de sa personne - mais regardez-y de plus près et vous y trouverez, avec cinq siècles d'avance, non seulement les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, mais les retrouvailles avec l'auto analyse terrifiante des Confessions de saint Augustin. Avec quelle complaisance Descartes vous apprête une divinité tellement bien disposée qu'elle se gardera de jamais tromper la saine raison de sa créature. Mais approchez-vous et cherchez où se cache le tranchant du génie politique de la France : il est dans l'audace de jeter aux orties tout le fatras des opinions pseudo philosophiques que les siècles de la coutume ont entassées, puis de bâtir sur les ruines de la sottise du monde l'édifice d'une raison mathématique universelle, tellement l'œuvre d'un seul dépasse en perfection celle des cités que cent bâtisseurs ont construite au hasard et tout de travers.

Voyons si le vrai génie politique de la France est d'une meilleure trempe quand il manie le couteau de la logique ou s'il est plus profitable à la nation de la raison de se mettre à l'école des ronds de jambe de Versailles. Mais il est tranché d'avance que le génie des Molière, des Montaigne, des Descartes serait anéanti si l'œuvre de l'auteur de L'école des femmes se réduisait au plat discours d'un moraliste de salon, l'œuvre de Montaigne à une promenade dans les jardins de son ego, l'œuvre de Descartes à la bâtisse du " sens commun " à laquelle les " rationaux " du XVIIIe siècle le réduiront . Mais peut-être l'adage " je pense, donc je suis " ne s'applique-t-il pas à la politique, peut-être faut-il se garder de bien penser pour se montrer efficace sur la scène du monde, peut-être la sainte assemblée du droit international que figure l'assemblée de l'ONU est-elle plus grouillante de chausse-trapes que la curie romaine. Dans ce cas, que vient faire l'épée affûtée de Machiavel sur une si lourde galère ?

Et pourtant, voyez comme le génie littéraire et le génie cartésien de la France s'accordent pour demander à la politique de se mettre à l'école et à l'écoute de la raison au couteau entre les dents des Richelieu et des Mazarin ! Que se serait-il passé si la France avait pris la mesure des formes nouvelles que l'ubiquité de l'image, donc, de l'opinion, imposent à la politique internationale ? Que se serait-il passé si le génie français avait pris la mesure de l'universalisation de l'éthique dans le spectaculaire télévisuel ? Que se serait-il passé, en un mot, si la " defensio " de l'Occident pensant avait passé par une réflexion de fond sur le virtuel que vous avez inaugurée et dont je poursuis modestement, de mon côté, le défrichement depuis tant d'années sur les chemins d'une anthropologie historique ?

3 - Si la France avait eu du génie …

Vous appelez virtuel ce que j'appelle l'imaginaire et vous étudiez les formes accélérées de fabrication de la vie onirique de la politique que la technique, notamment télévisuelle, rend désormais possibles, tandis que, de mon côté , j'étudie le cerveau bipolaire des évadés de la zoologie et l'évolution de la dichotomie de leur encéphale depuis le paléolithique. Si la France politique s'était mise à l'école de son génie le plus profond, elle aurait su que les empires de l'image, dont l'ambition est devenue mondiale, se forgent désormais les armes de leur expansion territoriale, financière et pétrolière dans le creuset de leur messianisme cinématographique, de leur évangélisme de confection et de leur sotériologie de théâtre. Mais croyez-vous que, dans un monde où les usines du salut déversent jour et nuit la manne de leur credo, la politique de l'équilibre humaniste et de la juste pesée des arguments des uns et des autres est appropriée à la nature profonde des choses ? L'histoire ne s'est-elle pas déjà prononcée? La dialectique bien balancée de la France a été balayée par le glaive des rustres de la politique qui prennent la pulvérisation de l'adversaire pour un argument politique.

Et maintenant, voyons ce que la logique courtoise qui arme la raison au plus secret des œuvres de Molière, mais aussi de Swift, de Shakespeare et de tous les visionnaires de la condition humaine, voyons ce que cette logique-là aurait dit : tout simplement que Saddam Hussein ne disposait en rien des armes de l'apocalypse que l'Amérique feignait de mettre entre ses mains à seule fin de légitimer une guerre de conquête ; tout simplement que le prédateur était prêt à violer le droit international à la face du monde à seule fin de s'emparer des richesses de l'adversaire. Voilà ce que, dans le contexte télévisuel d'aujourd'hui, la raison impavide de Richelieu aurait dit pour avoir bien pesé l'équilibre nouveau de la force des images - et il aurait retrouvé la logique et la morale cartésiennes de la France dans un monde virtualisé par le messianisme des idéalités contrefaites d'une démocratie impériale.

Quelle serait aujourd'hui notre puissance politique si la France avait donné tranquillement rendez-vous à l'histoire et si elle avait annoncé au monde entier qu'après la brève euphorie d'une victoire facile des armes de destruction massive de l'Amérique - une guerre gagnée fait tourner un instant toutes les têtes - il suffirait d'un mois pour que les yeux se dessillent ? Est-il un homme d'État au monde qui ignorait le gigantesque trucage de la démocratie qui allait permettre à l'Amérique de se lancer dans une guerre contre des immeubles à la faveur d'un déboussolement gigantesque , mais passager des cerveaux ? Au lieu de cela, nous avons vu notre diplomatie en demi teinte réduire à un simple " différend entre alliés " le désastre diplomatique qu'a entraîné une politique terrifiée d'appeler un chat un chat, une guerre pour le pétrole une guerre pour le pétrole et un prédateur un prédateur. Appeler les choses par leur nom est le premier pas du génie politique. Nous n'avons pas su bâtir la forteresse morale qui aurait empêché l'Amérique de débaucher un à un les États et de signer avec eux l'engagement de ne jamais seulement soupçonner de crimes de guerre des soldats américains. Nous avons donné au maître du monde les moyens de se placer au-dessus des lois : c'est cela la sanction des timidités de la raison.

Cher Philippe Grasset, la raison de cour dont vous louez l'esprit de mesure n'est ni celle de la France de la pensée, ni celle de la France de la littérature , ni celle de la vraie France politique.

4 - Nous avons eu de la chance…

Certes, nous avons eu de la chance : l'empire américain est inexpérimenté, l'empire américain est sot, l'empire américain est gaffeur, inculte et maladroit . Son ignorance politique est à l'échelle de son gigantisme : il ne savait pas qu'il allait s'empêtrer en Irak, il ne savait pas que son échec culturel effacerait sa victoire militaire en quelques semaines, il ne savait pas que son expansion vers l'Iran et la Syrie serait paralysée, il ne savait pas que la Russie scellerait une alliance nouvelle avec l'Europe des Lumières, il ne savait pas que Saint Pétersbourg redeviendrait la vitrine de la civilisation de la raison, il ne savait pas que le Japon s'arme en secret, il ignorait que la Chine s'est réveillée, il ne savait pas que l'Inde ferait alliance avec l'Amérique du Sud et avec un Occident généreux, il ne savait pas que l'Afrique deviendrait un continent à civiliser à l'école de l'Europe, il ne savait pas qu'il mettrait la Turquie en fureur, il ne savait pas que la signature d'une paix perpétuelle entre Israël et la Palestine dépasserait les forces d'un empire d'enfants.

