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interrogé par Gérard Khoury
Quelques pas dans l'anthropologie expérimentale
e - Vers une scientificité nouvelle de la connaissance historique

 

L'anthropologie expérimentale se situe dans la postérité de Darwin et de Freud. Elle étudie l'évolution du cerveau simiohumain sur deux plans distincts, celui du récit historique éclairé et celui de la connaissance en profondeur des masques psychobiologiques de l'histoire. La narration intelligente et la plongée dans l'étude du fonctionnement du cerveau d'une espèce onirique s'épaulent réciproquement. La politique se révèle un jeu d'échecs où l'anthropologie se met en mesure de prévoir les coups de l'adversaire et de le piéger à son propre jeu. La connaissance de l'inconscient religieux de l'histoire conduit à une connaissance spéléologique de la servitude politique et du déclin de l'Europe .


Gérard Khoury : Revenons à la distinction entre les deux formes qu'emprunte l raison scientifique, celle qui décrit et celle qui explique. D'un côté, votre anthropologie expérimentale peint les situations, de l'autre, elle tente d'en percer les secrets. Mais vous dites également que le verbe expliquer est un immeuble dont personne n'a jamais réussi à compter les étages. Vous voudriez que le verbe comprendre renvoie à une clairière, alors que l'histoire ressemble à un champ de broussailles! Comment articulez-vous la description avec la profondeur qui seule permettra à la science historique de rendre ce qu'elle raconte un peu plus intelligible qu'aujourd'hui?

Manuel de Diéguez : Certes, le fossé entre raconter et comprendre est impossible à combler. Mais si la présentation des faits n'était pas illuminée par une raison avant coureuse des signifiants qui l'attendent, le paysage demeurerait muet . Il y a bien longtemps que cette évidence est connue - on sait que Claude Bernard lui a donné tout son éclat théorique dans sa célèbre Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. Mais l'anthropologie devenue critique et appliquée à la science historique est soumise à des contraintes inconnues du savoir ancien. Cette discipline encore en chemin vers sa méthode voudrait aller jusqu'au terme de l'éclairage dont les sciences modernes du vivant entendent faire bénéficier le verbe expliquer.

Dès lors qu'il s'agira de féconder la postérité de Darwin et de Freud, le XXIe siècle placera nécessairement la science de l'encéphale humain au centre de la connaissance de la politique et de l'histoire ; et puisqu'une telle exigence de la science est de nature anthropologique par définition, ses découvertes seront d'autant plus prometteuses qu'elles demeureront provisoires, donc soumises au fur et à mesure de leur surgissement à des impératifs nouveaux de la description scientifique elle-même. Celle-ci sera donc appelée à se rendre à son tour beaucoup plus signifiante que ne le pouvait l'art figuratif.

Comment opérer ce couplage entre l'observation et le savoir réel dans l'analyse en direct de la politique internationale ? Pour y parvenir, le miroir de l'anthropologie expérimentale devra nous fournir tout ensemble le spectacle et les projecteurs qui éclaireront le champ théologique sous-jacent à la représentation. Si nous racontions la suite des événements sans emprunter le chemin en apparence aplani que la raison politique ordinaire aura tracé d'avance et dont les feux étaient seulement des clignotants, nous n'ouvririons pas la bonne porte du théâtre de l'Histoire et notre inattention nous ferait manquer l'instant où le personnage principal débarquera sur le plateau: à savoir le cerveau biphasé d'une espèce à laquelle la mise en scène de sa propre histoire sert de spectacle cruel et truqué.

Gérard Khoury : Revenons à l'exemple américain. Comment le voyez-vous sur le plan descriptif?

Manuel de Diéguez : Cet État ambitieux de déclencher une guerre profitable à ses intérêts pétroliers s'est vu contraint, soit d'afficher un mépris souverain pour le droit international et à se montrer cynique à la face du monde, ce qui est gênant dans un monde livré à l'ubiquité de l'image et rebelle au pharaonique, soit de renoncer à faire main basse sur le trésor babylonien qu'il convoitait, ce qui aurait rabattu sa superbe et rendu tout piteux. Décrire la situation avec un œil tourné vers Swift, Shakespeare, ou Molière, c'est déjà permettre au seul problème politiquement décisif de pointer l'oreille, parce que l'objectivité historique, elle aussi, est un édifice à plusieurs étages.

