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Manuel de Diéguez a fait ses premiers pas dans l'analyse anthropologique du fonctionnement de l'encéphale humain avec des travaux qui visaient à modifier les méthodes de la critique littéraire en usage dans les années soixante (L'Écrivain et son langage, Gallimard, Rabelais, Seuil, Chateaubriand ou le poète face à l'histoire, Plon, Essai sur l'avenir poétique de Dieu, Plon ). C'est avec Science et Nescience (Gallimard, Bibliothèque des Idées) et surtout La Caverne (Gallimard, Bibliothèque des Idées) qu'il a inauguré une recherche proprement philosophique sur l'intelligence des évadés de la zoologie. Après un passage aux PUF (Le mythe rationnel de l'Occident, et L'idole monothéiste), puis chez Fayard (Et l'homme créa son Dieu, Jésus, Une histoire de l'intelligence,) et enfin chez Albin Michel (Le Combat de la raison, Essai sur l'universalité de la France) Manuel de Diéguez se consacre depuis dix ans à élaborer une anthropologie historique fondée sur l'histoire des religions. L'introduction devait paraître au début de 2000 chez Calmann-Lévy , mais elle a été retardée dans des circonstances explicitées dans la section Hachette et l'Etat de droit . Les événements du 11 septembre 2001 ont placé ses recherches au cœur de la politique mondiale.

Médaille de Manuel de Diéguez, 86 mm, créée par Serge Santucci, commandée et éditée par la Monnaie de Paris, décembre 1987

Présentation par Christian DELACAMPAGNE, Directeur de l'Institut français de Madrid.

MANUEL DE DIÉGUEZ, un philosophe contre les idoles

Dans le panorama actuel de la philosophie française, Manuel de Diéguez occupe une place à part,. aussi importante que singulière. Penseur original, écrivain soucieux de son style, il est évidemment connu et apprécié de ses pairs, ainsi que d'un certain nombre de lecteurs fidèles qui attendent chacun de ses livres comme un événement. II n'en reste pas moins marginal par rapport aux modes et soucieux de ne se laisser récupérer par aucune chapelle. Entre les médias et lui, il maintient une prudente distance. Distance favorisée, faut-il le dire, par l'éloignement géographique : vivant hors de Paris, dans une solitude digne de celle que chantaient nos poètes bucoliques du XVIIe siècle. Manuel de Diéguez est l'homme le plus démuni qui soit de ce qu'il est convenu d'appeler "pouvoir intellectuel ". N'ayant ni chaire ni fonctions attitrées, il ne doit ses admirateurs qu'à son talent, et ses disciples qu'à son réel pouvoir de conviction. Plutôt que de disciples, d'ailleurs, il faudrait parler de fervents : voici en effet un philosophe qui hait les dogmatismes, méprise les sectes et ne croit qu'aux richesses spirituelles - ces richesses dont il sait si bien communiquer le prix aux happy few qui acceptent de s'engager, avec lui, dans ce qui est peut-être l'une des dernières grandes aventures métaphysiques de notre temps.

Bien que sa pensée témoigne d'une continuité certaine dans la recherche sur près de quarante ans, on peut toutefois distinguer en elle trois moments principaux. Dans un premier temps, correspondant à ses années de formation, la réflexion de Manuel de Diéguez a porté sur des thèmes politiques et moraux : l'avenir de l'Europe et le problème du nihilisme, par exemple, questions d'actualité au lendemain de la seconde guerre mondiale. De l'absurde (1948) témoigne non seulement de son intervention dans le débat ouvert par l'existentialisme mais déjà de son intérêt pour Heidegger et, au-delà, pour Nietzsche. Ce qui pourtant, d'emblée. atteste l'originalité de sa démarche, c'est son refus des abstractions désincarnées et l'intérêt très vif qu'il porte aux puissances de langage. Parce qu'il rejette la scolastique des philosophes professionnels et autres " fonctionnaires de la pensée ", parce qu'il ne trouve pas chez eux de réponse suffisamment ample aux questions qu'il se pose sur le tragique de l'existence et sur le sens de la destinée. il se tourne vers les grands écrivains, qu'il ne cessera plus jamais de fréquenter. Excellent connaisseur des classiques grecs, latins et européens, Manuel de Diéguez est aussi l'auteur de deux livres sur Rabelais (1960) et Chateaubriand (1963). d'un Essai sur l'avenir poétique de Dieu (1965) et d'une méditation sur L'Écrivain et son langage (1960) qui l'amène à se poser d'une façon générale le problème du rapport entre les mots et les choses.

Mais celui-ci n'est autre, en fin de compte, que le problème même de la connaissance. Par quel mystère parvenons-nous à formuler des lois qui nous donnent, semble-t-il, prise sur le monde, alors que de toute évidence le sens et la nature ultime de celui-ci - de l'aveu des plus grands savants - continuent de nous échapper ? De cette interrogation et de l'enquête à laquelle elle a donné lieu, est issue une épistémologie paradoxale qu'illustrent deux gros ouvrages, Science et nescience (1970) et surtout La Caverne (1974). Repartant de la critique de la causalité formulée par Kant. Manuel de Diéguez l'étend aux sciences humaines mais, surtout, il jette les bases d'une anthropologie philosophique qui s'efforce d'expliquer comment l'homme, à défaut de vraiment atteindre l'intelligibilité du monde, se donne les signes extérieurs de cette dernière. La science n'apparaît plus, dès lors, que comme un système de signifiants, dont la construction relève de mobiles largement inconscients - comme, par exemple, ce goût inavoué qu'ont les hommes pour les régularités aisément observables, dont ils attendent qu'elles viennent apaiser leur angoisse.

Cette "anthropologie critique " ou " psychanalyse dé la connaissance " devait amener Manuel de Diéguez à interroger, au plus profond de notre subjectivité, les mécanismes qui nous font transformer en idoles les signes que nous avons nous-mêmes forgés; et la réflexion sur les idoles de la science ne pouvait que déboucher, à son tour, sur une remise en cause générale de toutes les idoles de l'intelligence (Le Mythe rationnel de l'Occident, 1980). Les trois derniers livres de Manuel de Diéguez témoignent donc d'une volonté d'élucider le contexte politico-culturel dans lequel est née la "théologie du sacrifice" qui, selon lui, se trouve à la racine de bien des illusions de la pensée moderne - illusions scientifiques mais aussi religieuses et politiques. Amorcé dans Et l'homme créa son Dieu (1984), le projet s'épanouit dans Jésus (1985) et surtout dans Une histoire de l'intelligence (1986), ouvrage dans lequel la tradition philosophique occidentale se trouve soumise à une " critique des idées pures" qui une fois de plus situe Manuel de Diéguez dans la riche postérité de Nietzsche.

Comme la philosophie de ce dernier, mais aussi comme la "théologie négative" chère aux mystiques d'autrefois, la réflexion de Manuel de Diéguez s'apparente à une sorte d'ascèse qui n'a pour but que de nous débarrasser des idoles qui nous empêchent de penser tout en nous obligeant à prendre au sérieux le mystère de notre destinée. Certes, le sens de celle-ci persiste à se dérober; mais nous devons au moins apprendre à ne pas adorer de faux dieux, nous engager à fond dans le chemin critique que nous ouvre la philosophie et savoir reconnaître, dans l'activité artistique, l'exercice le plus haut des facultés humaines.