Mais l'échec américain aurait été multiplié par dix si la position morale rigoureuse de la France cartésienne avant la guerre en Irak lui avait permis de rédiger ensuite, aux côtés de Berlin et de Moscou un discours admirablement équilibré et génialement enrobé de finesse diplomatique pour déplorer les foucades sauvages de l'empire américain, s'apitoyer avec le sourire sur son immaturité et sa déraison et lui prêter une main secourable pour l'aider avec courtoisie à se retirer de l'abîme dans lequel sa cécité l'aura précipité. Vous pouvez être sûr que Mazarin aurait mis tout le miel et l'ambroisie de la charité la plus sincèrement chrétienne de la France et de l'Europe des rois sur la friandise d'une éclatante victoire de la raison politique - celle qui masque sous les fleurs de Molière, de Voltaire et de Descartes les triomphes impitoyables de l'intelligence.

II - Le virtualisme et l'imaginaire

J'en viens à notre vision commune du 11 septembre 2001 . Vous écrivez, en quatrième de couverture de votre essai Chronique de l'ébranlement, Des tours de Manhattan aux jardins de l'Élysée : " La crise née du 11 septembre représente un événement qu'on peut qualifier d'unique : c'est l'ébranlement d'un monde, d'un ordre du monde, d'une conception du monde dont les racines remontent à trois siècles, qui se fait sous nos yeux. "

C'est le 11 septembre 2001 qui a donné toute leur actualité à vos analyses du virtualisme, mais également sa dimension géopolitique à mes modestes recherches d'une anthropologie historique qui nous permettrait enfin d'observer l'humanité de l'extérieur, parce que toute science véritable conquiert un regard du dehors sur son objet.

5 - La fabrication du ciel de la terreur

Tentons d'observer et de comprendre le monde à la lumière de l'idée que la France de la pensée se fait de la politique et des droits de la raison. Cette exigence de l'intelligence visionnaire, vous y voyez, comme moi, un prélude à l'entrée de la science historique mondiale dans une dimension nouvelle de la connaissance de notre espèce, parce que nous aurons appris à ouvrir des yeux d'anthropologues sur l'animalité propre à l'historicité humaine. C'est dans la politique que l'histoire se forge un destin ponctué par les soubresauts, les convulsions et les métamorphoses des mondes irréels sous lesquels nous cachons notre vraie nature. Certes, depuis des millénaires, notre encéphale nous livrait à des dieux bifides, donc coulés dans le moule de notre propre dichotomie cérébrale ; certes, nous les avions rendus tour à tour hostiles et bienveillants et nous les chargions d'accompagner nos pas dans le vide de l'immensité. Néanmoins, nous avions pris le plus grand soin de ne pas nous livrer pieds et poings liés à leurs caprices ou à leur tyrannie et nous nous étions attachés à les civiliser à notre école.

Mais l'expansion soudaine du Dieu américain et de l'empire de son ciel sur toute la terre est survenue à un moment où les techniques de diffusion de sa théologie et les foudres de son Olympe lui fournissaient déjà les moyens de fabriquer de toutes pièces une image angélisée, donc redoutable, de sa stature et de sa complexion. Bientôt sa figure est devenue suffisamment puissante sur les cinq continents pour façonner l'encéphale théopolitique de l'humanité tout entière au seul gré de ses intérêts. Le modelage, en quelques jours seulement, du cerveau à la fois séraphique et vengeur des États qui se placeront sous son commandement sera désormais reconnu par les nouveaux anthropologues pour indispensable à l'obtention du soutien aveugle de l'ignorance et de la crédulité des masses.

Vous savez mieux que moi comment M. Michael K. Deaver, ami de M. Rumsfeld et spécialiste de la psychologie-war, la guerre psychologique, résumait le nouvel objectif de la souveraineté du ciel du Nouveau Monde: " La stratégie militaire doit désormais être conçue en fonction de sa couverture télévisuelle ; quand l'opinion publique est avec vous, rien ne peut vous résister ; sans elle, le pouvoir demeure impuissant. " Toute la presse française se décide enfin à reprendre les renseignements sur le sceptre du roi des démocraties et de ses obligés que vous diffusez avec persévérance sur De defensa. Mais bien avant la guerre en Afghanistan, des centres de conditionnement de l'encéphale théopolitique des masses et de leur souverain d'outre Atlantique avaient été installés à Islamabad, à Londres et à Washington. Ces officines du ciel de la démocratie renvoient au Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Elles ont été imaginées par Karen Hughes, conseillère de M. Bush et par Alistair Campbell, le sotériologue de M. Blair, l'un et l'autre se chargeant de forger le paysage mental des foules sur l'enclume des idéalités politiques de 1789 détournées de leur sens originel et messianisées par la grande industrie.

Mais, par un paradoxe sur lequel je reviendrai plus loin, il se trouve que les élites modernes croient pour une aussi large part qu'au Moyen Âge aux leurres politico-religieux qu'elles mettent pourtant en place avec une relative lucidité dans les vastes usines de leur théologie de la justice et du droit. Comment se fait-il que les fabricants d'un Eden rempli d'épouvantails à étourneaux deviennent aussi croyants que les étourneaux qu'ils piègent pourtant avec habileté? Comment passe-t-on de l'art de terrifier les simples d'esprit à l'art de s'étourdir à sa propre école? Apprenons-le dans Cervantès : Sancho croit à l'enchantement de Dulcinée auquel il y a procédé lui-même deux jours auparavant et les psychanalystes savent que Tartuffe démasqué sécrète une résiliance qui le fait croire à sa propre sainteté. Aujourd'hui, la crainte d'Allah jette la jeunesse d'Algérie dans les mosquées. Le dernier tremblement de terre en est la cause - mais Spinoza vous explique cela tout au long.

6 - Le nouveau fantastique religieux

Pour prendre l'exacte mesure du faible degré de clarté d'esprit et de raison dont jouit la moyenne de l'humanité actuelle, il faut se souvenir qu'en 1985, le Président Ronald Reagan avait subitement décidé que l'état d'" urgence nationale " serait décrété par la Maison Blanche en raison de la nécessité de faire face à la terrible " menace nicaragyayenne " que cette microscopique nation représentait tout soudainement non seulement pour l'Amérique, mais pour le monde entier. Quelle est la relation que les fantasmes politiques entretiennent avec les fantasmes religieux ? Comment se fait-il que des formes quasi millénaristes de l'épouvante puissent passer du sacré aux papautés du temporel et messianiser une démocratie fondée sur le vieux mythe du salut par la métamorphose des armes de la guerre totale en une théologie des apocalypses mécanisées?