Il faut que le récit ait été placé sur la bonne route pour que la vraie question puisse se greffer sur lui. L'Histoire, elle, ne fait pas le grand écart, parce que l'homme est un animal semi social. Son ambiguïté psychogénétique le rend aussi incapable de vivre tout seul que vraiment en communauté, ce qui engendre toutes ses qualités et tous ses défauts. Voyez combien la science diplomatique de l'Occident est mal à l'aise d'ignorer les arcanes de ce déhanchement: elle ne saurait s'offrir le luxe d'ignorer le coup suivant de la partie et pourtant elle ne parvient pas à le prévoir. La raison politique la plus élémentaire lui rappelle pourtant que la disproportion des forces entre l'agresseur et la victime rendra la guerre injuste fatalement victorieuse, que ce soit avec la rapidité de l'éclair ou à brève échéance. Comment s'y retrouver si l'on flotte entre deux mondes ?

Pour démontrer qu'un joueur d'échecs se sera piégé lui-même à se ruer les yeux fermés dans la brèche illusoire d'un coup faussement gagnant, il faudra changer d'encéphale, tellement seule l'intelligence qui fera apparaître la " vérité " de la partie sera en mesure de nous montrer comment un empire se sera enferré. Dès lors, le récit fidèle, mais relativement aveugle des événements se trouvera relégué dans un autre monde. Apprendre à observer un masque politique en tant que tel exige un long apprentissage . Qu'est-ce que le tartufisme comme masque? Si la diplomatie française s'en fait d'emblée une idée superficielle, faute d'une science anthropologique capable d'observer les formes du savoir sûr de lui que l'ignorance se donne, elle ne disposera que d'une idée bien pauvre du fonctionnement du cerveau de l'espèce. Pour apprendre comment rendre perdante la victoire bancale de Pyrrhus en Irak, il faut changer de planète de la connaissance. Au jeu des échecs, on appelle " sacrifice " le coup gagnant sous les dehors fallacieux de la perte d'une pièce .

Gérard Khoury : Penser, c'est observer un théâtre de l'Histoire camouflé sous le théâtre apparent. Seule une autre caméra le verra - donc un autre cerveau.

Manuel de Diéguez : La preuve ? Si les guerriers du droit international - la France , l'Allemagne et la Russie - avaient pesé en anthropologues et en nouveaux Renaissants le niveau d'évolution cérébrale des demi rescapés du monde animal, ils auraient su, primo, à quelle profondeur du psychisme simiohumain le triomphe des armes déclenche une volte face de la pseudo éthique qu'arbore la politique internationale et pourquoi, dans un premier temps, ce séisme fait changer automatiquement de camp aux notions mêmes de " bien " et de " mal ", qui se précipitent d'un seul élan au service de la tribu victorieuse et, secundo, ils auraient su qu'une décision ultérieure des armes renverserait leur verdict précédent, puisque le " juste " et l' " injuste " se mettront non moins hâtivement sur les yeux le bandeau du vainqueur suivant . Le terme de " victoire " aussi se conjugue de cent façons.

Mais, encore une fois, comment la diplomatie française jouerait-elle les coups suivants de la partie d'échecs qu'on appelle la géopolitique si son ignorance du fonctionnement des moteurs religieux de l'espèce n'est pas moindre que celle qui armait les convictions de la science psychologique balbutiante du Moyen Âge ? Car l'ignorance n'est jamais muette. Elle parle haut et fort. Ce qu'elle ignore le plus, c'est sur quoi porte son ignorance. Celle-ci est précisément construite de telle façon qu'elle se donnera le visage d'une science dont la fausseté même armera l'argumentation. L'ignorance est pseudo logicienne et son aliment naturel n'est autre que la logique interne qui la commande . Au début du IIIe millénaire, il y avait près dix ans que la seconde Renaissance avait commencé de nourrir un humanisme de l'ombre. On avait fait les premiers pas dans l'art de contourner le fonctionnement du cerveau défaussé par des logiques oniriques et qui fondaient la rationalité semi animale de la politique sur des masques sacrés .

Gérard Khoury : Le récit entr'ouvert sur le fond des choses est la nécessaire audace de votre anthropologie expérimentale.