C'est ici, cher Philippe Grasset, que je voudrais convier le théoricien du virtualisme à prendre rendez-vous avec l'anthropologie à laquelle l'histoire propose son champ expérimental. Mais il y faudrait un autre rendez-vous encore , celui de votre réflexion politique avec la critique de l'inconscient religieux que Freud a inaugurée. Si j'ai appelé la logique des Montaigne, des Molière, des Descartes à la barre du tribunal devant lequel la critique du sacré fait alliance avec celle de la politique, c'est parce que, par nature, le virtualisme se greffe nécessairement sur l'analyse des mentalités croyantes. Croyez-vous vraiment qu'un autre trône que celui de l'esprit théologique puisse proclamer que le Nicaragua se trouve " à deux jours de voiture de Harlingen, Texas. Nous sommes en danger ! " ? Quant au Secrétaire d'État Georges Schultz, ne pensez-vous pas qu'il faut inévitablement se revêtir d'une autorité de type fulminatoire pour affirmer devant le Congrès : " Le Nicaragua est un cancer qui s'insinue dans notre territoire, il applique les doctrines de Mein Kampf et menace de prendre le contrôle de tout l'hémisphère ? (Entretiens avec Noam Chomsky, Télérama, 7 mai 2003 , in Le Monde diplomatique, juillet 2003, Ignacio Ramonet, Mensonges d'État, Armes d'intoxication massive.) Vous voyez bien que la foudre de l'excommunication majeure est désormais aux mains d'un pouvoir temporel à la fois menaçant et pseudo rédempteur et que nos élites politiques ne rient pas davantage de leur mythologie du salut de l'humanité que celles du Moyen Âge.

7 - De l'accélération du façonnement de l'encéphale humain

Les visionnaires de la condition humaine que sont les grands écrivains nous rappellent que, depuis le 11 septembre, la science politique révèle à nouveau et crûment ce qu'elle est depuis le paléolithique - c'est-à-dire l'art de se rendre propriétaire du cerveau des foules. Mais songez qu'il a fallu plus d'une décennie à un apprenti de l'apocalypse tel que Hitler pour " purifier " les têtes allemandes à l'école du IIIe Reich et plus d'un siècle aux disciples de Karl Marx pour mettre la moitié de l'intelligentsia mondiale à l'écoute d'un Eden de l'utopie, alors qu'il a suffi de quelques heures à la plus puissante démocratie du monde pour faire oublier à des armées de pseudo intellectuels répartis sur les cinq continents que la foudre et les éclairs empruntés par Saddam Hussein au ciel de la Genèse pulvériseraient le monde entier en moins de trois quarts d'heure ; et nous peinons encore à faire voir ce qui devrait crever les yeux, à savoir que ce transfert du biblique au nucléaire et au bactériologique ne servait que de masque sacré à un gigantesque prédateur international des sources de pétrole du diable, tellement les armes mécanisées des modernes sont devenues aussi éblouissantes que les flashes d'un appareil photographique.

Du coup, comment ne serait-il pas fantasmagorique, pour le théoricien du virtualisme que vous êtes , de s'imaginer qu'une connaissance scientifique de la fabrication des mythologies politiques pourrait faire l'économie d'une spectrographie anthropologique de l'encéphale de notre espèce ? Mais il est bien évident qu'un éclairement aussi spectral de la géopolitique ne sera validé qu'à la lumière d'une vision en profondeur de la manière dont les idéaux de la démocratie messianisée s'articulent avec la réalité miraculée qu'enfantaient les théologies, puisque ces deux théâtres de l'entendement biphasé du singe-homme se complètent précisément à se masquer réciproquement, et cela dans leur intérêt à tous deux ? Les clauses de l'accord ne seront-elles pas rédigées par des juristes experts dans les affaires de l'un et de l'autre monde ? Le prêtre et le guerrier n'invoqueront-ils pas ensemble les écrits d'un souverain mi-irénique, mi-armé sous le double sceptre duquel ils bénéficieront d'une tutelle profitable aux deux parties ?

Ce fut un travail de longue haleine, pour les prédicateurs inlassables des Croisades, de mobiliser les multitudes qui courront délivrer le tombeau d'un Dieu. Mais si le sacré n'était pas la clé psychobiologique d'une espèce handicapée à la fois par la lumière qui l'éblouit que par la nuit qui la terrifie, les aiguilles des horloges ne mèneraient pas si bien à leur accomplissement les douze travaux d'Hercule du mythe de la liberté, alors qu'il suffit, je le redis, à la sotériologie américaine de quelques tours de cadran pour délivrer le monde de l' " axe du mal " et de la tache du "péché originel ".

Ne pensez-vous pas qu'un Président des États-Unis aussi idéalement représentatif de la folie théologale moyenne du genre humain servira de spécimen paradigmatique, aux yeux des anthropologues de demain, du fantastique mental que présentait notre espèce à l'aube de l'expansion à la fois guerrière et pieuse de l'empire du Nouveau Monde ? Du moins ce paltoquet de Président du ciel de son temps permet-il à l'anthropologie expérimentale et à un virtualisme qui aura précisé son optique de comprendre pourquoi le délire politico-religieux américain a pu être solennellement expérimenté à la Chambre anglaise par le Premier Ministre de sa Gracieuse Majesté en personne et pourquoi ses dires ont paru merveilleusement audibles aux oreilles de la majorité des gentlemen des Communes. N'est-ce pas la preuve scientifique la plus irréfutable de ce que, sous d'autres revêtements, le faible degré de raison des élites politiques du genre humain est demeuré ce qu'il était au Moyen Âge ?

8 - La nouvelle alliance du temporel avec le sacré et vice versa

Tel est le contexte inconsciemment sacral dans lequel le 11 septembre 2001 a provoqué la réconciliation instantanée du sceptre de la divinité mi guerrière, mi pateline de l'Amérique avec son passé de guerrier des Croisades et, par delà, avec celui qui rend haletantes et palpitantes les péripéties des batailles du ciel si superbement racontées dans l'Ancien Testament. Il est évident que le Créateur s'était assoupi un instant dans la paix ; mais sachez qu'il ne dort jamais que d'un œil. Il est clair qu'il attendait avec une attention passionnée la suite du récit de ses exploits sous la plume solennelle ou fébrile de ses théologiens. Rien de plus bancal que le faux traité de paix qu'il avait signé par ennui entre ses confessions de foi successives: les clauses qui rattachent l'Ancien Testament au Nouveau sont soumises aux mêmes conditions que les alliances entre les nations. Chacun sait qu'elles légitiment les mensonges d'État, et cela le plus officiellement du monde. Il y suffit de la clause célèbre dite " rebus sic stantibus " - c'est-à-dire " compte tenu de la pesée actuelle des intérêts des hautes parties contractantes, lesquelles se trouvent, pour l'instant, partiellement, sinon concordants, du moins convergents ". Le 11 septembre 2001 a bouleversé les conditions de l'accord concordataire entre le Dieu de l'Occident et son principal actionnaire, l'Amérique.

9 - Petit détour par les Provinciales de Pascal

Le virtualisme désigne une méthode d'observation et de dénonciation de l'impérialisme américain. Notre dialogue ne porte pas sur la pertinence des analyses virtualistes, mais sur le fonctionnement interne de sa problématique et sur la place qu'elle occupe dans la science politique dès lors que vous étudiez, comme moi, l'imaginaire théopolitique de l'humanité à la lumière du paradigme américain. Or, nous ne savons pas encore clairement comment la connaissance de l'imaginaire politico-religieux de notre espèce révolutionnera la science historique et si le virtualisme dispose des paramètres d'une connaissance de l'homme suffisante pour éclairer la vie onirique des peuples.

Il nous faut donc tenter de faire la lumière sur le sens du terme virtualisme et, pour cela évoquer brièvement les enseignement de la doctrine de la grâce que Pascal expose si clairement dans ses Provinciales . Je résume le débat en quelques mots : les théologiens chrétiens admettent que la grâce n'est pas l'apanage de tous les hommes. Depuis le malheur de la chute, Dieu ne l'accorde librement qu'à ceux qu'il juge, par ses verdicts souverains, dignes de se trouver rachetés par l'effacement de la dette du péché originel. Certes, les justes jouissent tous de la grâce suffisante à l'obtention de leur salut, mais les Jésuites ajoutaient que la grâce dite suffisante ne l'était pas en réalité et que ce mot n'était donc qu'un flatus vocis si l'on n'y ajoutait la grâce dite efficace qui seule permettait de passer du principe à l'acte, c'est-à-dire du virtuel au réel . Le virtualisme jouit-il, comme la théologie du salut, du pouvoir prochain, donc suffisant, de conduire à une connaissance anthropologique du politique et de son inconscient mythique , ou bien, faut-il, comme le demandaient les Jésuites, y ajouter la grâce efficace ?

Le secret politique de cette théologie est limpide aux yeux de l'anthropologie historique: si la grâce qualifiée de suffisante par les jansénistes l'était effectivement en ce sens qu'elle accorderait aux justes le pouvoir effronté de faire leur salut, Dieu demeurerait sans recours face à la puissance de leur vertu et il demeurerait quia devant ses saints. Il lui faut donc disposer d'une autorité, arbitraire au besoin, afin de démontrer à ses sujets que la créature ne se passera en aucun cas de l'aval de son sceptre et que la prétendue suffisance de la piété sans faille des justes ne vaudra rien, parce que Dieu tient entre ses mains le monopole de l' efficacité de la grâce - à la manière dont les lois de la République demeurent un vain mot aussi longtemps que l'administration refusera de rédiger les décrets d'application. Pascal, quoique janséniste, voit clairement le nœud politique de l'affaire : il rappelle, avec saint Chrysostome, " que la chute de Pierre n'arriva pas pour avoir été froid envers Jésus-Christ , mais parce que la grâce lui manqua et qu'elle n'arriva pas tant par sa négligence que par l'abandon de Dieu, pour apprendre à toute l'Église que, sans Dieu, l'on ne peut rien. " (Les Provinciales, Troisième Lettre, Pléiade, p. 687)

Il suffit donc de remplacer l'adjectif virtuel par suffisant pour poser la question de savoir si le virtualisme dispose également du pouvoir efficace de rendre intelligibles les gesticulations de l'empire américain dans l'imaginaire de l'humanité et pour faire entrer notre espèce tout entière, et d'un seul élan, dans le paradis de la grâce qu'on appelle désormais la Liberté, ou bien si l'entrée effective des nations dans l'Eden démocratique dépend d'un maître sur lequel toute l'innocence et la sainteté de l'administration américaine n'auront pas de prise.

Or, les molinistes * du Pentagone possèdent bel et bien le pouvoir prochain et la grâce suffisante qui leur permet de remporter la victoire temporaire de leurs armes sur le champ de bataille de leur justice, dont ils font grand étalage face aux jansénistes contrits de la démocratie, mais il leur manque la grâce efficace d'empêcher l'empire américain de se précipiter dans les ténèbres et d'y entraîner le monde entier. Quel est donc le dieu tout puissant qui fronce les sourcils et qui dit à l'Amérique: " Tu disposes, certes, du pouvoir prochain et de la grâce suffisante pour faire le bien au nom de ta justice, mais je te refuse la grâce efficace sans laquelle toute ton Église ne peut rien. " Ce dieu-là s'appelle l'Histoire. Voyez combien les desseins cachés de l'Histoire sont connaissables à la sainteté de l'intelligence : l'ignorance, l'arrogance et la folie des molinistes du Pentagone, elle les a pris en horreur.

Mais la spectrographie théologique du virtualisme nous montre que sa méthode et son génie demeurent incertains si nous ne savons pas clairement dans quel sens ses verdicts la font trancher . Le talent du guerrier, ou du poète ou de l'homme politique peuvent demeurer tout virtuels au sens qu'ils ne deviennent jamais manifestes. Les Grecs disaient autodunamos pour virtuel - le net ne prend pas les caractères grecs - ce qui signifie qu'à leurs yeux, la virtualité n'était pas une force condamnée à demeurer latente et qui ne triompherait jamais dans l'histoire, à l'image de la pauvre grâce soi-disant suffisante, mais vouée à demeurer tristement principielle en raison de la minorité de blocage dont dispose le créateur.

Le virtualisme renverrait-il donc à une notion si polyvalente qu'elle en deviendrait insaisissable ? Dans ce cas, la théologie de la grâce vient à point nommé en souligner les caprices et les contradictions internes, mais afin d'y porter remède. Comment se fait-il que le virtualisme américain remporte parfois des succès à court terme, puis qu'il demeure enfermé dans sa boîte ? Comment se fait-il qu'il en surgisse comme un diablotin pour s'arrêter pile deux pas plus loin? Comment observer ce que signifient les verbes échouer ou réussir si, de toutes façons, le virtuel ressemble à la grâce des chrétiens en ce qu'il oscille entre l'embryonnaire et le ratage face au dieu qui s'appelle l'Histoire ? Seul un regard d'anthropologue sur l'intelligence tragiquement inachevée du singe-homme peut observer les trébuchements et la paralysie de la logique interne qui commande la sorte de raison d'une espèce scindée entre le réel et le songe.

10 - Retour à la philologie

C'est pourquoi il faut en revenir au secours que la philologie apporte à l'anthropologie historique et peser avec vous les termes de virtualité et de virtualisme, tellement le vocabulaire nous conduit dans les entrailles du politique. Que signifie le néologisme virtualisme, dont la racine est virtus ? N'y a-t-il pas, dans ce terme, une ambiguïté qui le rend polyvalent à l'excès ? La multiplicité de ses significations originelles ne le conduit-elle pas à des flottements dangereux de son interprétation politique ? Virtus renvoie à vir, l'homme, donc à virilité.