Manuel de Diéguez : Le récit événementiel qui entrebâille la porte de l'inconscient religieux introduit à une pré-connaissance des relations abyssales des peuples avec le sacré. La narration alertée exerce en outre et nécessairement des effets rétroactifs sur l'interprétation traditionnelle de l'expansion des empires, tellement la description enrichie d'un rappel des faits oniriques majeurs que la raison classique passait candidement sous silence se met spontanément en chemin vers un royaume souterrain de la connaissance de l'Histoire. Sitôt que la narration se sera harnachée d'une connaissance scientifique des paramètres psychiques qui commandent l'imaginaire de l'espèce humaine, elle saura que les croisés du salut américain ne feront pas sauter le goulot d'étranglement de l'histoire qu'illustrera le conflit israëlo-palestinien. Elle saura également que l'Europe des petits États est trop disparate pour ne pas demeurer moutonnière et que le Vieux Continent des illusions sera condamné à faire son deuil de l'unification politique dont il rêvait. Elle connaîtra les obstacles anthropologiques qui empêcheront une civilisation hétéroclite de jamais s'unifier et de prendre rang parmi les grandes puissances sur la scène internationale.

L'anthropologie expérimentale observe sur le vif les composantes de la force centrifuge qu'exerce sur les nations minuscules un empire américain dont l'autorité les fascine à proportion de leur petitesse devant lui. La Suède, le Danemark, la Finlande, la Hollande, le Portugal, l'Irlande, la Pologne et même l'Italie et l'Espagne se sentent proches d'un empire qui les ensevelit. Leur élite parle l'anglais, alors que la Sicile, la Slovaquie, la Roumanie ou la Bulgarie usent de langues inconnues en raison même de l'insignifiance du destin des territoires étroits dont elles sont les porte-paroles. Comment un continent condamné à s'exprimer en une trentaine d'idiomes et à diviser les têtes et les âmes entre plusieurs mythes religieux s'armerait-il tout soudainement d'une vision unifiée du monde, donc d'une identité politique clairement reconnaissable et qui lui serait propre? La Suisse, qui ne compte que trois langues et deux variantes du christianisme y échoue depuis deux siècles. L'Allemagne, la France et l'Italie la diffractaient entre trois pôles culturels. L'Amérique tend à devenir son unique centre d'attraction.

Gérard Khoury : Comment votre anthropologie expérimentale prend-elle le relais de l'observation classique ?

Manuel de Diéguez : Elle s'y prend sur le même modèle que la médecine expérimentale a relayé les rebouteux. Il faut une logique scientifique complète pour apprendre à différencier les cultures en profondeur. Pourquoi, cinquante ans après le traité de Rome, l'Angleterre , l'Espagne et le puissant lobbying de Loocked Martin ont-ils mis moins de deux jours pour engager au service de l'empire américain et pour domestiquer en se jouant quatre États d'une Europe changée un miroir aux alouettes et pour acheter en quelques heures quatre candidats de l'Est nullement désireux de s'accoter à un fantôme d'Europe politique ? Il faut connaître les abîmes psychiques où la vassalité politique s'enracine pour comprendre comment une Europe fractionnée et multicolore peut fournir un blanc seing à un empire bien décidé à fouler aux pieds le droit international avec d'autres méthodes que le IIIe Reich et la Russie soviétique. L'idéologie démocratique est aussi impuissante à expliquer cela qu'Hippocrate les fonctions du pancréas que Claude Bernard a élucidées.

Pour comprendre les chemins de la servitude au sein d'une civilisation, revisitons le passé le plus récent. Valéry disait, en 1946, que l'Europe " aspirait visiblement à se trouver dirigée par une Commission américaine " . Une injonction pressante du Président John Kennedy au gouvernement de Bonn avait suffi pour que le traité signé trois jours auparavant entre le Chancelier Adenaueur et le Général de Gaulle fût privé de tout contenu politique par un préambule rédigé en toute hâte par un Parlement allemand docile aux volontés de Washington.

Quarante ans plus tard, Hubert Védrine avouait que toute proposition soupçonnée de froisser le vrai souverain ou qui faisait seulement craindre un léger froncement de sourcils de sa part provoquait l'effarement et la débandade du " Conseil de l'Europe ". Pour sa part, disait-il, il s'exerçait à afficher sa bonne entente avec Mme Madeleine Albright afin de démontrer à ses collègues asservis qu'il était plus respecté qu'eux précisément de ne pas paraître aux ordres. Une science historique condamnée au nanisme par la superficialité de ses méthodes d'investigation et réduite à la connaissance des seuls vernis de l'espèce humaine laisse hors de sa prise l'idée même qu'elle se fait de la notion de raison et de la sorte d'ignorance qui fonde toute son argumentation.

Gérard Khoury : Quelle est l'étendue qu'une nouvelle Renaissance devra franchir pour que l'Histoire accède à la connaissance proprement anthropologique de la politique, c'est-à-dire de son contenu onirique?