Ce terme signifie donc en tout premier lieu la force : on établira la tyrannie virtute, par la force. D'où le glissement vers le sens de courage, de bravoure, de valeur militaire et même de férocité guerrière: on évoquera la virtus iniqua des légions et, à titre complémentaire, la force surhumaine du ciel, le miracle, ce qui éclaire les origines à la fois politiques et religieuses de la notion de force. Quant aux ramifications de virtus en direction de la morale, de la hauteur d'âme, du talent de l'orateur, elles sont seulement dérivées: au fondement, il y a le sens de bonne trempe appliquée au fer virtus ferri, d'où le sens de bonne fabrication, donc de solidité aussi bien des navires que de la politique.

En français, nous trouvons virtuel, virtualité, virtuellement dans un contexte politique très affaibli et qu'on ne rencontre que dans le latin hors-jeu de la scolastique. C'est pourquoi le virtualisme me semble poser un problème de méthode difficilement saisissable à la seule lumière du néologisme fécond dont vous êtes l'inventeur. Car le virtuel demeure " en puissance " - in potentia - et non " en acte " - in actu, comme le soulignaient les théologiens du Moyen Âge, alors que les ravages du virtualisme sont bien réels. Vous démontrez que ses résultats sur le terrain sont soutenus par des instruments techniques qui " objectivent " les mondes oniriques qu'ils mettent en scène.

Mais une brève radiographie anthropologique des Provinciales nous a appris qu'il n'est pas facile de faire passer le virtuel " suffisant " au virtuel " efficace ", car le virtualisme souffre des mêmes difficultés à passer à l'acte que la théologie de la grâce : on ne sait pas toujours clairement sur quoi porte l'irréalité du " réel " mis en scène par la technique. Quand un missile manque sa cible dans la mythologie de la " guerre des étoiles ", le Pentagone déclare que l'expérience a réussi. Cet irréalisme-là est-il le même que celui qui réussit fort bien à vendre l'irréel contre monnaie sonnante et trébuchante, ce que vous démontrez fort bien par l'exemple éclatant des armes de destruction massive, tant nucléaires que bactériologiques, faussement attribuées à Saddam Hussein pour les besoins de la cause: elles ont effectivement réussi à convaincre les travaillistes anglais d'entrer en guerre contre l'Irak aux côtés de l'oncle Sam et elles ont conduit à la victoire des armes sur le terrain de l'histoire " réelle ". Mais qui décide de la " réalité ", non pas d'un simple événement, mais de l'histoire interprétée et rendue signifiante ? La victoire sur le terrain n'est pas la victoire véritable puisqu'elle illustre une défaite politique.

11 - Le virtualisme et la théologie

La théologie, elle aussi, est tout entière un virtualisme armé d'une technique de la mise en scène de ses exploits. Elle se trouve à la fois instrumentalisée par sa mythologie et par les supports réels de son imaginaire - autels, liturgies, ciboires, gestuelles de la piété. Certes, les religions sont irréelles en ce sens qu'elles manquent régulièrement leurs cibles, puisque celles-ci sont fantasmagoriques par définition. Mais la foi n'en est pas moins convaincue d'atteindre ses objectifs. Il arrive même que le croyant s'imagine avoir réussi son tir ; mais, après un laps de temps variable et laissé à la " grâce de Dieu ", il découvre bien souvent que ses prières se sont perdues dans le silence de l'éternité.

Cette ambiguïté de la théologie ne se répète-t-elle pas dans le virtualisme politique ? La guerre en Irak n'a-t-elle pas illustré, dans un premier temps, comme je viens de le rappeler, une réussite apparente du lancement du projectile de la foi démocratique américaine construite en hâte dans les officines du Pentagone ? Mais il est apparu ensuite que le vainqueur, piégé par la population du vaincu, avait raté son offensive. De même, dans le virtualisme proprement théologique, le tombeau du Christ a effectivement été " délivré " par la victoire des croisés au cœur de lion, puisque la création de l'empire de Jérusalem en a apporté la preuve matérielle dans un univers du temporel que vous qualifiez de virtuel, mais qui se révèle réel en ce sens que l'imaginaire accouche souvent de l'Histoire au sens physique sur les champs de bataille. Mais sur quelles balances de l'intelligence politique le virtualisme pèse-t-il les notions opposées de réussite et d'échec, donc les adjectifs réel et irréel ?

Considérons le spectacle à la fois tragique et pitoyable qu'offre au regard de l'anthropologue une espèce dont le virtualisme religieux s'époumone à conjurer les déserts de l'immensité. Si vous deviez priver le virtualisme de son génie des solitudes; si votre compréhension du virtualisme ne s'enrichissait pas d'un regard de pitié sur la faiblesse mentale d'une espèce épouvantée par des leurres habilement militarisés et cotés à la bourse de New-York , ne manqueriez-vous pas votre débarquement sur le nouveau continent du savoir dont l'anthropologie expérimentale et le virtualisme sont les explorateurs et dont les Christophe Colomb s'appellent Darwin et Freud, mais aussi ces phares de la raison que sont les grands écrivains français et européens ?

Pour passer au scanner les exploits des barbares, ne quittons pas un instant des yeux l'humanité tout entière et demandons aux visionnaires des fuyards de la nuit de nous aider à clouer sous un seul et même regard le virtualisme religieux et sa version mercantile, sanglante et instrumentalisée sur les champs de bataille de l'image télévisuelle. Le virtualisme mis en scène par le sacré ouvre notre cœur à la radiographie d'une espèce que son encéphale titubant déchire entre la folie de ses songes et la cruauté de ses armes ; dans le virtualisme politique, nous voyons l'Amérique se fabriquer son outillage aux dépens de l'infirmité cérébrale de l'humanité. Les deux dramaturgies nous renvoient à l'inachèvement cérébral du singe-homme.

12 - Le virtualisme et le réel

Quelle sera notre initiation ultérieure à la connaissance de l'inconscient politique de la philologie si la vocation anthropologique de cette discipline peut nous aider à décrypter notre histoire ?

La Logique de Port Royal parle de chaleur virtuelle. Dans l'administration des sacrements, " l'intention virtuelle " du prêtre suffit à les rendre efficaces, donc réels, parce que leur action miraculeuse est réputée indépendante de l'état d'esprit de l'officiant. Vous savez que le sacerdoce tire sa force - virtus - du fait qu'il est lui-même consacré par l'autorité d'une Église déclarée souveraine et infaillible. Mais l'affaiblissement parallèle du virtuel dans le théologique et dans le politique se retrouve dans la mécanique : le déplacement virtuel d'un point est infiniment petit, ainsi que sa vitesse virtuelle - et pourtant, la physique mathématique rend parfaitement exact le calcul de la trajectoire d'un mobile à partir de son mouvement virtuel.

C'est pourquoi le grec va tout droit au sens d' " énergie " inclus dans le virtuel, tandis que cette pauvresse de langue latine se contorsionne dans des périphrases : la virtualité se définira comme la " nature d'une chose qui retient la force en elle-même ": le virtuel sera " ce qui retient en son sein la force d'agir " et virtuellement , " ce qui précède le passage à l'acte ".