Manuel de Diéguez : Bien qu'elle la rende possible, la narration éclairée ne fait jamais que frayer la voie au renouveau intellectuel de la civilisation occidentale. Pourquoi la rend-elle pourtant possible ? Parce qu'elle montre comment une civilisation porte ses idéaux en bandoulière. Ce n'est pas rien de se faire un spectacle des oriflammes qu'arborent les idéologies et les autels. Il faut une porte dérobée pour se glisser à l'intérieur d'une espèce dédoublée. Ce que l'histoire dédouble, c'est la " raison " elle-même. Depuis la Renaissance, cette héroïne s'imaginait qu'elle se trouvait placée sur le long chemin qu'elle allait parcourir et qui la conduirait gentiment à bon port.

Mais l'Europe qui porte sa demi raison en bandoulière n'a pas encore fait le premier pas de la méthode qui la conduira au cœur de l'empire du savoir que la première renaissance avait pourtant entr'ouvert aux explorateurs. Il était absurde d'afficher un doute sur l'existence de Dieu et de ne pas se demander pourquoi ce personnage trônait en roi dans tous les encéphales, même les plus savants. Il était absurde de se présenter en observateurs de l'espèce humaine sans observer comment l'idole reproduisait son modèle. Il était absurde de faire flotter fièrement le drapeau d'une créature exercée à faire tenir au ciel une plume plus audacieuse que la sienne sans s'interroger sur les secrets de ce passage du témoin d'un cerveau à un autre. Il était absurde de porter la philosophie en écharpe sans se pencher en philologue sur les soucis d'écriture et les fautes de grammaire du créateur. Inutile de célébrer les obsèques d'un Olympe dont on n'aura pas compris comment on l'avait mis en service.

Gérard Khoury : Le " tableau de la situation " que permet une narration ouverte sur l'inconscient religieux de la politique conduit maintenant à la seconde étape, celle où l'étude de l'espèce masquée par ses songes exige une connaissance nouvelle de la bipolarité de son encéphale et des relations oniriques que cet organe entretient dans l'histoire avec les représentations schizoïdes qu'il se forge de lui-même et de l'univers. Je sais que cet aspect de vos travaux ne saurait se trouver exposé dans de simples entretiens . Mais pouvez-vous expliquer les contraintes que l'histoire internationale d'aujourd'hui exerce sur la méthode historique ancienne, dont la rationalité se passait de toute recherche sur l'homme lui-même ?

Manuel de Diéguez : L'histoire réserve d'heureuses surprises à la paresse intellectuelle, parce qu'il n'est pas de pouvoir politique et encore moins de puissance impériale qui puissent survivre longtemps au retard qu'ils auront pris dans l'ordre du savoir scientifique. Si la France ne reprenait pas la parole à l'échelle des cinq continents, ce sera une Europe fantôme qui se verra expulsée de l'Histoire réelle, celle de la puissance. Par malheur, la guerre entre l'Amérique et le reste du monde était longtemps demeurée cachée dans le secret des chancelleries. Elle est désormais devenue spectaculaire. Son cours est irréversible. Mille yeux scrutent chacun des gestes de l'empire et observent sa marche pas à pas.

La civilisation du droit n'a d'autre choix que de relever le défi que l'Histoire lui a lancé ou de périr sous le sceptre de la force nue. Mais tout empire rendu un instant glorieux par l'éclat de ses armes fait bientôt surgir de terre des adversaires à sa taille. La France et l'Allemagne en Europe, la Russie et la Chine en Asie, demain l'Inde, le Pakistan et le Japon, après demain l'Amérique du Sud se dresseront devant un Picrochole de l'éphémère. Aux dernières nouvelles, il aurait décidé d'englober à son tour le monde islamique tout entier dans une vaste zone de libre-échange dont il serait le maître afin de contourner également par le sud une Europe qu'il a disloquée en un tournemain, mais qu'il juge encore insuffisamment réduite à un spectre.

Mais l'empire américain est-il assuré que les mentalités religieuses des peuples arabes ne deviendront jamais perméables aux structures sociales, aux capacités industrielles et à l'esprit d'entreprise qui arment le monde moderne? Comment parier que l'immense peuple des mosquées se laissera passivement engloutir sous l'avalanche des produits américains ? Mais pour que l'Europe conquière une politique, il faut qu'elle mobilise la planète. Pour cela, son assiette ne saurait demeurer " l'extrémité minuscule d'un continent ", comme disait encore Valéry. Une politique demande une ambition ; une ambition demande une vision ; une vision demande une stratégie. Mais de nos jours, une stratégie demande une révolution de la pensée.

26 mai 2003