Comment donner au virtualisme sa puissance réelle, celle de l'imaginaire, donc du spéculaire dans les profondeurs de l'inconscient de la politique ? C'est ici que l'optique vient providentiellement au secours de votre virtualisme : le foyer virtuel d'un miroir ou d'une lentille est déterminé par la rencontre des prolongements géométriques des rayons lumineux . Conférerez-vous au virtualisme le sens que Galilée lui a donné avec son fameux télescope, qui augmentait le diamètre apparent de l'objet autant de fois que le foyer réel de l'objectif contenait le foyer virtuel de l'œil ?

J'essaie de donner sa portée galiléenne à votre virtualisme en démontrant qu'il a besoin de l'élargissement de son champ visuel à la lumière d'une anthropologie politique dont l'œil plongerait dans les profondeurs psychobiologiques de la théologie.

Mais vous me répondrez qu'il existe une différence de taille entre les contrats immémoriaux que le sacré conclut avec la politique et les alliances récentes et superficielles que la télévision scelle avec la vie onirique des masses. Vous vous demandez s'il s'agit vraiment du même type de grossissement, d'hypertrophie et de métamorphose du monde réel que dans le virtualisme chrétien ou islamique. Et puis, comment interpréter la coulée du temps de l'histoire dans la fabrication du fantastique religieux? Il a fallu deux millénaires à quatre cameramen originels pour installer une mythologie de la résurrection d'un homme dans des centaines de millions de têtes, bien que leurs exploits, au sens de virtus, aient bénéficié d'innombrables escortes de théologiens armés jusqu'aux dents et guidés par le bras séculier d'une Église.

Et pourtant, la puissance hollywoodienne des miracles du dieu américain n'a jamais réussi à mettre en scène que des compromis boiteux entre l'irénisme sporadique et le bellicisme larvé d'une divinité à cheval entre la Genèse et la Croix. Et maintenant une équipe de cinéastes spécialisés dans la " bonne construction " - virtus - des têtes réussit en un tournemain à faire délirer l'humanité tout entière au spectacle des armées d'un Nicaragua mythologique ; et nous frémissons à l'image des régiments d'une microscopique nation de trois millions d'habitants décidée à conquérir les États-Unis et la planète à marches forcées.

Encore une fois, cher Philippe Grasset, que serait le virtualisme s'il ne fécondait la connaissance de la politique - ce qui exige qu'il inaugure une science des prodiges auxquels la boîte osseuse du genre humain sert de théâtre. Norman Mailer a publié un long article dans lequel il reprend votre thème de l'hubris (Une guerre pour l'ego de l'homme blanc ?"Pourquoi avoir envahi l'Irak ?" Norman Mailer livre sa réponse dans le New York Review of Books.) Heykal publie, dans le numéro de juillet de la revue égyptienne en langue française Weghat Nazar (Points de vue) une analyse de la manière dont est fabriquée la politique étrangère américaine : ses considérations sont calquées sur les thèses que vous avez exposées dans votre essai de 1999 , Le monde malade de l'Amérique. Je cite le début de l'article de Heykal: " Les derniers événements mondiaux montrent que la différence la plus importante entre l'empire américain et les empires européens qui l'ont précédé réside dans la relation avec le capital. Dans l'expérience européenne, le capital suivait les empires pour ramasser les fruits de leurs conquêtes. Dans l'expérience américaine, la situation est inverse. Aux États-Unis , le capital était le premier sur le chemin impérial. "

Mais pour apercevoir le cerveau humain en amont des rejetons de son axe central, il faut qu'une optique transgaliléenne nous apprenne à regarder non pas la politique, ou la théologie, ou le capitalisme américain, ou l'hubris, mais l'humanité en tant que telle - et ce regard-là, on ne le trouve que chez Eschyle, Shakespeare, Cervantès, Swift, Molière, parce que les vrais anthropologues, ce sont eux : pour apercevoir ces visionnaires du genre humain sur l'écran géant que nous appelons l'Histoire, une approche virtualiste suffira-t-elle ?

13 - L'anthropologie expérimentale et la psychophysiologie du sionisme

Imaginons une science politique qui s'attellerait à la tâche de radiographier l'encéphale de l'humanité à la lumière des enseignements des dieux grecs et romains, puis du Dieu des Croisades, puis des trois divinités dont chacune s'autoproclame unique, l'une depuis trois millénaires, l'autre depuis deux, la dernière depuis quinze siècles, mais dont les sceptres n'en demeurent pas moins farouchement rivaux entre eux du seul fait que leurs théologies respectives sont nécessairement articulées avec leurs biographies , qui sont incompatibles entre elles.

Une science du destin des nations de ce type observerait leur chute commune dans la folie propre à l'encéphale humain. Quelles relations les songes fabuleux dont se nourrissent les messianismes juif, chrétien et musulman vont-ils entretenir avec une théologie américaine du salut ambitieuse de faire couler l'histoire du monde dans le moule de son dieu de la liberté? Pour cela, il faut que le ciel pétrolier se révèle à son tour et viscéralement " sioniste " à partir de ses racines vétéro-testamentaires. Mais si toutes les théologies d'une " rédemption " sont expansionnistes, donc " sionistes " à titre psychogénétique , c'est donc l'humanité entière qu'elles incarnent en commun. Il se trouve qu'en tous lieux et à toutes les époques le cerveau transanimal rêve de se transporter dans un monde séparé et d'y trouver refuge, parce que le temps de l'Histoire n'a mis que peu de siècles à contraindre notre espèce tragiquement schizoïde soit à changer de tête, soit à perpétuer son délire dans des mondes transtemporels et posthumes.

L'anthropologie expérimentale se nourrit d'une forme de la stupéfaction philosophique nouvelle : elle n'en revient pas de l'obstination avec laquelle la nature persévère à aveugler un être que son pauvre entendement déchire de génération en génération entre un Eden et le monde d'ici bas. Pour Théodore Herzl, la " terre promise " est un État fort réel, mais dans lequel les idéaux et les traditions descendront sur la terre. Pour Freud, en revanche, l'humanité est la victime d'une diaspora d'origine et de nature psychobiologiques : le véritable royaume de la " terre promise " se changera en celui de la science. Freud rêve d'y conduire un genre humain qui se serait évadé, non plus de l'Égypte des Pharaons, mais de l'empire de l'illusion. Les notions de peuple, de territoire, de culte ne sont que les " nouvelles ruines du temple " (Freud, Réponse du 26 juin 1930 à l'association sioniste de Jérusalem Keren Hajessad).

14 - Une spectrographie anthropologique des classes dirigeantes

L'ébahissement anthropologique veut connaître l'évolution mentale d'une espèce schizoïde et suivre à la trace les ruses à l'aide desquelles ses capacités cérébrales se reproduisent sous des formes multiples, mais dictées par une dichotomie universelle et invincible. Pour cela, il importe de filmer les gigantesques personnages cosmiques que sécrète la matière grise du singe-homme et qu'il charge de l'accompagner dans le vide. Cette " cinématographie transcendantale " a besoin de cameras dont l'objectif observera les élites des nations. Celles-ci se situent à mi chemin entre les intelligences déjà virtuellement en mesure d'observer la vie de leurs congénères dans le fantastique et d'en demeurer interloqués et la crédulité des foules entièrement prisonnières de leurs dieux.

L'anthropologie historique est la première discipline rigoureusement martienne. Elle observe comme des insectes pieux Bush et Blair priant ensemble au téléphone. Se situer à des années-lumières des dirigeants de toutes les époques - tous ont cru sincèrement, en accord avec les élites intellectuelles de leur siècle, en l'existence des dieux de leur temps - c'est observer que leur raison ne se distingue de celle des masses que par l'énergie qui leur permet d'interdire l'accès au pouvoir, d'un côté aux rares cerveaux devenus transoniriques, de l'autre des spécimens demeurés les plus ébrieux. Les prises de vue qui capturent les idoles et qui les fixent sur la pellicule de l'anthropologie expérimentale nous renseignent sur l'encéphale des dirigeants moyens.

Depuis Périclès, l'étonnement intellectuel est le phare de notre évolution. Cher Philippe Grasset, ne pensez-vous pas que l'heure est venue où seul un regard transanimal sur tous les ciels de la politique et de l'histoire validera l'étonnement des sciences humaines du XXIe siècle ? Comment qualifierions-nous de science une anthropologie qui ne saurait sur quels plateaux d'une balance à peser la raison elle placerait la boîte osseuse de l'homme de Cro Magnon, de l'homme du Neandertal, de l'homme du monde antique, de l'homme du Moyen Âge, de l'homme d'aujourd'hui ? Mais croyez-vous que Richelieu ou Mazarin furent cardinaux par hasard ? Ne pensez-vous pas que l'Église dispose, à son sommet, de quelques cerveaux privilégiés que vingt siècles de pratique des alliances des songes sacrés avec la politique a initiés à un regard de psychobiologistes sur l'humanité ? Croyez-vous qu'ils auraient su gérer l'encéphale de la France de leur époque avec une lucidité résolument transconfessionnelle si leur logique de visionnaires de la politique, ils ne l'avaient puisée dans le pacte de l'Église avec le rêve évangélique qui pénètre l'Histoire et la rend quelquefois sioniste sur la terre et toujours messianique dans l'au-delà? Leur double regard sur le monde réel, ne le retrouvons-nous pas à l'état virtuel chez Shakespeare, Swift, Cervantès ou Molière?

Les classes dirigeantes moyennes, elles, se montrent tantôt légèrement inférieures au degré de raison des élites politiques de leur temps - ce qui conduit à des régressions de la civilisation - tantôt imperceptiblement supérieures, ce qui conduit la nation qu'ils dirigent à un léger progrès intellectuel. Ce fait n'a été aperçu, à ma connaissance, que par un historien anglais du milieu du XXe siècle, H. R. Trevor-Roper, que je tiens, avec Érasme, Thomas More et quelques autres, pour un précurseur de l'anthropologie transcendantale. Mais ce spécialiste du siècle des Lumières n'a pas expliqué les raisons pour lesquelles la génération des successeurs des élites relativement éclairées consolide rarement l'avance de leur nation sur l'encéphale des autres peuples, parce qu'il ne disposait pas d'un véritable regard d'anthropologue sur les ingrédients psychobiologiques qui composent la notion, toujours semi mythique, d'intelligibilité propre à chaque époque et qui constituent en quelque sorte l'élixir cérébral d'un siècle: il y faut une psychanalyse des valeurs censées " faire preuve " dans les preuves dites " expérimentales ". Il faut savoir que la raison théorique simiohumaine s'imagine encore de nos jours, même chez Einstein, que des signifiants, qui sont anthropomorphiques par définition, même dans la logique, peuvent être " expérimentés " en tant que tels au sein de la matière, qui les cacherait dans son sein comme des truffes exquises.

Vous remarquerez que la bourgeoisie catéchisée du XIXe siècle s'est montrée fort inférieure au degré de culture et de raison des élites bourgeoises et aristocratiques que les encyclopédistes avaient rendues passagèrement voltairiennes. Les élites de la cour de Madrid qui, au début du XVIe siècle, avaient momentanément autorisé des traductions, certes édulcorées, de quelques ouvrages d'Érasme à l'usage du peuple, notamment l'Enchiridion militis christiani et la Ratio verae théologiae, ont dû battre en retraite devant la furieuse contre-offensive des moines franciscains, qui ont intenté un procès en hérésie à l'humaniste hollandais à Valladolid en 1517. Seule la peste et le sac de Rome par les troupes espagnoles en 1521 y ont mis un terme inattendu. Le concile de Trente a tué dans l'œuf la philologie timidement scientifique que les Érasme, les Budé, les Lefèvre d'Étaples avaient subrepticement glissée dans l'orthodoxie catholique. En France l'enseignement laïc du début du troisième millénaire ignore aussi superbement les découvertes de Freud que la Sorbonne du Moyen Âge ignorait la physique d'Aristote. La Ve République se propose d'enseigner les " faits religieux " sans s'autoriser à sonder leur contenu psychique. Le combat de la pensée rationnelle a été abandonné dans les écoles publiques du pays de Descartes. Il y a fallu rien moins que le coup de force d'une mise à égalité entre le vrai et le faux . Le sceptre nouveau de l'orthodoxie intellectuelle est celui des " cultures ". Par un singulier basculement du cerveau de Voltaire, " respect d'autrui " s'est métamorphosé en l'arme de la folie.

15 - La régression planétaire de l'intelligence

Mais la régression cérébrale de l'humanité se trouve aujourd'hui orchestrée à l'échelle de la planète entière par la chute catastrophique de l'étiage mental moyen de la classe politique américaine. C'est cela qui appelle votre virtualisme à approfondir la connaissance de sa propre signification intellectuelle et à intensifier son éclairage de l'histoire à la lumière d'une anthropologie encore vacillante, mais dont la clarté tremblante semble déjà souligner la portée géopolitique et les chances d'avenir.

Un seul exemple : vous avez vous-même souligné qu'un trucage d'État aussi hollywoodien que la mise en scène, par les soins de l'armée américaine, du déboulonnage à la fois réel et symbolique de la statue de Saddam Hussein par une grue gigantesque conduite sur les lieux à cette fin, s'est trouvé cruellement démasqué deux jours seulement plus tard par des caméras qui avaient permis à des journalistes indépendants de filmer la scène sous un angle révélateur. Leur pellicule iconoclaste a permis d'enregistrer un montage de l'orthodoxie d'État de la même manière que Shakespeare a imaginé de faire jouer une seconde pièce à l'intérieur de la première et de dédoubler le scénario officiel de Hamlet. Seul le double jeu d'un théâtre dans le théâtre permet de profaner le sens affiché par le drame principal. Mais sans le recours à un emboîtage en poupées russes, on ratera le scandale de la conjonction des deux scenarii et le spectateur, privé du blasphème de la vérité, n'aura pas la clé de toute la représentation.

La guerre américaine de 1898 a été racontée à partir du livret truqué selon lequel l'Espagne aurait fait couler le cuirassé le Maine dans le port de la Havane, alors qu'il s'agissait d'une explosion accidentelle. Mais, faute de synchronisation des deux pièces sur les planches, le sacrilège n'a été découverte qu'en 1911. L'ubiquité de l'image pieusement confectionnée ne peut se rendre le nouveau souverain du monde que si les miracles imaginaires forgés avec la rapidité de l'éclair par les caméras du ciel américain ne s'effondrent pas dans l'instant, faute que le falsificateur dispose de l'exclusivité des prises de vues, puis de leur diffusion instantanée à l'échelle de la planète.

16 - La mise en scène des " miracles " hollywoodiens

C'est dire que le monde moderne inaugure sous nos yeux une révolution gigantesque, mais fragile, de l'industrie intercontinentale des prodiges de la grâce démocratique. Si un montage télévisuel de la résurrection de Lazare ou de la sortie du tombeau du Christ au " matin du troisième jour " avait eu pour témoins six milliards de spectateurs abasourdis, le christianisme serait décédé avant d'avoir pu prendre son essor, parce que le démenti du miracle aurait été aussi rapide que sa diffusion aurait été foudroyante. L'Église a attendu 1950 pour proclamer irréfutable la montée physique de Marie dans l'atmosphère. A cette occasion, elle a pris le plus grand soin de faire saintement valoir que la réalité de son escalade corporelle dans les nues échappait à la suspicion pour se trouver irréfutablement démontrée à l'école d'une ferveur populaire dont la spontanéité et la ténacité ne s'étaient jamais démenties. La catholicité exemplaire du dogme le plus récent de la chrétienté se trouve établie à l'école de la lenteur et de la persévérance de sa production.

L'anthropologie expérimentale n'est pas moqueuse: elle prend seulement acte de ce que l'humanité demeurera inintelligible à elle-même aussi longtemps que les sciences humaines ne disposeront pas des clés du fantastique religieux et politique et de leur rencontre dans la technique télévisuelle. Elle rappelle qu'il faut brancher les idoles sur l' " inconscient sioniste " de l'humanité ou sur ses dérivés sublimés pour comprendre que la " terre promise " ici bas ou reléguée dans un au-delà doit mûrir longtemps, comme il est démontré par trois millénaires d'accompagnement du peuple de l'exode par le dieu de Moïse et par deux millénaires de compagnonnage du peuple chrétien par un dieu cloué à la fois réellement et symboliquement sur la croix de l'Histoire. Les dieux rédempteurs ont besoin de paraître céder à leur corps défendant aux revendications de leurs adorateurs.

Une anthropologie qui mesure des tibias et calcule le cubage des boîtes osseuses demeure infantile. Pour peser le cerveau d'Héliogabale, le prêtre du dieu Hélios de Syrie, il faut une autre distanciation du regard de l'intelligence sur le singe-homme que celle de la science expérimentale ordinaire : il s'agit d'expérimenter comment l'homme se fabrique des signifiants substantifiés, ce qu'éclaire précisément un virtualisme capable de radiographier comment le cerveau humain matérialise des signes. A l'instar de toutes les religions, le fantastique télévisuel chosifie le symbolique, mais sa rapidité caricaturale démasque les prodiges qu'il fabrique. Si l'on n'unifie pas les deux types de miracles, on ne disposera pas du regard de Hamlet sur son père . Donnons à l'Amérique sa terrasse d'Elseneur, donnons-lui son propre spectre en spectacle.

17 - Un regard sur les idoles

Mais, direz-vous, tout art et toute littérature n'incarnent-ils pas le symbolique ? Don Quichotte, Hamlet, Tartufe ne sont-ils pas éternels de mettre en scène leur propre sens, donc le personnage figuré qui seul leur donne leur signification universelle ? Il faut donc apprendre à distinguer le symbolisme porteur de vérité et le symbolisme menteur. Mais si l'on ignore comment le sacré tente, à l'instar des grands écrivains, d'incarner la vérité, on ne verra pas comment l'Amérique habille le faux en personnage et l'on ne verra pas cette idole se promener en chair et en os sur la terre. Apprenons à regarder l'Amérique comme idole et nous disposerons de la camera de l'anthropologue .

Ne pensez-vous pas que si le virtualisme venait à manquer son rendez-vous avec le destin anthropologique des sciences humaines du XXIe siècle, la politique télévisuelle se dessécherait et deviendrait un rameau infécond de la connaissance de l'homme ? En revanche, si la haute folie du virtualisme ouvrait largement la fenêtre sur l'humanisme de demain et sur la connaissance de l'encéphale de notre espèce, nous acquerrions une connaissance anthropologique du " sionisme " américain. Alors, le 11 septembre ouvrirait une ère entièrement nouvelle du décryptage de la matière grise des semi évadés de la zoologie; et l'infantilisme même et le ridicule du prophétisme de confection du Nouveau Monde se changeraient en un Sésame de la pensée et de son attente d'une mutation de l' intelligence européenne. Comme dit Pascal, " plus il s'élève, plus je l'abaisse, plus il s'abaisse, plus je l'élève ". Il arrive que les hommes de génie se mettent sous la protection des idoles de la foule afin de leur faire prononcer les paroles de l'intelligence et de ses prophètes.

Si les pataugeages du Dieu américain dans l'histoire rendent éphémères les retrouvailles précipitées de Hollywood avec Jahvé le vengeur ; si la mise en scène de l'alliance de la politique avec le sacré culmine dans la fabrication de miracles télévisuels, il n'en demeure pas moins observable que, d'Érasme à Renan, la philologie a fait bien moins progresser la raison que le stupide empereur de l'" axe du mal " dont nous avons vu jaillir les oracles des décombres du World Trade Center. Cette idole s'est armée du triple sceptre de Jahvé, du Dieu du Golgotha et du vieux Manès. Profitons de ce cadeau de la sottise pour prendre la mesure de l'extraordinaire accélération de la connaissance scientifique du cerveau de l'humanité que permet l'étalage du ridicule sur la scène du monde. Une nation dont le Président ignore que le 11 septembre a blessé l'ange américain au visage et qui proclame avec candeur, à la face de la terre: " C'est incompréhensible… Nous qui sommes si bons !", ouvre à l'anthropologie historique la connaissance de la nature viscéralement séraphique de l'animalité masquée et devenue pseudo humaine. L'étude du cerveau tartufique des transfuges trop pressés du monde animal se placera demain au cœur d'une géopolitique à l'écoute du : " Qui veut faire l'ange fait la bête " de Pascal.

Voilà, cher Philippe Grasset, l'Eldorado de la science historique de demain, voilà la terre de Sion de la raison, voilà le Canaan de la connaissance de l'homme sur laquelle je rêve de voir le virtualisme développer ses potentialités et féconder l'intelligence dans la postérité du siècle des Lumières.

* On appelle " molinistes " les Jésuites du XVIIe siècle qui passaient tous pour des disciples de Molina, premier théoricien politico-religieux de la grâce .

9juillet 2003